Entretien avec le poète Antoni Albalat

par Robert Juan-Cantavella

Tractat del caos (Traité du Chaos, éditions 3i4, València, 2004), le prochain recueil de poésie d’Antoni Albalat, est probablement son livre le plus osé, délicieusement irrégulier et étrangement compact. Le premier contact d’Albalat avec la Théorie du Chaos se produit dans Ritmos (Rythmes, Nivola, 2002), livre ludico-scientifique où il collabore avec trois mathématiciens (Eliseo Borrás, Pilar Moreno et Xaro Nomdedeu) à une expérience graphique, théorique et poétique fondée sur l’exploitation du hasard et la recherche de modèles qui expliquent les formes et les procédés de la nature. Ces jeux de l’intellect, Albalat les applique dans son Traité du chaos de façons très variées, se soumettant dans chaque cas à différents degrés de déformation, et à partir d’une articulation épousant la forme d’un traité délirant où se succèdent aussi bien des poèmes visuels qui partent d’une fonction mathématique, que d’autres plus figuratifs qui suivent l’esthétique de ses travaux antérieurs, ainsi que des poèmes discursifs et un dernier chapitre de proses qui oscillent entre la prose poétique et la micro-nouvelle. On peut être surpris par le long poème qui ouvre le livre, où en suivant la philosophie post-moderne du cut & paste, le poète sous le pseudonyme FROID se dénude en reproduisant sa conversation dans un chat privé avec une femme dont le pseudonyme est SUNAMI. Il s’agit d’une étrange forme de réalisme virtuel dont le premier effet est de violenter le lecteur, que l’on invite dès l’ouverture du livre à envahir l’intimité du poète d’une manière qui peut sembler absurde. De plus, cette stratégie de pornographie sentimentale permet à Albalat d’autres tactiques comme le commentaire méta-poétique de certains de ses propres poèmes, l’introduction d’éléments scientifiques, et la représentation du jargon et la para-textualité du chat, ce qui, par exemple, permet de lire le poème en fonction du timing originel où il a été produit.

A la fin du livre, et après un chapitre visuel composé par deux séries de Poemes del Mont de Venus (Poèmes du Mont de Vénus), le poète triomphe sur le chaos (cela se produit de plusieurs façons dans chacune des trois parties du recueil), et même si je ne comprends pas comment cela est possible, ce qui est certain c’est que ce Tractatus d’Albalat est toute une aventure, et un excellent exemple de sa poétique qui, si tout va bien, continuera liée au chaos. Nous avons parlé de tout cela chez lui, à Castellón (Valencia).

Ton premier livre, L'herència dels hidroavions (L’héritage des hydravions), est composé de proses épigrammatiques, plus tard tu y as inclus de la poésie visuelle, et à la fin, en plus, il y a un long poème qui se rattache à l’esthétique du chat. Quel est l’itinéraire de cette recherche formelle ?

L’héritage des hydravions n’est pas vraiment mon premier livre. Avant j’avais publié deux livres qui maintenant ne me satisfont plus, dans la perspective du temps qui a coulé. C’était sans doute des premiers essais. La relation qui existe entre tout cela, c’est le désir de chercher, de s’ouvrir et d’incorporer de nouveaux langages à la poésie. Je crois que nous vivons une époque où l’éventail des possibilités expressives est immense et, d’une certaine manière, le poète doit être aussi un expérimentateur. L’itinéraire… je ne sais pas, travailler, je crois que l’une des composantes essentielles de la poésie doit être l’irrationalité au moment de la création. Je veux dire qu’il faut se débloquer énormément de l’intellectualisme et puiser à d’autres fontaines, sinon la poésie devient ennuyeuse et pur exercice artisanal. Je suppose donc que je n’ai pas un itinéraire défini, que je ne conçois pas un itinéraire comme un travail ou un projet. Quand apparaissent les idées, le désir et, finalement, le besoin d’écrire c’est quand je le fais, sans penser ce que je vais publier ou ce que demain je vais faire. Je laisse que la liberté me guide, le chemin est devant et je profite des raccourcis, sans toutefois avoir un plan de ce que je veux faire.

L’une de tes formes privilégiées est le haïku.

