Inconnus à cette adresse

de Kressmann Taylor

Autrement Littératures ; traduit de l’américain par Michèle Lévy-Bram ; 1999 pour la présente édition. 69p. 49F.

 

 

par Jean-Michel Niger

 Cette nouvelle unique au sens plein du terme -son auteur n’aurait, selon White Burnett, Directeur de Story Magazine, rien écrit d’autre à part quelques satires en vers-, d’une sobriété et d’une efficacité exemplaire, nous plonge, par le biais d’un fulgurant échange épistolaire au sein du chaudron funeste où se forme l’écume trouble du mouvement Nazi.

 Nous sommes en 1932. Max et Martin, quadragénaires bourgeois respectivement juif et allemand, sont amis et associés dans une affaire prospère de commerce d’art sise à San-Francisco.

 Martin vient de repartir dans son pays d’origine et s’est installé à Munich, tandis que Max assume sur place la direction de la galerie. La sœur de ce dernier, « Griselle » -dont on apprend qu’elle a eue une liaison avec Martin avant que celui-ci n’en épouse une autre- entame quant à elle une carrière prometteuse de comédienne à Vienne.  

Les protagonistes du drame sont en place, l’échange de courrier débute.

 Dès la première missive, Martin démontre un sens de ses intérêts personnels très développé et laisse entrevoir des ambitions politiques. Puis, très vite, des indices révèlent au lecteur averti qu’il tire cyniquement parti de sa position nouvellement acquise et de la situation dans son pays. Ainsi Max, commente t-il en toute naïveté le contenu d’un colis expédié par son ami et associé en ces termes : Les huiles que tu m’as envoyées sont de grandes qualités, c’est incroyable que tu les aies eues à ce prix dérisoire. 

 Dans la lettre suivante, Martin laisse percer son attrait naissant, quoique encore légèrement nuancé, pour le Fhurër :  (…) je crois qu’à nombre d’égards, Hitler est bon pour l’Allemagne, mais je n’en suis pas sûr. 

 Chaque échange nous entraîne un peu plus loin, selon un subtil crescendo, dans la spirale de la consternation et de l’horreur.  

Le basculement définitif a lieu en juillet 1933 quand, à la suite d’une lettre de Max qui s’inquiète des « rumeurs » faisant état d’exactions perpétrées en Allemagne à l’encontre de juifs, son ami répond : Nous devons présentement cesser de nous écrire. Il devient impossible pour moi de correspondre avec un Juif. 

Dès lors, dans « l’esprit » de Martin, Max a disparu en tant qu’individu : il n’est plus qu’un « spécimen de juif » avec lequel il est urgent de cesser toute relation officielle pour ne conserver que celles d’ordre strictement commerciales…

 Un sale jour, Max voit revenir un courrier destiné à sa sœur avec la mention « Inconnu à cette adresse ». Griselle mourra quelque temps plus tard, assassinée par les S.A dans la propriété de Martin, ce dernier lui ayant refusé l’asile…

 L’œuvre de Kressmann Taylor nous offre un aperçu hallucinant de la tragédie qui se noue alors à l’échelle des nations et des peuples : soit la déliquescence progressive de la civilisation sous les effets conjoints de la gangrène idéologique du désespoir revanchard, de l’inconsistance morale et psychologique : Le juif est le bouc émissaire universel, il doit bien y avoir une raison à cela (…) assène tranquillement Martin dans une de ses déplorables philippiques.

 … raison, respect, dignité, amour… sont désormais inconnus à cette adresse…