Les carnets du vampire 

par Mireille Seassau



A la suite d'un fait divers décrit dans Libération, j'ai contacté la
journaliste responsable de l'article et détentrice des carnets du
Vampire. Seuls les derniers (juin et juillet) ont pu m'être confiés,
pour la rédaction de ce qui suit.

______________________________________________________


Fin juin 97, chambre d'hôtel
- Nuit orange sanguine -

Je vis avec cette mutation dans le corps. Qui me fait me dresser la
nuit, pénétrer de sang-froid leur atmosphère, m'en nourrir, bien au
delà de 37°. Alors, le tumulte m'enveloppe. Ma tête bourdonne,
labourée par un torrent d'hématies... Si je tente d'inverser le
processus, je deviens malade, le corps couvert de sanglots. La
couleur de la nuit aspire et centralise mon énergie dans ma tête,
uniquement. Mes bras, mes jambes, je ne les sens plus. J'ai un mal
fou à les remuer. Et j'en connais peu qui supporteraient ce reflux
de sang au cerveau. Ils en crèveraient bien avant de comprendre
l'état de manque. Oui, c'est ça. Le signal, l'alerte. Je résiste.
Tiens. Me retiens. Et cette fois, j'irai jusqu'au bout du sevrage.

Les humains oublient toujours de donner une couleur à leur esprit.
Moi je sais que le mien est orange. Personne ne me contredira.
Surtout pas elle.


1er juillet 97, même chambre
- Nuit de Cyan -

Je reste collé au lit, sans bouger. Aplati par un poids de trois
tonnes. Celui de l'oxygène qui empli la pièce, m'éclabrise, me
submerge. Ma peau et les draps ne font qu'un. Tout est normal. Je
rêve que mon visage devient bleu. Bleu de Cyan. Elle, elle dit “bleu de sang. ”



2 juillet 97, idem
- Nuit Blanche -

Presque une semaine que je ne dors plus. Le corps sanglé au lit,
trop large, trop blanc. J'écoute l'éclatement de mon c¦ur. Ses
lambeaux sur le tapis baignent dans mon sang. Je reste allongé
pourtant. Et mes yeux fixent le plafond, vague boîte aquatique dans
laquelle je tente de sommeiller, en apnée.


3 juillet 97, même lieu, même chaleur accablante
- Nuit noire -

Je suis étonnamment sage, résigné. Immobile. Ca change. Ca n'est pas
dans ma nature. Une semaine que je tiens. Sans consommer, sans
dormir. L'état de manque m'enivre. Tout ce que je touche s'émiette
entre mes doigts. Mais ça n'a pas d'importance. Ne durera pas. Rien
ne dure. Heureusement. Je sais que si je résiste assez longtemps au
besoin de m'accrocher à eux pour les boire vifs, j'ai des chances de
me désintoxiquer, de regagner mon état antérieur. Mais ça, c'est
elle qui le dit. Moi, mon état antérieur, j'ai oublié. Rien, pas un
souvenir, juste des bruits familiers, parfois, ou un air de musique.
Elle me raconte, bien sûr, que j'étais un homme. Un humain quoi !
Mais les détails, ma vie, mes habitudes... Tout ça elle ne le
décrit pas. Comme si c'était mal. Comme si elle voulait que je
devienne neuf. “ Sans passif ” elle dit. Passif... et elle, c'est
une passante. Son visage, cette nuit, j'ai du mal à le distinguer.
Elle le laisse s'assombrir. Terriblement. Me regarde aux travers de
son filtre. Chacun le sien. Mais elle se trompe si elle croit que je
suis pas humain. Elle a tord. Me blesse. Je suis comme elle, comme
tous, fait de chair et d'énergie. Rien à voir avec un fantôme. Tout
ça c'est des histoires. Et je souffre d'entendre toujours les mêmes
histoires. Simplement, je suis malade.

La seule chose qui compte pour moi, c'est le lien, que je sens, dans
ce qui vit. Elle, elle appelle ça le lien du sang. Et puis elle
rit.