Oui. Le haïku, comme cela est trop su, est une forme en strophes d’origine japonaise proche d’une philosophie zen et qui, d’une façon canonique, résout le poème en seulement dix-sept syllabes. Ça me plaît, parce que cela demande un effort très grand de concentration verbale, de grandes doses d’intuition, un vidage de l’intellectualisme dont on parlait avant et un rapprochement de la nature et de la réalité la plus infime. Dans ce sens, le haïku m’intéresse parce qu’il exige que tu puisses concentrer beaucoup de signification avec très peu de mots et en même temps il me rapproche de certains mondes qui sont devenus des référents très forts dans ma poésie : les insectes, les escargots, l’immédiateté poétique du moment ou le geste. Ainsi, cela permet de capter très vite un moment d’inspiration ou un vécu fugace et en même temps frappant. Je crois qu’il s’agit d’un bon exercice qui maintient toujours active la machinerie poétique intérieure.

Malgré le cultisme de certaines de tes propositions, il y en a d’autres où tu pratiques la parodie et l’auto-parodie la plus féroce. Que prétends-tu ?

Consciemment, je suppose que rien. J’ai toujours cultivé l’ironie comme instrument de connaissance et comme auto-défense de tout ce que je n’aime pas du vivre. C’est une espèce de thérapie contre ce qui m’emmerde ou qui pourrait me gâcher la vie et contre ce qui ne me plaît pas. Evidemment, il y a aussi cette auto-parodie. Je suppose que pour rire ou ironiser sur les choses qui nous sont étrangères il faut d’abord savoir rire de sa propre vie, de ses propres limites ou de tout ce que nous voudrions améliorer en nous-mêmes. Devant ceux qui proclament le métier de poète comme un métier presque sacralisé, je revendique pour ma part le poète qui peut jouer avec un métier sérieux et en même temps en rire. Je ne crois pas que pour autant ma poésie perde de son sérieux, sinon que cela devient plus plaisant pour moi parce que cela me rapproche du jeu, et le jeu et le rire nous rapprochent, en même temps, du bonheur. Depuis que j’écris je me rends compte que beaucoup de gens ne comprennent pas cette position ou ne voudraient pas qu’il existe des poètes auto-parodiques, ironiques ou amusants. Pourtant, si l’on regarde la littérature de tous les temps, on se rendra compte que l’ironie est un élément omniprésent et ubiquiste dans la littérature. Dans mon cas, je devais d’abord rire de ce que je connaissais le mieux, moi-même, pour pouvoir explorer après le non-moi poétique avec les mêmes instruments. Et l’un de ces instruments, fondamental,  c’est bien sûr l’ironie, le sarcasme, la parodie… comme on veuille l’appeler. Nous avons trop souffert de poésie solennelle et sans doute avec un côté religieux qui culpabilise (je le dis à propos de l’office sacramentel du mot) et je crois qu’il est bon de dédramatiser.

Ton contexte immédiat est celui de la littérature du Pays Valencien, et de façon plus générale de la littérature catalane et européenne. De quelle façon te sens-tu situé dans chacune de ces catégories ?

On ne choisit pas où l’on naît, ni le contexte culturel. Je me sens inclus dans le grand courant de la littérature sans frontières. Je suis un lecteur compulsif et j’aime fouiner partout. Je me suis rendu compte que dans la poésie catalane (je ne dirai pas valencienne car c’est un localisme trop étroit que j’aime fuir) nous avons dû souffrir tous les problèmes de la socio-linguistique inhérents à une langue que l’on a voulu (et c’est surtout  vrai pour le Pays Valencien) éliminer. Cela a produit une sorte de poétique et de littérature fondées sur des composantes méta-littéraires. C’est ce que j’ai appelé parfois « une écriture ou des écrivains-ONG ». Je n’aime pas être un écrivain pleurnicheur, de ceux qui réclament que les Catalans, pour avoir une littérature normale (ou normalisée), nous devrions avoir un prix Nobel, ou des aides institutionnelles à la création, ou le fait (très évident) qu’il faille cultiver une certaine forme d’écriture, spécialement pour ce qui concerne le roman et le roman pour les jeunes, pour qu’il puisse rentrer dans les lycées. Cela peut rapporter de nombreux bénéfices économiques, mais je ne sais pas si cela sert la littérature. Enfin, bref, laissons cela, chacun est libre d’écrire et de publier ce que bon lui semble.

