Une photographie de J-P Bredenbac

Du pain, par pitié !

Si c'est un homme
de Primo Levi

par Saïdeh Pakravan


Ed. Pocket n° 3117

Littérature étrangère


Finalement, sans vouloir trivialiser l'Holocauste, cette tragédie est aussi une pierre de touche pour catégoriser les gens (et les juger ; eh oui, savoir juger est important!) D'un côté, il y a ceux qui disent : "ça suffit de nous rebattre les oreilles avec cette vieille histoire. On a fait le tour de la question, allez hop, on passe à autre chose. " Et puis il y a ceux, j'en suis, qui demeurent fascinés par ce
sommet de l'horreur. (Les révisionistes, déchets d'une humanité qui en connaît pas mal sur le chapitre déchets, tombent hors catégorie.) Ce n'est pourtant pas de gaieté de coeur, oh que non, que je lis des livres ou vois des films sur le sujet, mais plutôt par obligation envers ceux qui ont porté en eux ce concentré de la souffrance humaine, de la déchéance et de l'humiliation comme nuls avant et nuls après: les conquêtes barbares, l'Inquisition, les génocides qui se poursuivent de nos jours, les trente millions de tués de Staline, les victimes de Pol Pot, Mao et autres Sharon, rien ne se compare à cette haine froide et à cette précision dans l'extermination par un peuple hautement civilisé ou considéré tel.
Au sortir du premier jour de projection sur les écrans de Washington du film Le pianiste, de Polanski, je me décide à parler pour Ecrits-vains, non pas des nombreuses oeuvres, certaines remarquables, lues ces derniers temps précisément dans le but de les partager avec les internautes visitant le site, mais du livre de Primo Levi, Si c'est un homme, que je viens de lire en anglais sous le titre plus banal de Survivre à Auschwitz.
Cela faisait des ann?es que je tournais autour de ce livre, sans oser l'aborder. Les circonstances ont fait que je l'ai eu récemment entre les mains et je me suis lancée. J'ai été frappée par le fait que l'approche de Primo Levi est très semblable à celle de Polanski dans son film superbe (le livre, bien sûr, précédant toutefois le film d'une soixantaine d'années).
Premièrement, dans les deux cas, il ne s'agit pas d'une épopée de l'horreur. De même que Polanski décrit la vie et la mort dans le guetto de Varsovie à travers les yeux d'un seul homme, avec une précision dans la description de l'absurde et du criminel qu'une fresque plus ambitieuse ne montrerait peut-être pas dans ses détails les plus poignants, Primo Levi décrit le fonctionnement de son camp de la mort (Buna, un camp satellite d'Auschwitz) seulement pour en dire ce qui l'affecte, lui, directement. Il ne met aucune emphase à le faire, il étale ses mots calme sur la page, sans emotion, comme il le ferait d'une serviette sur la plage ou de la nappe du déjeuner familial à Turin.
Rien ne l'a pourtant marqué émotionnellement que cette période où il était vidé de toute émotion. Il l'a dit: dans le film de sa vie, le temps avant Auschwitz comme le temps après sont en noir et blanc. Seul, ces dix mois passés dans le camp restent en couleurs. Cela expliquerait que les vétérans de guerre ne veuillent parler que de cet événement central de leur existence, que les soldats revenus du Vietnam, comme ceux, autrefois, revenus de l'une ou l'autre guerre mondiale, que les rescapés de n'importe quel énorme chambardement, exaspèrent leurs proches en ne voyant leur propre réalité, finalement, que dans ce qu'ils ont connu et ne parviennent pas à partager. Levi, ce grand intellectuel, se livre à peine à des réflexions métaphysiques ou philosophiques sur le drame dont il est l'un des pathétiques protagonistes; il s'écarte rarement du quotidien minutieusement décrit. C'est, bien entendu, la force de cette oeuvre ; et c'est bien pour cela que, quelques quinze ans après sa chute mystérieuse dans la cage d'escalier de son immeuble à Turin, Primo Levi, chimiste sans histoire, continue à être traduit et lu. Chimiste, c'est aussi ce que le jeune homme était quand il est happé par la machine nazie et emmené à Buna où il connaîtra l'internement, affaibli par une faim terrible (qui devient, pour tous les prisonniers, la seule réalité et qu'assouvir, même temporairement, reste le seul espoir). Le manque de nourriture ne l'empêche pas d'être astreint à des travaux forcés, absurdes, dont le but semble uniquement être la dégradation et l'écrasement de ces pauvres êtres que l'effroyable engeance temporairement maîtresse du monde est décidée à détruire.
A propos de faim, il faut noter qu'Adrian Brody, l'acteur américain déjà maigre qui joue dans Le pianiste, s'est affamé en préparation pour le film. En six semaines, il a perdu quinze kilos qu'il n'arrive pas à reprendre depuis un an et plus que le film est terminé. Décrivant sa collaboration avec Polanski, il décrit cette période et son propre jeu halluciné mais modeste, en disant que c'est cette faim le taraudant, lui tordant le ventre, qui lui a permis de jouer ainsi, de créer cet état permanent de transe.
La faim étant aussi un des sujets principaux de Si c'est un homme, je me suis rendue compte à quel point, malgrè les documentaires et les photos montrant les corps squelettiques découverts dans les camps, nous n'avons peut-être jamais bien compris que, plus même que la mort toujours possible, la faim était la seule réalité et manger la seule pensée. Une autre révélation que m'a donné le livre est ceci, que j'ignorais : les cerveaux des hommes et des femmes internés dans les camps étaient vidés de tout contenu. Il n'y avait pas de souvenirs, pas de pensées d'avant, et aucune idée d'avenir. Quand on interroge ces documents, les regards éteints des rescapés des camps, on peut imaginer, comme on le fait devant ces visages de bébés africains mourant de faim, devant toutes ces horreurs que nous voyons quotidiennement, que la souffrance ennoblit, que ces yeux vides voient en fait au-delà de la vie, que ces êtres martyrisés atteignent à une sagesse universelle, une sacralisation de la souffrance devant laquelle, cherchant notre propre rédemption, nous ne pouvons que nous incliner. Et bien, non. Levi nous dit : j'avais faim.

