La lettre perdue

par Xavière REMACLE


lettre.jpg (2525 octets)
calligraphie inédite de Hassan Massoudy

Il est cinq heures trente. Tunis s'étire dans les premières lueurs de l'aube. Les appels des muezzins qui se succèdent d'un minaret à l'autre tissent une guirlande sonore dans le ciel. Les fenêtres s'éclairent une à une et la ville est parcourue d'un sourd murmure.

Abd-el-Majid s'est levé pour effectuer ses ablutions. Après quelques tâtonnements, il trouve l'interrupteur, ouvre le robinet et se passe la tête sous le jet d'eau, l'esprit encore plongé dans le brouillard du sommeil. Il se lave consciencieusement le visage, les avant-bras, se passe les doigts mouillés dans sa sombre chevelure et lisse sa moustache. Il plonge enfin les pieds dans la bassine de fer et entreprend de les masser orteil après orteil, le gauche après le droit. Chacun de ces gestes, il les accomplit bien sûr avec la concentration du croyant qui veut se présenter à son Seigneur dans une pureté irréprochable, mais surtout avec l'attention et la grâce d'un esthète, conscient de tracer dans l'espace un dessin.

Car Abd-el-Majid est calligraphe. Tous les matins, après la prière de l'aube, il dispose avec soin ses outils de travail à même le sol et vérifie leur tenue comme un général passe son armée en revue. Il a beaucoup de respect pour ces menus objets qui l'accompagnent dans le labeur. Il sait que son œuvre leur doit tout. Le calame, plume de roseau, doit être taillé impeccablement pour assurer un trait plein et régulier. Il doit être parfaitement nettoyé après chaque usage pour ne pas couler, ni boire l'encre. Abd-el-Majid les range devant lui par ordre de longueur et de largeur, composant ainsi une sorte de flûte de Pan. D'ailleurs un calligraphe est toujours un peu musicien puisque chaque roseau possède son grincement propre d'après la manière dont il a été taillé. C'est le chant du calame. Les calligraphes expérimentés y reconnaissent des gémissements de douleur ou de plaisir, des plaintes nostalgiques ou des soupirs de satisfaction qui en disent long sur la qualité de leur écriture. Si le trait est lourd et maladroit, tremblant ou agressif, s'il manque de rythme et d'équilibre, le "chant du calame " avertira immédiatement l'artiste. Le papier n'est pas étranger à cette mélodie bien sûr. Un papier au grain fin et lisse fait mieux chanter la plume. Il ne l'accroche pas mais lui offre une surface lisse où glisser, la laissant évoluer sans fausses notes. Abd-el-Majid éprouve un plaisir sensuel à caresser les beaux papiers. Il admire leur éclat dans la lumière : les mats, les brillants. Il évalue leur consistance : les rigides, les souples, les fins et les épais. Il est sensible aux nuances de ton : jaune, blanc cassé, coquille d'œuf, couleur sable. Mais jamais blanc. Le blanc pur est une invention chimique, une couleur industrielle imposée par le monde moderne. Ce papier qui sort de l'usine ne mérite que des plumes d'acier, des plumes qui ne grincent pas, qui n'ont rien à dire, qui se contentent de reproduire des formes conventionnelles. Pour ses plumes de roseau, Abd-el-Majid n'achète que du papier artisanal pressé dans la manufacture de son ami Chedli, séché sur les spacieuses terrasses de la médina. Sur sa table de travail, il ne veut voir que des feuilles gorgées de soleil, étalées comme des pans de sables arrachés au désert.

