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Les
langages poétiques d’Antoni Albalat Par Laura López Fernández [2] |
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“La
poésie moderne est le résultat et la conséquence logique d’un long processus
d’évolution de la poésie de tous les temps.” Julio
Campal
Nous vivons dans un monde qui, en matière artistique, ne croit
plus en des vérités catégoriques, ni en des significations univoques,
stables et référentielles. Pourtant, pour ce qui concerne la poésie, cette
crise de valeurs esthétiques a entraîné le développement d’une sorte d’art
expérimental qui défend l’inclusivité comme valeur esthétique,
en poursuivant de cette façon des pratiques artistiques du passé qui étaient
restées dans la marge ou qui avaient été oubliées et en utilisant en même
temps les plus récents progrès technologiques. Ainsi l’une des constantes
dans le panorama poétique expérimental est l’utilisation simultanée des
divers langages artistiques qui répondent de manière éthique et/ou esthétique
(selon la priorité de chaque artiste) aux tensions personnelles et culturelles
du moment, en essayant très souvent de gommer, comme l’ont toujours souhaité
les avant-gardes, les frontières politiques, géographiques, linguistiques
et artistiques.
Parmi ce code de valeurs se détache l’œuvre d’Antoni Albalat, l’un
des poètes espagnols les plus novateurs de ces dernières années. Son écriture
poétique expérimentale
[3]
et discursive apparaît comme le résultat d’une assimilation
d’esthétiques d’avant-gardes et orientales. Elle existe également grâce
à l’utilisation de la conception assistée par ordinateur. Dans le domaine
expérimental, la poésie d’Albalat apporte son propre style et l’on peut
spécialement remarquer l’aspect de composition de ses livres, la nouvelle
grammaticalité proposée et la figuration zoomorphe des lettres conçues
à partir de techniques d’ordinateur dont le principe renvoie à l’art ancien
de l’écriture manuelle médiévale, aux miniatures de la Bible et à d’autres
textes sacrés où mot et image formaient un seul tout.
Ce qui surprend en premier lieu lorsque l’on observe l’œuvre d’Albalat
c’est l’utilisation de différents genres poétiques au sein d’un même livre.
Le fait d’intercaler des poèmes discursifs avec des poèmes visuels et
des haïkus dans chaque livre est important d’un point de vue structurel
car cela privilégie la perspective multiple dans sa façon de présenter
le sujet et l’objet poétique. Ecrire des livres selon ces trois voies
esthétiques sans pour autant perdre l’unité de style offre une très originale
note au répertoire poétique en Espagne et présente Albalat comme un grand
virtuose dans le maniement de ces trois genres poétiques. Dans cette pratique
plurielle sa poésie repose sur deux axes structurants, à savoir l’interconnexion
entre diverses esthétiques (poésie discursive, haïkus, créationnisme,
surréalisme, calligrammes, futurisme, poésie concrète, lettrisme, poésie
visuelle, poésie phonétique…) et l’emplacement plastique de la typographie.
Un autre élément clef est qu’Albalat ne dédaigne aucun signe linguistique
même s’il est très marginal, et qu’il manipule – aussi bien dans la poésie
discursive que dans les haïkus et la poésie visuelle – l’objet poétique
avec intensité, délicatesse et finesse, ce qui provoque un effet de surprise
chez le lecteur-spectateur qui n’est pas habitué à une telle disparité
de ressources et de codes utilisés.
Sa poésie discursive, largement intertextuelle et fortement ironique,
possède une grande quantité d’épigraphes, de citations et de références
littéraires de diverses traditions et cultures comme William Butler Yeats,
Edgar Allan Poe, Cesare Pavese, Gerardo Diego, René Char, Henri Michaux,
Du Fu, Hattori Ransetsu, Joan Brossa, Lu Xun, Josep Palau i Fabre. "
Cette surabondance référentielle crée une sorte de palimpseste
poétique qui enrichit le texte premier et se confond avec lui. L’incorporation
du passé artistique au présent poématique constitue, de la part de l’auteur,
une prise de conscience historique et une position d’humilité devant sa
propre œuvre qui n’est plus pensée en termes d’originalité. D’un autre
côté, ses poèmes discursifs, à rythme rapide, d’humour et d’ironie, sont
plein d’images qui au lieu de fatiguer le lecteur lui offrent un grande
richesse de contenu et de détails.
