Le journal de Frédérick Lantier

Quelques petits sourires en coin
(où, contre toute attente, je subis moi aussi l'ironie du temps)

Tableau de Laurence de Sainte Mareville

Dimanche 16 janvier 2 000


Déjà un mois que je n'ai pas ouvert ce journal...
Un mois où le temps n'est pas passé impunément.
Je me souviens qu'enfant, j'avais vu une ou deux fois mon père tomber en arrêt devant un inconnu, avec qui s'engageait une discussion étrange, familière et distante, dont il revenait livide et encore plus embarrassé que d'habitude :
- Bon dieu, qu'est-ce qu'il a pris...
Et de se retourner vers nous :
- C'est Marcel avec qui je faisais du hand, il y a...
- 15 ans, disait ma mère.
- Mais non, pas 15 ans... 11 ans, 12 ans peut-être...
Moi, assis sur la banquette arrière, je m'impatientais : 12 ans, 15 ans, qu'est-ce que ça pouvait bien faire? On n'avait qu'à dire 13 ans et 1/2 et puis voilà, inutile de faire tellement d'histoires pour ça...
Mais ma mère était bien décidée à ne pas en rester là :
- 12 ans? Mais tu veux rire, ça en fait 15, bon poids !
- 15 ans? Mais enfin, il y a 15 ans, je n'avais même pas commencé le hand, j'avais... J'avais...
Silence. Mon père comptait, et recomptait, rendu perplexe par les chiffres incroyables qu'il avait devant les yeux... Elle exultait :
- Alors? Qu'est-ce que je disais? ça en fait 15, bon poids. Peut-être même plus...
Mon père ne disait plus rien, plus abattu encore par ses propres calculs que par tout le reste :
- Non, non, quand même, pas plus de 15...
Et il répétait plus bas, pour s'en convaincre :
- Pas plus de 15, quand même.
Mais cette fois, il ne recomptait pas.
Moi, derrière son dos, je ne disais rien, étranger à ces vaines spéculations, autant qu'à leurs avertissements toujours lancés avec des hochements de tête :
- Tu verras comme le temps passe vite, tu verras !
Je laissais faire, je laissais dire, mais moi, je n'avais rien à voir avec ces histoires : chez moi, le temps passait à une lenteur inconcevable, si bien que l'enchaînement à fond de train des jeux et des devoirs ne m'avait pas encore pris 12 ans. Alors, pensez... 15 ans...
15 ans! Mais 15 ans, cela ne me disait rien! 15 jours, à la limite, ç'avait un sens, mais c'était bien le maximum : au-delà de 15 jours, c'était l'éternité, si bien que les grandes vacances étaient pour nous une bénédiction, un paradis terrestre dont on ne voyait jamais le bout.
A ce moment-là, on m'aurait dit que la vie me ferait le coup, à moi aussi, j'aurais bien ri.
Mais maintenant que j'en ai 30, et même un peu plus, je ne ris plus. Ah non, je n'ai pas eu envie de rire, il y a deux semaines, quand à Paris, Yanis et moi sommes entrés dans une librairie pour y acheter un roman. Un seul regard m'a suffi. Un seul regard... suivi d'un bref coup d'oeil vers le petit badge où était marqué son nom : sur le coup, j'ai presque cru reconnaître l'Olivia qui, il y a 10 ans, passait ses vacances à Montpellier... Presque, dis-je, car à l'évidence, hormis le regard, cette Olivia et l'autre n'avaient presque rien en commun : l'autre avait 20 ans, et une légèreté, un dynamisme, une lueur coquine dans le regard... Tandis que celle-ci, trentenaire enveloppée dans une peau terne et grise, ne possédait rien de tout ça.
N'empêche, j'avais fait part de mes soupçons à Yanis, qui s'emballa aussitôt :
- Mais dis-lui!
