Annick PAGES-MOREAU

 

Avec la coopération de cinq auteurs néo-canadiens et le
Théâtre d'Aujourd'hui de Montréal, Annick Pagès-Moreau a produit professionnellement
une pièce de théâtre ayant pour thème la religion, qui s'intitulait "Avant
l'Apocalypse",  chacun des auteurs avait droit à 20mn de texte. Cette pièce   a
remporté un vif succès ". Voici la partie écrite par Annick Pagès-Moreau, qui s'intitule : "Deux
Diables au Paradis", très humoristique, au ton plaisant et vif. Cette pièce attend un metteur en scène pour être montée. Nous espérons que sa présence dans ces pages permettra à "Avant l'apocalypse" d'être connue et jouée dans différents coins du monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux diables au paradis

 

Le curé Jean Claude Simard, solide gaillard de 50 ans, prépare son église pour la Saint Jean-Baptiste. Il est aux environs de 5 heures, monsieur le curé est dans une forme exceptionnelle. Il chantonne, sourit, cloue, virevolte, on se croirait presque à Broadway.

 

Nasera et Martha, fraîchement débarquées de quelques paradis exotiques, repassent les soutanes, changent l'eau des fleurs, prépare le vin de messe.

 

Monsieur le curé est maintenant perché sur un escabeau et cloue des banderoles mais voilà qu'on sonne, avec insistance, à la porte de la sacristie.

 

(Le curé)

Zut! Dit le curé en position de déséquilibre! Ce n'est vraiment pas le moment! Nasera, Martha! Allez ouvrir, dites que je suis débordé!

 

Les deux jeunes filles s'empressent d'aller ouvrir les pieds et chevilles tordus par des souliers à talons hauts, hors de proportion.

 

(Nasera)

Oui monsieur? Le curé est très occupé.

 

(Paul d'un ton accablé)

C'est très important, je suis au bord du désespoir!

 

(Nasera et Martha crient ensemble)

C'est urgent mon Père!

 

(Le curé de très mauvaise humeur)

Bon! Ça va, ça va, j'ai compris!

 

Le curé descend avec précaution de son escabeau, il aperçoit de loin, Paul 30 ans, jeans et chemise à carreaux, cheveux longs gris argent retenus par un bandeau noir. Maigrichon, il semble porter sur ses épaules, un immense fardeau.

 

(Le curé en avançant dans le corridor se dit à lui-même)

Qu'est-ce que c'est que cet énergumène? Oh là! Oh là! Avec la tête qu'il a, je n'vais pas m'en sortir facilement!

 

(Paul se lève et va à sa rencontre. Il est intimidé.)

Je m'excuse de prendre ainsi de votre temps mon Père mais...

 

(Le curé d'un ton très impatient)

Ne vous excusez pas, le mal est fait. Vous ne pouviez pas tomber plus mal, ce soir nous fêtons la St-Jean.

 

 

(Paul)

Je n'ai guère le coeur à la fête et je suis désespéré!

 

(Le curé lève les bras au ciel)

Vraiment? Et votre désespoir ne peut pas attendre deux ou trois jours? (Le curé a part lui) Qu'est-ce que j'ai donc fait au bon dieu?

 

(Paul y va de son obsession)

Le sexe mon Père!

 

(Le curé surpris)

Le sexe? Parce qu'en plus, vous venez me parler du sexe? Mais allez consulter un sexologue!

 

(Paul indigné)

Mais je me porte bien! C'est le sexe! Le sexe à tout venant et l'étalage de chair humaine qui est responsable de mon désarroi! Serveuses sexy, enfants sexy partout! C'est scandaleux!

 

(Le curé soupire fait quelques pas dans le corridor et revient vers Paul)

J'ai des banderoles partout à installer! Je suis en retard de deux heures sur mon organisation, et vous venez me déranger pour me parler du sexe, .écoutez bien ceci mon Fils! Il est là le sexe, il existe! Il vit! On ne peut pas le ficeler comme un rôti ou un jambon de Bayonne? Bon! Alors autant faire avec, ça n'a jamais fait mourir personne, bien au contraire!

 

(Paul est ébahi, perdu, il tourne autour de sa chaise, se lisse les cheveux et revient à la charge.)

Mais mon Père, les femmes, les enfants sont exposés, partout, comme du bétail de foire agricole!

 

(Le curé regarde sa montre.)

