megalopole.jpg (3900 octets)

Une photographie de Doifel Videla

une soirée tranquille

par Thierry Roquet

je suis rentré chez moi
j'ai refermé la porte,j'ai fait coucou,déposé ma veste,mis
mes vieux chaussons

pas un bruit

j'ai appelé
"chérie?"

j'ai appelé à nouveau
pas de réponse

elle est sortie?
elle est partie?
elle a emporté la petite avec elle?

j'ai fouillé les pièces une à une
y'en a que deux
la cuisine d'abord
par commodité -elle se situe près de la porte d'entrée
personne ,mais bien rangée
juste un verre vide qui traine

la chambre ensuite
personne là encore
et cet ordinateur qui ronronne en veille
dans l'attente que quelqu'un vienne s'en occuper
la couverture mal disposée
un pull noir sur le dossier de la chaise
ses bras touchant le sol
mollement

j'ai ouvert les volets

puis,j'ai pris le combiné
"merde,son portable est sur répondeur"
j'aime pas laisser des messages
je voulais lui causer de suite,maintenant,ne pas
attendre,savoir
qu'est-ce qui cloche?
elle voulait qu'on dialogue qu'on discute
j'ai essayé
j'ai sans doute pas réagi assez vite
ou maladroitement
mais j'y peux rien ,c'est pas mon fort les confidences

j'ai toujours pensé qu'on était fait l'un pour l'autre
pourtant nous deux
avec la petite aussi évidemment

elle est peut-etre lesbienne ?
je lui avais posé la question du genre
si elle avait déjà ressenti des attirances comme ça
je me souviens mal de sa réponse

non,elle a du rejoindre ses parents en banlieue
s'y réfugier
mais de quoi?
elle n'a meme pas pris de bagages ,de valises
elle reviendra peut-etre les chercher un autre jour

je réessaye sur le portable
toujours ce putain de répondeur

j'ai le numéro de sa soeur?
je fouille dans mon agenda
non,c'est l'ancien
"merde,merde,merde"
je fais quoi?je fais comment,là?

elle a pas pu partir comme ça....
elle a du laisser un mot
je regarde sur l'évier,sur le canapé ,sous le canapé ,sur
la télé ,derrière la télé ,dans l'armoire ,en haut de
l'armoire ,dans mes poches

j'ai allumé les lumières
pour etre moins seul
rien ne bouge
juste un courant d'air sous la fenetre

il est ou son mot?

j'appelle dans l'appart vide
juste pour entendre une voix
une voix familière
espérer un écho

elle est donc partie
-- coeur lourd serré --
je m'affale sur le canapé
aussi peu confortable avec douleur que sans
"le temps va pas passer vite je le sens,je le sais"
je ferme les yeux
faut que les larmes viennent
"il le faut,ça va peut-etre m'aider à évacuer"

elles sont parties

toutes les deux

"qu'est-ce que je suis con naze merdique putain
je me suis planté j'ai tout fait foiré
pourquoi?pourquoi?"

je reste affalé sans bouger une molécule
la première a coulé timidement
la seconde arrive déjà
je vais me laisser aller,laisser aller les pleurs

je relève le buste....
hein?
j'entends des pas dans l'escalier
j'entends qu'on frappe à la porte
la porte s'ouvre
oui,la porte s'ouvre
"chéri ,tu peux nous aider à porter les courses?"

je l'ai embrassé très fort

elle m'a demandé pourquoi je pleurais

j'ai dit pour rien
j'ai réfléchi
"pour rien..." je renifle un grand soupir de
soulagement,"à cause du taf ,je te raconterai"

elle a préparé à diner
comme d'habitude

on a passé une soirée tranquille....

faudra juste que je songe à changer de chaussons....

Thierry Roquet