Cette semaine, une question m'est revenue tous les soirs :
"Alors, finalement, le nouvel ami d'Andràs n'est-il qu'un vulgaire
fanfaron, seulement capable de pousser ses coups de gueule un peu mieux que
les autres? Ou bien peut-il reprendre l'histoire à son compte, et revigorer
du même coup cet Andràs un peu trop terne, un peu trop mou pour tenir à lui
seul un roman à bout de bras?"
Pas de réponse à ce jour : le roman d'Havasi n'a pas bougé d'un pouce.
Il attend stoïquement son tour, qui ne viendra peut-être plus : moi, déjà
perdu ailleurs, je ne le regarde même plus agonir lentement sous mes yeux.
Evidemment, c'est cruel, c'est terrible pour le type qui passé plusieurs années
de sa vie à écrire ses lignes. Tellement cruel que je me promets chaque jour
de faire un petit sacrifice, et d'avaler d'une seule traite les soixante dernières
pages de ce bouquin.
Hélas, non. Yanis, qui passe par là, me trouve encore avec Bataille entre
les mains.
Mes remords n'y peuvent rien, ni même mon inquiétude devant ce qui menace de
devenir une nouvelle forme d'épidémie... et risque de semer dans ma bibliothèque
autant de livres inachevés que dans mes tiroirs.
Tant pis : je n'ai plus d'yeux que pour cette sombre "Histoire de l'il",
où les corps continuent à se déchaîner jusqu'au bout, entraînant sur leur
passage la folie et la mort.
Pour ça, je n'avais pas tort d'être angoissé par cette histoire de fous, où
des gamins de seize ans se laissent embarquer dans une course tragique, dont
on pressent tout de suite qu'elle devra mal finir.
L'angoisse vient de ce que j'y assiste, moi, témoin impuissant et du coup
presque complice. Impossible, ici, de me tenir confortablement de l'autre côté
du livre : la frontière entre nous est abolie, je suis dans le même espace
que tous ces corps déments et crus.
Autant le dire : là-dessus, Bataille l'emporte haut la main sur Lobo, où les
corps de femmes, pourtant obèses, cancéreux, vieillissants, demeurent dans
le champ de la représentation, sans parvenir à briser entre nous la distance
établie par les mots. Et ceux d'Hubert Selby, plongés dans la douleur atroce
de la blessure à vif, avaient, eux, réussi à tirer Maria et Bobby d'un
cadre un peu trop rigide... Mais aucun n'avait atteint cette force brutale,
inouïe, dévastatrice...
Non, décidément, cela ne fait aucun doute : Bataille et Gombrowicz ont
ouvert la seule voie possible pour un véritable roman moderne, bien loin de
l'impasse que constitue à mes yeux le Nouveau Roman. Chacun a certes pris
conscience de la nécessité de se libérer de la forme descriptive de la
narration, mais tandis que le Nouveau roman tend à s'enfermer dans
l'abstraction, l'autre s'enracine dans une forme charnelle, concrète, où
l'on continue, comme dans les tragédies antiques, à rechercher avant tout la
force de la persuasion, cette force qui emporte le lecteur à la première
ligne et ne le lâche plus. En fin de compte, le génie de Gombrowicz et de
Bataille a été d'échapper à la monotonie de la description par une forme
directe qui nous happe brutalement parce qu'elle montre ce qu'elle n'explique
pas, de même qu'au théâtre ou au cinéma on ne dit pas ce qui se voit.
Héritier moderne de la tragédie, et forme fantasmée de tous ces écrivains
qui l'assument plus ou moins bien, le roman policier recèle cette puissance
de persuasion par excellence : le suspense.
Mais là encore, l'enjeu n'est pas toujours le même : Sherlock Holmes, lancé
aux trousses de Moriarty dans le brouillard londonien déchaîne des passions
qu'Hercule Poirot ignore totalement. Signe qu'Agatha Christie se préoccupait
moins d'écrire des romans que des scénarios parfaits.
Le texte de Kressman Taylor n'a pas d'autre intention, ce qui au départ, peut
rebuter : dès lors qu'on a compris qu'il s'agissait d'une correspondance
entre un Juif émigré aux Etats-Unis et un Allemand rentré au pays en 1932,
on s'attend à y trouver ce qui vient inévitablement.
Oui... Oui... Mais attendez la fin...
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"Inconnu à cette adresse", Kressmann Taylor, traduit de
l'anglais (américain) par Michèle Levy-Brahm et Postfacé par Whit Burnett,
Editions Autrement, 1999, 49 Francs (édition originale : Story Press Book,
USA, 1995).
Frédérick Lantier
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