La foire au sexe, moi je trouve ça plutôt sympathique, les femmes, les poulettes! Les vaches! Au fond il n'y a pas de quoi faire un fromage!

 

(Paul n'en croit pas ses oreilles)

Un fromage mon Père! Il ne s'agit pas de cela!

 

(Le curé s'énerve)

Allons bon! Un drame je veux dire! Vous êtes un peu coincé mon Fils!

 

(Paul indigné)

Le sexe est complètement récupéré par les rapaces de l'argent, les agences escortes! La prostitution enfantine qui s'étend dans le monde! Mais où allons nous mon Père je vous le demande?

 

(Le curé sur un ton brusque)

Tous les chemins mènent à Rome. Amen! (Le curé tape dans ses mains) Nasera! Martha!

(Elles apparaissent en ricanant. Les deux en choeur)

Oui, mon Père?

 

(Le curé)

Videz moi tous les troncs! J'ai eu des dépenses imprévues! Astiquez tous les chandeliers! Et que ça brille!

 

(Les deux jeunes filles en choeur)

Oui mon Père!

 

(Elles disparaissent dans l'église).

 

(Paul continue, il veut absolument aller au bout de ses obsessions)

Nous irons tous en enfer mon Père c'est inévitable!

 

(Le curé sur un ton vif)

Et alors? L'enfer est pavé de bonnes intentions.

 

(Paul outré, indigné)

Les bonnes intentions que voilà! En vérité! On exhibe les femmes et les enfants étiquetés au cou avec poids et mesure, on leur tâte le poitrail ou le jarret et hop! À l'abattoir!

 

(Le curé s'impatiente)

Le sexe n'a rien à voir avec l'abattoir! Sinon tous les cochons périraient sourire aux lèvres!

 

(Paul déprimé est affalé sur sa chaise capitonnée)

Je suis attristé par votre langage. Je suis venu vous consulter afin d'y voir plus clair en toute sincérité, mais, vous brouillez les cartes mon Père.

 

(Le curé plutôt rude)

Comme au bingo mon Fils!

 

(Le curé)

Nasera! Martha!

 

Les deux filles en choeur, un sourire un peu niais aux lèvres)

Oui mon Père?

 

(Le curé)

Allez m'acheter des sucettes en bonbon au parfum de cerises, déposez-les dans les bénitiers vides (il réfléchit) et puis tant qu'on y est distribuez sur les prie-Dieu quelques extraits du Kamasutra

 

(Les deux filles en ricanant)

Oui, mon Père! (Elles disparaissent)

 

(Le curé se tourne vers Paul médusé)

Le Kamasutra vous connaissez? Je vous l'offre mon Fils, très bon sujet de méditation!

(Paul rêveur)

Voyez-vous mon Père notre époque manque de romantisme.

 

(Le curé lève les bras au ciel)

Vous ne savez pas ce que vous dites!

 

(Paul)

Je rêve de rendez vous galants avec des marquises! Des comtesses!

 

(Le curé)

Hypocrite!

 

(Paul)

Violons tziganes, repas fins à la chandelle dans la plus stricte intimité! Champagne brut Veuve Clicquot bien froide!

 

(Le curé)

Ah! Les veuves mon Fils! Clicquot ou pas! Je les adore! Quand à la température de la bouteille! J'en fais mon affaire!

 

(Paul continue sans écouter vraiment les paroles du prêtre qui le déçoivent, de toute évidence)

Robes vaporeuses en dentelles!

 

(Le curé hausse les épaules)

Rêvez! Rêvez mon Fils! La dentelle passe par les petites mains de Taiwan. Ah! Les petites mains! J'adore!

 

(Paul est de plus en plus déçu, presque épuisé)

Je préfère le charme, la réserve, la pudeur, la qualité à la quantité, voyez ou nous en sommes, le sida ronge notre société.

 

(Le curé d'un ton débonnaire)

On a déjà eu la peste bubonique, le choléra des grands et des petits chemins! Que pensez-vous du chancre mou chez les Rois de France? Et de la syphilis grimpante? Qui vous laissait la peau comme un fromage de lait caillé?

(Paul s'essuie le front)

Quel langage pour un prêtre! Si le Pape vous entendait?

 

(Le curé)

Ça y est! Ça recommence! Le pêché! Le Pape! Que chacun s'occupe de sa chapelle et les cochons seront bien gardés. Mais vous manquez d'imagination mon Fils!