Dis-lui quoi? A l'évidence cette fille n'était pas, ne pouvait pas être l'Olivia en question... Bien sûr, elle avait dans la voix, dans les gestes, quelque chose qui... Mais pour le reste, non, ce n'était pas du tout ça... J'avais beau la regarder avec des yeux de merlans frits, m'entendre lui parler avec une familiarité étrange, et l'écouter me répondre avec cette même familiarité, qui à l'évidence, aurait été déplacée avec un nouveau client... Je ne pouvais pas me décider à lui demander de but en blanc, comme ça... Lui demander quoi d'ailleurs? Au point où nous en étions, je me voyais mal lui lancer une question banale :
- Pardonnez-moi, on ne se connaît pas?
C'était absurde! Bien sûr qu'on se connaissait! Bien sûr! Mais de là à lui dire, comme ça, de but en blanc :
- Salut Olivia! Comment ça va depuis le temps?
Non, ça, c'était impossible... Du moins pour moi... Car elle, visiblement, n'y aurait vu aucun inconvénient. Elle s'amusait même de la situation, jouant à faire quelques allusions plutôt fines, parlant comme ça, n'importe quand, de Montpellier, ou des vacances... D'une façon qui me semblait plutôt... osée envers un étranger. Car enfin... Qui étions-nous franchement, si ce n'était des étrangers?
Mais ce n'était pas l'avis de Yanis : à peine s'était-elle éloignée d'un pas qu'il me poussait du coude plutôt brutalement :
- Mais alors, qu'est-ce que tu attends ? ça commence à devenir absurde, non?
Oui, certes, c'était absurde... Si c'était elle... Mais plus je la regardais, moins je savais...
Quant à Olivia, qui voyait notre manège, elle commençait franchement se poser des questions... Elle se mit à nous regarder bizarrement, laissant aller son regard de Yanis à moi, puis de moi à lui, avec un petit sourire en coin... Soupçonnant quelque chose entre nous, quelque chose qui devait justifier que je n'aie pas envie de voir mon passé ressurgir...
Yanis, soudain, comprit le sens de ce petit sourire, et se tourna vers moi d'un air qui ne faisait aucun doute : cette fois, j'avais intérêt à dissiper le malentendu au plus vite. Mais le petit sourire m'ôtait le peu de moyens qu'il me restait : vingt fois, je me préparai à parler, et vingt fois je me tus, terrassé par l'absurdité de ce que je devais dire. Bref, on se retrouva dans la rue, suivie par l'écho d'une petite phrase dite d'un ton coquin :
- Au revoir, messieurs...
Yanis était fou :
- Non mais, qu'est-ce qu'il y a ? C'était ta petite copine ou quoi ?
Moi, livide et encore plus embarrassé que d'habitude, je ne savais que dire. L'envie me prenait de retourner là-bas sur-le-champ et d'avoir avec cette Olivia une sérieuse explication :
- Non, non, pas elle, mais sa copine, oui. Tu sais bien, je t'en avais parlé de ces filles...
- Mais oui, mais c'est pour ça que... Qu'elle a cru...
Il s'étranglait.
- Franchement, tu ne pouvais pas parler, non?
Je ne disais rien, désirant en finir au plus vite avec cette question. Et puis j'avais besoin de faire un petit calcul mental. 10 ans... Puisqu'alors j'en avais 20... Et maintenant 30...
30 ans, ce n'est pas vieux... Non, ce n'est pas vieux, mais alors, qu'est-ce qu'elle avait pris, bon dieu...
Enfin, j'avais mon roman : Nétotchka Nezvanova. Signé Dostoïevski.
Yanis, qui n'avait pas digéré la scène, me regarda lire les premières lignes quelques secondes, puis m'asséna un de ses petits sourires à lui :
- Dostoïevski? Mazette, tu prends des risques...
Moi, qui n'avais toujours rien dit depuis la sortie du magasin, je jugeai cette fois qu'il était temps de sortir de mes gonds. Je lui sortis le grand numéro :
-Bien sûr que je ne prends pas de risques, bien sûr. Mais bon, j'en ai assez d'être toujours en train de médire, ce n'est pas bon pour le moral, ça, de jouer toujours les mauvais rôles ! Eh oui!
