Mes livres de l'été :

« The Last Juror » de John Grisham - « Oracle Night » de Paul Auster - « Les     Pèlerins du Clair-Obscur » de Renée Laurentine – « Vingt ans et un jour » de Jorge Semprun -

 

par Lise Willar

Littérature étrangère...

francophone ou non


          « The Last Juror »

 

Mon fils cadet Jean-Claude qui vit à San Francisco est venu me voir pour deux semaines trop courtes et comme toujours il m’a apporté des livres, cette fois-ci The Last Juror (Le dernier Juré) de John Grisham et Oracle Night » (La Nuit de l’Oracle) de Paul Auster. Le premier, c’est évidemment pour la détente car j’ai lu de nombreux livres « sérieux » afin d’en rendre compte durant notre année d’<ecrits-vains> et j’ai besoin du plaisir que m’a toujours apporté la lecture de Grisham qui connaît bien cette ambiance légale à laquelle il se réfère et surtout ce Mississipi profond et la petite ville de Clanton dans le Ford County qu’il avait abordée dans son premier ouvrage A Time to kill. 

Dans The last Juror John Grisham revient en effet dans le Mississipi, là où tout a commencé pour lui – à Clanton et quelques caractères de ce premier livre sont également de retour, en particulier l’avocat Lucien Wilbanks, un personnage important puisqu’il défend un homme accusé de viol et de meurtre face à douze jurés choisis dans le comté et Harry Rex Vonner, un détective privé qui organise des parties très arrosées dans une baraque de la forêt voisine. Mais Grisham revient pour d’autres raisons également aux racines de ses histoires et j’ai apprécié la façon dont il sait si bien décrire la vie dans un petit bourg, à l’intersection de la place, du palais de justice, de l’hebdomadaire local, des cafés, des églises, toutes ces institutions qui sont le tissu social d’une communauté.

Joyner William Traynor, d’abord J. William, puis simplement Will, est un jeune homme de 23 ans fraîchement diplômé d’une université de Syracuse qui est embauché dans le journal dont le propriétaire - rédacteur  est une vieux célibataire excentrique qui se dédie exclusivement aux rubriques nécrologiques. Will sera très vite amené à reprendre l’hebdomadaire à son compte grâce à l’argent que lui prêtera sa riche grand-mère Bee Bee quand le vieil homme l’aura conduit à la banqueroute. Le problème pour le nouveau propriétaire sera de se faire accepter par les gens de la petite ville comme un membre à part entière, ce qui n’est facile nulle part dans le monde et encore moins dans le Mississipi.

Le sujet du roman est bien sûr l’arrestation et le jugement de Danny Padgitt pour le viol et l’assassinat d’une jeune femme sous les yeux de ses deux enfants âgés de trois et six ans qui se réfugient effrayés chez les voisins pendant que le meurtrier s’enfuit dans sa voiture et se saoule jusqu’à ce qu’il en perde le contrôle et ne puisse rejoindre  sa riche et puissante famille qui se livre à toutes sortes de trafics illégaux dans un île qui lui appartient depuis des générations. Clanton est galvanisé par cet horrible meurtre et c’est l’élection d’un jury comportant pour la première fois des Blancs et des Noirs qui entraîne l’évolution de la ville et permet à Will de faire connaissance avec la communauté noire quand il lie des liens de longue amitié avec l’un des jurés de couleur, Miss Callie Ruffin, mère de huit enfants dont sept sont des professeurs d’université et Sam, le dernier, un étudiant qui s’oppose à son envoi au Vietnam et doit se réfugier hors de la ville.

Je crois que l’amitié avec Miss Callie qui commence au cours d’un déjeuner concocté par ce cordon-bleu hors pair où elle met tous les produits de son jardin et nous donne une idée savoureuse de la cuisine du Sud (que je connais bien pour avoir séjourné en Louisiane à plusieurs reprises) est un élément essentiel du récit. C’est à travers elle que nous connaissons l’attachement de la communauté noire à la religion dont Miss Callie reproche à son amie Will de ne pas observer les rites. Mais lesquels ? Pour plaire à son amie, le jeune rédacteur visite au cours des dix années qui suivent son achat du journal plus de soixante églises sectaires réparties tout le long de Ford County sans pour autant adhérer à l’une d’elles mais en y étant de mieux en mieux accueilli. C’est ainsi qu’il décide très vite de poursuivre l’œuvre de son prédécesseur, c’est-à-dire d’écrire des rubriques nécrologiques mais en y ajoutant celles des défunts de couleur. Même si la communauté blanche est d’abord surprise, elle doit s’y faire puisqu’il n’y a pas d’autre hebdomadaire dans Clanton.

Will est le témoin de la difficile intégration des Noirs non seulement dans la vie sociale mais également dans les écoles publiques où les enfants sont admis beaucoup plus tard que dans les autres Etats du Sud. Il assiste aussi durant ces dix années à l’évolution du commerce qui n’est pas différente de celle que nous avons observée en France et dans le monde : l’éclosion des grandes surfaces dont la prétention officielle est de pratiquer des tarifs plus abordables que les petits commerçants mais en définitive ne font que les tuer sans pour autant diminuer les taxes des contribuables.

Tout en se voulant observateur et conteur et il l’est d’une façon très agréable, John Grisham-Will n’en oublie pas pour autant l’histoire du viol et du meurtre. Un moment crucial de l’affaire est la décision prise par tous les jurés de déclarer Danny Padgitt coupable malgré le fait que sa famille ait payé des témoins pour donner un alibi au garçon. Quand il l’apprend, Danny qui a profité de conditions exceptionnelles de détention grâce aux liens qui unissent le shérif à sa famille menace les jurés de s’en prendre à eux s’ils le condamnent à mort. C’est peut-être la raison pour laquelle il est condamné à perpétuité, certains jurés ayant eu sans doute peur des conséquences d’un vote inéluctable. Le garçon est relâché au bout de huit ans pour bonne conduite malgré les efforts de Will dans sa tentative de faire revenir les juges sur leur décision et les meurtres des jurés commencent. Inutile d’ajouter qu’en dépit des apparences, il faut rechercher le coupable ailleurs. Mais c’est le dénouement et je ne veux pas gâcher le plaisir de lecteurs potentiels. Il coïncide avec la vente à une grosse compagnie de presse du journal par Will qui a fait fortune en dix ans, est maintenant un membre de la communauté et pourrait vivre largement de ses revenus, organisant des voyages d’où il rapporterait les plus beaux cadeaux du monde à sa chère Miss Callie. Malheureusement, l’homme doué des meilleures intentions du monde ne fait pas toujours ce qu’il veut…

 

Je suis depuis longtemps une lectrice assidue de Paul Auster et je connais trois personnes au moins qui ont la même passion que moi, mes amis Jacques (dont je lirai le compte-rendu sur ce livre après avoir rédigé le mien afin de ne pas être influencée !), Anita et Renée Laurentine. Avant de me tourner vers son dernier livre Oracle Night (La Nuit de l’Oracle), je me suis souvenue que j’avais cité, parlant de mes lettres aux auteurs que lisais volontiers, celle que j’avais écrite à Paul Auster et que je voudrais rappeler ici  car j’ai envie de savoir dans quelle mesure il est resté fidèle à son imaginaire ou a évolué dans un sens qui me permettra de découvrir les nouvelles facettes de son écriture et de sa pensée, vingt ans s’étant écoulés depuis que je l’ai découvert pour la première fois dans sa New York Trilogy (Trilogie New Yorkaise.) 