Et puis il y a l'encre : el-hibr, fruit d'une secrète alchimie. Abd-el-Majid est un des rares calligraphes à la fabriquer encore lui-même. Le dernier peut-être à résister à la mode de l'encre de Chine. Sa composition recèle un secret transmis par des générations d'artistes. En plus de la gomme arabique, du charbon ou de l'écorce de noix, du sel et du sulfate de fer, il ajoute des substances connues de lui seul pour en varier les nuances à l'infini. Il la rend à son gré, noire comme la nuit, mauve ou bleutée, rouge cuivré. Cette encre imbibe une petite éponge dans un encrier d'étain. Elle suinte comme la rosée du matin au Sahara. Elle s'égoutte du calame blessé pour que le papier s'en abreuve. Cette encre est une sève qui ravive la mémoire enfouie du papier. A son contact, il se souvient avoir été un arbre dans une autre vie. Avant elle, il était exsangue, pâle comme une jeune fille évanouie. Mais les effluves âcres le raniment et sa peau diaphane retrouve des couleurs.

Abd-el-Majid préside à ce rite de revivification. C'est une opération cosmique dont il n'est que le chef d'orchestre. Il laboure le papier de sa plume, l'arrose d'une pluie noire et attend les effets de la magie. Bientôt, c'est un jardin d'arabesque qui fleurit sous ses yeux. Les caractères prennent vie et volume. Ils semblent respirer, se détacher de la feuille. On s'étonnerait à peine de les voir s'animer de mouvements autonomes. C'est bien l'encre qui est la cause de ce phénomène. Préparée à la hâte et sans concentration, elle ne vaut rien. Les lettres sont plates, les phrases paraissent griffonnées. Leur sens ne s'impose pas. C'est pourquoi l'encre exerce une telle fascination sur notre artiste. L'encre est une drogue pour Abd-el-Majid. Il a un besoin physique de son parfum qui embaume l'atelier, de sa couleur qui imprègne le bout de ses doigts. Ce ne sont jamais des taches parce que l'encre est noble et pure. Elle ne peut pas salir.
Seules les mains d'Abd-el-Majid sont susceptibles de "semer le désordre ". Ce sont elles les fauteurs de troubles, les voyous, les délinquants. Ce sont ses mains maladroites qui parfois renversent, tremblent, se trouvent indignes de la liqueur subtile.


····


Ce matin, Abd-el-Majid entame un nouveau tableau. Mounir Larbi lui a commandé le "verset du trône " - ayât el-koursi - en grand format, pour le suspendre dans son magasin de chéchias. C'est un ami d'enfance. Ils ont été ensemble à l'école. Mounir veut quelque chose de solennel qui s'accorde avec les boutiques traditionnelles de l'impasse du souk el-Hafsi. Abd-el-Majid a choisi un papier mat et sobre, une encre cuivrée et il s'est décidé pour le style muhaqqeq qui est imposant sans fioritures. Il terminera son travail par une enluminure dorée qui sacralisera le texte saint. Il a accroché la feuille à une planche de bois. Il y a inscrit quelques repères au crayon puis s'est assis en tailleur. Il ferme les yeux et respire profondément quelques instants. Il se dégourdit les doigts en pianotant un instrument imaginaire. Il est prêt à faire chanter le roseau, à en faire danser la pointe sur la surface lisse. Ses mains maîtrisent les versets du Coran aussi bien que sa langue. Ses doigts les écrivent avant qu'il n'ait eu le temps de les réciter. Il n'y a pas une parcelle de son corps qui ne connaisse le fameux verset du Trône, celui qui protège les lieux familiers des mauvaises influences, de l'œil sorcier, du regard jaloux, des souffles impurs. Et tandis que ses lèvres murmurent le bismillah er-rahman er-rahîm, son poignet l'accompagne dans une gestuelle mystérieuse : Dieu, il n'y a de dieu que Lui, le Vivant, le Subsistant, que ne saisissent ni le repos ni le sommeil, ce qui est dans les Cieux lui appartient. Qui peut intercéder auprès de Lui sinon avec sa permission ? Il sait ce qui est devant eux et derrière eux. Ils ne peuvent cerner de Sa science que ce qu'Il veut. Son trône est plus vaste que les cieux et la terre dont la garde ne lui coûte aucune peine et Il est le Très Haut, le Très Grand, Dieu le Très Grand est Véridique "


