Bech aux Abois : Jamais deux sans trois

John Updike, Bech aux abois
trad. de l’américain par Michèle Hechter
Seuil ed., 249 p.

par Aristie Trendel



 

Après Bech voyage, 1970 et Bech est de retour, 1982, Bech apparaît pour la troisième fois - trilogie oblige - dans Bech aux abois, quasi-roman ou cycle de cinq nouvelles qui fait rebondir le célèbre personnage de John Updike. Henry Bech, écrivain juif et auteur d’un best-seller, est né en 1965 dans « La poétesse bulgare », nouvelle publiée dans le New Yorker. L’écrivain américain aime suivre ses personnages. Après Rabbit qui occupe une tétralogie, Bech en est le meilleur exemple. Ce alter ego ou « anti-alter ego » d’Updike, comme le nomme le critique américain Jack de Bellis dans son oeuvre L’encyclopédie de John Updike (John Updike’s Encyclopaedia), illustre bien la conviction d’Updike que « pour un roman il faut bien quelque chose au-delà de l’autobiographie pour stimuler l’écrivain ». Apparemment cela va de même pour un quasi-roman, car Bech est en effet aux antipodes de son auteur. Entre un juif et un Wasp, un écrivain bloqué et un écrivain prolifique, il n’y pas que l’abîme de la fiction. Cependant, dans ce jeu des miroirs déformants, Bech a réussi à interviewer Updike à plusieurs reprises.

    Toujours de l’autre côté du miroir, Bech, dans la première nouvelle du livre, contemple son créateur et, comme une créature finie, s’inquiète de son propre avenir; il redoute que, par ennui, Updike  le fasse disparaître. Aucun danger; Bech, dans la peau polie et polissonne de ses nouveaux rôles, s’adonne à cœur joie à divertir, interloquer, voire choquer le lecteur : pigeon voyageur dans « Bech en tchèque », porte-parole de l’Establishment intellectuel dans « Bech préside », fils attendri et inattendu dans « Bech plaide coupable », assassin endurci dans « Bech noir », prix Nobel comblé, enfin au ciel du « sublime américain », dans « Bech et l’offrande de la Suède. ».

   Bech aux abois décrit, sous le coup de différentes situations, une bonne décennie de la vie de Henry Bech. Ce dernier représente le versant satyrico-comique de la prose multiforme de John Updike dont l’œuvre impressionne, autant par son volume que par sa verve. Bien que mordante, la première nouvelle du volume prend un ton grave quand Bech panique à l’idée de la mort qui hante l’œuvre d’Updike. C’est « la peur de cesser d’exister - envolé en fumée » qui pousse Bech, tel un vieux cerf aux abois. Il ne visite pas impunément la tombe de l’écrivain de l’angoisse, Kafka; il n‘attend pas impunément, seul dans son lit, l’émoi érotique qui le délivrera de sa terreur.

   Mais la sagesse n’est pas le point fort de Henry Bech. Updike s’amuse de l’insoutenable légèreté d’une auguste académie des « quarante », « imitation désenchantée de l’Académie française » en fait, dont Bech pavoise sa présidence. A l’affût d’une nouvelle conquête, Bech accepte précipitamment cette fonction mais il ne le regrette pas: « Il avait pris, pour des mauvaises raisons la bonne décision. ». L’exercice du pouvoir va bien à Henry Bech, mais la vie sexuelle du président va   mal : « Ils n’avaient pas fait l’amour depuis des semaines, à cause de cette pénible tension politique qui s’était installée ente eux. ».  Néanmoins, la sexualité chère à Updike, donne toute sa verve à la plume de l’écrivain américain :                                                                                                                                                            « Bech pensa à Martina ouvrant son peignoir et exhalant des zéphyrs d’odeur charnelle, à son visage sévère qui ne souriait pas sur sa robuste nudité, et tout le reste lui paru vanité et illusion.».  Pas vraiment. Car, il y a aussi l’écriture pour laquelle Bech tuerait et il tue, en effet. « Bech Noir » traite des relations que l’auteur peut entretenir avec la critique. Updike règle ses comptes avec les critiques, qui ont déprécié son oeuvre et dont, en tous cas, il ne veut plus en entendre parler, comme il l’a déclaré dans une interview récente.

    Quand on demande à Bech,  dans « Bech préside »,  où il trouve ses idées , «les idées sont généralement le produit de la malveillance  »,  répond-t-il. La malveillance, dans toute sa splendeur, s’épanouit dans « Bech noir » où Bech, brûlant au feu de l’action maléfique, tue en série les critiques hostiles à son oeuvre. Comédie loufoque ou thriller macabre, la nouvelle laisse le lecteur perplexe devant la fureur vengeresse et imaginative de Bech. Updike nous livre une vision sombre du monde littéraire et de l’être humain : « il découvrit que le monde littéraire était un champs de bataille miné par la haine, encerclé par des tireurs isolés. », « chacun de nous est un récipient scellé de fantaisie et des haines gazeuses ».

   Après le monde littéraire, c’est le monde du show-biz qui est dans le collimateur d’Updike, dans « Bech plaide coupable ». Mais, oh surprise, c’est un autre Bech qui réagit et s’attendrit sur le sort du vieil agent de Hollywood; Ohrbach lui réclame des dommages et intérêts pour l’avoir traité d’ « archi-filou ». Au cours d’un procès à l’américaine, dans une Amérique où tout le monde poursuit et est poursuivi en justice, Bech projette une affection filiale sur l’agent . « L’archi-filou » se transforme en substitut paternel : «  Bech lutta contre l’envie de bondir et d’aller s’agenouiller devant le plaignant pour recevoir, sur sa tête baissée, la bénédiction que son propre père lui avait refusée. » La culpabilité de Bech n’est pas d’ordre juridique mais elle fait écho à la culpabilité filiale qui traverse l’œuvre d’Updike.

   Après le rideau de fer, les meurtres avec préméditation, le procès, la disgrâce présidentielle, Updike clôt le volume sur un ton d’espérance. Bech septuagénaire, délivre son discours de nominé à Stockholm, avec son bébé dans ses bras. Il s’agit bien d’une consécration tant paternelle que littéraire. Bech discourt sur la nature de l’existence et Golda salue le public. Mais la trilogie n’est pas close. Dans le dernier recueil des nouvelles d’Updike, Tétées d’amour, (Licks Of Love) Bech est encore présent. A suivre.