 

Lettre à Paul Auster

 

La lecture de votre nouvelle City of Glass (Cité de Verre) a tout d’abord été une expérience originale et excitante. J’ai cru à tort qu’elle renouvelait le genre du thriller intellectuel. Très différente de votre premier livre Moon Palace (Palais de la Lune), elle avait en commun avec lui le fait que vous utilisez New York non comme toile de fond mais comme partie intégrante de l’action.

 

Plus tard, j’ai découvert que vous n’aviez sans doute pas envie de réinventer le thriller mais que vous vous intéressiez d’une manière très philosophique à la théorie du « non-être » de l’homme et de l’existence. C’est tout au moins ma façon de vous lire : Quin n’est pas Quin mais il n’est pas non plus Wilson ou Stillman ou Dark ou Auster ou... n’importe qui de réel. Paul Auster n’est pas Paul Auster car vous êtes vous-même Paul Auster. Peter Stillman Senior n’est pas Peter Stillman N°1 car il peut être aussi bien Peter Stillman N°2 et Peter Stillman Junior dit lui-même qu’il n’est pas Peter Stillman. Quant à Virginia, nous ne saurons jamais qui elle est car toutes les choses qu’elle fait, qu’elle signe (comme les chèques) avant de s’évanouir en fumée, sont fausses. Henry Dark n’a jamais existé, il est l’invention du Professeur Stillman qui a rédigé lui-même le pamphlet de Dark. Allons plus loin : Cervantès n’existe pas vraiment, au moins comme écrivain. Il est traducteur ou éditeur ou la concrétisation de Don Quichotte qui peut bien être l’émanation de quatre personnes dont Sancho Panza.

Votre nouvelle m’a constamment rappelé Berkeley qui est, je n’ai pas besoin de vous le rappeler, le créateur de l’Idéalisme Immatérialiste. Pour lui, ce que nous appelons « le monde tangible » n’est que phénoménal, il n’a pas de réelle substance ou permanence ou activité propre. Tout l’être des corps est d’être perçu : esse est percipi.

J’apprécie les auteurs et la littérature américaine et je suis loin d’être comme les Européens, les Français surtout, qui montrent une certaine condescendance envers l’esprit d’outre-Atlantique.[1]  Je suis au contraire persuadée qu’un grand nombre de vos lecteurs se plaît à rechercher le second ou le troisième degré d’une oeuvre littéraire (comme se plaisait à le faire et me l’a enseigné une de mes assistantes d’anglais qui n’est jamais arrivée à se contenter d’une première saveur mais recherchait ce qu’il pouvait y avoir d’inédit ou de caché derrière la recette.) J’aime ainsi découvrir les symboles mais je me complais également avec les êtres réels et j’ai ressenti une certaine frustration quand Daniel Quin auquel je m’étais sentimentalement attachée a entrepris son expédition vers l’évanescence inéluctable, une fatalité absolue puisqu’il est la réincarnation du petit Peter qui vivait seul dans une chambre et recevait sa nourriture d’une personne qu’il ne pouvait apercevoir. En fait les seuls personnages de votre nouvelle qui ont une certaine tangibilité sont la femme et le fils défunt de Quin. Disons que l’émotion de votre héros quand il pense à sa femme ou à son fils est intense et réelle.

 

Ainsi votre récit est basé sur l’apparence et la fatalité. La destruction de la Tour de Babel était une fatalité comme l’était la destinée de tout homme qui tentait de s’opposer au pouvoir essentiel de Dieu. Alors j’aimerais terminer cette lettre par ces quelques réflexions en forme de questions :

 

- Si la vie n’est qu’apparence, peut-on y inclure la fatalité ?

- Le « non-être », comme j’ai choisi d’appeler votre théorie, peut-il intégrer la fatalité puisque la fatalité est en soi une finalité ?

   - L’apparence peut-elle avoir une finalité puis qu’elle n’existe pas ?

 

Nous sommes loin, n’est-ce pas ? du thriller intellectuel et moderne que j’ai évoqué au début de cette lettre mais en dépit de la tristesse que j’ai ressentie à laisser Quin à sa tragique « non-destinée », je tiens à vous féliciter d’avoir produit une oeuvre aussi dense et aussi génératrice de réflexions en si peu de pages.[2]

 

« La Nuit de l’Oracle »

 

1982 : Victime d’un grave accident Sydney Orr, un jeune auteur new-yorkais, réapprend tout doucement à vivre en s’astreignant chaque jour à des promenades de plus en plus longues. Au cours de l’une de ses déambulations dans Brooklyn, l’écrivain convalescent arrive devant une drôle de papeterie « Paper Palace » tenue par un énigmatique chinois, Monsieur Chang. Il découvre sur une étagère quatre carnets de différentes couleurs fabriqués au Portugal et, n’ayant plus rien écrit depuis son retour de l’hôpital, il jette son dévolu sur un carnet bleu qui le séduit de prime abord.

Dès son retour dans son appartement de Brooklyn qu’il partage avec sa femme Grace, il s’enferme dans son étude, ouvre le carnet et commence à écrire en partant d’une idée que lui a suggérée son ami John Trause (l’anagramme d’Auster), un célèbre écrivain ami du père de Grace : prendre comme thème de base la décision de Flitcraft, le héros de Dashiell Hammet dans son Faucon Maltais, de tout quitter pour recommencer une nouvelle vie après avoir échappé de peu à la mort quand une poutre  tombe d’un toit à quelques centimètres de lui.

Sydney (Sid) choisit pour sa part comme héros un éditeur dont le couple a quelques problèmes. De même que Flitcraft, Nick Bowen échappe à la mort suite à la chute d’une gargouille qui le frôle sans l’assommer. Il décide alors sur un coup de tête de partir à l’aventure avec pour seul bagage un manuscrit inédit La nuit de l’oracle, confié par Rosa, la petite-fille d’une auteure décédée, Sylvia Maxwell. Il prend à La Guardia un billet pour la première destination disponible, Kansas City, dont Sid écrit dans une note de bas de page : Kansas City was an arbitrary choice for Bowen’s destination – the first place that popped into my head. Possibly because it was so remote from New York, a town locked in the center of the heartland : Oz in all its glorious strangeness. ( Kansas City était un choix arbitraire de destination pour Bowen - le premier endroit qui ait jailli dans ma tête. Peut-être parce qu’elle était si lointaine[3] de New York, une ville coincée au cœur de la terre : Oz dans toute sa glorieuse étrangeté.) Il saute dans un taxi pour se faire conduire au Hyatt Regency et donne au chauffeur, Ed Victory, un pourboire royal quand il apprend que c’est sa dernière course et que l’homme va maintenant se livrer à sa passion favorite qu’il révèle sur sa carte de visite : la préservation historique !