Au bout de deux heures de travail concentré, le verset est entièrement calligraphié. Abd-el-Majid contemple son œuvre avec fierté. Les arabesques rouges s'entrelacent sous ses yeux comme des guirlandes végétales, elles ondulent comme des vagues sous l'attraction de la lune. Elles vivent sur le papier, étonnantes de relief. Et l'encrier est vide. C'est à un tel signe que l'on reconnaît les années d'expérience d'un artiste. Abd-el-Majid exécute tous ses tableaux d'une seule traite, sinon " d 'un seul trait ", car même le séchage fait varier la couleur de l'encre. De composition artisanale, chaque encre est unique. S'il en manque en cours de travail, le calligraphe risque d'en fabriquer d'une couleur légèrement différente qui dépare le tableau. L'encre supplémentaire est inutilisable pour la prochaine commande. Il la réserve pour l'entraînement ou pour ses étudiants. Avec le temps, l'artiste a affiné son coup d'œil. Il peut évaluer avec précision la quantité d'encre qui lui sera nécessaire. Aujourd'hui encore, il ne s'est pas trompé. L'éponge est sèche et tarie, un animal mystérieux et complice tapi dans l'encrier. Elle crisse sous la plume, elle réclame à boire, elle se ride de déception. Mais Abd-el-Majid n'y prête pas attention. Il va changer d'encrier car il lui faut l'encre dorée pour parachever son œuvre et l'habiller de la majesté voulue.

L'artiste fait une pause. Il est huit heures et demie du matin. Les rues commencent à s'animer. De la fenêtre de son atelier lui parviennent les babillages de quelques jeunes filles assemblées sur la terrasse. L'odeur d'un thé noir et sucré excite ses narines. En célibataire endurci, il a l'habitude de prendre le petit déjeuner au café Sidi Brahim : un sirop d'orgeat avec le cake, une décoction de thé rouge aux pignons. Il en profitera pour acheter de la gomme arabique au souk el-Attarine.


···


Quand Abd-el-Majid rentre de l'atelier, il est presque dix heures et demi et il fait déjà très chaud. Alourdi par les provisions, il traîne un peu dans l'escalier escarpé. Il sent la douceur d'un chat frôler le bord de sa " djubba " blanche et caresser ses chevilles. Mais il ne voit rien. Il jurerait avoir entendu un son, une voix, ou plutôt un souffle, quelque chose qui fait pffff…… comme un soupir, le bruit d'une baudruche qui se dégonfle doucement. Intrigué, il dépose son cabas et poursuit le phénomène dans l'escalier en colimaçon. Il échoue dans la rue, ahuri, et demande à la ronde si personne n'a vu un chat, un quelconque animal, si personne n'a ressenti un coup de vent. Zyad, son voisin, assis sur le pas de sa porte s'esclaffe : " Ya Majdi, un coup de vent ! Ce serait bien salutaire. Si j'en avais vu un, je l'aurais gardé pour moi avec cette chaleur. Si tu as des courants d'air dans ta maison, je vais bientôt m'y installer ! " Sa grosse bedaine est secouée de rires. Le surnommé Majdi ne dit plus rien, il éprouve un étrange malaise. Zyad croit que "les fils de sa chéchia se sont emmêlés ". Zyad n'a jamais vraiment pris les artistes au sérieux et encore moins son voisin Abd-el-Majid. Il le considère comme un original parce qu'il est toujours célibataire et qu'il passe le plus clair de son temps à méditer. Il n'y a pas de mal à noircir le papier avec le Saint Coran bien sûr. Pourquoi diable vit-il si isolé ? Pourquoi le voit-on si rarement aux fêtes de mariage et de circoncision ? Majdi réintègre la pénombre de sa maison et regrette de s'être laissé dominer par la panique.