Albalat est un maître du rythme et de l’incorporation de divers
genres et il est capable d’écrire de longs
poèmes de plus de deux pages comme “Ple de formigues el meló” (« Plein
de fourmis le melon ») dans Els peus de la boira (Les pieds
du brouillard) où il introduit une scène et plusieurs voix comme Anna
(au style direct) ou Salvador Espriu (au style indirect) et où le ton
de la voix poétique est celui d’une confabulation avec les autres voix.
Mais en plus des longs poèmes discursifs, Albalat écrit des haïkus,
genre qui fait contraste avec les poèmes de longue haleine et les poèmes
visuels. Le haïku, dans les poèmes d’Albalat, est à comprendre comme un
pont entre sa poésie discursive et visuelle. Dans l’art condensé du haïku,
Albalat travaille les silences comme signes préparatoires pour une réception
multiple qui va au-delà du langage verbal. Comme il est bien su, le haïku
japonais classique est le poème de trois vers de 5-7-5 syllabes qui seraient
l’équivalent du début, de l’apogée et de la fin d’une énergie, avec lequel
était décrit un état d’âme au vue de la nature dans son changement de
saison
[4]
. Dans le haïku classique il y a toujours une pensée
poétique et philosophique condensée, créées par des mots qui décrivent
des images statiques et en mouvement. La simplicité dans les haïkus d’Albalat
surgit comme résultat de la méditation sur ce qui s’écrit. Force est de
rappeler que la pratique du haïku est l’une des constantes dans chacun
de ses livres. Dans le Livre des grillons il y a une section nommée
« Haïkus du grillon » avec six haïkus. Dans le Llibre de
voliaines (Livre des papillons) il y a une série de 6 haïkus nommés
« haïkus en folie (I) », numérotés consécutivement du 1 au 6.
Dans Les pieds du brouillard il y a également une section nommée
« Haïkus de la spirale ».
Voyons, par exemple, le haïku I de « Haïkus du grillons »
qui se trouve dans le Livre des grillons :
1
Esperant
el grill ens
sorprengué la nit, ploraven
els estels.
(« En
attendant le grillon/la nuit nous surprit/les étoiles pleuraient »)
Dans
sa capacité de synthèse et de syncrétisme il y a un certain degré d’influence
zen, dans le fait, par exemple, de centrer toute son énergie dans un détail
naturel du paysage quotidien, un geste, un mouvement d’un insecte en une
saison déterminée
[5]
. L’expérience esthétique que produit la lecture de
ses haïkus est intense mais en même temps les intentions ouvrent et achèvent
le poème. Dans ce haïku il faut remarquer le contraste établit entre l’image
statique « en attendant le grillon » et les deux actions simultanées
de « la nuit nous surprit » et la personnification très classique
de « les étoiles pleuraient ». De plus, le troisième vers nous
parle de la saison des pluies. Pour ce qui concerne l’aspect phonétique
et rythmique il faut remarquer la présence de la rime « grill »
- « nit » et les allitérations « e » (+) « s »
« n », le son « s » accentuant phonétiquement ici
l’élément d’ambiance nocturne du silence et du mystère. L’accumulation
de consonnes vibrantes « r » et « l » ajoute une valeur
phonétique et d’intensité en devenant un appui thématique du bruit que fait
la pluie en tombant sur les forêts et les corps. Comme on peut le voir
dans ce haïku la condensation sémantique et phonétique ainsi que le maniement
habile du silence prennent une force gravitationnelle et climatique dans
le poème. Peut-être
que parce qu’il a lu dans les sources orientales, qui veulent nous offrir
une vison globale de l’existence et créer une réceptivité plus abstraite,
ce jeune poète a le don de capter la subtilité et la sensualité dans la
nature et le langage. De cette façon particulière, le poète montre son
penchant pour les invertébrés comme les grillons, les paillons, les cigales,
les araignées, la mante religieuse, les insectes, les libellules, les
scarabées, les escargots… qui sont les principaux êtres qui se manifestent
dans son écriture. Albalat
est réceptif aux petits éléments de la nature en créant une esthétique
qui n’est pas pour autant minimaliste mais qui frôle des langages invisibles
pour montrer au lecteur la richesse du monde dans lequel nous vivons.
