Le journal de Frédérick Lantier

Juste un petit coup de blues
(ce n'est rien, ça va passer)

Tableau de Laurence de Sainte Mareville

dimanche 13 février 2 000


Les rockers ne sont plus ce qu'ils étaient : il y a trente ans, le seul mot de rock pouvait encore susciter quelques espoirs ou quelques illusions de se trouver face à un héritier de Jimmy Hendrickx, amoureux fou de sa guitare et capable d'en tirer des gémissements encore jamais connus, jamais éprouvés. Nouvelles phrases, nouvelles visions du monde, partout l'émergence de nouvelles aspirations, de forces nouvelles électriques et révoltées.
Bien sûr, le " rock " se coltinait aussi les premiers énergumènes yé-yé, premiers produits télévisés à couettes et fiers de l'être, harnachés d'accessoires western censés les américaniser - et donc de les moderniser.
Bien sûr, mais alors on pouvait encore passer sur leur niaiseries en haussant les épaules, en les laissant squatter la scène télévisée, seul lieu où il suffit de s'annoncer comme rocker pour l'être aux yeux de la plupart. On pouvait encore les laisser faire, les laisser occuper cet espace queux seuls prennent pour le monde quand il n'en est que le simulacre. On pouvait les laisser chanter ce rock qui n'en était pas un dans cet espace qui n'était rien, et vivre une existence qui n'avait rien dune vie.
On le pouvait et on le pourrait encore si les seconds n'avaient peu à peu pris pris la place des premiers, de sorte qu'un rockeur, tout comme un écrivain, n'est plus actuellement supportable que s'il a le costume du révolté, mais la réalité d'un polichinelle.
On le pourrait encore si ces clowns, ces fantômes s'étaient seulement embarqués dans une aventure misérable qui ne regardait qu'eux... Mais le fait est que d'autres gens maintenant les croient, d'autres gens confondent ce néant et le monde, ce néant et la vie.
Or, moi, Frédérick Lantier, qui suis-je pour m'en plaindre ? Qui suis-je pour regretter à leur place ce spectacle dramatique qui, de l'avis de tous, les rend si heureux ?
Qui ? Qui ?
Je n'en sais rien. Et jusqu'ici je n'ai pas trouvé l'argument implacable mais je reste convaincu que certaines choses sont du côté de la littérature, de la chanson, de la vie et que d'autres sont de purs produits factices, de pures chimères, de la variété, du vide forcément mortifère. Et moi, qui n'ai le droit de rien, surtout pas d'ouvrir ma gueule pour dire aux autres ce qu'ils doivent faire, j'ai tout de même le droit de dire que je ne peux pas m'en réjouir.
Et tant pis si l'on me prend pour un prétentieux, ce que je suis sans doute, tant pis. Je n'ai pas encore trouvé la façon de le dire, de me faire entendre, et le plus souvent je ne dis rien, mais la vérité c'est que ça me fait mal de savoir qui est aujourd'hui l'animateur préféré de mes voisins, l'écrivain plébiscité entre tous ça me fait mal, et je ne m'y ferai jamais. Et vous qui me lisez, qui réagissez bien ou mal au spectacle de mes émotions, ne vous méprenez pas sur mes intentions : mon seul but est de vous persuader de passer de l'autre côté du mur, c'est-à-dire de mon côté.
Quant aux autres, aux rockers ou écrivains de salon qui se targuent de faire de la littérature ou de la chanson, qu'ils soient français ou américains ou japonais comme c'est le cas cette fois, je veux qu'ils sachent qu'ils ne me compteront pas parmi leurs lecteurs (ni moi ni certains autres d'ailleurs) tant qu'ils continueront leur travail gnangnan et factice, où les seules audaces consistent dans la présence du mot " masturbation ", ou de quelques scènes un peu crues censées nous révéler que l'enfance est (ô surprise !) un moment très cruel et très sexuel de notre vie. Tant qu'ils feront cela, ils n'auront que le public qu'ils méritent, ce qui leur rapportera sans doute le prix machin et leur permettra de passer à la télévision. Mais les autres seront ailleurs, en train de chercher des lieux, des hommes, et de se confronter chaque jour au vertige de l'existence - moins pailletés peut-être mais beaucoup plus vivants.
Or Hitonari Tsuji me donne le vertige, avec ses scènes démagogiques, son mysticisme de pacotille et son Prix Fémina. Mais ce vertige-là est celui qui ne m'apporte rien, et me donne, au bout de quelques soirs d'ennui diabolique, l'envie de laisser là ces "mâles chants de victoires" et toute leur suite, cet avorton de roman fier de lui-même.

Frédérick Lantier

Hitonari Tsuji, Le bouddha blanc, traduit du japonais par Corinne Atlan, Mercure de France, 1999.