Pourtant il a le pressentiment d'une catastrophe quand il pénètre dans son atelier malgré que rien n'ait changé dans la pièce. Personne n'a dérangé l'ordre minutieux dans lequel il a laissé ses outils. Chacun de ces objets se détache avec netteté dans la clarté triomphante d'une matinée avancée. La lumière inonde l'espace et proclame : je suis là ! Je suis là ! Abd-el-Majid se précipite pour fermer les volets et prévenir les ardeurs tyranniques du soleil. Dans l'encadrement de la fenêtre, un autre phénomène accentue son malaise, qu'est-ce ?
Il est frappé par le contraste entre l'agitation de la médina et le calme de son atelier. Ce silence lui éblouit les oreilles comme l'aveuglerait une trop grande lumière. Il y a quelques minutes, il avait encore l'ouïe assourdie du grondement de la foule, du martèlement des graveurs, du ronflement des machines à coudre, de la percussion des métiers à tisser, du grincement des ciseaux, des cris des marchands ambulants, du hurlement des radios, sans compter la cacophonie des klaxons dont la médina est encerclée. Il y a quelques instants, il était ivre de bruit et le voilà brusquement précipité dans un gouffre de silence. Il pense que cet éblouissement auditif le rend momentanément sourd aux sons familiers de la maison. De sa fenêtre, il devrait entendre les voix des femmes qui font la lessive et préparent le repas de midi, le rire des enfants qui jouent dans la cour, le rythme scandé de la machine du tisserand qui habite à côté. Il devrait entendre vivre la médina mais plus il tend l'oreille, plus le silence lui impose son angoissante réalité. Tout est immobile. Le temps se serait-il arrêté d'écrire dans le grand livre du Destin ? Peut-être Dieu a-t-il levé sa plume divine dans un instant d'hésitation.

Perplexe, Majdi s'approche de son tableau où il croit déceler quelque chose d'anormal, une sorte de déséquilibre, une disproportion qu'il n'avait pas remarquée quelques heures plus tôt. Il le relit attentivement : bismillah er-rahman er-rahim, Allahu la ilaha illâhu al hay al qayyoum…il poursuit le fil souple et délié du texte et se sent chuter dans un abîme. Il manque le fî dans l'expression ma fî samawât … Quel sens peut avoir l'expression ma samawât ? Absurde ! Et les phrases coraniques ne peuvent être absurdes. Une vague de honte et de culpabilité le submerge. Sa fierté d'artiste est blessée, son âme de croyant est mortifiée par cette erreur de débutant. C'est impossible. Que lui arrive-t-il ? Cette faute le terrorise comme le signe funeste d'une déchéance. Il poursuit la lecture au ralenti, le cerveau paralysé par l'angoisse, et son cœur manque de s'arrêter quand il découvre qu'il y a d'autres lettres absentes. Au lieu d'écrire yashfa'indahou, il a calligraphié un mot handicapé et ridicule : yasha'indahou. Il a oublié le FA. Mais où avait-il la tête ? Il comprend bientôt qu'il a oublié tous les fa de son texte. Les prépositions fî ont disparu, d'autres mots sont brutalement amputés. Majdi souffre de voir le piteux état du mot hifz sans son fa qui s'essouffle à bégayer un hiz insensé ; vocalisé autrement, ce mot aurait signifié "chance " ou bonheur, hazz. Et le khalfa transformé en khal peut signifier "manque ".

Stupéfait, Majdi découvre à son texte un sens nouveau : Dieu, il n'y a de dieu que Lui, le Vivant, le Subsistant, que ne saisissent ni le repos ni le sommeil, pour Lui que sont les cieux et la terre ? Il sait ce qui est devant eux et ce qui leur manque. Ils ne peuvent cerner de sa science que ce qu'Il veut. Son trône est plus vaste que les cieux et la terre, dont le bonheur ne lui coûte aucune peine. Il est le Très Haut, le Très Grand. Allah le Très Grand est véridique.

