De toutes les périodes marquantes de l'histoire, peu auront
été décrites, discutées et disséquées
autant que la période nazie, avec ses antécédents,
ses conséquences et son corollaire, (unique dans l'horreur)
l'holocauste. La fascination ne cesse pas, aucun miroir tenu devant
la face de l'humanité n'a autant de facettes multiples et
ambiguës. Pour le bourreau en chacun de nous, la question,
serais-je capable de cela? Pour la victime en nous, la question,
comment aurais-je traversé cette tragédie, cette humiliation
sans nom, aurais-je gardé mon humanité jusqu'à
la fin?
L'Allemagne, détournant le regard pendant au moins les
deux décennies qui suivirent la fin de la guerre, ne fait
plus exception à la règle de l'interrogation permanente,
bien au contraire. Les intellectuels allemands contemporains qui
souvent n'étaient pas nés pendant la deuxième
guerre mondiale, ou à peine, se penchent constamment sur
leur histoire non résolue. Et non résolue pour cause:
l'oubli ne peut commencer qu'avec le repentir et le pardon demandé,
mais il n'y a plus personne pour demander pardon et personne pour
pardonner.
Dans ce contexte, comment prendre Le liseur, de
Bernard Schlink? Cet ouvrage, qui se lit d'une traite, a eu un
grand succès en Europe comme aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis,
ses fortes ventes sont dues en partie au phénomène
"O." O, tout le monde le sait ici, est le nom d'un magazine
portant l'initiale de son créateur, Oprah Winfrey, une
remarquable noire qui a surmonté une enfance de viol et
de grande misère pour devenir la personnalité télévisée
la plus connue et la plus grassement payée de tout le "entertainment"
américain, qui invite régulièrement les éclopés
du sentiment à venir s'exprimer sur son "Oprah Winfrey
Show" suivi le matin par sept millions de fans. Elle invite
aussi d'autres celebrities ou, plus simplement, des gens
ordinaires qui ne savent pas mener leur barque. Ainsi, elle trie
des téléspectateurs qui se portent candidats pour
leur envoyer, quand le désordre de leur intérieur
dépasse les limites du supportable, des spécialistes
de la vie simple, très en vogue, pour vider les placards
et les tiroirs et organiser le rangement le plus efficace à
grand renfort de boîtes et d'étagères à
monter en quelques instants. Oprah, c'est aussi sa lutte incessante
et fort publique contre la prise de poids, lutte à laquelle
s'identifie facilement l'Américain moyen qui a souvent
plus que des rondeurs à perdre. Elle est également
actrice de cinéma, à commencer par son rôle,
en 1985, dans La couleur pourpre; elle est aussi metteur
en scène. Mais Oprah, c'était surtout, jusqu'à
il y a peu, le chouchou des éditeurs, puisqu'elle recommandait
chaque mois un livre quelle avait lu et apprécié.
Le fait est, inattendu, qu'il s'agissait toujours d'ouvrages sérieux
à défaut de grande qualité. Le premier fut
Beloved de Toni Morrison, un roman sinistre et manipulateur
que les gens s'arrachèrent dans les semaines suivant le
show et qui valut plus tard à l'auteur, de talent pourtant
mince, le prix Nobel de littérature, récompense
qui n'en est pas à un choix discutable près. (Oprah
Winfrey elle-même ferait plus tard de ce livre un film vite
disparu.) Au grand dam des éditeurs et des publicistes,
Oprah, qui a d'ailleurs récemment cessé de présenter
le livre du mois, n'autorisait pas qu'on lui recommande ou qu'on
lui envoie un ouvrage. Lectrice vorace, elle choisissait elle-même,
sans se laisser influencer par les uns et les autres, le livre
dont elle allait parler et qui, muni de cette caution sans pareille,
brisait toujours les records de vente.
Ce long préambule pour dire que quand la talk show host,
comme on appelle ici les présentateurs de ce genre de programme,
recommanda Le liseur de Bernard Schlink, l'ouvrage
connut une renommée instantanée et fort méritée.
(On vient d'ailleurs de publier du même auteur un recueil
de nouvelles beaucoup plus fraîchement reçu.) Alors,
Le liseur? Et bien, il faut en prévenir
les lecteurs futurs, on reçoit ce livre en pleine poitrine
et on n'en guérit pas tout de suite. Bien sûr, il
y a déjà l'écriture, diaphane, en tout cas
dans la traduction américaine. Le liseur
se laisse lire, coule comme un petit vin du terroir, discret et
sans prétention au départ, soudain traître.
Car une fois qu'on comprend, il est trop tard, on ne peut plus
lâcher. Le livre refermé, il y a les questions qui
vous hantent longtemps, à commencer sur l'ouvrage même.
Est-ce un livre manipulateur, jouant sur l'émotion du lecteur
et utilisant des moyens malhonnêtes pour l'appâter,
l'attirer, et le jeter dans cette histoire parfois insoutenable?
Ou est-ce un livre sincère?
D'abord, de quoi s'agit-il? Le narrateur, Michael, un jeune garçon
d'une quinzaine d'années souffrant d'hépatite, a
un malaise dans la rue. Une femme qui se trouve là lui
vient en aide, le nettoie, le renvoie chez lui. Quand, quelques
jours plus tard, Michael revient avec des fleurs pour remercier,
il devient l'amant de cette femme de trente-six ans.