 

(Paul est bord de l'épuisement)

L'église est devenue une grande dévoyée!

 

 

(Le curé)

Heureusement! Écoutez mon Fils! J'étais d'humeur joviale avant que vous n'arriviez. Le beau temps me porte naturellement, car au fond je suis un naturel! A la fusion des âmes et des corps, surtout! Quoi de plus beau qu'un cours d'anatomie du milieu d'un champ de navets!, entouré de fleurs de moutarde mais je sens que celle-ci commence à me monter au nez alors si on se quittait là-dessus mon Fils?

 

(Paul)

Attendez encore un instant mon Père , je vous en conjure! Je ne vous suis pas très bien, et tout cela va beaucoup trop vite pour moi!

 

(Le curé)

Je n'en doute pas! Vous avez quelques siècles de retard c'est comme le retour du soc et de la charrue!

 

(Paul)

Mais pourquoi pas mon Père? Le Père est aux champs! La mère fait le chocolat à cette époque les femmes étaient à leur place, elles n'exposaient ni leurs seins ni leurs fesses à la fenêtre.

 

(Le curé pensif)

Quel dommage!

 

(Paul)

Ah! Si l'Asie n'était pas si loin!

 

(Le curé en a vraiment assez)

Écoutez l'Asie... Ce soir c'est la St Jean! Alors abrégez! Et puis contentez-vous du produit local!

 

(Paul)

Encore quelques minutes mon Père! Les Asiatiques!

 

(Le curé)

Les Asiatiques? Voilà autre chose maintenant comme si vous n'étiez pas suffisamment compliqué comme ça. Écoutez mon Fils, a une époque, j'ai voulu en faire venir deux pour mon presbytère.

 

(Paul)

Tiens! Vous mon Père?

 

(Le curé réfléchit)

C'était à une période de ma vie où je me sentais très...

 

(Paul)

Très quoi mon Père

 

 

(Le curé rêveur)

Très oriental mon Fils, j'ai parfois de ces vagues à l'âme oriental!

 

(Paul)

Oui! Oui! Mon Père, je comprends! Comme c'est intéressant. (Paul comme soulagé) Et comment pouvons nous apaiser notre vague à l'âme oriental commun?

 

(Le curé est dépassé par ses propres aveux)

Commun mon Fils?

 

(Paul)

Oui commun mon Père? Vous avez bien quelques idées?

 

(Le curé réfléchit, regarde sa montre, va vers l'extérieur, examine son église, revient.)

Vous avez fichu mon emploi du temps à l'eau, je vais être critiqué.

 

(Paul)

Je suis désolé mon Père!

 

(Le curé)

Bafoué sans doute! Hué même!

 

(Paul)

Mais vous exagérez mon Père!

 

(Le curé)

À peine mon Fils! Venez avec moi dans la sacristie, j'ai le catalogue des agences escortes, adresses, photos éloquentes, feuilletez-le et puis... revenez la semaine prochaine!

 

(Paul se lève et se dirige vers la sacristie. Martha et Nasera lui présentent le fameux catalogue et disparaissent en ricanant. Paul feuillette et s'écrie!)

Voilà j'ai trouvé! Quelle grâce! Quelle réserve! Les geishas, mon Père! C'est complètement mon style!

 

(Curé)

Les geishas? Voilà autre chose maintenant!

 

(Paul soudain très intéressé)

Si vous pouviez me présenter mon Père!

 

(Le curé regarde sa montre)

C'est ça, c'est ça mon Fils! (Il pousse Paul vers la porte) J'arrangerai tout pour la semaine prochaine, gardez le catalogue, voilà un extrait du Kamasutra (Il le pousse carrément dehors) Bons baisers mon Fils et à bientôt! (Il lui claque la porte au dos. Le curé s'assoit un instant dans son fauteuil, s'essuie le front et soupire). Nasera! Martha!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Astrologie

Décoiffé par le vent joueur, un cerisier en fleurs aimant la conversation, interroge l’acacia sauvage installé depuis peu dans la région :

" Tu es vraiment né sous le signe de la Balance demande le cerisier?

- J’te jure si tu savais, j’ai un mal fou à prendre des décisions.

- Est-ce à cause de cela que tu penches la tête de droite et de gauche à longueur de journée demande le cerisier curieux?

- T’as du pif, p’tit gars, répond l’acacia farceur. C’est de cette façon qu’je trouve le juste milieu.

