Le journal de Frédérick Lantier


 

 

Mercredi 13 octobre 1999


L'homme s'interroge toujours sur sa mort, mais c'est la vie qui est mystérieuse, disait Rilke.
Je me souviens surtout d'une phrase des Cahiers, une de ces phrases qui bouleversent par la vérité crue qu'elles nous livrent, et qui nous tiennent longtemps après que l'étonnement des premiers instants soit passé, parce que la fascination demeure bien après l'étonnement, et quand je dis fascination c'est au sens propre du terme : ces phrases ont le pouvoir de nous projeter au cœur de l'existence, là, immédiatement, sans que l'on sache vraiment qui du monde ou de nous-mêmes s'est ouvert pour envelopper l'autre, sommes-nous dans le monde ou est-ce le monde qui est en nous, on ne sait plus. Toujours est-il qu'à cet instant, c'en est fini du simulacre, de cette existence qui s'écoule sans nous et hors de nous, c'en est fini. Car ces mots-là savent nous faire vivre comme rien d'autre - à part l'amour et la musique peut-être, mais c'est bien tout.
Dans cette phrase, il y avait la peur de la vie, cette peur que nous aurions si nous avions conscience de ce qui se produit au moment où nous voyons le jour... Mais cette phrase, cela fait six ans que je ne l'ai plus lue - six ans, et j'ai beau feuilleter Les Cahiers de Malte Lauris Brigge, je ne la retrouve plus.
N'empêche : je reste convaincu que le mystère est ici, à cet instant où quelque chose se produit, à cet instant oui, où il y a déjà plus que la chair mais pas encore la conscience... Cet instant que tant de scientifiques ont cherché à déterminer, qu'ils dateront, qu'ils expliqueront peut-être, mais dont ils ne parviendront jamais à lever le secret, de même qu'ils ne diront jamais pourquoi tant d'autres êtres ne sont, eux, jamais venus à la vie.
Mais ce que tous ont cherché dans la biologie, moi je veux le trouver dans la littérature. Dans ce moment où les mots prennent vie, sans que l'on sache vraiment ni où, ni quand, ni comment cela arrive : pour tout dire, j'ai déjà consacré à ces recherches dix années de ma vie sans encore rien trouver. Aujourd'hui, mon bureau est à la Littérature ce qu'est à l'Humanité le Musée de la Médecine de Montpellier : une vraie galerie de monstres, d'embryons, d'avortons, de romans culs-de jattes ou bicéphales, de nouvelles siamoises et de récits morts-nés - tous victimes, je dois l'avouer, d'une maniaquerie morbide qui me pousse malgré moi à défigurer, à malmener, à torturer les mots jusqu'à ce qu'ils me cèdent entre les mains.
J'ai tellement peu d'emprise sur cette part obscure de moi-même que j'ai récemment fait le voeu de renoncer, avant que l'irréparable ne soit commis.
J'ai tenu quelque temps, mais lorsqu'on est venu me relancer à mon domicile, en m'incitant à développer quelques recherches sur le roman étranger, je n'ai pas pu résister.
Je reprends donc, mais veux vous mettre en garde pendant qu'il est temps. Je veux vous prévenir, vous, les romanciers, dont je vais essayer de tirer les secrets, et vous, pauvres lecteurs, qui allez être témoins de mes recherches : s'il arrivait qu'un jour vous ne trouviez pas mon compte-rendu de la quinzaine, ne vous étonnez pas. Comprenez qu'un de ces textes aura connu le sort fatal de ses prédécesseurs.... Et que je serai sûrement caché dans quelque coin obscur de ce bas-monde, en train de le charcuter jusqu'à la mort.

Frédérick Lantier