Dure, dure quinzaine... Les temps ne sont guère cléments pour les obscurs tâcherons
de la littérature qui se débattent contre les mots seuls dans leur coin. Pas
plus tard que la semaine dernière, j'ai connu quelques-uns de ces déboires
qui suffisent généralement à me faire jeter avec dégoût mes feuilles dans
un tiroir que je ferme à double tour, et l'on n'en parle plus.
Qu'avais-je fait ?
Simplement, j'avais choisi de passer un week-end en famille comme tout un
chacun, prenant mes notes dans ma chambre d'adolescent qui, au fond, se prêtait
parfaitement à la lecture d'Hubert Selby. Tout allait plutôt bien : les déjeuners
ne se finissaient guère après 17 heures de sorte qu'il me restait, après la
fatidique promenade digestive, une bonne partie de mes soirées pour lire...
Ce que je faisais avec plaisir depuis que ma grand-mère, tombant sur mon
livre qui traînait par là, avait pincé les lèvres en découvrant plus
d'une insanité dans la bouche de Bobby. Le jeune Black du Bronx ne lui
convenait pas, ce qui avait presque suffi à me le rendre sympathique...
Et puis je profitais pleinement des merveilles de la technologie, tapant ma
rubrique sur l'ordinateur de mon oncle, la tirant sur son imprimante dernier
cri, puis courant à la poste pour louer une borne d'accès. Là, comme à mon
habitude, j'avais pris quelques libertés avec le texte d'origine, mais je le
faisais dans un mouvement qui me paraissait naturel et limpide, si bien qu'à
la fin, voyant qu'il me restait à peine une minute sur mon forfait, je
n'avais pas pris la peine de me relire. J'avais tout envoyé, très fier de
moi, et tout heureux que l'écriture me soit soudain devenue si facile...
Bref, deux jours plus tard, je me suis connecté au site.
Bon dieu! Le choc que j'ai reçu! A mesure que j'avançais dans ma lecture, je
verdissais, je blêmissais, je suais à grosses goutte, ne pouvant en croire
mes yeux : une main stupide avait oublié le mot "attente" de mon
titre, écrit Lobo à la place de Gombrowicz, avant de réduire plusieurs
phrases en bouillie!
Et ce n'était pas tout : cette hystérique, emportée par son fameux
"mouvement naturel et limpide" m'avait fait dire des choses insensées
sur de soit-disant relations entre le Bronx et Hollywood!
Non mais! Je vous jure!
Le Bronx !
Et Hollywood?
Bon dieu, c'en était trop : je commandais à mon modem de se déconnecter
sur-le-champ, mais cette machine est décidément d'une lenteur diabolique. Le
temps que le message lui parvienne avec la précipitation d'une limace, la
catastrophe s'était produite : Yanis, mon vieux copain Yanis qui lisait
par-dessus mon épaule, avait posé les yeux sur le passage fatal... Et je frémis
en l'entendant réagir derrière moi :
- Hollywood?... Hol-ly-wood!?
Moi, je ne répondais rien, trop liquéfié pour pouvoir ouvrir la bouche. Je
ne voulais plus rien entendre, plus rien savoir et je fermai les yeux, priant
pour qu'on en finisse au plus vite. Hélas, il n'avait visiblement pas
l'intention de s'arrêter là et reprit la parole, tenant au nom de l'amitié
à aller au fond des choses...
- Hollywood? Mais enfin, mais... Frédérick! Tu perds la boule! Hollywood,
c'est un monde lisse et propre, ça n'a rien à voir avec le Bronx!
Effectivement, ça n'avait rien à voir... Effectivement, j'avais perdu la tête
en comparant le Bronx d'Hubert Selby aux grands films d'Hollywood... Son
ghetto, son roman, son Bobby étaient à l'évidence du côté des autres
films, des indépendants, des marginaux, de ceux qui savent sortir de la
production ultra-commerciale pour entrer dans une véritable recherche cinématographique...
Et moi, penaud, ma main stupide au fond de ma poche, je venais de prendre une
gifle, balancée royalement par une grande paluche virile, désireuse de me
remettre un peu les idées en place... Celle bien sûr de Lobo et de Selby,
qui entendaient me rappeler à la raison : car tout écrivains et criticables
qu'ils sont, eux ont au moins la dignité de produire de vrais livres,
contrairement aux auteurs de ces bouquins ultra-lisses, insipides, qui
envahissent les rayons de la librairie Sampan... Et contrairement aux autres
qui rangent dans leurs tiroirs des ex-futurs-romans...