Sid écrit durant au moins trois heures sur le carnet bleu et, quittant son étude, il découvre que sa femme est de retour. Elle prétend même qu’elle est entrée dans l’étude après avoir frappé et ne l’a pas vu… Le lendemain samedi, ils vont dîner chez John Trause retenu chez lui par une phlébite. Sid éprouve un sentiment étrange : I had stolen John’s apartment for my story in the blue note-book and when we got to Barrow Street and he opened the door to let us in, I had the strange, not altogether unpleasant feeling that I was entering an imaginary space, walking into a room that was not there. (J’avais volé l’appartement de John pour mon histoire du carnet bleu et quand nous arrivâmes à Barrow Street et qu’il ouvrit la porte pour nous accueillir, j’eus l’étrange, pas du tout désagréable, sentiment d’entrer dans un espace imaginaire[4], de marcher dans une pièce qui n’était pas là.)  En se rendant à la salle de bains après avoir saigné du nez comme cela lui arrive souvent depuis son retour de l’hôpital, Sid traverse la chambre de John et aperçoit sur son bureau le même carnet acheté chez Chang : l’écrivain lui confirme qu’ayant longuement séjourné au Portugal, il écrit depuis longtemps sur ces carnets qu’il choisit toujours de couleur bleue. Dans le taxi qui les ramène à Brooklyn, Grace s’écarte soudain de son mari pour pleurer. Elle ne sait quelle raison donner à Sid pour ce soudain accès de tristesse si rare chez elle qu’il aime de tout son cœur.

Le lendemain, Sid retourne à son carnet bleu  et à Nick Bowen. Celui-ci s’aperçoit, quand il veut se constituer une garde-robe, qu’aucune de ses cartes de crédit n’est encore valable. Il comprend que sa femme, devant sa disparition et craignant qu’on ne l’ait volé ou enlevé, a prévenu la banque qui a fait le nécessaire. Nick n’a plus rien, il ne veut pas prévenir Eva mais il essaie de prendre contact avec Rosa et laisse un message sur son répondeur, lui donnant le seul numéro de téléphone qu’il connaisse à Kansas City, celui du chauffeur, Ed Victory, qu’il a trouvé sur la carte de visite. Il quitte l’hôtel subrepticement, n’emportant avec lui que La nuit de l’Oracle, et se rend chez Ed pour lui demander de l’aide et si possible un travail.

Celui-ci l’accueille très gentiment et quand il apprend son histoire lui propose de travailler avec lui dans le local où il procède à la classification de ses documents historiques qui se révèlent être des annuaires téléphoniques de toutes les villes américaines et de nombreuses villes étrangères dont les plus anciens remontent aux années 30 car dit Ed : This room contains the world. Or at least part of it. The names of the living and of the dead. The Bureau of Historical Preservation is a house of memory, but it’s also a shrine to the present. By bringing those two things together, I prove to myself that mankind is not finished.  (Cette pièce contient le monde. Ou du moins une partie du monde. Les noms des vivants et des morts. Le Bureau des Préservations Historiques est une maison de la mémoire mais c’est aussi un lieu consacré au présent. En réunissant les deux choses, je me prouve que l’humanité n’en est pas à sa fin.)[5] 

Pendant que Nick se dédie à ses nouvelles fonctions, Eva découvre qu’il est à Kansas City. Elle s’y rend pour essayer d’avoir de ses nouvelles et fait placarder sa photo dans toute la ville. Rosa décide également de se rendre à l’appel de l’ancien éditeur. Mais Ed dont le cœur est fragile fait un infarctus et meurt à l’hôpital. Il a confié à Nick les clefs de sa chambre, de son local et de l’abri souterrain où il a logé son nouvel employé. Celui-ci oublie ses clefs dans le local des annuaires, rentre dans son abri qu’on peut ouvrir de l’extérieur mais, sans clef pour ressortir, il est pris au piège, ne peut savoir qu’Ed est mort, qu’Eva et Rosa sont à Kansas City. Prisonnier de ses quatre murs, il ne sait pas ce qu’il va devenir quand l’oxygène manquera.

Arrivé à ce point de son récit, Sydney est bloqué. Soudain, plus un mot ne lui vient à l’esprit. Il décide d’aller prendre l’air et de retourner à la boutique de Monsieur Chang pour savoir s’il reste encore des carnets. Stupéfait, il constate que l’homme a mis les clefs sous la porte et que le Paper Palace n’existe plus. Un week-end s’est écoulé seulement et plus rien.

C’est à partir de ce blocage et de la disparition de Chang qui entraîne avec lui  tout espoir d’acheter d’autres carnets que la vie de Sid va prendre un tour de plus en plus funeste. Il ne s’en rend pas tout de suite compte mais il est surpris quand Grâce lui raconte un cauchemar qui coïncide en tous points avec l’histoire du local et de la chambre où Nick est enfermé avec une variante : ce sont Grace et Sid qui, après avoir vécu quelques heures merveilleuses dans la chambre, sont soudain pris au piège de la porte. Sid rencontre ensuite Monsieur Chang à la « White Horse Tavern » et le Chinois l’entraîne dans une aventure avec une belle noire martiniquaise qui, pour ne durer que quelques minutes, plonge Sid dans un indicible remord. C’est au tour de Grace de disparaître un jour et une nuit sans donner de nouvelles puis de revenir en avouant à son mari qu’elle est enceinte mais ne sait si elle gardera le bébé. S’ensuit une des premières graves disputes entre les époux puis la décision prise par Sidney de laisser Grace seul juge de sa décision.

Les relations entre John Trause et Sid tournent à l’aigre quand le jeune auteur avoue à son ami que Grace est enceinte. John dit qu’elle doit absolument avorter et les deux hommes se disputent pour la première fois de leur vie. Suite à cette querelle, à leur prompte réconciliation et Sid ayant avoué à John qu’un projet de scénario qui lui aurait rapporté cinquante mille dollars venait d’être refusé par Hollywood, ce dernier lui confie un projet qu’il gardait dans ses tiroirs depuis sa jeunesse et qui pourrait convenir aux mêmes studios ou constituer le point de départ d’une pièce de théâtre.[6] Sid le perd dans le métro. Il rentre chez lui et s’aperçoit avec horreur que l’appartement a été cambriolé par un voleur qui s’est introduit par la fenêtre non protégée de la cuisine. Tous les objets chers à Grace ont disparu et la lithographie qu’elle aimait plus que tout parce qu’elle l’avait acheté à Paris dans sa vingtième année est déchirée sur le sol. Sid remet en ordre l’appartement du mieux qu’il peut avant l’arrivée de Grace.

 A sa prochaine visite, il n’ose parler de la perte du manuscrit à John toujours cloué dans un fauteuil par la phlébite et qui lui demande d’aller voir son fils Jacob dans un centre de désintoxication : « Les Smithers. » Il lui révèle en même temps que Grace a connu Jacob depuis son enfance mais que le garçon l’a toujours détestée et même est allé jusqu’à lui donner une gifle. Malgré tout, Sid rend visite au garçon qui lui semble bien mal en point et inapte à renoncer à ses vices. Marchant pour se dégourdir un peu les jambes, Sid aperçoit dans Lexington Avenue un nouveau « Paper Palace » tenu par Monsieur Chang qui l’accueille très mal parce qu’il l’a abandonné après son aventure avec la Martiniquaise et refuse violemment de lui vendre le dernier carnet du Portugal.