Non mais. On a beau s'appeler Frédérick Lantier et avoir sur le coeur assez de rancune pour se répandre en insanités tout le restant de sa vie contre les écrivains qui publient, il arrive que l'on ait envie aussi, un peu, de temps en temps, de lire quelque chose de bon!
Mais je me rapproche de lui en le regardant bien :
- Quelque chose, tu comprends, qui pourrait m'autoriser quelque temps à dire du bien, seulement du bien!
Mais Yanis n'est pas impressionné le moins du monde. Il reprend lentement, comme s'il n'avait rien entendu :
-Au moins, cette fois, on évitera peut-être les trucs habituels... Bataille... Gombrowicz... Et re-Bataille... Et re-Gombrowicz...
Il n'obtient pas de réponse. Je n'entends plus. Je lis.
Je sais bien pourquoi je l'ai choisi, ce livre. Je le sais bien, mais je préfère ne pas le dire : je n'ai pas envie de m'exposer à de nouveaux petits sourires.
Je l'ai acheté parce que...
Parce que...
Parce qu'il est inachevé.
Mais comment dire à Yanis que cette fois, au lieu de ranger des livres à moitié lus sur mes étagères, j'ai préféré y mettre un livre à-demi écrit? Non, décidément, je ne peux pas prendre le risque. J'imagine ça d'ici :
- Au moins, ça te fait un point commun avec Dostoïevski...
Et tandis que je m'enferme dans le silence, paranoïant à fond, et ressassant à l'infini toutes les phrases que j'aurais pu dire à Olivia ou à Yanis... Je me souviens soudain de la raison... de la vraie raison : c'est que la dernière fois, je m'étais embarqué dans un de ces livres dont le seul but est uniquement de nous amener à la surprise finale... uniquement à cette surprise... Bien sûr, ce suspense procure quelques satisfactions... Oui, mais c'est gênant, à la fin, de se trouver devant chaque phrase avec le sentiment qu'elle a été posée méticuleusement, dans un seul but d'efficacité qui vire à l'obsession, au point d'évacuer tout le reste, toute la chair du récit.
Non, là, j'ai envie de me plonger dans autre chose, un roman passionnant, qui saura me conduire sans cesse vers l'avant, d'un mot à l'autre, d'une phrase à l'autre, de page en page, mais sans me priver de cette matière humaine, de cette chair qui est au centre d'un bon roman. Et là, j'y suis : en deux pages, Dostoïevski m'a projeté au beau milieu d'une amitié entre artistes, où l'un choisit l'acte concret d'une création réaliste, tandis que l'autre se perd dans les affres du doute, et en vient à ne plus jouer, de peur de ne pas savoir atteindre le degré de perfection dont il a rêvé... C'est extrêmement bien fait, et cela résonne étrangement en moi, d'une façon qui m'oblige à regarder le destin de ces hommes comme s'il impliquait ma propre destinée... Et puis, au moment où le roman pourrait virer à l'exposé, survient une petite fille, Nétotchka Nezvanova, fille du violoniste maudit, qui regarde cet homme comme un papa...
Et moi, plus troublé que jamais, je lis sans m'arrêter, je ne même lève presque plus, ou très tard, sans me rendre compte que le petit sourire de Yanis a disparu :
- Alors, c'est bien?
Oui, c'est bien, c'est même très bien, comme le sont ces rares romans qui savent introduire de nouveaux habitants dans la maison... Nétotchka vit et joue dans ma chambre, et moi je n'en sors plus, heureux de ce bonheur présent qui s'étire, s'étire, et semble ne jamais vouloir finir...
Mais soudain, alors que je suis encore plongé au beau milieu de l'aventure, je tourne ma page, je cherche le début du nouveau chapitre et... aargh! Il n'y a plus rien.


Frédérick Lantier
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Nétotchka Nezvanova, Fédor Dostoïevski, traduit du russe par André Markowicz. Ed. Actes Sud, janvier 2000. 54 francs.