- Moi, l’milieu, connais pas. Qu’il soit juste ou non, j’préfère les extrêmes crie un bambou pressé. J’poursuis mon chemin sans m’retourner, j’suis né sous le signe du Bélier! "

 

Dans un vaste parc public, il faut le dire exceptionnel, quelques végétaux et animaux influencés par les journaux locaux, s’entretiennent d’astrologie.

 

Un séquoia californien se mêle alors à la conversation :

" Je souffre d’embonpoint, certes, ma générosité et mon sens inné de l’organisation sont reconnus de toutes et de tous, ne suis pas le type même du jupitérien? clame-t-il solennellement à l’assemblée perplexe. Je n’suis pas une demi-portion, moi ajoute-t-il avec satisfaction en direction du cactus-baril prit subitement d’une quinte de toux.

- T’as jamais eu le sens de la mesure, lui répond ce dernier ventripotent et court sur pattes, la folie des grandeurs!! Les idéaux démesurés, tu vois ou ça t’mènes? La tête dans les nuages, peuh!! Racontes-nous un peu, grand privilégié c’que tu vois là-haut?

- Ecoute rase-mottes rétorque aussitôt le séquoia susceptible, j’sais bien qu’t’es né sous le signe du Taureau et qu’t’es souvent dur de la comprenure, moi j’trouve qu’tu manques un peu d’allure, t’es rond comme un kiosque à journaux.

- Ah, ah! s’esclaffe une mante religieuse pâmée de rire. Faut qu’j’vous en raconte une bonne mon premier mari était une Vierge timide et intellectuelle, qui me lisait, avant de me faire l’amour, deux livres de Michel Tremblay. Imaginez, j’n’en ai fait qu’une bouchée!!

 

Quelques lucioles fluorescentes en provenance du Père Lachaise, émettent des signaux lumineux.

" Mon deuxième époux poursuit la mante religieuse imperturbable, était un Verseau ingénieux qui passait ses nuits à détecter les vibrations musicales des plantes aquatiques. C'est alors ajoute-t-elle d’un ton légèrement nostalgique, que je dus mettre les bouchées doubles.

- Tu lui as fait c’coup-là demandent les lucioles interloquées?

- C’est comme j’vous l’dis fillettes, j’suis une hyperactive des mandibules répond la mante religieuse tournant le dos avec dédain. "

 

Une orchidée aphrodite originaire des Philippines fredonne quelques zarzuelas espagnoles et calcule l’ascendant astral d’une rhubarbe ondulée:

" ascendant, ascendant cancer dit l’orchidée aphrodite à la rhubarbe ondulée, ça t’va?

- Pouah dit la rhubarbe t’as dû tromper d’fuseau horaire, moi la popote, les enfants, la maison, c’est pas mon genre de confiture.

- Madame vise peut-être dans le style plante de carrière? Ambitieuse comme une vraie capricorne? Avec formation professionnelle en botanique.

- Projet ambitieux pour une plante comestible ajoute la fougère-aigle coiffée comme Karl Lagerfeld.

- Moi dit un giroflier ironique j’te vois plutôt avec une belle étiquette autour du cou dans l’genre compote de rhubarbe maison, tu ferais très habillée tu sais!! "

 

La rhubarbe songeuse replie soigneusement ses feuilles sur elle-même. Quelques algues échevelées sombres et gluantes affirment avec véhémence qu’elles sont nées sous le signe du Scorpion :

" C’est vrai, vous en avez la couleur et la perfidie réplique du haut de son pin parasol, un rossignol du Japon.

- Nous aimons les ambiances un peu troubles et marécageuses continuent les algues d’un ton hautain. Nos affinités nous portent vers le complot et l’intrigue et parfois vers certains groupes occultes.

- Surtout avec les têtards ajoute le rossignol moqueur.

- Et pour ce qui est de racler les grands fonds, afin de tout récupérer même les cols bleus de Montréal, n’vous arrivent pas à la feuille ajoute le papayer de Malaisie qui jongle avec ses fruits.

- Hourra, hourra! J’ai enfin trouvé s’exclame le rossignol joueur, je suis la définition même du Gémeaux, je suis un virtuose des échecs, mes trilles sont souples et intelligentes, je peux capturer des mouches en sifflant mais je peux être aussi le plus merveilleux des brigands. J’ai une nature double dans le sentiment, j’crois même que j’pourrais écrire un roman.