Involontairement, Majdi le pieux a déformé le texte sacré et produit un verset de son invention. Son sang se glace dans ses veines. Lui, dont l'art et la mission consistent justement à sauvegarder intact "la Noble Récitation " el-Qourân el-karîm ; lui qui a sacrifié sa jeunesse à l'étude du Livre Saint, voilà que ses propres mains qu'il a durement disciplinées à la chorégraphie de l'arabesque, ses propres mains le trahissent et le menacent du péché suprême. Et dire que le "verset du Trône " devait le protéger de l'influence démoniaque ! C'est dans ce même verset que Satan a choisi de s'infiltrer pour le narguer, le rendre fou. Quelle ironie ! Le paradoxe de la situation paralyse sa faculté de raisonnement, car, enfin, si le Coran lui-même ne peut nous protéger de Satan, qu'est-ce qui le peut ? Douter de la puissance de la parole divine, n'est-ce pas sacrilège ? Si le "verset du Trône " est divin, il ne peut avoir été transformé par Satan. C'est donc que Dieu lui-même a permis ce phénomène. Mais comment une Parole absolue et transcendante pourrait-elle être changée ? Il prend conscience de son orgueil. Pourquoi ne veut-il pas reconnaître que l'erreur vient de lui et de son cerveau vieillissant ? Il devient distrait, voilà tout. Il perd la main. Il mérite de recommencer tout le travail entrepris, avec davantage de concentration. Ça lui apprendra.

Hélas, quelques heures plus tard, Abd-el-Majid doit se rendre à l'évidence : il lui est devenu impossible de dessiner la lettre fa. De quelque façon qu'il s'y prenne, sa main se refuse à l'écrire. Curieusement, il croit chaque fois l'avoir formée, mais il constate son absence aussitôt la phrase achevée. Cette fois, il pense vraiment devenir fou. Le sol est jonché de papiers déchirés, noircis de vaines tentatives ; il se prend à détester son univers, le papier, l'encre et les plumes. La nuit est tombée brusquement. Majdi ferme les volets et se terre. Il est terrorisé à l'idée de sortir. Jamais il n'osera avouer ce qui lui arrive, personne ne le croira, ne le comprendra. Que va-t-il dire à Mounir qui inaugure sa boutique demain ? Comment lui expliquer ?

L'abattement succède à la révolte. L'artiste se sent vaincu. Il relit inlassablement le verset hanté pour tenter de percer le mystère : il constate que le nouveau verset contient un message caché. La version coranique insiste sur le lien indéfectible entre Dieu et sa création : les cieux et la terre Lui appartiennent, on peut intercéder auprès de Lui avec sa permission, Il préserve la permanence de la création. Mais dans le verset "inventé", quelque chose s'est brisé. Dieu s'est retiré du monde. Cieux et terre ne sont plus rien pour Lui. Rien ne se mêle à sa transcendance. Et tout ça, par l'absence d'une seule lettre ! Et tout ça par sa faute à lui, Abd-el-Majid, modeste calligraphe de l'impasse ech-chemmaya, celui que ses amis surnomment Majdi tout simplement. Il a bel et bien laissé s'échapper une lettre. Le fa s'est enfui furtivement de son atelier, ce matin ensoleillé. Il l'a croisé sans le voir dans le colimaçon. La lettre s'est évadée sous son nez, comme un courant d'air en faisant pfff…Les conséquences sont incalculables : le verset " sans fa " n'annonce-t-il pas une véritable catastrophe cosmique ? Que sont pour Lui les cieux et la terre ? Le cœur de Majdi se brise soudain et il pleure, la tête entre les mains. Il commence à réaliser la valeur inestimable d'une seule lettre. C'est donc elle qui maintient le lien entre la création et son Créateur ?