Bon sang, quelle honte! Quelle humiliation!
De rage, j'allais envoyer mon journal rejoindre illico le tiroir en question,
quand un sursaut d'orgueil m'obligea à me reprendre et à me rendre tout
droit à la librairie Sampan.
Vous n'allez pas me croire...
A la place du capharnaüm habituel...
Un désert.
Les livres avaient visiblement eu vent de la mésaventure survenue à Lobo et
à Selby, et ne tenaient pas à faire les frais d'une main aussi stupide que
la mienne, car plus aucun ne me tirait par la manche. Partout, on se cachait,
on s'écartait sur mon passage, on fuyait mon regard.
Bref, j'arrivai sans peine au rayon des littératures de l'Est. Là, je
m'emparai d'un livre moins informé ou peut-être plus fataliste que les
autres, celui d'un homme nommé Andràs Hevesi : "Pluie de Paris".
Mais on se refait pas : au dernier moment, craignant sans doute de ne pas y
trouver mon compte, je saisis au passage un roman que je me promettais de lire
depuis longtemps (L'Histoire de l'oeil, de Georges Bataille).
Et là, je n'ai pas été déçu. C'est plein de corps déments, qui se déchaînent,
qui pissent, qui baisent à chaque page, et même bien plus que cela... Ma
pauvre grand-mère en tomberait à la renverse, mais franchement, elle aurait
tort. Car c'est crû, c'est obscène, c'est un défi permanent aux tabous et
pourtant c'est cent fois moins vicieux que les feuilletons de bonne femme
qu'elle regarde chaque après-midi. Ah, bien sûr, là-dedans, tout est débridé
: les corps, l'imagination, l'écriture... Mais il n'y a rien de pervers...
Absolument rien... De même que l'écriture de Gombrowicz reste pure et
sublime jusqu'aux moments les plus vils de sa Pornographie. Chez
Bataille comme chez lui, prévaut au contraire la recherche d'une vérité qui
est l'enjeu même de la démarche littéraire... Une démarche qui les place
exactement à l'opposé de ces feuilletons à l'apparence si convenable, si
mondaine, mais au fond si dégueulasses, si pervers, si avilissants. Et si
partout, leur langue est celle de la chair, c'est une chair hautement métaphysique
: l'intérieur d'un gros fruit qui a éclaté au soleil.
Je tenais enfin un roman... Un vrai roman... Capable de donner du nerf à
n'importe quel écrivaillon impuissant...
Plein de courage, je m'attaquai alors à cette "Pluie de Paris" qui
promettait beaucoup... Hé quoi! Un étranger hongrois à Paris... Quoi de
plus romanesque, d'essentiellement romanesque qu'un homme perdu dans un monde
étranger, où il va lui être difficile de trouver son chemin? Est-ce que les
grands personnages, "Ulysse" ou "Don Quichotte",
sont autre chose au fond, qu'un homme plongé dans l'inconnu par la découverte
de Galilée ? Est-ce que le personnage de roman est autre chose que cet
individu contraint d'explorer un monde où les signes ne lui permettent plus
de tracer un chemin ?
Sans doute pas non, mais enfin l'inverse n'est pas forcément vrai, et tous
les étrangers ne font pas forcément de grands personnages de roman.
Celui-ci, ventripotent, radin, crasseux, ne serait pas pour me déplaire, mais
l'écriture d'Hevesi est conformiste au possible et, c'est un comble...
presque parisienne...
J'ai l'impression de me plonger dans un de ces bouquins d'éditeurs parisiens
qui se lancent un jour dans une littérature pépère et complaisante le temps
de récolter un prix. Bref, à moins que le personnage surgi brusquement à la
page 75 ne donne un coup de fouet au récit, je crois que c'est fichu.
A suivre, si j'ai le courage de m'y replonger...
Mais pas tout de suite : pour l'instant, je me dois de corriger quelques
fautes commises par une main stupide.
Histoire de l'oeil, Georges Bataille, Coll. L'Imaginaire,
Gallimard, 54 francs.
Pluie de Paris, Andràs Hevesi, Editions des Syrtes, 115 francs
Frédérick Lantier
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