Comme une trentaine de pages du carnet bleu sont déjà remplies par l’histoire de Nick Bowen, Sid entreprend de terminer les dernières avec une histoire imaginaire ( ?) de Grace dans laquelle il en fait la maîtresse de John, une bonne raison pour Jacob de la détester, et de John le père de l’enfant que la jeune femme a décidé heureusement de garder. A peine a-t-il terminé d’écrire qu’il se souvient d’une conversation avec John où il fut question d’un écrivain français qui, quelques années auparavant, avait publié un long poème narratif évoquant la noyade d’un enfant. Deux mois après, la petite fille de l’auteur s’était noyée en mer et son père avait décidé de ne plus jamais écrire une ligne car, selon lui, les mots pouvaient tuer. John a confirmé cette hypothèse : We live in the present but the future is inside us at every moment. Maybe that’s what writing is all about, Sid. Not recording events from the past, but making things happen in the future. (Nous vivons dans le présent mais le futur est en nous à tout moment. Peut-être est-ce là toute l’écriture, Sid. Non de rappeler des évènements du passé mais de faire que les choses arrivent dans l’avenir.) Sid se saisit alors du carnet, en déchire toutes les pages, les met dans un sac poubelle qu’il va jeter sous un tas d’ordures, loin de chez lui.

Il rentre, prépare le dîner et s’apprête à passer une soirée calme et agréable avec Grace. Comme ils n’ont plus de télévision, il ne peuvent savoir qu’on vient d’annoncer la mort de John d’une embolie pulmonaire. On sonne à la porte vers huit heures du soir : c’est Jacob aux aguets qui vient exiger cinq mille dollars pour se sortir du pétrin. Comme le couple n’a pas appris la mort de son père et que Sid ne sait pas que, juste avant de s’éteindre, John lui a envoyé un chèque de trente mille dollars pour qu’il puisse payer toutes les dettes que son accident et son séjour à l’hôpital ont accumulées, il dit à Jacob qu’il n’a rien d’autant plus qu’il est certainement le voleur de la semaine précédente qui a dérobé tous leurs objets de valeur et qui a déchiré la lithographie de Grace. Le garçon s’en prend alors à la jeune femme enceinte qu’il roue de coups contre lesquels elle ne peut se défendre. Sid se saisit d’un couteau de cuisine et menace Jacob de le frapper mais celui-ci se dégage et s’enfuit. Une ambulance vient chercher Grace qui perd son enfant et ne revient à la vie qu’après trois jours de coma.

Sid assiste aux obsèques de John dont il n’a connu le décès qu’en téléphonant aux parents de Grace pour les prévenir de l’agression dont elle venait d’être victime. Il rentre chez lui où il trouve la lettre de John et le chèque de trente mille dollars et il repart à l’hôpital pour y retrouver sa femme.

 

Je m’aperçois que pour mieux suivre les méandres de ce livre qui m’est apparu comme une série de matriochkas (par là j’entends de plusieurs histoires qui s’emboîtent les unes dans les autres), j’ai dû commencer par le résumer. Il est en effet très dense, d’autant plus que les notes de bas de page ne sont pas de simples indications de sources mais font corps avec le texte et comportent parfois plusieurs pages. En fait, je veux dire que je l’ai lu non comme un récit de l’imaginaire mais comme plusieurs romans dont les deux principaux comportent chacun trois personnages : Sydney, Grace et John d’une part, Nick, Eva et Rita d’autre part. A ces deux histoires principales, il faut ajouter celle du synopsis d’un scénario refusé par Hollywood, celle de la nouvelle confiée par John à Sid comme base d’un scénario ou d’une pièce de théâtre et celle d’Eva dans une vie antérieure à sa rencontre avec Sydney. En fait, Paul Auster qui m’apparaissait comme un auteur pouvant exprimer sa pensée profonde en peu de lignes a évolué au point que je doive la découvrir dans un nombre peut-être excessif d’histoires qui, je l’ai dit plus haut, s’emboîtent les unes dans les autres.

Que dirai-je ? J’ai profondément ressenti, pour la première fois peut-être, le pessimisme de Paul Auster qu’il ne peut inventer pour les besoins de l’histoire. Ce pessimisme réside bien sûr dans les questions négatives que se pose Sydney sur sa bien-aimée Grace, dans la découverte que Grace l’a peut-être trompé avec John et dans ses doutes quant à la paternité de leur futur enfant, dans les questions que Grace se pose sur sa propre vie, dans les doutes qui assaillent John quant aux chances de réhabilitation de son fils Jacob, dans la violence de celui-ci qui attaque Grace et la blesse à tel point qu’elle en perd son bébé et reste trois jours dans le coma[7]… mais c’est l’imaginaire pessimiste de l’auteur qui m’a frappée non dans le fait que Grace ne voie pas Sydney quand elle entre dans son étude ou que Sydney n’entende pas le téléphone et trouve deux messages sur le répondeur (ces faits relèvent plutôt de l’incompréhensible que de l’imaginaire) mais tout d’abord dans les quelques lignes qui décrivent « La Nuit de l’oracle » (le livre de Sylvia Maxwell mais également celui que veut écrire Sydney) : Le protagoniste, Lemuel Flagg, un lieutenant aveuglé par l’explosion d’un mortier durant la Guerre de 14-18, a durant des crises qui durent de huit à dix minutes l’esprit envahi par des images du futur souvent insoutenables qui ne peuvent qu’influencer le tour de son existence, entre autres le jour du décès de sa mère, l’accident d’un train en Inde qui provoque la mort de plus de deux cents personnes, la vision de sa fiancée Bettina qui le trompera un an à peine après leur mariage…

Mais ceci n’est rien à côté des réflexions de John après qu’il ait raconté l’histoire de l’écrivain français que j’ai citée plus haut : Nous vivons dans le présent mais le futur est en nous à tout moment. Peut-être est-ce là toute l’écriture, Sid. Non de rappeler des évènements du passé mais de faire que les choses arrivent dans l’avenir. C’est l’instant où Sydney se rend compte que les mots peuvent tuer et qu’il se saisit du carnet bleu, en déchire toutes les pages, les met dans un sac poubelle qu’il va jeter sous un tas d’ordures, loin de chez lui. Le pessimisme le plus noir semble être alors consommé avec une seule lueur d’espoir : C’est peut-être en  ayant détruit  le carnet bleu, en ayant effacé à jamais tous ses mots qu’il sauve Grace d’une mort presque certaine et que, John étant mort, la vie du couple pourra reprendre son cours à la sortie de l’hôpital. Seulement le livre s’achève avec les larmes d’espoir de Sydney et nous ne saurons jamais si l’auteur aura un jour le courage de trouver les mots qui ne tuent pas.  

 

Après avoir terminé de lire le compte-rendu de Jacques, j’ai constaté que nos lectures étaient différentes à plusieurs niveaux :

Tout d’abord, Jacques a lu une traduction qui ne rend pas toujours exactement, même quand elle est réussie, le texte original et puis, surtout, il a fait en bon prof de maths une synthèse de l’histoire alors que l’éternelle conteuse que je ne cesserai d’être s’est plutôt attachée à l’analyse des personnages et à ce qui rapprochait non seulement les auteurs - Paul Auster, John Trause et Sydney - mais leurs cheminements, les femmes des auteurs - Grace et Eva - mais leurs cheminements, les objets des auteurs - les fameux carnets bleus et portugais de Chang, Sydney et John - mais leur influence sur les auteurs, les accidents de Sydney, Nick Bowen, John Trause mais leur influence sur le cours des évènements, les amours entre Sydney et Grace, John et Grace, Nick Bowen et Eva mais leur influence sur le cours de leur existence, la rencontre de Nick et Ed Victory mais la triste fin de Ed à l’hôpital, cause involontaire de l’enfermement de Dick, le sentiment d’abandon de Chang et sa décision de ne plus vendre à Sydney les carnets bleus et de s’enfuir vers d’autres lieux mais la destruction de ces carnets qui ne pouvaient qu’être néfastes et détruire la vie sentimentale de Sydney et de Grace…  Je pourrais poursuivre et trouver d’autres liens entre Paul Auster, ses personnages, ses doubles devrais-je dire, mais je ne vais pas faire un nouveau compte-rendu. Je crois que Jacques s’attache plus à la philosophie qui est toujours présente dans les romans de l’auteur alors que je fouille dans le texte et dans les notes de bas de page pour rechercher ce qui explique les différentes phases et le dénouement. Je crois que Jacques s’implique plus que moi et que je reste une lectrice de bonne volonté.

