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L'homme s'interroge toujours sur sa mort, mais c'est la vie qui est mystérieuse,
disait Rilke.
Je me souviens surtout d'une phrase des Cahiers, une de ces phrases qui
bouleversent par la vérité crue qu'elles nous livrent, et qui nous tiennent
longtemps après que l'étonnement des premiers instants soit passé, parce
que la fascination demeure bien après l'étonnement, et quand je dis
fascination c'est au sens propre du terme : ces phrases ont le pouvoir de nous
projeter au cur de l'existence, là, immédiatement, sans que l'on sache
vraiment qui du monde ou de nous-mêmes s'est ouvert pour envelopper l'autre,
sommes-nous dans le monde ou est-ce le monde qui est en nous, on ne sait plus.
Toujours est-il qu'à cet instant, c'en est fini du simulacre, de cette
existence qui s'écoule sans nous et hors de nous, c'en est fini. Car ces
mots-là savent nous faire vivre comme rien d'autre - à part l'amour et la
musique peut-être, mais c'est bien tout.
Dans cette phrase, il y avait la peur de la vie, cette peur que nous aurions
si nous avions conscience de ce qui se produit au moment où nous voyons le
jour... Mais cette phrase, cela fait six ans que je ne l'ai plus lue - six
ans, et j'ai beau feuilleter Les Cahiers de Malte Lauris Brigge, je ne la
retrouve plus.
N'empêche : je reste convaincu que le mystère est ici, à cet instant où
quelque chose se produit, à cet instant oui, où il y a déjà plus que la
chair mais pas encore la conscience... Cet instant que tant de scientifiques
ont cherché à déterminer, qu'ils dateront, qu'ils expliqueront peut-être,
mais dont ils ne parviendront jamais à lever le secret, de même qu'ils ne
diront jamais pourquoi tant d'autres êtres ne sont, eux, jamais venus à la
vie.
Mais ce que tous ont cherché dans la biologie, moi je veux le trouver dans la
littérature. Dans ce moment où les mots prennent vie, sans que l'on sache
vraiment ni où, ni quand, ni comment cela arrive : pour tout dire, j'ai déjà
consacré à ces recherches dix années de ma vie sans encore rien trouver.
Aujourd'hui, mon bureau est à la Littérature ce qu'est à l'Humanité le Musée
de la Médecine de Montpellier : une vraie galerie de monstres, d'embryons,
d'avortons, de romans culs-de jattes ou bicéphales, de nouvelles siamoises et
de récits morts-nés - tous victimes, je dois l'avouer, d'une maniaquerie
morbide qui me pousse malgré moi à défigurer, à malmener, à torturer les
mots jusqu'à ce qu'ils me cèdent entre les mains.
J'ai tellement peu d'emprise sur cette part obscure de moi-même que j'ai récemment
fait le voeu de renoncer, avant que l'irréparable ne soit commis.
J'ai tenu quelque temps, mais lorsqu'on est venu me relancer à mon domicile,
en m'incitant à développer quelques recherches sur le roman étranger, je
n'ai pas pu résister.
Je reprends donc, mais veux vous mettre en garde pendant qu'il est temps. Je
veux vous prévenir, vous, les romanciers, dont je vais essayer de tirer les
secrets, et vous, pauvres lecteurs, qui allez être témoins de mes recherches
: s'il arrivait qu'un jour vous ne trouviez pas mon compte-rendu de la
quinzaine, ne vous étonnez pas. Comprenez qu'un de ces textes aura connu le
sort fatal de ses prédécesseurs.... Et que je serai sûrement caché dans
quelque coin obscur de ce bas-monde, en train de le charcuter jusqu'à la
mort.
Frédérick Lantier
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