Une autre de ses capacités créatives est qu’il est capable de conjuguer
des langages aussi disparates que l’algèbre, la poésie et la conception
graphique et les incorporer à une poétique dont les images fonctionnent
tel un pont entre différentes réalités. Ses
poèmes visuels, d’une grande qualité plastique et d’une grande imagination,
renferment le même univers d’invertébrés et de beauté naturelle déjà commentés
mais dans ce genre Albalat recrée une nouvelle sensibilité entre les signes
linguistique et pictural. Comme je l’ai dit auparavant, les trois livres
présentent des poèmes visuels avec le motif commun des insectes. Dans
ses poèmes visuels, Albalat sait fusionner l’écrit et le pictural et vice
versa. Il n’y a pas de transition entre l’un et l’autre de ces langages,
mais bien fusion et création de quelque chose de poétiquement innovateur.
Le poète sait dilater les limites de chacune de ces formes d’expression
et assurer la continuité d’une écriture dont les antécédents calligrammatiques
et calligraphiques remontent aux premières civilisations. Dans
sa poésie visuelle, Albalat utilise la figure des insectes et des invertébrés
comme un motif fréquent. Dans le Livre des grillons l’on peut mettre
en évidence le dernier poème qui est un poème visuel ayant pour titre
« Reposez en paix » où le poète, moyennant différents types
de typographie, crée la tête d’une mante religieuse (les j à l’envers
forment les antennes de la mante). Il faut également souligner le ton
ironique du langage typique d’un faire-part religieux, où l’on prie Dieu
pour l’âme de la personne décédée, en l’occurrence, ici, du mâle dévoré
par la femelle après la copulation. Ce poème est également le dernier
du livre assurant ainsi une double fonction de clôture sépulcrale.
“Descansi en pau” (Reposez en paix),
Llibre dels grills.
L’on
peut voir d’autres poèmes aussi originaux et d’une grande qualité plastique
dans le Livre des papillons. Dans « Algèbre élémentaire »,
le poète crée un très original poème à l’aide d’un ingénieux équilibre
de langages : mathématique, verbal, visuel et idéogrammatique. Le
langage mathématique agit comme matrice du poème. Le langage verbal est
explicite dans l’inclusion de mots et le langage idéogrammatique se présente
dans l’emphase des concepts qui veulent s’ajouter. L’iconographie est
une part essentielle de la syntaxe du poème et s’annonce comme porteuse
d’émotions positives, Estiu + Llibertat (soit : Eté + Liberté, le
poète a souligné l’idée de liberté dans la majuscule du L). L’effet de
surprise ou d’étrangeté, dans le sens des formalistes russes, est très
grand puisque l’on s’attendrait à ce que le poète utilise le même code
linguistique et artistique, mais ce qu’il fait c’est jouer avec la multiplicité
en mettant en relation de manière synthétique les parties et le tout ou
l’idée globale du poème. Par exemple : les ailes du papillon nous
donne le concept de liberté, de vol. L’été est la saison typique des papillons
et, pour ce qui nous concerne, nous y associons également l’idée de vacances
et de divertissement, ce qui en même temps renvoie de façon élémentaire
à l’idée de liberté. L’interconnexion et la richesse connotative des parties
est tellement réussie que le poème ne perd pas l’unité malgré cette diversité.
Un
autre exemple de poème visuel est « Poème sonore ». Dans ce
cas-là l’allusion au son est présente dès le titre et dans les lignes
de la partie inférieure du texte qui peuvent se traduire en français comme
« Ecoutez : bientôt vous entendrez le battement de la forêt ».
Tel un haïku, ce poème souligne l’art du silence, élément nécessaire pour
pouvoir capter la « musique naturelle de la forêt » dans ses
moindres manifestations.
“Poema sonor”, Llibre
de voliaines.
“Anima
juganera II (Versió Nominalista)” (Âme joueuse II – version nominaliste)
est un autre poème visuel d’une grande richesse sémantique et en même
temps d’une grande qualité plastique. D’un simple coup d’œil l’on peut
remarquer l’utilisation expérimentale de la typographie – qui est redevable
aux futuristes, lettristes et situationnistes –, et sa position spécifique
dans le poème pour former la figure d’une libellule. Le langage a été
presque totalement désarticulé mais il est encore possible d’identifier
des mots qui font référence au monde des insectes et des invertébrés qui
est l’un des leitmotiv de son œuvre. Placées de façon fonctionnelle les
lettres et les diverses typographie découvrent des mots répétés comme
libellule qui fait partie d’une aile, avec toutes les variantes dialectales
catalanes pour désigner le même insecte (“damisel·la”, “libèl·lula”, “espiadimonis”,
“pixaví” et “pixaví de la fava roja”), le symbole d’arobase et le groupe
vocalique « oe » disposé verticalement formant le corps de la
libellule. Le signe d’arobase nous renvoie également au monde de la technologie
et la communication. Dans ce poème, ce qui est implicite c’est le thème
du langage du corps, le corps comme matière linguistique primaire qui
génère constamment des signes (signifiants et signifiés). Le poème fait
référence dans le titre au vieux thème philosophique des nominalistes
en réfléchissant sur la relation forme-essence contenue dans les nombres.