Malgré l'horreur de cet univers, on se prend à rire, tant l'absurde parfois dépasse l'ntendement et tant aussi l'être humain reste fidèle, en toutes circonstances, à sa nature. Ainsi, ce passage:
" Tous les soirs, près des portes du Tagesraüme, le groupe des fournisseurs attend patiemment. Debout pendant des heures et des heures sous la pluie ou la neige, ils discutent avec excitation de questions relatives à la fluctuation des prix et la valeur des coupons. De temps à autre, l'un d'entre eux quittent le groupe, visite rapidement le Marché, et revient avec les dernières nouvelles.
A part les articles déjà décrits, il y en a d'innombrables autres que l'on peut trouver à Buna, qui peuvent être utiles au Bloc ou bien accueillis par le Blockältester, ou peuvent exciter l'intérêt ou la curiosité des éminents : ampoules électriques, savon ordinaire ou à raser, limes, pinces, clous, alcool méthylique qui sert à faire des boissons, et l'essence, utilisés dans les briquets rudimentaires qui sont les prodiges de l'industrie secrète des artisans du Lager.
Dans ce réseau complexe de vols et contre-vols, nourri par l'hostilité secrète entre le commandement SS et les autorités civiles du Buna, le Ka-Be (note du traducteur: abbréviation de Krankenbau, l'infirmerie) joue un rôle de première importance. Ka-Be est le point de moindre résistance, là où les règles peuvent le plus facilement être évitées et la surveillance des kapos déjouée. Chacun sait que ce sont les infirmiers eux-mêmes qui renvoient sur le marché, à bas prix, les vêtements et les chaussures des morts et des sélectionnés qui partent nus pour Birkenau, que ce sont les infirmiers et les médecins qui exportent vers Buna les sulphamides restreints, les vendant aux civils contre des articles de nourriture.
Les infirmiers se font aussi d'énormes profits avec le commerce de cuillères. Le Lager ne procure pas de cuillère aux nouveaux arrivants, bien que la soupe, semi-liquide, ne puisse être consommée sans cuillère. Celles-ci sont fabriquées à Buna, secrètement et à des moments perdus, par les Häftlinge qui travaillent comme spécialistes dans les commandos du fer et du fer-blanc: ce sont des outils grossiers et peu pratiques, travaillés à partir de plaques de fer martelées, souvent avec un manche-bord aiguisé pouvant servir également de couteau pour le pain. Les fabricants eux-mêmes les vendent directement aux nouveaux arrivants: une cuillère ordinaire vaut une demi-ration de pain et une cuillère-couteau trois-quarts de ration. La règle veut aussi que si l'on peut entrer au Ka-Be avec une cuillère, on ne peut l'emporter en partant. Au moment de la sortie, avant que les vêtements ne soient rendus, les infirmiers confisquent la cuillère du patient bien-portant et la mettent en vente sur le Marché. Si l'on ajoute les cuillères des patients sur le point de sortir à celles des morts et des sélectionnés, les infirmiers reçoivent un profit sur la vente d'environ cinquante cuillères par jour. De l'autre côté, les patients relâchés sont obligés de travailler à nouveau, avec le désavantage initial d'une demi-ration de pain en moins qu'ils doivent mettre de côté pour acquérir une nouvelle cuillère. "


Traduit depuis une version américaine par Saïdeh Pakravan