- Un roman, un roman quel vantard! s’exclame aussitôt deux tourterelles méditant sur des cariatides.

- Eh Valentino! crie une carpe grise sautant d’un bassin, t’as du travail à faire sur ton ego, étudies un peu le tao. "

 

Le rossignol turlute vexé sans les écouter.

 

C’est alors qu’un kangourou sauteur gardien du parc à ses heures, intervient dans la conversation.

" Attention, attention clame-t-il en agitant une clochette, corvée de ramassage de cacahuètes pour tout l’monde et qu’ça saute! Les peaux d’oranges doivent être ramassées et conserver afin de fabriquer nos tartes écolos, les bâtonnets de sucettes triées et expédiées chez MacDo pour les cafés.

- Moi, propose un érable du Japon arrivé depuis peu d’un monastère zen, je vais ratisser les allées car j’adore les petits graviers. "

 

Un cèdre, les aiguilles en broussaille se fait faire une taille " skinhead " chacun s’affaire à l’entretien du parc. Le kangourou gardien inspecte avec minutie les endroits les plus reculés. Deux vautours à tête blanche recyclent les déchets.

" Ce soir annonce le kangourou gardien, devant la mosquée du parc, concert rock africain au bénéfice des pythons en voie de disparition. À la basse, un sapin des Vosges; à la guitare acoustique, les maringouins du lac St-Jean et au synthétiseur deux poulpes haïtiens.

 

Artistes invités : un singe du Mali, chanteur de rap;

deux gazelles du Botswana pour le blues d’Afrique du Sud.

 

Les autruches majorettes de l’Alberta défileront avec tambours et trompettes dans toutes les allées du parc. La sécurité sera assurée par cinq cent chardons des Cévennes.

 

Le soir venu, chacune et chacun veut être magnifique. On s’assied les pattes et les branches en tailleur.

 

Les pythons exécutent la danse du sabre et la danse macabre accompagnés par la chorale des serpents à sonnettes. Tous les fonds sont versés à une association sans but lucratif.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Bayou de Louisiane

 

Dans un bayou de Louisiane un mocassin d’eau et un serpent-fouet glissent en silence, mais avec perfidie, sous la voûte ombrageuse des jacinthes d’eau.

 

Deux souris de coton qui furetaient par là se font engloutir. Nos deux serpents clignent de l’oeil et se frottent le ventre.

 

- T’aurais pas un bon cigare? demande le mocassin d’eau au serpent-fouet.

- Et avec ça? Môssieur voudrait peut-être une eau-de-vie à la jacinthe locale?

 

Les deux serpents éclatent de rire et se glissent avec virtuosité dans les poches d’un vieil acadien qui ronfle sur sa chaise berçante avec grand fracas. Ils lui dérobent quatre gros cigares parfumés au miel d’acacia, sa pipe et son accordéon avant de disparaître sous les chèvrefeuilles. Les serpents digèrent leur proie pendant de nombreuses heures et, afin qu’elle ne leur reste pas sur l’estomac esquissent quelques pas de gigues acadiennes.

 

- Alors la grosse? dit le serpent-fouet à la grenouille Banjo installée sur un nénuphar, tu l’pousses ton popotin? Pardon dit-il la queue en cornet. Suis-je devenu sourd? Madame n’est pas très causante ce matin!!!

- Alors Poupée crie le mocassin d’eau? On a perdu sa voix? Tu préfères p’t’être la garder pour chanter du blues la nuit dans l’quartier français?

 

À ces mots la libellule irisée fut prise d’un irrésistible fou-rire.

 

- Remettez-vous ma chère, lui crie la sylvestre aux teintes criardes, vous manquez de distinction!!!

La grenouille s’enfonça dans le marais, elle n’avait pas envie d’entreprendre un dialogue qui risquerait de tourner à son désavantage. C’était une inconditionnelle de Dee Dee Bridgewater qu’elle imitait tous les soirs dans un bar de Bâton Rouge. Aussi, préservait-elle dans la journée ses cordes vocales, qu’elle ne voulait pas épuiser dans de vaines conversations.

 

Les deux serpents s’amusent beaucoup. Ils décident de se déguiser en chanteuse. Des arbres, ils arrachent des morceaux de barbe espagnole (sorte de mousse échevelée) avec laquelle ils se font une perruque. Les feuilles de fougères leurs servent de pagne et c’est au son du tam-tam africain que nos deux amis se trémoussent.