On se regarde trop le nombril ici et le monde est très vaste. C’est pourquoi j’aime bien lire toute sorte de littérature, spécialement de la poésie. Mes références peuvent se trouver partout, de la Kalevala finnoise aux poètes chinois, les haijin japonais en passant, bien sûr, par des références plus proches comme les imaginistes américains, ou des auteurs que je considère comme essentiels, tels Dylan Thomas, Ezra Pound, T. S. Eliot, ee cummings, toute la bande des surréalistes, l’OULIPO, etc. Je lis aussi des mauvais poètes. Cela peut sembler une contradiction apparente, mais cela ne l’est pas : ils m’apprennent énormément, ils servent tout spécialement d’indicateurs de la poésie que je ne veux pas écrire. D’une certaine manière ils me facilitent le métier parce que ce sont des chemins que je sais, en les apercevant, que je ne veux pas les fréquenter. Je ne donnerai aucun nom, car entre ces gens-là le poignard est abondant et il n’est pas question d’en recevoir plus du nécessaire. Mais on les reconnaît vite : il suffit de les feuilleter pour les découvrir.

A travers le graphisme, la couleur et les grands formats, tes dernières propositions de poésie visuelle s’éloignent de la tradition de la poésie concrète et du lettrisme. Ne crois-tu pas que cette voie puisse te mener à l’abandon du territoire de la littérature  pour entrer définitivement dans celui de la plasticité ?

Oui, tu as raison. L’apparition de la photographie digitale et de l’infographie m’ont ouvert de nombreuses voies poétiques et il est possible que je sois actuellement davantage centré sur les résultats plastiques que sur les linguistiques. Cela ne me préoccupe pas, car d’une certaine façon j’inclus toujours des références verbales dans les œuvres que je travaille. Au moins, jusqu’à présent. Il se peut qu’un jour j’abandonne le mot, mais non pas la littérature. Et alors ? Quel serait le problème ? Aucun ! N’y a-t-il pas de la poésie dans une œuvre plastique ? La plastique ne peut-elle pas générer de la littérature et vice versa ? Je ne connais pas le futur, je t’ai dit avant que je travaille sans un schéma préalable de ma trajectoire à moyen et long terme. Cependant, si je frayais la voie de la plastique déverbalisée, ce ne serait aucunement un problème, car cela ne signifierait pas la fermeture de portes, mais au contraire l’ouverture de nouvelles et je serais toujours prêt pour un retour au refuge du mot. Tu remarqueras que, bien que je fais de plus en plus de poésie visuelle, et que j’utilise, comme tu le dis justement, le graphisme, la couleur et les grands formats, je n’en oublie pas pour autant dans mes livres les longs poèmes discursifs. Mais si je dois faire une exposition, en solitaire ou de façon collective, il est certain que je la conçois d’une façon différente à un livre et donc les différences conceptuelles m’obligent (ou je m’oblige moi-même) à me pencher sur des aspects plus plastiques que littéraires. J’aime beaucoup cela et je ne crois pas qu’il s’agisse de propositions exclusives. Tout ce que l’on pourra consolider/assumer enrichira aussi bien la poésie que la plastique et vice versa.

Quelles sont alors, selon toi, les limites de la poésie ?

Il n’y en a pas. Je ne crois pas qu’il y en ait, et s’il y en a, je ne les connais pas. Il y a des limites comme le travail de tous les jours, la paresse, ne pas avoir envie d’écrire pendant de longues périodes, etc. Mais ce n’est pas là des limites de la poésie, mais plutôt des misères de l’écrivain (misères dont je suis très conscient, car ce sont mes misères). Mais cela n’est pas de la poésie. La poésie n’en a pas. Et s’il en existe pour certains tant pis, cela me fera beaucoup de peine.

Une question tout autre serait celle des contraintes, telles que les pratiquent les oulipiens, mais il ne s’agit pas là de limites poétiques, mais de mécanismes du jeu littéraire. Les résultats ont été satisfaisants, à l’aide de contraintes ils ont su aller au-delà et ils ont ouvert de nouvelles voies que le surréalisme même, peut-être, n’avait pas été capable de nous offrir.

Dans ce jeu entre ce qui est littéraire et ce qui est plastique, quelle a été l’importance pour ton œuvre des utilisations de la technologie digitale ? Est-ce que l’expérimentation holopoétique d’auteurs comme Eduardo Kac t’intéresse ?

