Rencontre avec Arnau Pons (21-1-2003)

Par Jordi Carrión (Traduit du catalan par Yaël Langella)

1. Le conditionnement fondamental de la culture catalane est peut-être la réalité bilingue. Comment vivez-vous le bilinguisme ? Et le multilinguisme ?

On peut toujours franchir une ligne de séparation pour déposer de l’autre côté une pierre ou y creuser un trou ; quelquefois, pas toujours, ce sera la rareté d’un mot rebelle, venu d’ailleurs pour se faire entendre. En relief ou en creux, la vérité qu’il exprimera sera historique, parce que faite de négations.

Le conditionnement auquel vous faites allusion, plus que fondement, est contrainte. Il vient s’ajouter à une inévitable asymétrie, qui n’est pas seulement d’ordre numérique. Au dessous, c’est une affaire d’abîmes, pas d’origines. Ce sont aussi les druses, cristaux et amygdales, identifiés et classés en catalan, mais aussi en espagnol, par un Joan Coromines ou un Pius Font i Quer. Si l’on est prêt à suivre ce sens de l’asymétrie, il faudrait peut-être considérer les traductions et les essais de Joan Ferraté écrits dans cette dernière langue comme un défi exemplaire à la culture espagnole.

Différentiel et résistant, l’écrivain catalan, porteur d’une langue menacée, peut s’immiscer dans le sombre maquis de la culture espagnole qui l’encercle. J’aimerais pouvoir adhérer à ce geste résiduel, mais à condition qu’il soit solitaire et contradicteur. Tout un système de cieux en serait alors questionné.

Je ne crois pas au bilinguisme en poésie, surtout s’il implique l’acceptation d’une consommation et d’un consensus basés sur la relativisation de ce qu’il y a de fatalement singulier dans une langue. Or, on peut vivre partout, et pas seulement ici, un quotidien monolingue et bifide —celui de la langue fourchue qui jaillit vers l’extérieur à partir d’une seule racine. L’heideggerianisme catalan, qui s’est incrusté dans toutes les couches de la langue et de la pensée, se distingue de tous les autres heideggerianismes par la méconnaissance qu’il a de sa provenance et parce qu’il ignore son caractère mixte, à la fois archigermanique et archiroumain, mais aussi, parallèlement, parce qu’il est virulent et exclusif dans ses élucubrations. L’origine de l’œuvre d’art est chaque jour réécrit en catalan avec plus ou moins de virtuosité.

Le poète, comme dit Marina Tsvétaïéva, n’a pas de langue maternelle. Mais, pour contredire, il n’aura qu’une langue, lorsqu’il s’agira de venger la mort de la mère qui lui a donné en héritage la langue de ses assassins ; c’est le combat —faut-il le rappeler— de Paul Celan. Ces deux vérités abordent la question des langues en poésie bien plus en profondeur que le problème d’un bilinguisme soi-disant œcuménique.

Car on avise au loin, longeant le vide, le profil molloyen d’une existence cheminant, les poches pleines du bruit de tous ces galets ramassés dans les régions des différentes langues, vivantes ou mortes, ou mi-vivantes ou mi-mortes.

Le multilinguisme n’est donc pas mon affaire. Quand un poète m’intéresse en tant que personne, c’est sa langue que j’essaie de pénétrer, même si je n’en connais pas a priori la langue.

 

2. Nos lecteurs ont déjà eu, à la lecture de ce dossier, un aperçu de votre trajectoire et des travaux que vous avez réalisés jusqu’à présent. Pourriez-vous nous dire quels sont vos projets actuels ?

Je ne fais pas de projets en poésie. Les poèmes surgissent des contingences, comme une sorte de journal personnel soumis à la temporalité des cycles. Les traductions de poésie, pour moi, relèvent du même travail de critique et de réflexion qui se fait jour dans mes poèmes. Les uns comme les autres finissent à l’asile du tiroir. Si jamais je les rends publics, c’est mû par un élan soudain, d’amitié ou de riposte.

Il y a d’autre part les collaborations. Elles témoignent d’une solidarité et d’un intérêt pour l’art de lire. J’apporte en ce moment à l’équipe de Jean Bollack et Werner Wögerbauer quelques-unes de mes réflexions. Il est possible que certaines de ces entreprises communes paraissent sous forme de livre, si cela ne me contraint pas à me contraindre au respect des règles strictes de l’édition, si je peux conserver une liberté indispensable au processus de déchiffrement.

 

3. Il faut faire la révolution ?

Je ne peux répondre à cette question qu’en partant de la poésie, puisque pour moi elle vise directement tous les autres champs d’action.

Le poème va toujours au-delà des exaltations révolutionnaires et s’en protège lorsqu’il reste sur ses gardes, en vertu d’une distance qui lui permet d’identifier les atrocités et de les dénoncer où que ce soit. Pour parler concrètement  : Lenz contre Goethe. Le « drapeau ensanglanté » de Blok. Ce sont ces mêmes inquiétudes qui accompagnent toute l’œuvre de Büchner.

Il y aura toujours des poètes insoumis ; la révolution ne les absorbe pas, elle les encourage à mettre un peu d’ordre dans leur propre révolution.

Ossip Mandelstam ne se souciait guère d’être compréhensible parce qu’il concevait la difficulté poétique comme un acte intellectuel et artistique contribuant à la liberté humaine ; ainsi, l’effort fourni dans un sens pouvait aussi avoir des répercussions politiques dans un autre. Cela ne l’empêcha pas de choisir la plus grande clarté lorsqu’il dut affronter les poètes les plus suspects d’abord, Staline ensuite. La grandeur de la poésie réside dans cette force anti-autoritaire. On la retrouve chez Luiza Neto Jorge, tout aussi affinée.

Sur les terres catalanes, cette défense de la difficulté et de la prise de distance, c’est dans la figure contestataire d’un Hasdaï Crescas qu’on la trouve, portée au plus haut degré. Il s’exprimait dans un hébreu totalement refait et autotélique, son acte critique et de résistance demeurant au sein des disputes théologiques comme une sorte de restitution de la dignité malmenée, et reflétant l’horreur des tueries et des persécutions autant que sa propre extériorité, irréductible.

Mon écriture, accusée d’être « catalanoïde », se situe aux côtés des échaudés et des gauchers de la langue, et s’insurge contre ceux qui échaudent, les boxeurs de la versification (figures en vue du pays défigurant autrui), ou, pour emprunter ses mots à Verdaguer, affronte les « requins et percnoptères » nourris par un quelconque « Ministre des exterminations ». Est-ce pour vous une révolution ?

Finalement, j’ai pris l’habitude d’imprimer moi-même mes textes et de les offrir au gré des circonstances, lorsque je rencontre quelqu’un qui me paraît pouvoir s’y intéresser —presque comme si je vivais sous une dictature, clandestinement. Est-ce pour vous une révolution ?

Je vis dans les difficultés du langage une solitude qui est comme une autonomie et, en fin de compte, comme une libération.