L'aventure durera un certain temps. Plus encore que de ce corps
jeune et avide, Hanna est insatiable quand Michael lui fait la
lecture, plaisir renouvelé quelle lui réclame sans
cesse. Tout y passe, Tolstoï surtout est très apprécié.
Michael ignore beaucoup de choses de cette femme butée,
volontaire, qui se prend des colères pour trois fois rien,
qui est maternelle autant qu'érotique avec l'adolescent
qu'elle appelle toujours l'enfant, jusqu'au jour ou elle prend
la fuite, gardant son mystère.
Car mystère il y a, et secret. Grand mystère, petit
secret pathétique et innommable à la fois, que le
jeune homme découvrira des années plus tard, quand,
étudiant en droit, il suit le procès de plusieurs
anciennes gardiennes des camps de la mort, et reconnaît
en l'une d'elles Hanna, sa maîtresse d'autrefois.
Hanna occupait à Auschwitz, puis dans un camp moins important,
une position subalterne. (Elle y avait toutefois assez d'autorité
pour choisir des liseurs parmi les prisonniers; décidément,
toujours cette manie de se faire faire la lecture.) Dans ce procès
que l'on fait aux tortionnaires des camps, elle refuse de se défendre,
même quand elle est accusée d'avoir dirigé
un épisode particulièrement atroce. Michael comprend
enfin la clef du personnage, le secret d'Hanna. Il pourrait, en
rendant ce secret public, prouver que la responsabilité
de cette femme, quoique terrible, fut moindre que celle qu'on
veut lui faire endosser. Il se tait, par respect pour ce qu'il
y eut entre eux, pour Hanna qui, visiblement, préfère
aller en prison que de voir ce secret éclater au grand
jour.
La controverse que soulève Le liseur est
grande et difficile. A-t-on le droit de banaliser les camps ou
tant de millions périrent? Des presque figurants peuvent-ils
être absous au nom de leur insignifiance? Si la réponse
est non, peut-on rendre sympathique ou tout au moins humain des
êtres dont les actions dépassent l'entendement? Et
d'ailleurs, Schlink rend-il Hanna sympathique? Ou bien le fameux
secret de la gardienne de camp la rend-il sympathique? Pas vraiment.
Mais aucune des questions posées quand on referme ce livre
étrange et puissant ne saurait trouver de réponse,
en tout cas pas dans l'immédiat.
Extrait:
Notre
seule bagarre eut lieu à Amorbach. Je m'étais réveillé
tôt, m'étais habillé tout doucement et m'étais
faufilé hors de la chambre. Je voulais monter le petit
déjeuner et aussi voir si je pouvais trouver un fleuriste
ouvert pour rapporter une rose à Hanna. Je laissai un mot
sur la table de nuit: Bonjour, je rapporte le petit déjeuner,
je reviens de suite, ou des mots semblables. Quand je revins,
elle était debout dans la chambre, tremblant de colère
et le visage pâli.
-Comment as-tu pu t'en aller ainsi?
Je déposai le plateau du petit déjeuner et tentai
de la prendre dans mes bras.
-Hanna.
-Ne me touche pas!
Elle tenait la mince ceinture de cuir quelle portait d'habitude
sur sa robe; elle fit un pas en arrière et m'en frappa
le visage. Ma lèvre éclata et je sentis le goût
du sang. Ca ne me fit pas mal. J'étais horrifié.
Elle leva à nouveau le bras.
Mais elle ne me frappa pas. Elle laissa son bras retomber, jeta
la ceinture à terre, et éclata en larmes. Je ne
l'avais jamais vu pleurer. Son visage se déforma: les yeux
grand ouverts, la bouche largement écartée, les
paupières gonflées après les premières
larmes, des plaques rouges sur ses joues et son cou. De sa bouche
sortaient des bruits croassants, des bruits de gorge semblables
à ses cris atones quand nous faisions l'amour.
J'aurais du la prendre dans mes bras. Mais je ne pouvais pas.
A la maison, aucun d'entre nous ne pleurait ainsi. Nous ne nous
frappions pas, même pas à main nue, encore moins
avec une ceinture en cuir. Nous nous parlions. Mais qu'étais-je
supposé dire à présent?
Elle fit deux pas vers moi, me frappa avec ses poings, puis s'accrocha
à moi. Je pouvais maintenant la serrer. Ses épaules
tremblaient, elle cogna son front contre ma poitrine. Puis elle
soupira profondément et se blottit dans mes bras.
-On prend le petit déjeuner?
Elle me lâcha.
-Mon Dieu, l'enfant! Regarde-toi!
Elle alla chercher une serviette mouillée et me nettoya
la bouche et le menton.
-Et ta chemise qui est couverte de sang!
Elle enleva ma chemise et mon pantalon et nous fîmes l'amour.
-Qu'est-ce qui s'est passé? Pourquoi étais-tu si
fâchée?
Nous étions couchés côte à côte,
si rassasiés et heureux que je pensais que tout allait
s'expliquer à présent.
-Qu'est-ce qui s'est passé, qu'est-ce qui s'est passé?
Tu poses toujours des questions idiotes! C'est que tu ne peux
pas t'en aller comme ça.
-Mais j'ai laissé un mot...
-Un mot?
Je me rassis. Le mot n'était plus sur la table de nuit
où je l'avais laissé.
Traduit par Saïdeh Pakravan