Quarante ans déjà

Oswald, un mystère américain (Oswald's Tale : An American Mystery)
de Norman Mailer

&

Libra
de Don DeLillo

par Saïdeh Pakravan

Littérature étrangère


Au firmament américain scintillent d'innombrables étoiles mais quatre astres font, par leurs phares conjugués, pâlir tous les autres: Kennedy, Marilyn Monroe, Elvis Presley, et James Dean. Le hasard veut que les deux premiers aient été amants. Le troisième vécut ses dernières années en citrouille de Thanksgiving (si l'on peut imaginer une citrouille vêtue de polyester blanc et décorée de cabochons de pierres multicolores) avec toutefois, surprise, une voix que le passage du temps rendit de plus en plus somptueuse, au service, hélas, de piètres mélodies. Quant au dernier, James Dean, il n'a tracé que le bref et parfait sillon lumineux d'une comète évanouie sitôt apparue. Tout cela ne change rien à la chose: des célébrités, des légendes, des stars, dans tous les domaines, oui, à la pelle. Des dieux, quatre, un point c'est tout.
A l'appui de cette thèse, voir les spécial télé, les discussions tous azimuts et les ouvrages nouveaux à l'occasion de ce quarantième anniversaire de l'assassinat de Kennedy. Vingt-deux Novembre 1963 : Qui, en âge de se souvenir, ne se souvient de cette date comme l'une des plus marquantes de sa vie?
Et oui, quarante ans déjà, et, finalement, on n'en sait pas beaucoup plus sur qui a tué Kennedy. Lyndon Johnson appuyé par le maléfique chef du FBI, J. Edgar Hoover? Les Cubains? La Mafia? Les Corses et pépé Guérini? Les barons de l'acier? Ceux du pétrole? Un amalgame de toutes ou de plusieurs de ces composantes? Jackie connaissait-elle le fin mot de l'histoire? Presque 500 livres décrivent à ce jour toutes les conspirations possibles. Ces morts en chaîne, inexpliquées et successives, s'étendant à tant de gens mêlés à l'affaire de près ou de loin, le cancer de Jack Ruby, des cadavres semés dans le paysage du Texas, de la Floride, de la Louisiane… Des gens qui ont parlé, d'autres qui ont disparu avant de pouvoir le faire, des photos truquées, des films volés, qui pourra jamais démêler le vrai du faux? La mort de JFK rejoint les mystères de l'histoire, une catégorie en soi qui recèle des plaisirs secrets et un peu honteux , voir le masque de fer, l'affaire Anastasie et autres Gaspard Hauser.
Dans l'affaire Kennedy, une constante pourtant : l'énigmatique Lee Oswald. (J'ai lu quelque part qu'il ne s'était jamais appelé Lee Harvey Oswald de son vivant et que ce n'est que plus tard, un journaliste s'avisant que cela faisait plus sérieux comme nom pour l'assassin du président, que l'on commença à systématiquement l'appeler par son nom en entier.)
Mais ce Oswald, justement, qui était-il ? Un assassin ou un simple pion, a peine conscient de l'enjeu? A-t-il tiré, lui (piètre tireur selon certains, tireur d'élite selon d'autres) avec ce fusil acheté par correspondance et trouvé au sixième étage de l'entrepôt de livres de Dealey Plaza, à Dallas (aujourd'hui transformé en musée " assassination ")? A-t-il été communiste sincère ou planté par la CIA en préparation d'un complot dont il ne savait rien? Assassin ou assassin présumé, il entre dans l'histoire aux côtés de l'assassiné.
Si Oswald, autant que l'acte terrible qu'il a commis ou n'a pas commis, reste inexpliqué à ce jour, ce n'est pas faute, pour d'innombrables journalistes et écrivains, d'avoir tenté de le cerner. Ce personnage falot, pérorant et clamant son innocence pendant deux jours, avant qu'un louche tenancier de boîte de strip-tease ne lui cloue le bec à jamais, a emporté son secret dans la tombe. N'empêche, des auteurs chévronnés tels Norman Mailer et Don DeLillo, entre autres, en ont fait le personnage principal, le premier, d'une sorte de biographie ou de "vie reconstituée," Oswald, le second, d'un roman captivant, Libra (Oswald était né sous le signe de la balance, libra en anglais).
Ces deux ouvrages ne datent pas d'hier. Le livre de DeLillo a été écrit en 1988, celui de Mailer en 1995. Toutefois, l'occasion est bonne de les découvrir ou de les redécouvrir (ils existent tous deux en français).