4 juillet 97, nouvelle chambre d'hôtel, 0H22. Dehors la pluie,
tiède.
- Nuit violette -

Fièvre. Elle est venue pourtant. Elle promène maintenant dans ce
lieu, et cherche. Sa silhouette magnétique tremble lorsqu'elle
touche un objet, un meuble. Puis enfin, elle approche vraiment. Se
penche. Ses cheveux chatouillent ma peau. Humides, ils portent
l'odeur de la pluie. J'ai besoin de la respirer. Je tente de la
saisir entre mes griffes mais elle devine ma faiblesse, ignore mon
besoin. Non non non non. Et alors elle me soulève un peu la tête, me
force à avaler un cachet. Je le crache de dégoût. Patiente,
prévoyante, elle m'en tend un autre. Le pousse de force dans ma
bouche. Me secoue, me retient, m'embrasse enfin et m'oblige à
l'avaler, comme un pauvre chien. Je tousse. Très fort. Décapé de
toute consistance. L'horrible matière brûle mon estomac atrophié par
le sevrage. Le liquide que je vomis transforme les couleurs de ma
peau. Un instant à peine. Déroutée, elle rit un peu, pourtant : “ tu
vas t'habituer, Caméléon ... ”. Je vois pas comment. Mais elle
continue : “ tu peux avaler autre chose que du sang ”. Elle rit
encore un peu puis se tait. Incline la tête pour regarder dans mes
yeux. Contemplative. Et puis... Morne, soudain. S'éloigne. Petit
signe de la main. Sans un mot. Ses pupilles sont violettes. Elle m'a
dit l'autre nuit qu'elle portait des lentilles de toutes les
couleurs. Myopes, ses yeux transforment le réel. Le déforment. Elle
me ressemble beaucoup. Mais je n'aime pas quand elle part comme ça.
C'est pire que des mots.

Maintenant la nuit tire sur la corde du temps. Qu'est-ce que je
raconte... Rien, rien, c'est la fièvre. Le mal au ventre. Je sais
que je vais rester éveillé. Sans cesse éveillé. Avec cette brûlure
qui se déplace à l'intérieur de mon corps. Comme je suis seul
maintenant, je trace des mots sur le miroir qui me fait face : J'ai
perdu le sommeil quelque part à travers la nuit violette l'attente
de lui me brûle je suis de la même substance irradiante errante tu
pars où la rage de l'expression sur mes mots tu le sens tu le sens
... Et tu pars où.... Puis les efface. Sans les toucher.

Au delà de la fenêtre, l'écran d'eau aiguë s'estompe légèrement.
Attiré, j'avance et me retiens au châssis pour ne pas m'écrouler,
les mains sur mon ventre. Et puis c'est désolant, je ne trouve pas
mon reflet dans la vitre. La buée l'efface, sans doute. Je projette
alors mes mains vers la pluie. Touche du bout des doigts l'eau
lisse, violette, qui ne glisse sur ma peau mais y pénètre par tous
les pores. C'est ma soif, mon corps assoiffé. J'en connais d'autres.
Comme moi. Des voraces. Des buveurs d'eau.

Maintenant, je perçois des sons dans la chambre d'à côté. Peu à peu,
ils se mettent à bruire à l'intérieur de moi. J'écoute alors avec
eux, une voix qui m'apaise et qui dit “ My name is Luka ”. Ca me
rappelle quelque chose. Je ne sais plus très bien quoi.


13 juillet , café-théâtre de la Graine, bain d'agitation
- Nuit d'artifices (et de feux) -

Moi, assis normalement, comme les autres, à une table peinte en
bleu, blanc, rouge. Personne ne fait attention à moi. Une petite
scène. Quelques pantins roses et jolis s'y agitent et dégagent une
odeur de vie. Je les sens turbulents. Tellement incontrôlables. Je
recueille pourtant cérémonieusement l'énergie qu'ils gaspillent
autour d'eux. Puis l'absorbe. Sans oser un mouvement.

C'est évident, je vais mieux. J'approche du but. Avale un café sans
vomir. Amer. Me retiens un instant de broyer la tasse entre mes
griffes. Maintenant, en faisant un effort, je peux les côtoyer sans
hurler du besoin de les boire. C'est relatif encore. Si on se colle
à moi, je risque de basculer. Mais je sais à présent que je peux me
nourrir uniquement de leur énergie naturelle. Sans les toucher.
C'est elle qui m'a montré. Je ne comprends pas d'où lui vient cette
connaissance. Elle ne m'explique pas grand chose de toute façon.
Raconte simplement que c'est mon côté écologiste qui l'emporte.
C'est bizarre. Je crois bien qu'elle plaisante ou s'amuse facilement
de ce que je suis. Je ne souffre pourtant pas de sa moquerie. Pas
toujours. ... Et le temps, le temps. N'existe pas ailleurs que chez
les humains. J'en suis un. Oui. Je crois. De plus en plus. Il faut
que j'y réfléchisse, pour être vraiment des leurs. Le temps c'est
leur faiblesse. Je dois mettre cette phrase dans ma tête. Pour
apprendre par c¦ur comment on devient un homme. Le temps c'est ma
faiblesse.