“Ànima Juganera II (versió nominalista)”, Llibre
de voliaines.
"Un
autre livre également intéressant du point de vue expérimental est Les
pieds du brouillard qui contient davantage de poèmes visuels où l’attention
est centrée sur la lettre comme signe principal du poème. Dans la section
“Closques dels miratges” (Coquilles des mirages) il est à remarquer des
poèmes dont le motif est celui de l’escargot : “Less is more”, “Condensació”,
“A capitular”, “B capitular”, “ABC de la botifarra”. Le poète ne reprend
pas les lois d’enlacement ou combinatoire des lettristes mais explore
plutôt les possibilités visuelles et plastiques des lettristes en conjonction
avec les insectes s’aidant du facteur surprise et d’une possible dialectique
quant à la question de la représentation du langage. Le poème « A
capitulaire » est pertinent dès son abord grâce à la substitution
des codes linguistiques qu’il propose. Au lieu d’user la convention typographique « A »
ou, par extension, le langage conventionnel, l’auteur présente verticalement
deux escargots qui représentent les ailes de la lettre « A »
et une fourmi comme traverse du A. Si l’on considère le « A »
comme naissance du monde et du langage nous avons le début d’un alphabet
spécial, d’un langage autre. Au lieu de représenter le monde avec un langage
conventionnel, l’auteur choisit de présenter le monde à l’aide de ses
propres objets. La perspective a changé. Le langage ne représente personne,
c’est lui qui est représenté. Albalat a choisi des insectes pour présenter
et représenter le langage et eux-mêmes. Le sens dans lequel nous nommons
le monde a changé, il faut plutôt que nous regardions le monde depuis
d’autres perspectives :
“A capitular”, Els peus de la
boira.
Le
poème visuel suivant présente une richesse de codes utilisés. L’image
du poème nous renvoie à une époque pré-technologique où la créativité
était manuelle et artisanale. L’inclusion d’une telle image dans la lettre
G et celle-ci elle-même à l’intérieur du mot catalan « caragol »
(escargot) suggère l’idée de créativité artistique comme exercice de continuité
et d’inclusion au lieu d’être un fait isolé dans le temps. La « botifarra »
(“boudin”) désigne également un jeu de cartes pratiqué en Catalogne et
dans une bonne partie du Pays Valencien. En ce sens l’image de l’homme
qui joue aux cartes combine l’idée du plaisir gastronomique et celle du
plaisir ludique. Est également suggérée l’idée de créativité en termes
simplement ludiques ou l’idée de l’art pour l’art. L’originalité ici est
précisément ce caractère inclusif qui surgit comme conséquence d’un long
processus d’évolution dans les formes poétiques. L’utilisation expérimentale
de la typographie devient dans ce poème un autre élément fonctionnel créant
une plus grande polysémie. Nous avons ainsi la division du mot « caragol »
en « cara » et « gol ». D’autre part, le titre introduit
une note réaliste typique de la gastronomie espagnole (le boudin) et nous
renvoie directement au langage et à sa fonction représentative. Dans ce
poème visuel il faut également remarquer le point d’exclamation à droite,
signe linguistique qui opère tel un amplificateur émotif. Nous avons un
poème visuel qui tient compte de la lettre et de l’image dans le domaine
référentiel et artistique.
“ABC de la botifarra”, Els peus de
la boira.
Dans
le poème “E-snail” le poète utilise l’anglais comme base pour un jeu de
mots entre « e-snail » (escargot électronique) et par association
« e-mail » (courrier électronique ). L’association « snail-mail »
est également suggérée, qui fait référence à la lenteur du courrier conventionnel.
De cette façon l’association acquière un ton humoristique en même temps
qu’elle génère des possibilités interprétatives en accord avec la vie
moderne et technologique que nous vivons. L’image graphique du poème reproduit
indirectement la figure de l’escargot à travers le symbole de l’arobase,
signe international ayant la forme de la coquille de l’escargot ou maison
et le « f » horizontal couché et retourné formant le corps de
l’escargot, en termes scientifiques « mollusque gastéropode ».
Dans ce mécanisme associatif le signe d’arobase, et par extension le courrier
électronique, représente notre maison, notre abri, offrant un refuge et
en même temps un pont de connexion avec d’autres mondes et d’autres réalités.