Mailer d'abord. Mailer à la carrière en dents de scie, l'auteur chenu capable du meilleur et du pire, exhibitioniste comme pas un, parfois metteur en scène de ses propres romans (comme du lamentable Les vrais durs ne dansent pas), et acteur. Mais Mailer n'est pas n'importe qui. A 25 ans déjà, il était aussi l'auteur du sauvage et très remarqué roman Les nus et les morts (The Naked and the Dead) qui le propulse dans la gloire et est suivi d'une quantité d'œuvres inégales dont le célèbre Chant du bourreau (The Executioner's Song) l'histoire vraie de l'assassin Gary Gilmore, à la veille d'être exécuté. D'autres livres encore, parfois vilipendés, souvent à succès, dont Marilyn, un chef-d'œuvre dans le genre psychobiographie.
L'histoire d'Oswald n'est pas un des meilleurs efforts de Mailer. L'auteur y reprend la formule qui lui avait mieux réussi pour raconter la vie de Gilmore : bribes de journal intime, interviews avec amis et connaissances, spéculations d'ordre journalistique ou psychologiques, le tout avec une narration curieusement enfantine. Mailer veut-il nous faire entendre la voix de Oswald lui-même, personnage dyslexique et simplet (ou de son épouse, la Russe Marina vivant toujours aux Etats-Unis et qui, ayant bien assimilé les leçons du capitalisme, n'accepte aujourd'hui de donner des interviews que contre argent comptant) ?
Le plus mauvais Mailer reste quand même Mailer ; on finit donc par se laisser prendre par ce récit, comme dans un banquet où l'on mange trop parce qu'on s'ennuie et où l'on s'en veut d'avaler des calories inutiles et à peine goûteuses. On est soulagé de refermer cet énorme bouquin de près de 800 pages (sans compter index, notes et bibliographie) qui offre peu de passages de réflexion tel celui-ci : " Notre raison ne peut pratiquement pas assimiler qu'un petit homme solitaire ait fait tomber un géant au milieu de ses limousines, ses légions, ses foules , et ses agents de sécurité. Si un être tellement insignifiant parvient à détruire le leader de la plus puissante nation sur terre, un monde de disproportion nous engouffre et nous vivons dans un univers absurde. Alors, la question se réduit à un certain degré : Si nous devions décider qu'Oswald a tué Kennedy par lui-même, essayons au moins de comprendre s'il était un assassin qui possédait une vision ou un meurtrier qui n'en possédait pas (note du traducteur : l'anglais distingue entre 'assassination' pour l'assassinat politique et 'murder' pour le meurtre ordinaire). Nous devons non seulement regarder Oswald de différents points de vue-d'abord russe et bientôt américain-mais même tenter de le voir à travers des lunettes bureaucratiques. Reconnaissons, toutefois, que l'impact sur la chose publique est différent, à chaque fois, selon qu'un meurtre est commis sans vision et sans raison ou est le cri de colère s'élevant d'un cœur mis à mal, rendu fou par sa propre notion d'injustice.
Nous arrivons enfin au coeur philosophique de notre enquête qui serait que la mort soudaine d'un homme aussi grand dans ses possibilités que John Fitzgerald Kennedy devient plus tolérable si nous pouvons percevoir son assassin comme une figure tragique plutôt qu'absurde. "

Cette analyse de Mailer est à rapprocher de celle de William Manchester, historien prolixe de l'époque Kennedy, qui, parlant d'Oswald et de toutes les théories de conspiration entourant l'assassinat, dit grosso modo que l'esprit humain a besoin de certains repères, d'un équilibre. Pour Manchester, l'Holocauste se comprend ainsi : d'un côté, il y a l'abomination de six millions de juifs assassinés, de l'autre, la surpuissante machine à tuer nazie. Donc, équilibre entre la cause et le résultat. Avec l'assassinat de Kennedy, quelque chose ne va pas. On a d'une part un président hors série et de l'autre, le misérable Oswald. La balance penche trop d'un côté. Que faire pour rétablir l'équilibre ? Rajouter des poids sur le plateau Oswald : Cubains, LBJ et tutti quanti.

Mailer ne tranche pas sur la question de la culpabilité d'Oswald- il cherche une réponse et, n'en trouvant pas, tente, sans succès, de s'en tirer par une pirouette : " L'approche de cet ouvrage n'est pas légale, technique ou basée sur des preuves mais romanesque. " Pas très convaincant .

Don DeLillo, lui, annonce la couleur. Avec Libra, il dit écrire un roman, quoiqu'il faille bien admettre que dans les deux ouvrages et quoiqu'en dise l'auteur, Oswald reste insaisissable, un personnage de roman bien plus que de documentaire. Mais d'autres différences séparent les deux auteurs. Mailer, dans les pires des cas, fait figure de clown littéraire. Don DeLillo est, bien au contraire, un auteur révéré d'un ouvrage à l'autre, pour son White noise surtout mais aussi pour chacun de ses douze ou treize romans, sans compter des pièces, des essais, des nouvelles, des réflexions toujours neuves sur le travail d'écrivain autant que sur l'Amérique contemporaine, le vrai personnage principal de l'œuvre de DeLillo.
Son Oswald est plus court que le livre de Mailer quoique, avec 450 pages, il exige quand même un sérieux travail de la part du lecteur. La prose en est serrée et propre, à la Hemingway, la structure dense. Après les premiers chapitres donnant rapidement un sens de la vie de Oswald avant son entrée dans l'histoire, DeLillo passe aux dates clefs, jusqu'à ce fameux 22 novembre.
Pour lui , il n'y a pas de doute : Oswald a bien tiré une fois, transperçant le cou de Kennedy et une autre fois, touchant le gouverneur du Texas assis à l'avant de la même voiture. Mais la balle qui a tué le président venait d'ailleurs. Ecoutez :

" Lee était sur le point de tirer la troisième fois, il était en train de commettre l'acte, il allait effectivement tirer sur la gachette.
La lumière était claire à en serrer le cœur.
Il y eut un éclat blanc au milieu du viseur. Une terrible éclaboussure, un éclatement. Quelque chose sortit, un embrasement, de la tête du président. Il fut projeté en arrière, entouré entièrement de poussière et de nuée. Puis soudain net à nouveau, abaissé et immobile sur le siège. Oh il est mort il est mort.
Lee releva la tête de sur le viseur, regardant à droite. Il y avait un mur en ciment blanc s'étendant depuis la structure à colonnes, avec une barrière en bois derrière. Un homme sur le mur avec une caméra. La barrière enfoncée dans l'ombre. Des fourgons assis sur les rails au-dessus du pont.
Il se releva, s'écartant de la fenêtre. Il savait qu'il avait râté le troisième coup. "

Les traductions sont de Saïdeh Pakravan