Et puis tout à l'heure elle est passée. Très vite. Odeur furtive du
vent du nord sur sa peau. Elle m'a effleuré, a voulu un sourire, mes
joues entre ses mains. Ensuite, elle m'a fixé comme si elle ne
m'avait jamais vu et puis, et puis ... Elle est sortie. A quitté le
café. Sa tasse à la main. L'air malheureux. Comme souvent.

Je ne sais pas encore son nom. Je comprends, à la chaleur que dégage
la table, que j'ai suffisamment traîné dans ce coin. Alors, je me
force à cheminer jusqu'au commencement du jour qui sangle la nuit
jusqu'à l'étouffer.


14 juillet 97, sur mon lit, la chaleur
- Nuit sans couleur, percée de chants -

Une de plus. Bruits insolents. “ Dansons la Carmagnole ! ... ” Les
humains s'agitent. Chantent et crient et dansent comme des Djinns
furieux. Ils polissent, usent ma patience. Fièvre, à nouveau.
Rechute. Mes yeux hurlent, hurlent sous la douleur. Elle ne viendra
pas cette nuit, je le sais. ASSOIFFE. A SANG POUR SANG.

Enroulé sur moi-même, je deviens un ¦uf long et pense à ce que
serait son visage si le monde était en noir et blanc.


15 juillet 97, à travers les rues
- Nuit de Chine -

Mon sevrage approche. Enfin. La fièvre s'est dissipée vers le matin.
Et je marche lentement, graduellement, comme un léopard
squelettique, sur un trottoir sale du quartier asiatique. Je regarde
devant moi, le museau long, évite de croiser les yeux de ceux que je
frôle. Et puis aussi, parfois, je donne un coup de pied froid dans
les poubelles enflées. Les murs se resserrent sur moi. A intervalle
régulier. Ils respirent. J'essaie alors de respirer en cadence avec
eux.

L'air qui vient de la mer passe sur mon front, me donne un désir
mesquin d'éternité.

Dans la chambre d'hôtel.

Elle apparaît. Gaie ce soir. Bien fichue. Un bouillonnement dans mon
corps. Je tends les bras. Ouverts, grands. Elle dit que je vais
changer de peau, muer. Elle m'appelle serpent. S'enroule et ses yeux
se fendent. Asiatiques. Avec un stylo, elle écrit sur ma main “
sangsuel ” puis se met à rire, comme une petite. Et puis aussi, elle
dit que je deviens un autre. Différent. Elle m'allonge. Nous
déshabille. On parvient à se toucher. Quand enfin je l'enferme
autour de moi, elle fait celle qui découvre que les vampires ont un
sexe. Ca me fait rire, un peu : “ Tu confonds avec les anges ... ”.
Elle éclate de mes mots et m'écaille du bout des ongles... Avec
application. Partout sur la peau. Des piqûres de chaleur. Puis
murmure qu'elle aime ce que je deviens et caresse ce que je ne suis
peut-être pas. J'ai envie de savoir son nom.


16 juillet , dans la ville, encore
- Nuit électrique -

Tout à l'heure j'ai dormi dix minutes, au milieu de la nuit. Elle
m'a trouvé comme ça, dans un rêve. C'est la première fois que ça
arrive depuis des années. Je suis près du but. Humain, très humain.
J'en pleure de joie. Ca aussi, je ne savais plus le faire. Elle me
conseille d'essayer de dormir plus longtemps, la nuit. De me
préparer au jour, à sa lumière. Elle a un peu peur pour moi. Elle
croit que ça peut marcher. Mais elle n'est pas sûre. Elle dit qu'il
faut attendre un moment avant de sauter ... Bref, elle parle
beaucoup pour pas grand chose. J'aime écouter le son de sa voix en
me coupant de son sens. Histoire de m'isoler sans être seul. Et puis
soudain, je me connecte à nouveau : elle vient de prononcer son nom.
Sans prévenir. A peine audible.