 

La libellule irisée "premier prix d’interprétation féminine" du cabaret "Le Marais qui Soupire" exécute au violon une pièce musicale de Stéphane Grapelli. Le bayou est en délire. On applaudit de partout. Bientôt un alligator apparaît à la surface de l’eau.

- Quel tintamarre!! se dit-il à lui-même. Approchez mes amis que j’vous coupe le sifflet une fois pour toute. Eh!!! vieux frères crie-t-il soudain, vous me reconnaissez? Ça vous direz d’vous faire transformer en pâte à pizza, juste pour la fin de semaine?

 

Les deux serpents lui tirent la langue.

 

-Eh! vieux croûton, répondent-ils t’es même pas assez beau pour faire un sac à main.

 

Le crocodile vexé, plonge en les arrosant d’un formidable coup de queue. L’araignée pêcheuse se gratte la tête, assise sur une laitue d’eau elle déguste un criquet braillard puis reprend le tricot d’un immense filet de pêcheur, bien décidée à remonter jusqu’au golfe du Mexique, comme ses ancêtres. La grande aigrette, sophistiquée se lime les ongles d’un air détaché.

 

Le bruit finit par réveiller le vieil acadien qui cherche sa pipe, les cigares et son accordéon partout.

 

- Fichtre!!! s’exclame-t-il On m’a volé!! J’ai dans l’idée que c’est un mauvais coup de ces deux bougres de serpents. Si je vous attrape crie t-il en direction du chèvrefeuille, vous finirez tous les deux en boudins créoles.

 

Les deux serpents pris de panique s’enfoncent dans les profondeurs du bayou. Mais le vieil acadien fort en colère, attire en quelques minutes les nuages de pluies qui n’attendaient que cela pour se divertir. Des gouttes comme des hallebardes s’abattent brutalement sur le marais. En peu de temps, le vieil acadien et sa chaise sont entraînés par des forces mystérieuses, la nature se déchaîne, les éclairs déchirent le ciel, les animaux s’accrochent à tout ce qui passe dans un ultime effort pour survivre.

 

L’orage dura 3 jours et 3 nuits, le vieillard et sa chaise dérivèrent éternellement dans le bayou. Suspendus à une branche d’arbre vermoulue, nos deux serpents, un cigare mouillé entre les dents, regardaient d’un air égrillard, déborder la rivière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Carmen

Un orignal s’approche à sabots feutrés d’un lac des Laurentides. Il se baisse afin de boire un peu d’eau, et s’observe fort étonné.

" Eh! dit -il à son image, t’as une drôle de bille mon gaillard avec tous ces fagots sur la tête, tu ferais pas ta réserve de bois pour l’hiver, par hasard? "

 

Mais l’image ne répond guère, elle se plisse sous l’action du vent, se déforme, se ratatine et parfois disparaît!

 

L’orignal réfléchit et revient à la charge.

" Salut vieux frère! Tu serais pas un peu sourd? Dommage, parce que j’ai des choses à t’dire sur la famille. Premièrement, qu’j’ai rendez-vous avec une sacrée belle femelle qui doit arriver d’un moment à l’autre! Elle a des sabots cambrés comme je les aime, j’crois qu’elle est danseuse aux Grands ballets canadiens! Ça t’dis quelque chose? demande l’orignal à son image.

Tiens! un escargot dit-il. Eh! microbe, traîne pas trop dans la région, j’connais un fada d’l’ail des bois qui risque de t’assaisonner à point. T’auras même pas l’temps d’écrire à ta mère! "

 

L’escargot prit de panique se dissimule derrière une feuille d’érable.

 

" À nous deux, dit l’orignal à son image pendant que j’te tiens! Pour en revenir à ma danseuse qui se nomme Carmen, j’te conseille pas de lancer ton espèce de cri à réveiller les morts que tu utilises pendant la période du rut, ce serait mal vu! Joues nous un peu de Debussy, pour son clair de lune, surtout pas de Schubert j’peux pas gaufrer les truites mais n’oublies pas Vivaldi pour les quatre saisons des amours et aussi Chopin, j’adore ses nocturnes! "

 

L’image cligne de l’oeil avec complicité. L’orignal soupire et regarde au loin.

" Eh! toi là-bas, l’grassouillet tu crois à la généalogie? demande-t-il à un ours brun se faisant un shampooing sous une source claire.