 

« Les Pèlerins du Clair-Obscur » et autres nouvelles

 

Renée Laurentine est une des amies que j’ai connues par notre site <ecrits-vains>, tout d’abord virtuellement et puis par téléphone mais je ne l’ai jamais vue physiquement et je m’aperçois que je n’ai même pas une photo d’elle. Nous avons sympathisé parce que nous avions des goûts littéraires communs, que nous sommes toutes deux bilingues et qu’elle m’a souvent complimenté sur mes Mots…dits, apportant dans ses commentaires une analyse fine et pertinente que j’ai retrouvée dans ses propres écrits. Elle-même, professeur de français aux Etats-Unis, est originaire de Belgique francophone. Auteur de plusieurs volumes d’essais et de traductions anglaises édités à New York, elle a aussi publié de nombreux articles critiques aux Etats-Unis et en Europe. Ses poèmes et ses nouvelles paraissent régulièrement dans des revues françaises et belges. Lauréate de divers prix poétiques, elle a aussi remporté le Prix 2000 de la nouvelle (organisé par la Revue Générale belge) pour son récit « Retrouvailles » qui fait partie du présent recueil et sur lequel je reviendrai. En même temps que « Les Pèlerins du Clair-Obscur », elle m’a envoyé deux traductions qui ont été publiées sous l’égide de la « Belgian Francophone Library », centre qui veut faire connaître aux Etats-Unis les trésors de la littérature belge francophone : une biographie de Neel Doff qui est un des plus grands écrivains belges issue d’une famille prolétarienne et dont la biographe, Evelyne Wilwerth, est également un écrivain belge qui a consacré deux ans de recherches pour faire revivre cet émouvant personnage – une anthologie des poètes féminines belges parue en édition bilingue et traduite par Renée Laurentine en collaboration avec Judy Cochran.

« Les Pèlerins du Clair-Obscur » sont un recueil de dix-huit nouvelles qui ont pour thème, selon l’auteure, la solitude : solitude subie ou voulue, affichée ou secrète, amère ou résignée, parfois provocatrice. Les personnages sont des pèlerins, traversant le clair-obscur de la vie.

J’aime le poème qui figure en tête du recueil :

Solitudes qui parfois s’éclairent

                parfois s’enlisent dans le sombre

Solitudes qui hésitent

               un pas vers l’éblouissement

               un pas vers le crépuscule

 

Petites solitudes qui s’ignorent

               Ou clament leur exil

Et solitudes cachées sous l’aile du rire…

                                          Douces/cruelles

Celles de chacun   celles de tous

Celles du dedans   celles du dehors

                 Et  au milieu des foules :

L’angoisse de se sentire unique

 

 

Retrouvailles dont j’ai parlé plus haut est le premier récit qui m’ait émue car, sans connaître véritablement la vie de l’auteur, je crois savoir de quelle ville elle est originaire et je suppose que, résidant aux Etats-Unis, elle a pu connaître elle-même ce sentiment de solitude, de dépaysement, de rancune même envers une ville qu’elle ne reconnaît plus, qui est semblable à toutes les autres cités du monde occidental, qui en même temps que son passé a perdu son âme. Heureusement il y a le fleuve qui coule, sombre et tranquille sous des ponts familiers. Il y a les amoureux qui se promènent main dans la main, les flâneurs, les bancs où l’on se repose en se pénétrant de la fraîcheur du fleuve… il y a même, assis à l’autre bout, un homme aux cheveux grisonnants, à la silhouette élégante, familière, un homme qui est un souvenir vibrant de l’autrefois perdu, un homme que la visiteuse n’ose aborder de front, le grand Georges, le beau Georges qui m’a pris dans ses bras pour m’apprendre à danser le tango, un homme qu’il faut surprendre par un stratagème, un homme… qui n’est pas George en fin de compte. Le récit s’arrête aussitôt mais il y a dans ce silence une incompréhension, une tristesse telle qu’on voudrait se pencher vers la promeneuse du fleuve et la consoler de sa déception.

J’ai aimé « Collectionneur » car l’intérêt ne réside pas dans la réunion de tous ces cailloux venus des quatre coins de la terre mais au contraire dans la décision de les rapporter vers leurs lieux d’origine, un à un, comme autant d’oiseaux qu’on avait mis en cage et qu’on relâche un jour pour qu’à nouveau ils connaissent la liberté. L’auteure m’a fait penser à Lamartine : Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et nous force d’aimer. Ses cailloux ont une âme qu’ils avaient perdue dans le tiroir où ils étaient enfermés et qu’ils ont retrouvée à l’air libre.

Je crois que j’ai avec René Laurentine le don de savoir m’expliquer devant un cercle d’amis ou d’étudiants. Comment ne puis-je pas plaindre la pauvre Marie-Oda de « Florilège » qui, faisant partie d’un « cercle de perfectionnement » est la risée d’un auditoire méprisant alors que la gentillesse, la compassion exigeaient d’écouter en silence les mots trouvés à grand-peine par la jeune fille pour donner vie  et faire parler ces plantes merveilleuses venues des quatre coins du monde. J’ai bien sûr retrouvé dans « Le bistouri de grand-mère » des émotions que j’ai moi-même connues en fouillant dans les affaires d’autrefois et en découvrant des talents cachés que la pudeur et la simplicité n’avaient pas permis à leur auteur de divulguer mais je me suis arrêtée un long moment avec « L’Ami » et j’ai pu alors comprendre que ces courtes histoires de solitude étaient également empreintes d’une grande tristesse et de beaucoup d’angoisse. J’entrevoyais cette silhouette dans le noir se consolant de l’indifférence et des paroles violentes de son mari avec le grand cerf et j’ai senti toute la détresse, le désespoir de cette femme quand elle dut constater que son ami n’avait pas fui vers d’autres clairières mais qu’il avait été la proie d’un mari jaloux et de ses amis chasseurs.

Renée m’a dit un jour que certaines choses de notre vie antérieure avaient des points communs. En lisant « Arabesques », le moins angoissé, le plus optimiste dirai-je même des récits, je me suis souvenue de mon premier passage au Maroc. C’était en 1943, j’étais jeune, évadée de France et je me retrouvais à Marrakech en raisons des différends entre De Gaulle et Giraud. Nous n’avions pas droit à un palace mais aux sacs de couchage des tirailleurs marocains ! Et pourtant, j’ai connu la même expérience que Catherine : dans une boutique du souk un commerçant, après m’avoir offert le thé à la menthe, m’a invité à manger le tagine chez lui, le soir-même. Je dois reconnaître que même si la nourriture était succulente, mon expérience ne fut pas la même que celle de l’héroïne. Pas de parfums, pas de crème - je n’ai connu que bien plus tard les imitations qui ont fait la fortune de certain - pas de caresses… mais une famille charmante qui vivait à l’européenne et me recevait avec grand plaisir. Ce repas compte tout de même parmi mes plus jolis souvenirs.