Alors je traîne dans les rues en le répétant. Sans cesse. Comme une
incantation. Il résonne, partout. Chaque fois que je passe sous un
réverbère, je porte mes bras vers lui pour qu'un peu de sa lumière
glisse dans mes veines. La lune est pleine. Je pointe mon museau
long vers elle. Pour voir. Elle ne me fait aucun effet. Comme prévu.
Une autre légende encombrante balayée, d'un coup de tête. Une
voiture passe. M'incendie de ses phares. Ma soif électrique a
disparu. Je rabats alors ma capuche noire sur mes yeux. Comme un
moine. Et cherche un rêve éveillé.


17 juillet 97, au bord de l'eau
- Fin de nuit outremer -

Chaleur en sommeil, enfin. Je suis assis au bord de l'eau. Le sable
recouvre mes mains. Cette nuit, j'ai dormi 4 heures. C'est énorme.
Je crois bien que cette fois, je suis désintoxiqué. Transformé.
Humanisé. Assise à côté de moi, on dirait qu'elle dort. Je la touche
et lui parle : “ Demain matin, dans une heure ou deux quoi, c'est
décidé, je sortirai à la lumière du jour, sous le soleil. On verra
bien ce qui se passera. ” Elle boude. “ Trop tôt ” elle dit. “ Tu
risques de griller ”. Pourtant j'ai vraiment l'impression d'être à
nouveau homme parmi les hommes. Comme eux. Capable de parler pour
rien dire. Mais elle ne plaisante pas : “ la couleur de tes yeux
c'est pas encore ça ”. Je vois pas ce qu'elle veut dire. Elle
continue : “ outremer, ils sont outremer. Où t'as vu jouer ça toi ?
”. Et elle commence à pleurer. Surpris, je bois un peu ses larmes,
ma langue contre sa joue. Pose mes mains sur elle, à nouveau.
Caresse sa nuque, son bras. Essaie de l'allonger près de moi. Elle
ne se calme pas. Se redresse. S'ébroue. Marche un peu dans l'eau et
s'éloigne. Disparaît. Je veux l'appeler mais ne le fais pas.
Immobile. Tétanisé. Veule comme un humain à présent. J'aurais pu lui
dire que c'était seulement l'éclat de l'eau en reflet sur mes yeux
... Une phrase banale quoi, pour la rassurer, juste pour parler
comme un homme. Mais non. Rien. Je suis différent du héros qu'elle
imagine ... Et je la perds maintenant, comme un quelconque humain.
Envie de pleurer, de l'arracher au mouvement de la nuit qui m'enrobe
la peau, comme un étui.

Mais je suis fou, déterminé. Je veux savoir. découvrir qui je suis.
D'où je viens et ce qui reste de moi, en pleine lumière. En toute
lucidité. Je vais cheminer jusqu'au fond de la nuit et imprimer ma
trame au soleil. Ca fait tellement longtemps que je ne l'ai pas vu.
Maintenant, c'est ça mon manque. Il me prend. Ne me lâche plus. Si
je m'en sors, j'écrirai son nom à elle, partout sur la page du 18
juillet. Sinon ... Le 18 juillet ...

Il faut me comprendre. Je dois essayer. Je suis comme ça, imprudent
par nature. Et puis elle se comporterait de la même manière si elle
était à ma place. Elle préférerait prendre le risque de s'atomiser
plutôt que de se distiller en sanies nocturnes. La nature humaine,
je connais un peu. Contrairement à ce qu'elle pense de moi et de mon
espèce. Mais je ne suis pas son héros. Pourtant, c'est de ça dont
elle a besoin. D'un type différent, un peu dangereux. D'un vampire
quoi. Je ne comprends pas pourquoi elle a voulu m'aider à devenir
humain. Là, vraiment, je ne saisis pas. Comme vampire, je lui
convenais bien. C'est même là qu'on a passé nos meilleurs moments
ensemble. Mais elle ne sait peut-être pas vraiment ce qu'elle veut.
Possible. Je suis comme ça moi aussi. Parfois. Enfin, maintenant ce
que je veux dire c'est qu'un vampire est juste un homme qui a des
hallucinations, se nourrit différemment et vit avec une maladie de
peau interdisant le soleil. Je ne comprends pas pourquoi certains
ont parlé d'immortalité, de maléfices, de démons. Moi, je sais bien
qu'il n'y a rien d'autre. Je chemine seul, jusqu'au jour, mortel,
réel, comme tous les autres.


18 juillet 1997

Mireille Seassau



                                              Hit-ParadeHit-Parade                         Votez