Michel Plamondon

             Indiscrétion

Autant, pour un jeune couple, un nouvel appartement est-il le lieu d’un
exaltant renouveau, autant, pour un être solitaire, chaque nouvel
endroit qu’il habite est-il toujours sans surprise, un simple changement
de vêtement, chaque lieu inconnu n’étant que le nouveau visage d’une
solitude qu’il parcourt sans jamais l’épuiser, où lui-même, pourtant,
s’étiole. De la ville ou du quartier, je ne sais rien lorsque je
choisis de m’y installer. Seule m’intéresse la saveur du silence, en
chaque lieu aromatisée des regrets des dormeurs…

De chaque quartier que j’ai habité, je fus le spectre. Je ne sors que
la nuit. Et pour qui veille alors que dorment les autres, il n’est
qu’une amie… Quand cette amie si douce porte bien haut son âme ronde,
quand la lune veille sur la nuit qui m’accompagne, je ne tiens plus en
place, je marche, je peuple le silence de mes pas, j’improvise un
soliloque sur le rythme blues de mes semelles sur le pavé. Cette nuit,
pour la première fois, je sors hanter mon nouveau quartier.

L’air est humide et frais. Le néant des rues abandonnées m’entoure,
sans pourtant m’habiter. Tout ici évoque l’absence. De jolies maisons
où dorment des gens occupés, même au plus profond du sommeil, à résoudre
des problèmes creux. Le jour ou la nuit, personne qui vive en ces
lieux; tout ce qui m’entoure n’est que le pitoyable rempart créé par des
esprits inquiets pour s’abriter des chimères qu’ils inventent sans
répit. Le bruit de mes pas se répercute en vain sur les parois du vide
et voilà que, sans que j’y fasse attention, je passe d’un univers à un
autre.

À partir d’ici, les rues deviennent plus étroites; les silhouettes des
habitations se penchent, inquiètes. Les soucis des dormeurs ont pris
corps; la peinture s’écaille; le bois pourrit. Une lueur, ici et là,
trace une lumineuse cartographie de l’insomnie. Tout n’est plus que
présence, présence douloureuse de la vie accablante, impitoyable.
(Peut-être, derrière cette façade défraîchie, une joie encore jeune
habite-t-elle un rêve qu’un simple jour gris suffira à briser… Ou bien,
peut-être, cette faible lueur éclaire-t-elle une tête penchée sous le
poids d’espoirs insensés…)

Emporté par le sentiment d’être le dernier survivant d’un monde figé par
les misères quotidiennes, je m’avance, l’œil inquisiteur, vers une
fenêtre d’où s’échappe péniblement une lumière vacillante, inconscient
de mon outrageante indiscrétion. De lourds rideaux avaient
imperceptiblement bougé… Scrutant l’ombre, je surprends brutalement
deux petites flammes, tremblant au fond d’orbites creuses, tristement
encadrées d’un visage émacié, rongé par le temps. Juste à côté, flotte
une main pâle, agrippée aux rideaux. En me voyant, la vieille dame,
effrayée, se rejette rapidement dans l’ombre, ne laissant subsister
d’elle que sa petite main ridée, accrochée au vide… Je m’éloigne
aussitôt, le visage brûlant de honte.

Le dessin fragile de sa main, comme suspendue à la nuit… À cette
furtive évocation, mon cœur se serre, mon regard se trouble.

Une fois rentré, le sommeil me refuse obstinément son refuge. Une frêle
main a dissipé mes vanités de promeneur solitaire; mon nouveau quartier
me hante.

Si vous désirez voter pour ce texte, il vous suffit de remplir le formulaire ci-contre :
[Composant FrontPage Enregistreur de résultats]

Indiquez les coordonnées suivantes :

Nom de l'auteur
Titre