Il a froid. La maison lui paraît vide. Célibataire, il trouvait dans l'alphabet arabe la chaleur d'une famille. Il pense à la lettre fa comme à une femme négligée qui s'en est allée sans laisser d'adresse. Une pensée horrible lui vient à l'esprit : et si les autres lettres lui faisaient également faux bond ? Si l'alphabet tout entier s'échappait par la porte, la fenêtre, les interstices des murs ? Il se précipite pour fermer les volets, les portes et tout calfeutrer, jusqu'à ce que l'absurdité de son comportement lui apparaisse et le décourage. Il arrête toute tentative, s'immobilise et reste prostré dans un coin de la pièce. Puis glacé d'effroi à l'idée d'affronter seul un phénomène surnaturel, il déserte sa maison et s'en va de par les ruelles assombries.

···

C'est l'heure où femmes et enfants ont regagné la sécurité discrète des murs aveugles. Seuls quelques hommes discutent en petits groupes aux angles des maisons ou s'attardent à jouer au trictrac dans les cafés. Majdi stupéfie tout le monde en venant les rejoindre. Ce n'est pas du tout dans ses habitudes. Il est connu pour sa piété, sa sobriété, sa discipline. Il ne joue pas, ne fume pas le narguilé, ne bavarde jamais de futilités et va dormir tôt parce que ses journées commencent à l'aube. Ce soir, il s'installe à une petite table et demande un sirop d'orgeat. Il espère se faire étourdir par la fumée, les exclamations des joueurs, les tintements des verres mêlés au bruit sec des dés lancés sur la planche. Il veut se mêler à la foule, devenir un monsieur banal, pas celui qui vient de vivre l'expérience d'une autre dimension, non, un monsieur-tout-le-monde. Il essaye de sourire à la ronde, s'enquiert des nouvelles de l'une ou l'autre connaissance, sans beaucoup de conviction. Il boit lentement son sirop et observe l'assistance. Bientôt le brouhaha l'enivre et réussit à lui faire oublier son cauchemar. Son attention est captivée par une partie de trictrac. Il se sent en sécurité dans cette chaleur enfumée.

Soudain, son regard est accroché par un petit mot sur une affiche. Cette affiche banale annonce simplement le prix des consommations. Il n'y a là rien que d'habituel. Seulement voilà, un mot, un tout petit mot lui fait perdre la raison : TARIF, tarif avec un fa final, et pas n'importe quel fa, son fa à lui, c'est bien le sien, sa manière de l'écrire. Il jette à bas sa chaise et se rue sur le tenancier du café. Qui a transcrit cette affiche ? Qui a utilisé mes lettres ? C'est MON fa ! Rends-le-moi ! Tu m'as pris mon fa ! Dans sa folie furieuse, il l'étrangle presque. Il faut les séparer. Majdi est éjecté dans la rue, désespéré et honteux. Il se croit fou pour de bon. Il marche au hasard, l'esprit confus, incapable de penser sans la lettre perdue, cette lettre qui à elle seule relie et délie, celle qui enchaîne les idées, annonce la suite et les conséquences, celle qui met de l'ordre entre les phrases, celle qui signifie tout à la fois : car, donc, ensuite, alors. Il pense aussi aux mots qui lui échappent et qu'il ne pourra jamais calligraphier. Il y en a des milliers. Tous les mots que la lettre fa commence : fath, fitr, fataq, fajar, faraj, farid, faras, fârisi, farsha, foursa… Plus de conquête, de temps, d'aurore, d'opulence, de contentement, de solitaire, de cheval, de persan, de natte, d'occasion.…
Et tous les mots que la lettre achève, et tous ceux où elle se promène : oufouq, rafiq, afi, dafq, salaf, sarf, …. Plus d'horizon, de compagnon, de pureté, d'effusion, d'ancêtre, d'échange.
Et tous les Noms Divins dont il doit faire le deuil : el-ghaffar, el-ghafour, el-fattah, el-hafid, el-rafi, el-latif, el-khafid, el-afouw, er-raouf, en-nafi : les plus beaux noms, les plus doux !
C'en est fini du Dieu qui pardonne, accorde la victoire, abaisse l'ennemi, du Dieu bienveillant, qui préserve et conserve, qui efface les fautes avec indulgence, c'en est fini du Très Bienveillant.