La technologie digitale est primordiale pour certains aspects comme le lettrisme que je pratique, l’élaboration des calligrammes ou la poésie visuelle à fortes composantes plastiques. Cela simplifie beaucoup le travail et le rend agile. Je crois que je n’aurais pas pu faire certains poèmes, ou alors le travail aurait été trop lourd, sans l’aide de l’ordinateur. La typographie digitale a largement influencé ma formation comme poète. Je m’explique : j’ai dû passer un concours comme technicien de publications a l’université Jaume I où je travaille actuellement en tant que technicien de support et information linguistique. Et bien, les sujets qui étaient proposés se réduisaient à « la typographie et les arts graphiques » (sic). Ce fait fut déterminant : je me suis mis à étudier tout ce qui existait sur ce sujet en catalan, espagnol, anglais et français. Je me suis énormément enrichi et cela a provoqué que je me jette à l’eau de la poésie visuelle et du lettrisme. Je suis très reconnaissant à ce jury. C’était en même temps un moyen de gagner mon pain et le meilleur apprentissage que je pouvais souhaiter comme poète qui se complétait, en plus, par mes lectures. C’était vers 1995 et je travaillais déjà avec des ordinateurs, alors, j’ai toujours fait de la poésie à partir de plates-formes digitales. D’un autre côté, l’apparition de l’Internet a été également un facteur très important. D’une certaine façon, cela a été comme découvrir le livre de sable que Borges avait prophétisé et une porte ouverte à tous les recoins poétiques (et de toutes sortes) du monde. Kac, oui, je connais son œuvre et ses expérimentations poétiques, et même avec l’application de techniques de génie génétique. Pourtant, le fait que je ne puisse pas me consacrer à la poésie à plein temps, entraîne que j’aie encore beaucoup de lacunes. L’une d’elles est d’être encore un apprenant en langages java, etc. Mais n’est pas un trop gros problème, parce que je pense que la poésie est un métier pour toute la vie, où l’on ne cesse d’apprendre. C’est pourquoi je n’aspire qu’à continuer à pouvoir créer et apprendre.

Dans ton dernier livre Tractat del caos (Traité du Chaos), tu dialogues avec la science et ses langages. Comment entends-tu son rapport à la poésie?

                Le fond est le même : la science essaie de nous expliquer le monde d’un point de vue rationnel, elle l’ordonne, le structure et facilite sa compréhension. Si tu as un bon maître, ou un bon scientifique près de toi, il t’apprendra en même temps la beauté qui existe sous une construction géométrique, sous une fractale ou sous un graphique pouvant quantifier le chaos, par exemple. Là, il y a de la poésie, parce que la beauté y a pénétré. En même temps, quand la science échoue, la poésie intervient comme un élément unificateur, dans le même domaine de la beauté, de l’irrationalité et de l’intuition. Les poètes et les scientifiques qui ont ces deux composantes sont très nombreux. Je ne suis pas scientifique, mais j’ai remarqué que la science est un bon chemin pour se rapprocher de la poésie. Alors, toutes les voies qui me rapprochent de la perception poétique sont bonnes et plaisantes. C’est pour cela que je côtoie la science ; beaucoup de choses échappent sûrement à ma faible compréhension, mais celles que je comprends me font découvrir de nouveaux aspects de la beauté poétique, esthétique ou plastique. C’est ce que nous disions avant : nous brisons des limites et cela est très gratifiant.

Ce recueil propose une situation chaotique que le poète finit par surmonter de différentes façons. Ne penses-tu pas que cela est une vision très optimiste ?

C’est ce qu’il faut. Le poète peut s’élever au-dessus des impasses que la science n’a pas résolues (même à partir de la fameuse rationalité). Et il le fait en s’aidant de cette perception esthétique dont je parlais avant. Tu remarqueras qu’il y a des scientifiques qui, malheureusement, ne se préoccupe pas de l’esthétique de la science. Cela est vrai également pour les poètes. Ce n’est pas mon cas, heureusement pour moi et pour mes lectrices et mes lecteurs.

Quelle est la fonction du poète aujourd’hui ?

Jouir de la vie, de la beauté et du monde et le traduire à divers langages. Se proposer des objectifs qui aillent plus loin est une fatuité. Faut-il être utiles ou fonctionnels ? Mais non ! Ce serait bien, mais c’est se leurrer ! Il suffit de voir comment va le monde !