En 1988, les Editions du Chêne pulièrent Un jour en France. Ce livre, préfacé par
Emmanuel Le Roy Ladurie, regroupe selon différent thèmes des photographies qui toutes
avaient été prises le 16 juin 1988. Chacune de ces images est accompagnée d'une
légende précisant l'identité de son auteur, son âge, sa profession, et le lieu où
elle a été prise. Ces clichés recueillis par des "Français moyens" évoquent
un album de famille de la France d'il y a 13 ans, qui présente un indéniable intérêt
sociologique et humain. Mais surtout chacune de ces images est émouvante, éloquente et
belle, et sa qualité esthétique lui fait dépasser le seul intérêt de l'anecdote,
même si c'est cette anecdote qui rend "l'intantané" si vivant.
A bien des égards, l'entreprise dans laquelle s'est engagé Paul Auster, en juin 1999,
essemble à celle-là. Invité à participer à une émission de radio, en présentant
chaque semaine une histoire écrite pour la circonstance, il allait refuser quand son
épouse, Siri Husvedt (romancière elle-même et auteur de l'étrange Les Yeux bandés)
lui fit une suggestion: "Tu n'as pas besoin d'écrire les récits toi-même. Mets
les gens à la tâche, qu'il écrivent leurs propres histoires...". Ainsi
l'écrivain suscitait l'écriture, invitait les auditeurs à se raconter, et surtout à
raconter les innombrables histoires qui flottaient, parfois jamais dites, en tout cas
jamais écrites, dans les limbes de leur mémoire. Toute vie est une histoire, un récit
en puissance, affirmait déjà le scénario de Smoke, rédigé par Paul Auster en 1994
pour le cinéaste Wayne Wang. L'émission de la station NPR allait permettre aux auditeurs
de formuler leurs histoires, et aussi de les faire entendre, de faire communiquer, d'une
certaine manière, leur mémoire privée avec la mémoire collective.
Je pensais que mon père était Dieu présente une sélection de
172 textes, regroupés par thèmes, parmi les quelques 4000 qui furent envoyés à Paul
Auster. Chacun de ces récits ouvre une fenêtre sur "l'univers privé
d'individus américains", mais aussi sur des émotions, des joies et des
désastres que tout homme peut connaitre, et sur les marques que l'histoire d'un pays et
l'esprit d'une société impriment sur les mentalités des gens qui y vivent. Toutes
centrées sur une anecdote personnelle, même si le narrateur n'en est pas forcément le
personnage central, évoquant un épisode de l'enfance, la mort d'un proche, une
expérience parfois étrange ou cruelle, ces histoires dessinent peu à peu un portrait de
l'Amérique profonde, des années 50 à la fin du XXe siècle, de New York pris dans les
neiges de l'hiver 1948 à la ville tranquille de Prescott, en Arizona.
Certaines sont très courtes, d'autres plus longues. Quelques-unes penchent vers le
fantastique, d'autres paraîtront banales. Beaucoup traitent de thèmes classiques:
récits d'enfance, souvenir des parents ou des camarades disparus, premieres amours,
anecdotes de la vie quotidienne. Beaucoup aussi s'attachent à des thèmes typiquement
américains: les rites de la vie familiale, le parcours des grands espaces, la vie
innocente et rude des campagnes opposée à l'hostilité des grandes villes. Mais les plus
poignantes sont aussi les plus pudiques, qui laissent deviner, entre les mailles de
l'anecdote, un arrière-plan plus sombre: Andy et le serpent évoque ainsi, au-delà des
jeux parfois cruels de l'enfance, la perte de l'innocence et la déchéance de la drogue;
un prisonnier condamné à une longue peine raconte dans Prendre congé la journée où il
a été autorisé à sortir pour aller enterrer sa grand-mère. Isolement ou Chris
évoquent à mots couverts le désarroi de familles endeuillées, la présence de la
violence ou de la maladie. A travers ces histoires se laisse deviner peu à peu une autre
image de l'Amérique, plus désorientée, celle d'un peuple à la fois imprégné de ses
valeurs traditionnelles et fragilisé dans sa croyance par les cruautés de la vie. Et
plusieurs de ces histoires frappent aussi par la subtilité du récit, la qualité d'une
écriture souvent attentive aux détails concrets, aux "petits faits" qui
marquent à la fois leur vérité et la sensibilité de leurs auteurs, le plus bel exemple
étant peut-être Dimanche soir, qui rattache les réminiscences de l'enfance à des
odeurs, des sons, des images disparues, aux musiques et aux bandes dessinées des années
50, adaptant en quelque sorte les intuitions de Proust à l'héritage de la culture
américaine.
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