En marchant, il se prend à envier les ruelles qui s'enfilent et s'enroulent comme un alphabet. La médina ne dessine-t-elle pas des phrases secrètes ? Il se met à courir à perdre haleine au hasard, cherchant à déchiffrer un message. Il n'avait jamais remarqué que le périmètre des maisons dessine exactement la forme d'un fa géant qui s'achève en spirale à la porte de son atelier. Un fol espoir habite son cœur : et si le fa était rentré de sa fugue insensée ? Si la lettre infidèle l'attendait tout simplement dans son atelier, le sourire aux lèvres ? Il l'imagine comme une jeune fille malicieuse et séduisante. S'il la retrouve, il ne se fâchera pas, il lui pardonnera. Il lui fera son portrait à l'encre d'or. Il l'écrira sur tous les murs.
Il arrive essoufflé à la porte de sa chambre. Tout paraît normal, trop normal. Quand il éclaire la pièce, un miroir lui renvoie son image, celle d'un homme vieilli et épuisé. Mais il observe ses traits avec le regard d'un calligraphe et il trouve que le contour de ses yeux prolongé par les rides évoque la lettre ayn, son sourire timide esquisse un ba dont le point est formé par sa petite barbiche, l'arête du nez dessine l'alef avec rectitude, sa raie un peu irrégulière ressemble aux vaguelettes du sin, son oreille à un noun. Mais nulle trace de fa. Demain, il ne pourra honorer son engagement envers Mounir Larbi. Fatigué, il s'étend sur la natte qu'il ne peut plus nommer dans sa langue (foursha). Instinctivement, il se replie en fœtus à la recherche du sommeil réparateur et d'un rêve pour guérir le cauchemar.

A peine a-t-il fermé les yeux qu'une lumière vient ravir son âme. Un ange ? Il flotte au-dessus de son corps et se croit mort. Il cherche aux alentours l'origine de la présence qu'il perçoit, lorsque l'entité lumineuse lui parle avec la voix de feu son vieux maître de calligraphie : le Sheikh Abu Hassan. Ses paroles se distillent dans son cœur comme une rosée rafraîchissante : " Abd-el-Majid, que t'arrive-t-il ? Tu es bouleversé. Pourquoi ne pas m'avoir demandé conseil ? Pourquoi avoir manqué de confiance ? Là où je suis, j'ai compris que tu as besoin de mon aide. Je m'aperçois que tu n'as pas tout assimilé de mon enseignement. Tu as toujours été un bon calligraphe consciencieux, un bon technicien. Mais il te manquait quelque chose qui ne peut s'acquérir par les livres, une perception de ton art plus profonde. Aujourd'hui il est temps que tu voies les choses de l'intérieur. Tout ce que tu as appris jusqu'à présent n'est qu'apparence et illusion. Les lettres ne sont pas des lettres, les objets ne sont pas des objets. Le monde est un livre et le livre est un monde. Voilà ce qu'il faut savoir. Chaque lettre a sa personnalité et sa mission dans le cosmos. Si la lettre fa s'est évadée de la prison de tes œuvres c'est parce que tu as négligé son importance. Quel orgueilleux tu fais à prétendre maîtriser ces créatures vivantes ! Ce sont elles qui te conduisent, non l'inverse. Abandonne l'idée de maîtrise et laisse parler ton corps qui détient le secret des lettres. "

