Je croyais que mon père était Dieu
un recueil de nouvelles présentées par Paul Auster,
traduit de l'américain par Christine Le Boeuf,
aux éditions Actes Sud

 

 

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par Catherine Raucy


En 1988, les Editions du Chêne pulièrent Un jour en France. Ce livre, préfacé par Emmanuel Le Roy Ladurie, regroupe selon différent thèmes des photographies qui toutes avaient été prises le 16 juin 1988. Chacune de ces images est accompagnée d'une légende précisant l'identité de son auteur, son âge, sa profession, et le lieu où elle a été prise. Ces clichés recueillis par des "Français moyens" évoquent un album de famille de la France d'il y a 13 ans, qui présente un indéniable intérêt sociologique et humain. Mais surtout chacune de ces images est émouvante, éloquente et belle, et sa qualité esthétique lui fait dépasser le seul intérêt de l'anecdote, même si c'est cette anecdote qui rend "l'intantané" si vivant.

A bien des égards, l'entreprise dans laquelle s'est engagé Paul Auster, en juin 1999, essemble à celle-là. Invité à participer à une émission de radio, en présentant chaque semaine une histoire écrite pour la circonstance, il allait refuser quand son épouse, Siri Husvedt (romancière elle-même et auteur de l'étrange Les Yeux bandés) lui fit une suggestion: "Tu n'as pas besoin d'écrire les récits toi-même. Mets les gens à la tâche, qu'il écrivent leurs propres histoires...". Ainsi l'écrivain suscitait l'écriture, invitait les auditeurs à se raconter, et surtout à raconter les innombrables histoires qui flottaient, parfois jamais dites, en tout cas jamais écrites, dans les limbes de leur mémoire. Toute vie est une histoire, un récit en puissance, affirmait déjà le scénario de Smoke, rédigé par Paul Auster en 1994 pour le cinéaste Wayne Wang. L'émission de la station NPR allait permettre aux auditeurs de formuler leurs histoires, et aussi de les faire entendre, de faire communiquer, d'une certaine manière, leur mémoire privée avec la mémoire collective.

Je pensais que mon père était Dieu présente une sélection de 172 textes, regroupés par thèmes, parmi les quelques 4000 qui furent envoyés à Paul Auster. Chacun de ces récits ouvre une fenêtre sur "l'univers privé d'individus américains", mais aussi sur des émotions, des joies et des désastres que tout homme peut connaitre, et sur les marques que l'histoire d'un pays et l'esprit d'une société impriment sur les mentalités des gens qui y vivent. Toutes centrées sur une anecdote personnelle, même si le narrateur n'en est pas forcément le personnage central, évoquant un épisode de l'enfance, la mort d'un proche, une expérience parfois étrange ou cruelle, ces histoires dessinent peu à peu un portrait de l'Amérique profonde, des années 50 à la fin du XXe siècle, de New York pris dans les neiges de l'hiver 1948 à la ville tranquille de Prescott, en Arizona.

Certaines sont très courtes, d'autres plus longues. Quelques-unes penchent vers le fantastique, d'autres paraîtront banales. Beaucoup traitent de thèmes classiques: récits d'enfance, souvenir des parents ou des camarades disparus, premieres amours, anecdotes de la vie quotidienne. Beaucoup aussi s'attachent à des thèmes typiquement américains: les rites de la vie familiale, le parcours des grands espaces, la vie innocente et rude des campagnes opposée à l'hostilité des grandes villes. Mais les plus poignantes sont aussi les plus pudiques, qui laissent deviner, entre les mailles de l'anecdote, un arrière-plan plus sombre: Andy et le serpent évoque ainsi, au-delà des jeux parfois cruels de l'enfance, la perte de l'innocence et la déchéance de la drogue; un prisonnier condamné à une longue peine raconte dans Prendre congé la journée où il a été autorisé à sortir pour aller enterrer sa grand-mère. Isolement ou Chris évoquent à mots couverts le désarroi de familles endeuillées, la présence de la violence ou de la maladie. A travers ces histoires se laisse deviner peu à peu une autre image de l'Amérique, plus désorientée, celle d'un peuple à la fois imprégné de ses valeurs traditionnelles et fragilisé dans sa croyance par les cruautés de la vie. Et plusieurs de ces histoires frappent aussi par la subtilité du récit, la qualité d'une écriture souvent attentive aux détails concrets, aux "petits faits" qui marquent à la fois leur vérité et la sensibilité de leurs auteurs, le plus bel exemple étant peut-être Dimanche soir, qui rattache les réminiscences de l'enfance à des odeurs, des sons, des images disparues, aux musiques et aux bandes dessinées des années 50, adaptant en quelque sorte les intuitions de Proust à l'héritage de la culture américaine.