Dois-je avouer que j’ai moins apprécié « Le Parc des Châteaux de cartes » et « Les Pèlerins du Clair-Obscur » que les autres récits. Peut-être parce que j’aime ce qu’il y a d’autobiographique dans une nouvelle, peut-être parce que je ne crois plus aux contes de fée, peut-être parce que je n’ai plus une âme d’enfant… mais je m’étais prise d’amitié pour ce parrain-gâteau qui accueillait sa filleule et lui montrait les trésors littéraires que recelait son château, qui traduisait un incunable acquis à grands frais par un trisaïeul, qui lui offrait tous les « Baudelaire » dont elle avait besoin pour terminer sa thèse, qui ouvrait pour elle la cache aux trésors… Je me suis même prise à espérer une idylle entre la jeune fille et le superbe adulte ! Alors les pèlerins « hideux » sont venus détruire mes espoirs, je n’ai pas supporté « le rêve dans le rêve » et j’aurais voulu ne jamais retomber dans l’évidence d’un vieux manoir au toit délabré et du vieil homme solitaire et sans joie. Mais j’y pense tout-à-coup, c’est l’évidence même : je suis entrain de lire des récits de la solitude et de l’angoisse et je voulais une fin optimiste, radieuse… Je voulais l’impossible qui ne pouvait m’être accordé.

« Vingt ans et un jour »

 

Les écrivains semblent aimer en ce moment les romans « gigognes » ou « matriochkas » : J’avais cru en avoir un exemple type avec « Oracle Night » mais Paul Auster est coutumier du fait. Je m’aperçois en lisant « Vingt ans et un jour » que Jorge Semprun semble en être friand - et pour la première fois peut-être car je n’ai pas le souvenir qu’il ait employé la formule dans ses autres romans - de la même façon, plus encore pourrais-je dire car s’ajoutent à plusieurs histoires dont les liens sont évidents, qui parfois s’emboîtent les unes dans les autres et parfois se succèdent, des retours en arrière, des chassés croisés, des rappels, des souvenirs, denses à tel point que j’ai parfois perdu le fil et du revenir quelques pages en arrière pour le renouer. Je me souviens en particulier d’avoir interrompu ma lecture page 34 quand la servante Raquel est venue dans la nuit demander à l’historien américain Michael Leidson s’il acceptait de voir sa maîtresse à une heure aussi indue. J’ai ensuite attendu (impatiemment) jusqu’à la page 134 pour trouver ces mots Mercedes et Leidson se trouvent dans le petit salon où Raquel vient de conduire l’historien après l’avoir guidé le long des couloirs pénombreux ! Mais n’allons pas trop vite et essayons de commencer par le commencement (si toutefois la chose est possible !)

Quand j’ai acheté le livre, je n’avais pas la moindre idée que je tenais en main une traduction par Serge Mestre car j’étais habituée à lire Jorge Semprun dans un français courant écrit de sa propre main. N’est-il pas depuis 1996 membre de l’Académie Goncourt ? Il devait y avoir une raison pour que l’écrivain ait choisi d’écrire cette fois-ci dans sa propre langue castillane. Est-ce parce que cet ouvrage est en quelque sorte un livre-testament dans lequel cet homme qui a souffert de l’Espagne, lutté contre le franquisme et toute autre forme de totalitarisme, réunit ses forces vives pour stigmatiser un régime toujours dangereusement actif en 1956 puisqu’il ne devait s’éteindre qu’en 1975, année de la mort du Caudillo, mais qui subissait des coups de boutoir assez forts pour que tremblent les fidèles ? Est-ce parce que le récit de la dernière commémoration expiatoire exigeant de la part des paysans de La Maestranza, un grand domaine de la région de Tolède, qu’ils reproduisent chaque année la scène du meurtre perpétré vingt ans plus tôt sur la personne de leur jeune maître José Maria Avendano, ne pouvait se concevoir qu’en espagnol ? Est-ce en espagnol que devait être écrit ce roman qui a peut-être pour  but de cicatriser définitivement - soixante huit ans après qu’elles aient été affligées - les blessures de la guerre civile et des années franquistes ? Est-ce parce que la communauté de la Maestranza s’apprêtait à ensevelir ensemble, symboliquement, le maître José Maria et Chema, responsable supposé du soulèvement des journaliers, afin de clore définitivement ce chapitre sanglant de son histoire, que l’espagnol était indispensable pour exprimer le début d’une alliance, d’un renouveau ?

Cette dernière commémoration s’inscrit en effet dans une période transitoire de l’histoire espagnole. Le régime franquiste doit en effet faire face à l’agitation estudiantine tandis que l’action clandestine du parti communiste est de mieux en mieux organisée bien que troublée par les conclusions du rapport Khrouchtchev. Le narrateur dont l’identité reste longtemps secrète est bien placé pour en connaître les répercussions puisqu’il s’agit de Federico Sanchez, jeune responsable communiste clandestin mais aussi vrai-faux nom de Semprún[8] alors qu’il était au début des années 50 agent de liaison entre la résistance espagnole et le parti communiste.

En fait, la commémoration expiatoire est la trame du roman qui est aussi l’occasion de décrire des personnages touchants comme la capiteuse Mercedes Combo qui porte depuis vingt ans le deuil de son mari (sans pour autant lui être fidèle), ses deux jumeaux posthumes, Isabel et Lorenzo, un étudiant proche des communistes qui revient d’un voyage en Italie d’où il a envoyé à sa mère une carte postale reproduisant le tableau « Judith et Holopherne » qui l’avait singulièrement émue lors de son voyage de noces, effrayants et je voudrais l’espérer (en Espagne tout au moins) obsolètes comme le commissaire franquiste Sabuesa qui ne rêve que de vengeance contre les étudiants communistes et passe des heures à se rappeler leurs méfaits en particulier ceux de Federico Sanchez et de Perales qu’il ne reconnaît pas tout de suite (il l’avait interrogé durement malgré les tortures que l’homme venait d’endurer après son arrestation), intéressants comme l’historien Michael Leidson accueilli à la Maestranza sur la recommandation de son ami le torero Dominguin dont la propriété la Companza est proche, qui a personnellement connu Hemingway et qui prépare un ouvrage sur la guerre d’Espagne, Benigno Perales (l’ancienne proie de Sabuesa) qui est entrain de classer et de cataloguer la somptueuse bibliothèque de la maison et a retrouvé un incunable d’une valeur inestimable, Eloy Estrada, le patron du restaurant qui en 1936 a participé à la tuerie, José Ignacio le prêtre, Raquel la servante, Mayoral le majordome…

Les nommer tous tiendrait de l’exploit d’autant plus que les héros de l’histoire étant pour la plupart des intellectuels font référence à de nombreux philosophes et poètes, en particulier « Ortega y Gasset »[9], Hemingway que j’ai déjà nommé, Federico Garcia Lorca lisant à Madrid « La Maison de Bernarda Alba »… Un critique a dit avec juste raison que de ce vertige narratif, le lecteur ressort pantelant mais transporté et ébloui par la virtuosité de Jorge Semprún.