Notre coquille d’escargot est le courrier électronique, moyen qui est
déjà devenu en partie notre propre être. Albalat n’arrête pas de nous
surprendre avec sa grande capacité d’interconnexion entre le monde des
insectes, le langage et l’inclusion de pratiques culturelles et quotidiennes
de la vie moderne.
“E-snail”,
Els peus de la boira.
Le
poème “Ortotipografía” invite à une réflexion linguistique sur l’usage
correcte (orto-) de la typographie, des lettres, et par extension, du
langage et de ses signes. De plus, le poète se sert du langage de la terre
et des invertébrés. Avec une grande économie de signes, Albalat est capable
de recréer des figures d’invertébrés qui, eux-mêmes, nous renvoient au
langage comme matière première à travers lequel nous articulons notre
existence. Ce poème visuel possède une grande plasticité et une grande
richesse en tant que signe. Albalat poétise les petits signes marginaux
comme le point d’interrogation ou d’exclamation et de même que les insectes
leur fait porter une grande charge sémantique.
“Ortotipografía”, Els peus
de la boira.
A
l’aide d’une grande intuition poético-visuelle, Albalat a su générer différentes
possibilités sémiotiques en parvenant, entre autres, à ce que notre actuel
langage, vulgaire et scientifique, cesse de fonctionner de façon utilitaire
récupérant ainsi sa capacité d’auto-représentation. L’habileté de désarticuler
le langage pour recourir au langage même – soit verbal, visuel ou verbal
et visuel – est l’une de ses grandes réussites. En même temps, dans les
haïkus, Albalat est capable de peindre une pensée, un regard, un petit
geste de surprise ou d’humour, le battement d’une aile de papillon, le
son de la pluie sur le point de tomber, le mouvement d’un grillon, etc.
Dans son art poétique le petit synthétise un monde riche en ambiguïtés
et en perspectives s’éloignant des formules et des clichés avec lesquels
nous catégorisons et articulons le monde où nous vivons. Albalat sait
capter l’autre, le petit, le minuscule, ce qui se perçoit à peine de notre
monde et l’élever à la catégorie esthétique. Avec un respect maximal pour
le langage dans son aspect de représentation et de création, il a créé
une écriture qui évoque des pratiques artistiques oubliées et il les incorpore
au présent d’une façon très personnelle, en ouvrant un chemin touffu pour
la nouvelle poésie expérimentale espagnole.
[2]
Spanish and Hispanic Studies, University of Canterbury,
New Zealand. Article publié dans Espéculo. Revista de estudios literarios.
Universidad Complutense de Madrid et postérieurement dans Agulha
#29, revue brésilienne de culture, 2002.
[3]
J’utilise le terme “expérimental” pour me référer
à une écriture radicale qui utilise au moins deux langages artistiques
contrairement à la poésie traditionnelle discursive qui utilise le langage
verbal sans grandes expérimentations formelles. Pour une exploitation
et une étude de ce terme, cf. Millán,
F. et Francisco Ch. : Vanguardias y vanguardismos ante el siglo XXI
( http : // www.fortunecity.com /victorian /duchamp/33 /millan4.htm,
1997) ; et Millán, F. : Poesía experimental en España, Cuadernos
de escritura. Información y Producciones, Madrid, 1993.
[4]
Les haïkus ont un pouvoir semblable à celui de la
peinture, selon le savant Kenneth Yasuka qui écrit dans The Japanese
haiku: “For as the haiku is a major poetic form in Japan, I feel
that it can become so in other countries, given some understanding of
its nature and its aesthetics and its sort of power, a power which is
similar in some respects to that of painting”. Yasuda, K. : The Japanese
Haiku. Its essential nature, history, and possibilities in English.
Rutland, Vermont & Tokio: Charles E. Tuttle Company, Inc., 1957,
p. 3. Dans les haïkus il est plus important de présenter que de représenter
et décrire. Le lecteur ou la lectrice est ainsi amené à expérimenter
avec son imagination et son intuition le plaisir esthétique du texte.
[5] Un bon essai sur la pratique zen et le boudisme est celui de Suzuki, D.T.: Essays in Zen Buddhism. London: Rider &Co., 1990. L’expérience zen se veut éloignée de tout conditionnement logique, temporel et spatial, en mettant en retrait le moi intérieur et l’intellect pour expérimenter le présent total ou absolu sans d’autres intentions que celle d’être complètement intégré dans le présent. |