- La généalogie? Connais pas! répond l’ours brun, j’suis né d’un heureux hasard!

- Qu’est-ce qui faut pas entendre les amis répond l’orignal à une assistance invisible. T’es sûr qu’t’es pas issu d’une catastrophe? T’as des bourrelets qui t’tombent sur les mollets, t’es vraiment mal proportionné!

- Tu cherches la bagarre? demande l’ours. T’es pas un âne, ni un cheval, ni un buffle. T’es pas un yak, ni un gnou ni un cerf mais t’as un peu d’tous ces animaux à la fois, à ta place j’me moquerais pas!

- Oh! Gentil, gentil miroir se lamente soudain l’orignal, dis-moi... dis-moi que je suis le roi... le véritable hôte de ces bois!

- La paix, la paix crie un énorme crapaud buffle. T’as quel problème au juste? Si tu n’aimes pas ton apparence, donne ton corps aux écolos mais pleure moins fort à cause de l’écho.

- Salut! c’est moi l’écho dit un loup sibérien et je peux vous donner le do.

- Do, do, do chantent en choeur l’orignal, le crapaud et l’ours brun.

- J’vais vous chanter une chanson de ma composition annonce le loup sibérien sortant une guitare en peau de chèvre.

" J’suis un vrai loup sibérien

mais j’ai l’coeur sur la main

Partout j’apporte la joie

mais j’crache pas sur un rôti d’oie

J’ai une voix de ténor

surtout quand je déguste un porc

J’imite bien les sopranos

quand j’tors le cou à un veau

J’connais une vieille poule de Bresse

à qui je chante la messe

J’suis un vrai loup sibérien

et j’adore les chants grégoriens..."

 

- Chut!! Doucement les gars crie l’ours brun, j’entends des pas, cachez-vous!"

 

Les animaux se terrent à l’abri des fourrés. Une voix s’élève alors :

" L’amour est enfant de bohème

qui n’a jamais, jamais connu de loi

Si tu ne m’aimes et moi je t’aime...

- Carmen s’écrie alors l’orignal je suis là, c’est moi le roi, je suis l’hôte de ses bois!! "

 

Carmen apparaît, exécute des entrechats, quelques pas de bourrée et des grands jetés. On se croirait à l’opéra.

 

Mais l’image se sentant délaissée menace de se noyer.

" Doucement, doucement fillette lui dit Carmen, on est deux maintenant, tu veux m’causer? J’refuse pas la négociation!

- Oui, c’est elle, c’est la plus belle chante alors l’image sur l’air célèbre des pêcheurs de perles.

- Écoutes lui répond l’orignal attendri dans la vie faut faire un choix, t’es seulement qu’une image et t’es pas la meilleure de moi.

- Ingrat! On s’retrouvera! s’écrie soudainement l’image qui devient floue, avant de s’enfoncer dans les profondeurs du lac. "

 

Mais l’orignal ne pense qu’à Carmen. Ensemble ils parcourent le pays afin de donner des récitals et l’écho partout leur envoie le do même les chasseurs demeurent muets devant tant de beauté, ils se font de plus en plus discrets.

 

Les mois passent.

 

Un jour, l’orignal se sent déprimé. Inconsciemment, à travers ses récitals il cherche une autre image de lui, mais en vain. Il propose alors à Carmen quelques jours de repos et derrière les bouleaux argentés, d’un commun accord, ils décident de s’accoupler. Ils firent venir le loup sibérien qui fut le principal témoin. Bientôt naquirent plusieurs p’tit gars, ainsi l’image se multiplia...

 

 

 

 

 

Les SDF

 

Dans les voies d’accès du métro, Gina la grenouille, un fichu sur la tête ouvre la bouche pour mendier quelques moustiques.

 

Le marais qu’elle partageait avec d’autres animaux ayant été asséché afin d’y faire construire une autoroute, ces derniers, se retrouvent sans domicile fixe, errant dans une métropole qui a réquisitionné tous les espaces verts.

 

Un héron glisse tristement son archer sur un violon auquel il ne reste que deux cordes.

- " Tiens, attrape Rostropovitch lui crie un petit garçon en lui envoyant sa tartine de confiture. "

 

Le héron reçoit avec adresse la tartine sur l’extrémité de son bec pointu et s’empresse de l’engloutir.

