Le journal de Frédérick Lantier

L'albatros autrichien
(où je prends quelques libertés avec l'idée d'actualité)

 

 

 

 

Tableau de Laurence de Sainte Mareville

samedi 26  février 2 000


Bon. Je ne vais pas en remettre une louche, mais enfin, si l'on pouvait tomber sur un bouquin tel que celui de la semaine dernière et s'en sortir en haussant simplement les épaules, en mettant au placard cette chose avant de refermer pudiquement la porte, tout irait plutôt bien. Après tout, ce n'est pas si grave que des types pareils se prennent pour de vrais écrivains, avec une telle assurance qu'autour d'eux les prix et les récompenses s'ajoutent aux compliments ravis de ceux qui restent convaincus qu'il s'agit bien de littérature (et de la"nouvelle", en plus).
Pour ma part, je pourrais très bien vivre avec cette idée, si la vérité de cette situation ne me sautait parfois brutalement à la gueule, si fort, si brutalement que j'ai du mal à m'en remettre et que longtemps après avoir refermé le fameux"roman", je continue à me coltiner un de ces cafards bon dieu, un cafard comme jamais.
Car cette vérité, quelle est-elle? Non pas qu'on attribue des prix à ce qui ne relève en rien de la littérature, dans une attitude qui reviendrait à filer la Palme d'or à un téléfilm de TF1. La vérité est que l'on continue à prendre pour de la littérature ce qui n'est jamais qu'au degré zéro de l'écriture et, du même coup, au rez-de-chaussée de la vie.
Comme si notre existence devait se réduire à l'accumulation d'actes futiles et vains, se lever, se laver, acheter le pain... De sorte que la question la plus élémentaire y passerait pour de la pensée, pour de l'intelligence, et que du coup les écrivains, les penseurs se trouveraient libérés de leurs obligations d'explorer, de creuser, de mettre en question, jusqu'à ce que surgisse dans toute sa vérité la mesquinerie de notre être, la cruauté de notre condition, la folie de notre civilisation.
C'est à croire que les heureux dépositaires de l'intelligence et de la pensée ont appris à se comporter en êtres civilisés et qu'au lieu de nous proposer inutilement des visions brutales et sauvages de notre monde, ils préfèrent nous offrir des ersatz que tout le monde a l'air de trouver satisfaisants puisqu'ils nous donnent sans trop nous perturber une image flatteuse de nous-mêmes.
Nous, lecteurs du Prix Fémina, nous possédons cette chance d'avoir une"intelligence" qui nous permet d'effleurer les sujets importants - le sexe, la vie, la mort -, mais d'une façon sensée, qui ne nous effraie pas trop. Allons-y donc sans inquiétude : si par malheur, un vieil homme meurt, sa mort est comme un vol léger au-dessus des nuages... Et s'il s'inquiète des corps qui disparaissent un jour dans le crématorium, cet homme-là a assez de grandeur pour en faire un Bouddha blanc joli comme tout.
Exit les cauchemars, les terreurs, les peurs viscérales devant la vanité de notre existence, il ne faut pas voir tout en noir.
Bref, on est à l'opposé de la vraie littérature, celle des grands qui nous ont mis notre monde sous le nez, là, d'une façon cruelle et brutale, celle des types qui nous estiment assez pour ne rien nous épargner, nous obligeant ainsi à nous mettre en quête d'une autre forme de beau, bien loin de ces petits sentiments, où tout est joli et mignon.
Et moi, que voulez-vous, ce genre de choses me terrasse une semaine, après quoi je me trouve dans la nécessité d'inventer une parade, et forcément, me vient une colère incontrôlable, qui me pousse à partir exactement dans l'autre direction.
Où donc?
Vers ces oeuvres où nous sommes continuellement confrontés à nous-mêmes, tellement que c'en est insoutenable et bouleversant.
³La cave". Roman paru en 1982... Dont on pourrait donc dire qu'il n'est pas d'actualité si le nom de Thomas Bernhard n'était apparu au moins 30 fois cette semaine dans les quotidiens, suite à l'affirmation par les autrichiens de leur passion pour les nazis de toutes sortes - passion que Thomas Bernhard s'était employé à haïr de toutes ses forces sans affoler outre mesure les bons peuples européens.
Mais cette fois, ce n'est pas de cette haine qu'il s'agit. Pour cela, il faudrait plutôt voir le théâtre, ou un autre roman ("L'origine"), ou alors"Les maîtres anciens". Cette haine est bien présente, car elle est chez Bernhard un moteur de l'écriture, comme chez Céline. Mais cette oeuvre-ci, comme toutes ses oeuvres, est inactuelle, au sens où le proclamait Nietzsche : moins occupée à dénoncer Haider et consorts qu'à traquer la puissance haïssable des bien-pensants de tous temps et de toutes sortes. Moins occupé à ressasser les grandes périodes de l'Histoire qu'à s'armer contre le Mal ordinaire, d'autant plus dangereux qu'il est banal et quotidien.
Et puis surtout, ce Mal est au second plan : il est le fond sur lequel nous devons apprendre à vivre, à partir duquel nous devons construire nos existences.
Car l'enjeu, l'obsessionnel enjeu est bien de dépêtrer nos existences de cette boue où elles retombent sans cesse, obsessionnellement... Il est bien de chercher un espace pour nous, entre ces gens si sûrs d'eux-mêmes, si sûrs de tout, et ces types presque aussi insoutenables, ces Glenn Gould qui convoquent si naturellement le génie qu'il devient impossible après eux de retoucher à un piano.
Tous nous laissent seuls, dans cet état de rage impuissante, de désespoir fou, où toutes nos tentatives pour atteindre une autre dimension se soldent à chaque instant d'un échec. C'est l'oeuvre de l'albatros de Baudelaire : celle d'un être qui cherche perpétuellement à s'envoler et retombe chaque fois lourdement sur terre.
Bref, une oeuvre absolue, immense, de tous les temps, prête à exploser dans toutes les mains de tous ceux qui comme moi, rêvent de faire la route en sens inverse, et fantasment sur les moyens d'accéder au coeur de l'existence.
Une oeuvre qui surtout s'actualise dans nos vies, où elle ouvre la porte à une métaphysique bouleversante.
Car dans"La Cave", c'est bien de cela qu'il s'agit : du sens inverse. De la lutte que l'on doit mener pour tenter d'atteindre une dimension de l'existence encore inexplorée, et non pas une autre dimension, non : la dimension inverse, la dimension opposée. Celle où je suis confronté à la pesanteur permanente de ce qui doit être sans cesse soulevé, relevé, retourné.
L'existence et l'oeuvre y sont à la fois cette matière et le monde composé par cette matière : un océan immense, un océan où je suis emporté, submergé par des rouleaux qui se retournent sans cesse, confronté à ce lieu originel où je ne sais plus respirer, où je m'enroule heureux et en même temps désireux de m'échapper, car c'est trop lourd, c'est bien trop lourd, j'ai peur de m'y noyer.

Frédérick Lantier
--------------------------------------
La cave (un retrait), Thomas Bernhard,
traduit de l'allemand par Albert Kohn,
Gallimard, 1982.
68 francs.