Comme le lecteur connaît maintenant ce que j’ai appelé la trame du livre, la commémoration expiatoire, j’aimerais me pencher sur l’entretien qu’eut Mercedes dans le petit salon avec Michael Leidson. Je pensais en toute naïveté qu’allaient m’être révélées les décisions nouvelles prises pour la cérémonie du lendemain. Quelle ne fut pas ma surprise quand je tombai en plein érotisme : tout d’abord, Raquel qui avait accompagné l’historien auprès de sa maîtresse demeura auprès d’eux pendant que Mercedes, remontant à ce voyage de noces qui précéda l’exécution de son mari, en dévoila les mystères face à un Michael Leidson aussi abasourdi que j’ai pu l’être. Elevée très strictement par sa mère et un confesseur augustinien, elle était arrivée vierge au mariage mais avait connu chaque nuit avec son fiancé les délicieux plaisirs interdits par la morale chrétienne. Son désir ne fut ainsi qu’exacerbé après son mariage et un soir, le champagne aidant, sa visite au musée de Naples où elle avait admiré l’après-midi même le tableau de Judith et Holopherne où la jeune servante joue un rôle essentiel ajoutant à son désir, elle entraîna son mari dans leur chambre où une jolie femme de chambre faisait les couvertures. Elle lui demanda de rester sans tout d’abord se faire voir puis, au paroxysme de l’excitation, elle l’appela et lui dit avec l’assentiment tacite de Jose Maria de se dévêtir puis de se mêler à leurs ébats. Ce ne fut que le début d’aventures qui durèrent durant tout le voyage de noces avec des partenaires différents et des deux sexes. Pendant que Mercedes parlait, Raquel, la si jolie Raquel, se dénouait les cheveux et se dévêtait devant le bel historien.

Je pensais que l’histoire allait se poursuivre par de nouveaux ébats. Ce serait mal connaître le nouveau Semprun. Benigno Perales, en allant se coucher vers minuit, entend la conversation. Elevé à Quismondo, il avait joué avec les frères Avendano depuis toujours et il était tombé amoureux de Mercedes au premier regard. Habitant aujourd’hui la propriété, il était désespérément jaloux du frère aîné José Manuel et savait que celui-ci avait, après la mort de son frère[10], exercé un droit de cuissage sur la belle Mercedes et sur Raquel. Désemparé devant la présence de l’Américain chez son grand amour, il redescend à la bibliothèque pour y mettre en sécurité le rapport Khrouchtchev que Dominguin venait de lui confier et qui ne devait pas tomber entre les mains du commissaire. Le cachant dans un des trois volumes des œuvres de Donoso Cortès, il s’aperçoit que la couverture et le dos du volume avaient été incisés et méticuleusement réajustés avec de la colle. C’est ainsi qu’il découvre le journal intime que José maria avait rédigé durant son voyage de noces et où étaient succinctement relatées les péripéties érotiques du séjour napolitain. Il semble ainsi que Morales apprenne en même temps que Leidson les aventures napolitaines.

Que va-t-il faire à la suite de cette découverte ? Je devrai avec tous les lecteurs attendre car le chapitre s’arrête et voici qu’apparaît non le trio de la chambre mais Lorenzo, l’un des jumeaux de Mercedes qui vient d’arriver pour la commémoration à la Maestranza avec sa sœur Isabel… C’est un peu trop pour mes nerfs mais que puis-je faire sinon attendre la suite ? En fait, je sais qu’il y a un point commun entre les découvertes de Leidson, Peralès et maintenant Lorenzo : celui-ci a reçu de son oncle Jose Manuel l’ordre d’assister depuis l’âge de dix ans à la cérémonie macabre à tel point que dès seize ans il dut remplacer dans la mise en scène ce défunt père qu’il n’a pas connu. Ce ne fut pas chose facile et comme il vient d’apprendre par Eloy Estrada qu’une grève des journaliers se préparait, il veut en demander confirmation à sa mère et monte dans ses appartements. Raquel n’étant pas intervenue à temps, il découvre l’absurde, l’insoutenable, Mercedes entrain de forniquer avec Jose Manuel. Il se réfugie auprès de Raquel dont on comprend bien qu’elle va le consoler. Elle le fait si bien qu’au bout de quelques minutes, Lorenzo éclate de rire et déclare à la jeune femme, son aînée pourtant, qu’il se marierait bien avec elle ![11]

Je ne puis m’empêcher d’être de plus en plus déconcertée : Mercedes était bien avec Michael Leiden et Raquel aux alentours de minuit. Avant même que le lecteur ne sache comment s’est terminée « l’entrevue », voici que Lorenzo découvre sa mère au petit matin avec son beau-frère. Si elle n’est pas toujours amoureuse, elle a du tempérament la belle car rien dans ce qu’a découvert Lorenzo ne pouvait indiquer qu’elle agissait sous la contrainte. Et ce n’est pas Jose Manuel qui va me démentir car, de même que Peralès, il a jeté son dévolu sur Mercedes dès le premier regard. Ce n’est pas lui qui me l’apprend mais Saturna dite Satur, la cuisinière qui œuvre à la propriété depuis la nuit des temps et sert le petit déjeuner à son maître dans le patio des orangers. Elle est au courant de tout, elle sait que dès l’apparition de la belle fiancée, Jose Manuel a délaissé sa femme et que dès la mort de son frère il en a fait sa maîtresse, elle sait que Mercedes lui a fermé sa porte cette nuit-même pour se consacrer au gringo américain… A peine cette conversation est-elle terminée que Mayoral entre dans le patio avec la même voix rauque, décomposée, d’il y a vingt ans pour annoncer à Jose Manuel non l’arrivée des journaliers mais du commissaire Sabuesa qui veut s’informer sur leur probable grève.

Vais-je connaître la nature de l’entretien ? Non bien sûr car le narrateur tombe sur Isabel, la jumelle de Lorenzo, qui vient elle-même de recevoir son petit déjeuner des mains de Satur, raconte son enfance à la garçonne, le penchant qu’elle a toujours eu pour son frère et les confidences (l’érotisme en moins) que lui fit sa mère sur son voyage de noces quand elle devint jeune fille. Il (le narrateur) revient ensuite à Lorenzo qui s’est rendu à la bibliothèque pour y rencontrer Perales et parler des documents confiés par Dominguin, quelques exemplaires du Mundo Obrero et une revue clandestine Nuestra Bandera. Ils ne savent pas que Roberto Sabuesa a en main Nuestra Bandera et que c’est un des motifs de sa venue à la Maestranza car il est persuadé que Lorenzo a des liens avec l’un des signataires de la revue, Federico Sanchez. C’est alors que Mercedes les rejoint pour saluer son fils et lui apprendre que Jose Manuel a renvoyé Sabuesa auquel il a interdit de se mêler de la grève probable des journaliers.

