Le festin de la chèvre
de Mario Vargas Llosa

Un article de Thomas Filbin (*)
Traduit de l'américain par Saïdeh Pakravan

Littérature étrangère



Rafael Leonidas Trujillo Molina (1891-1961), gouverna la République dominicaine pendant 31 ans, soit comme président à part entière, soit dans les coulisses, en
tenant le pouvoir derrière les chefs d'état marionettes qu'étaient Joaquin Balaguer et son propre frère, Hector. Assassiné en 1961 par d'anciens
collègues mécontents (avec l'aide et l'assentiment des Etats-Unis), il continua à projeter son ombre sur la politique et la culture de son pays même apres la
mort. Quatre ans d'instabilité amenèrent l'invasion et l'occupation américaine de 1965.  (De 1916 a 1924, le corps d'élite des Marines avait joué le rôle d'un
gouvernemnt de facto et entraîné Trujillo pour une nouvelle force de police nationale qui devint l'armée.

Trujillo représentait le dictateur d'Amérique Latine par excellence, souvent photographié en grand uniforme, avec médailles et fourragère. Il contrôlait
non seulement la politique mais les companies, les institutions sociales, et la facon dont les gens pensaient. Il s'octroyait des titres tels "Bienfaiteur
et père de la nouvelle nation" tout en rebaptisant Cité Trujillo la capitale, Saint Domingue. De sang mêlé cubain, dominicain et haitien, il poudrait son visage pour
eviter qu'on ne le soupconne d'avoir du sang noir, et en 1937 ordonna l'attaque et l'assassinat de plus de 10 000 Haitiens en République Dominicaine.

Trujillo bénéficia d'une généreuse aide militaire et économique de la part des Etats-Unis. A cause de sa position anti-communiste (bien qu'il soit fort douteux
qu'il ait eu la moindre idéologie sinon celle de se remplir les poches) Washington fermait les yeux sur ses abus des droits de l'homme. Il éprouvait une haine
secrète et admirative pour Castro et son contrôle total de Cuba et, comme le Fulgencio Batista et l'Anastasio Somoza du Nicaragua, s'appuyait sur la
répression et une force de police toujours présente pour étouffer toute opposition. Une remarque parfois attribuée à Cordell Hull, secrétaire d'état de
Franklin Rossevelt, justifiait le soutien américain à Trujillo en disant de lui, "c'est peut-être un salaud mais c'est notre salaud.
 Eventuellement, il présenta trop de risques pour le gouvernement américain qui, ne pouvant plus accepter les enlèvements, les meurtres, et la tentative d'assassinat du président Romulo Betancourt du Venezuela, facilita son élimination. Mario Vargas Llosa a écrit un roman prenant qui raconte en détail non seulement les faits concernant Trujillo (parfois appele "la chèvre") mais la
psychologie individuelle et nationale des Dominicains qui le soutenaient. Racontée principalement à travers la vie de Urania Cabral, une femme d'un certain age
qui a vécu la plus grande partie de sa vie comme avocat à New York, l'histoire est poignante, émouvante, et très intéressante. Urania est la fille du sénateur Augustin Cabral qui fut président du sénat et ministre de Trujillo. Après avoir, encore écolière, quitté la République dominicaine, elle est restée au loin pendant des décennies. Bien que n'ayant jamais répondu aux lettres de son père, elle retourne, sur un caprice, lui rendre visite dans la maison de son enfance quand il se trouve vieux et affaibli. Un torrent de souvenirs devient le ressort de ce livre
engageant et pénétrant.

"Son nez enregistre une gamme d'odeurs aussi grande que la varieté infinie de bruits heurtant ses oreilles: l'huile que brûlent les moteurs des autobus . .  Les langues de fumée qui se dispersent ou continuent à flotter au-dessus des piétons; les odeurs de graisse, et cet arôme dense, indéfinissable et tropical de résine et de broussailles se décomposant,
de corps transpirants, un air saturé d'essences animales, végétales, et humaines.... Une odeur chaude qui touche une fibre intime de la mémoire et la ramène à son enfance et aux guirlandes multicolores accrochées aux toîts et aux balcons.
"

La famille Cabral est typique de ces classes aisées eduquées qui s'allièrent avec Trujillo et prospérèrent en conséquence, mais le prix qu'elles paient en y perdant leur propre humanité est effarant. Urania est belle et sophistiquée mais distante. Glacée, elle exige de son père qu'il lui rende compte de sa vie.
Elle est horrifiée qu'un être pensant ait pu suivre un dirigeant aussi mauvais et grossier que Trujillo qui, après quelques verres de Carlos I cognac espagnol...lui si raffiné, de langage si élégant, un charmeur de serpent quand il s'y mettait, utilisait soudain les mots les plus crus. Parlait comme on parle dans une plantation de sucre...dans un stade ou dans un bordel, parlait comme les homme parlent quand ils ont besoin de se sentir plus machos qu'ils ne le sont
en realité.

Si la personalité de Trujillo avait été la seule cause de la froide colère d'Urania, nous n'éprouverions pour elle qu'une sympathie limitée, mais comme son histoire atteint les derniers moments, quand nous constatons la lâche trahison du sénateur Cabral bradant l'innocence de sa fille pour plaire au "Chef", nous sentons qu'elle a laissé son père s'en tirer à bon compte. Le livre amène le lecteur au bord de la terreur et le laisse plonger le regard au fond d'un gouffre de cruauté, posant la question (et fournissant la réponse): pourquoi les gens ne
s'opposent-ils pas aux dictateurs? Pour certains, il s'agit d'apathie, pour d'autres de peur, pour beaucoup, d'avidité et de gain personnel. Vargas Llosa, pourtant, démontre brillamment une vérité plus perverse concernant la nature humaine: beaucoup de gens supportent ces tyrans parce qu'ils les admirent.
Les despotes apparaissent dans des périodes d'instabilité et promettent la securité, persécutent les minorités, expulsent les étrangers, emprisonnent
les journalistes qui rapportent la vérité, et trouvent des personnes à blâmer pour les difficultés d'une nation. Aucune de ces souffrances ne gênent ceux qui
n'en souffrent pas. Un nombre suffisant de gens constituant le "nous" parvient à éliminer les "eux".

Chaque année, Vargas Llosa est mentionné comme un possible lauréat du prix Nobel et il remplit toutes les conditions requises d'une grande figure littéraire: une vision unique, un style bien à lui, et le sérieux du sujet. Il n'est guère un penseur solitaire (il se porta candidats aux élections présidentielles de son Pérou natal en 1990) et mérite depuis longtemps d'être reconnu par l'académie
suédoise. Mais même s'il ne reçoit pas cette récompense, son oeuvre lui assure déja une place parmi les plus grands  écrivains de notre époque.




(*) Thomas Filbin est un écrivain qui vit à Westwood, dans le Massachusetts.