Mon nom est rouge
de Orhan Pamuk

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par  Saïdeh Pakravan


Un petit nombre d'écrivains au monde peut se targuer d'être "nobélisable." Tel est, sans aucun doute, le Turc Orhan Pamuk, auteur de six romans et traduit en une vingtaine de langues. Bien que Pamuk soit déjà fort suivi, sa nouvelle oeuvre, Mon nom est rouge, va définitivement établir sa réputation comme lion littéraire de tout premier plan.

L'histoire, racontée en cinquante-neuf courts chapitres par douze narrateurs -dont deux victimes d'assassinat et plusieurs objets inanimés -se déroule dans l'Istamboul du seizième siècle. Là, le Sultan Morad III a commandité un manuscrit célébrant le millénaire de l'hégir. Le manuscrit doit être illustré par plusieurs miniaturistes réputés. Toutefois, la grande tradition de la miniature persane, pratiquée quelques cinquante ans avant notre récit par le mantre miniaturiste Behzad -dont la légende dit qu'il se creva les yeux une fois la perfection atteinte dans son art, afin de ne pas avoir à contempler une oeuvre moins achevée -sera écartée en faveur d'un art occidentalisé qui va introduire perspective et art du portrait.

Un miniaturiste nommé Elegant se refusant à pratiquer cette version bâtarde de l'art auquel il s'est voué, il sera assassiné par une main inconnue. Jeté dans un puits, le crâne fracassé, Elegant est un des narrateurs qui s'adressent au lecteur, racontant les faits sans nommer l'assassin. Pendant tout le reste du roman, au fil de l'enquête du detective Black, nous sommes pris dans un enchevêtrement de faits et de suppositions.

L'histoire se complique du fait de l'amour que Black porte à Shekure, la fille de "l'oncle," Enishte, qui, après Elegant, sera la seconde victime d'un meurtre. 
Black qui fut apprenti chez Enishte douze ans plus tôt quitta la ville quand on lui refusa la main de Shekure. L'homme que le père de celle-ci lui donna par la suite comme époux est parti à la guerre et n'en est pas revenu, laissant sa femme avec deux enfants dont l'un porte aussi le nom d'Orhan, comme l'auteur de Mon nom est rouge. Orhan aide Shekure à raconter sa version de l'histoire. De récit en récit, le lecteur est ainsi entranné vers un dénouement inattendu.

L'auteur ne prétend aucunement à un recit linéaire, pour nous offrir - j'allais presque dire au contraire - une polyphonie à diffirents thêmes et différents niveaux, comprenant, entre autre, une évocation puissante d'une Istamboul onirique, un survol de l'histoire des peintres et de la peinture de l'ipoque - qu'il s'agisse de Behzad ou de Michel-Ange -et une énigme. Que les personnages restent peu définis, presque unidimensionnels, ajoute une note perverse à l'entreprise.

Ce n'est pas nier la profonde originalité de Pamuk que de comparer divers aspects de son talent avec celui de certains de ses pairs: l'intrigue policière menée dans un cadre de grande érudition évoque, bien entendu, Le nom de la rose d'Umberto Eco ou Possession de l'auteur anglais A.S. Byatt. Pour un récit multiple avec de nombreux personnages, voir n'importe quel grand roman du dix-neuvième siecle. Pour l'extrême aisance avec laquelle Pamuk manie la langue et les images, voir Rushdie ou Nabokov - que l'original de l'oeuvre soit en turc n'empêche pas de saisir la somptueuse texture du style. On peut voir au passage d'autres influences, celle de Joyce, de Faulkner, de Kafka même, pour ce ton distant, quasi incorporel. Les deux auteurs auxquels on le compare le plus souvent sont Borges et Italo Calvino. Oui, Pamuk est en bonne compagnie.

Mais au-delà des influences ou des similitudes, il reste que voici une voix totalement originale, d'autant plus surprenante qu'elle nous vient d'une région dont nous connaissons mal les traditions littéraires. En Turquie, Pamuk est le romancier le plus connu et celui qui se vend le mieux, malgré ses attaques contre l'Islam qui pourraient facilement le faire mettre à l'index par les autorités religieuses.
(La Turquie est un état laïc mais les fanatiques intégristes y existent comme dans tout autre pays musulman et n'ont pas besoin de beaucoup se faire prier pour menacer de foudre divines et autres fatwas les intellectuels qui s'écartent de la plus stricte orthodoxie.) Pamuk a aussi, tout naturellement, élevé la voix en faveur de Rushdie. Ses interventions à la suite de l'attaque terroriste du 11 Septembre contre les Etats-Unis ont été moins heureuses, de l'ordre simpliste, "ils l'ont bien cherché." 

Ainsi que Mon nom est rouge en fait la brillante démonstration, le talent d'Orhan Pamuk est plus littéraire que politique et l'amènera certainement vers le Nobel dans un proche avenir. Quoique, étant donné ses antécédants (il a plusieurs fois refusé des récompenses prestigieuses) cet auteur aussi admiré que célèbre pourra fort bien à nouveau choisir de rejeter les honneurs. Gageons que le nombre de ses inconditionnels n'en diminuera pas pour autant.

Mon nom est Rouge
de Orhan Pamuk, Gilles Authier(Traduction) 
Gallimard
Broché - 573 pages 
(12 octobre 2001) 
prix : 167,86 FF / EUR 25,59