Vais-je enfin avoir la clef de toutes ces énigmes ? Mais non puisque je me retrouve en 1985 dans le palais de Villahermosa où Federico Sanchez est venu admirer un tableau d’Artemisia Gentileschi dont le sujet est la décapitation d’Holopherne. Il y est rejoint par Michael Leidson et ils vont tout deux prendre un verre au bar de l’hôtel palace. Et là je renonce à démêler les fils car ils se racontent les histoires d’autrefois en les remodelant à tel point que je ne sais plus quelles vérités recèle ce livre et même s’il y en a une seule : j’apprends à un certain point que Mercedes ayant découvert le 18 juillet 1956 que ses jumeaux étaient amants les convoque dans sa chambre où Lorenzo tue Isabel avant de se donner la mort mais à la fin du livre Isabel prend la décision de partir en Angleterre, aux Etats-Unis, n’importe où pour s’éloigner de la Maestranza… C’est trop pour moi, je passe très vite sur les dernières pages qui voient un nombre surprenant de personnages revenant sur les histoires cent fois redites, la plus obsédante étant celle du tableau de Judith et Holopherne par Armitesia Gentileschi. Je sais enfin que la commémoration expiatoire n’a pas eu lieu, qu’elle est à jamais abolie et que sont enfin enterrés côte à côte Jose Maria et Chema pour jouir de leur repos éternel.

Je crois en fait qu’un tel livre ne peut s’absorber en une seule fois. A un certain moment, Michael Leidson dit à Federico Sanchez qu’étant historien, il aime citer les faits dans un ordre chronologique. Si j’en avais le courage - que je n’aurai pas bien sûr - je rechercherais les épisodes ayant un point commun et je les lirais à la suite afin de comprendre un peu mieux ce qui se passe dans la tête de chaque personnage et jusqu’à quel point leur mémoire est fidèle. Et puis, non, cette idée est absurde, je trahirais les intentions et le message de l’écrivain. Je ressens comme une frustration de n’avoir pas été à la hauteur, je ne mérite peut-être pas de lire le nouveau Jorge Semprun mais je sais une chose, c’est que je me suis toujours senti proche de ce républicain absolu et que cet ouvrage sur une des ères les plus douloureuses que l’Espagne ait connues, je le reprendrai un jour et tâcherai d’en démêler les arcanes.            

 

 



 [1] L’un de mes meilleurs amis américains, aujourd’hui décédé, était professeur de Lettres Françaises à l’Université de Columbia avant d’être nommé directeur du Lycée International de Genève. Je crois n’avoir jamais rencontré au cours de ma vie un être aussi érudit sans ostentation aucune.

 [2] Nous sommes en effet chez Paul Auster loin de la « saga » américaine qui poussait les auteurs à s’apparenter plus à nos écrivains français du XIXème siècle avec leurs longues descriptions et leur propension à écrire des trilogies. Paul Auster en a bien écrit une: The New York Trilogy (La Trilogie de New York) composée de City of glass (Cité de verre) que j’ai mentionnée, Ghosts (fantômes) et The Locked Room (La Chambre dérobée) que j’ai également évoquée mais les nouvelles qui la composent sont concises et se lisent très vite même si elles permettent ensuite une longue réflexion.

[3] Paul Auster est un auteur typiquement new-yorkais de même que Woody Allen est un cinéaste typiquement new-yorkais. Je suppose qu’il entend « lointaine » au sens propre comme au sens figuré, c’est-à-dire que Kansas City qui est à la fois loin physiquement de New York et son antithèse est également l’endroit idéal pour recommencer sa vie en lui donnant un autre sens.

[4] Voici un des rares moments où l’imaginaire de Paul Auster n’est pas pessimiste, peut-être parce que l’histoire du Carnet bleu n’est encore qu’élaborée.

[5] Ed Victory est peut-être le seul caractère véritablement optimiste du livre car, associant les morts et les vivants, il est le seul à croire à une humanité pérenne.

[6] Ce nouveau projet de scénario ou de pièce de théâtre est proposé par John de la même façon qu’il avait suggéré à Sid la nouvelle tirée d’un épisode du « Faucon Maltais. » Décidément Paul Auster, à travers son double John Trauser, marque bien les personnages du livre de son empreinte.

[7] A tout ceci, on pourrait ajouter la grande souffrance de Gérard, le beau-frère de John, que je n’ai pas mentionnée parce qu’on ne peut pas tout dire en quelques lignes : venu spécialement de Floride à New York pour voir John, il lui raconte qu’il a retrouvé dans son garage une ancienne visionneuse et douze diapositives qui dataient de son enfance et de sa jeunesse. Il a ainsi revu son père mort d’un infarctus en 1969, sa mère victime d’une insuffisance rénale en 1972, sa sœur Tina (la seconde femme de John et celle qu’il a aimée passionnément) tuée par un cancer en 1974, six oncles et tantes dont quatre sont également décédés. Il a tellement regardé les diapos, à la fois terriblement malheureux devant toute cette hécatombe et heureux de retrouver de chers souvenirs comme la photo de Tina le jour de ses seize ans, que la visionneuse s’est bloquée, qu’il n’a pu la faire redémarrer et demande à John de s’en occuper. John découvre un artisan capable de la réparer. Quand il téléphone la bonne nouvelle à Gérard, celui-ci décline l’offre car, dit-il : « You have to live in the present, right ? The past is the past, and no matter how much time I spend with those pictures, I’am never going to get it back » ( On doit vivre avec le présent, n’est-ce-pas ? Le passé est le passé et peu importe le temps que je  passe avec ces photos, je ne le retrouverai jamais.)

Attention, je m’aperçois que mes notes de bas de page augmentent singulièrement de longueur. Serais-je influencée à ce point par Paul Auster ?    

[8] Je continue à faire des rapprochements avec « La Nuit de l’Oracle » car dans les deux ouvrages l’auteur s’identifie à un personnage de son roman , Paul Auster à John Trause, Jorge Semprun à Federico Sanchez.

[9] Né à Madrid en 1883, José Ortega y Gasset poursuit ses études de philosophie dans les universités allemandes de Leipzig, Berlin et Marbourg. Il est professeur de philosophie à l’université de Madrid de 1910 à 1936, puis à l’étranger jusqu'en 1946. Journaliste (son père dirige El Imparcial, grand quotidien de gauche), Ortega fonde en 1915 la revue España, avec Azorin et Eugenio D’ Ors, et en 1923 la Revista de Occidente qui paraîtra jusqu'en juillet 1936, pour revoir le jour en 1961. En 1931, Ortega est député de la province de Leon aux Cortes de la République, mais il se retire progressivement de la vie politique jusqu’à son exil en août 1936 à la suite du soulèvement de Franco. Il meurt en octobre 1955 à Madrid. C’est principalement comme chef d'école philosophique qu’Ortega rénove la pensée espagnole et contribue pour une large part à l’essor intellectuel des pays de langue espagnole. Si la philosophie hégélienne inspire partiellement les conceptions d'Ortega, c’est en fait toute la philosophie allemande qu’il s’est appliqué à repenser depuis Leibniz et Kant jusqu’à Dilthey, Husserl et Heidegger. On peut également le considérer comme un précurseur de la pensée existentialiste.

[10] En fait, j’ai appris beaucoup plus tard dans le livre qu’au cours d’un voyage qui réunissait les trois frères, L’aîné de la fratrie avait sans vergogne annoncé à Jose Maria qui venait de faire la connaissance de Mercedes qu’il exercerait sur elle son droit de cuissage pour le plus grand bien des jeunes mariés ! 

[11] Décidément toute cette famille a du tempérament puisque je saurai par la suite que les deux jumeaux étaient des amants passionnés !