Abd-el-Majid est subjugué par les paroles du Sheikh mort depuis quinze ans. Il a honte de l'avoir oublié et de s'être pris lui-même pour un maître, mais maintenant il retrouve le réflexe de baisser les yeux par respect. C'est dans ce mouvement d'humilité que son regard rencontre un superbe fa gisant sur sa couche, un fa comme il ne pourra jamais en dessiner : animé d'une respiration régulière, les traits du visage apaisés et lumineux, lui-même. Sa silhouette est réduite à l'expression d'un trait. Il reconnaît bien cette forme qui l'a obsédé tout le jour. Il comprend maintenant pourquoi il ne pouvait lire la fameuse lettre sur son visage, ni sur ses mains, ni sur aucun de ses membres. Il manquait du recul nécessaire pour voir que le fa est son corps même, recroquevillé. Sa tête en est le cercle et tout son corps, l'anse pour la saisir. Et le point, c'est sa conscience lumineuse et flottante.
Des bribes d'une lecture que lui avait recommandée son maître, il y a bien longtemps, lui reviennent à l'esprit : un passage d'un traité d'un grand soufi, Ibn Ata Allah, sur le symbolisme des lettres. A l'époque, il l'avait trouvé difficile et ésotérique, mais aujourd'hui il en saisit le sens : Le fa indique les activités en général et le point au-dessus de la tête symbolise la réalité du vrai dans la créature. (…) Sa concavité représente sa capacité à recevoir l'effusion divine, cette forme concave étant destinée à recevoir ce qui doit la remplir. (…)Le point au-dessus de sa tête symbolise le dépôt de confiance que l'homme porte, perfection de la Fonction divine que ni le ciel ni la terre, ni aucun des autres êtres qui les habitent, n'ont pu porter. "

Abd-el-Majid éprouve alors une attraction irrésistible pour son corps calligraphe. Enivré par la majesté de l'enseignement des lettres, il a hâte de les découvrir toutes. Il n'entend pas l'avertissement du Maître qui lui intime de contrôler son impatience. Il enlace son corps, réintègre ses fibres palpitantes, s'étire sur le sol, se relève et danse dans le vide en traçant des phrases dans l'espace ébloui. Il a découvert comment écrire avec son corps. Aucune lettre ne peut jamais disparaître, c'est lui qui s'est rendu aveugle à leur existence dans le cosmos. Il pense que les lettres les plus merveilleuses circulent dans ses veines et il veut en faire bénéficier le monde.

···

Le jour s'est levé depuis longtemps et Abd-el-Majid ne s'est toujours pas rendu à la boutique de Mounir Larbi qui l'attend avec beaucoup d'inquiétude. Une rumeur circule sur la folie du calligraphe. Il aurait fait un esclandre la veille au café de Sidi Brahim. Mounir ne veut pas y croire parce que cela ne ressemble pas du tout au caractère calme et introverti de son vieil ami. Mais comment un homme si ponctuel peut-il avoir un tel retard, le jour de l'inauguration de sa boutique, alors qu'il l'attend pour accrocher au mur le verset du Trône bienfaisant ?
Mounir traverse les quelques mètres qui séparent son magasin de l'atelier de Majdi. Il frappe en vain. Il se permet d'entrer et découvre un désordre indescriptible. Tout est sens dessus dessous. Les murs sont couverts de gribouillis rouges. Mounir se rue dans la chambre et comprend sans comprendre. Car ce qu'il voit d'abord est beauté pure : le verset du Trône calligraphié dans un style d'une perfection inégalée. Il se penche fasciné par la couleur de l'encre, un rouge vif et brillant qui semble respirer. Il pense immédiatement que son ami a réalisé le chef-d'œuvre de sa vie. C'est pour cela qu'il ne remarque pas tout de suite le spectacle tragique d'un corps exsangue aux veines tranchées, gisant sur le sol, droit comme un alif. Personne ne comprend ni Mounir, l'ami proche, ni les voisins alertés, ni le médecin perplexe, ni la police suspicieuse, ni les femmes pleureuses, ni le quartier bouleversé. NON, personne ne comprend pourquoi Majdi a calligraphié le verset du Trône avec son propre sang.

Xavière Remacle
Paru dans "initiations " n°11, printemps 1994

Xavière Remacle


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