 

Sur les marches d’escaliers aboutissant au métro, un alligator son bébé sur le dos fait des démonstrations de dentifrice:

- " Approchez! Approchez mesdames et messieurs! Dentifrice à l’extrait d’cactus en provenance d’Amazonie Brésilienne! "

 

Quelques badauds attirés par une offre qui leur semble irrésistible, achètent le dentifrice soigneusement enroulé dans une feuille de palmier.

 

Non loin de là, une biquette assez timide essaie de vendre, mais en vain, quelques fromages de lait cru qui s’empilent dans un parapluie.

- " Oh, la, la! Quelle journée! Pas un client, tous des fauchés explique-t-elle au bélier qui propose ses talents de reproducteur à grands renforts de coups de cornes dans les murs.

- J’ai rien dans l’estomac depuis deux jours pleurniche la biquette.

- C’est pas dans l’métro qu’tu trouveras des pâquerettes répond le bélier. "

 

Au-dessus d’un kiosque à journaux, une énorme tarentule velue suspendue à sa toile lit le tarot à un lama des hauts plateaux.

- " Allez, vas-y dit le lama. J’t’écoute!

- Coupe à gauche lui demande l’araignée en présentant les cartes, le lama s'exécute, non sans méfiance. "

 

L’araignée entre soudainement en transe:

- " Je vois... je vois... dit-elle une superbe proposition d’affaires! commerce de dattes avec les cousins chameaux de Mauritanie.

- Ça c’est pas mal, rétorque le lama. On aura au moins quelque chose à se mettre sous la dent.

- Justement ajoute la tarentule, dans la rubrique santé.... je vois... je vois... quelques caries dentaires en perspective!!!

- Ah oui? demande le lama en se tâtant les trois dents qui lui restent, les autres étant parties au vent. C’est c’que j’ai de plus précieux!

- Je vois... je vois... continue la tarentule sans se laisser troubler deux vigognes débarquaient dans moins d’un mois, à propos d’un héritage.

- Ah non! Non! Pitié! Pas elles s’écrie le lama bouleversé, ces deux coquines de vieilles tantes. J’te dois combien pour ces balivernes? demande le lama menaçant.

- Un p’tit carré de ta toison laineuse dit la tarentule un sourire au coin des lèvres.

- Attendez! Attendez! Pas si vite! J’veux pas qu’on m’transforme en patchwork crie le lama.

- Ce serait p’t-être pas une mauvaise idée dit un chacal du désert agitant des scorpions dans un bocal de verre. J’pourrais t’proposer à prix d’or aux touaregs du Mali!!

- Compte pas là-dessus, face de raisins secs, c’est pas prévu dans mon tarot répond le lama outré. "

 

Une hyène édentée vendant des carcasses d’aigles aux restaurateurs de la ville est subitement secouée par le fou-rire:

- " Monsieur consulte les astres? Où peut-être les grands esprits des morts? demande la hyène. De quel signe es-tu?

- "Lama ascendant Vigogne avec une Lune dans le signe du Chameau, ce qui me donne un faible pour les morsures en cas de légitime défense!! répond le lama agressif.

- Moi, je suis née avec le Soleil dans le signe de la Hyène, j’ai un ascendant Sanglier des Landes, ce qui me donne un certain talent pour repérer les truffes et la Lune se trouve dans le signe des Dingos d’Australie.

- J’savais bien qu’t’étais un peu dingue ajoute la lama.

- La planète Mercure qui signe les grands intellectuels répond la hyène ricaneuse se trouve dans le signe de la Pie-grièche.

- Ça m’étonne pas rétorque le lama, tu jacasses à tort et à travers.

- Et toi? demande la hyène. Sais-tu, où se trouvaient les autres planètes le jour de ta naissance?

- C’était leur journée de congé répond le lama. Ma mère, qui pourtant avait le cou long, ne les a jamais repérées, c’est pour ça qu’j’suis pas du genre influençable.

- Moi, dit le chacal agitant toujours les scorpions, j’ai la Lune dans le signe des Poissons, c’est pour ça, qu’j’adore la raie au beurre. Si tu veux m’inviter? dit-il au lama, j’amènerais les câpres!! "

 

Tout le monde éclate de rire y compris les scorpions dans leur bocal de verre.

 

Les métros chargent et déchargent leurs passagers affairés devant les animaux qui proposent, pour survivre leur camelote. Le lama qui passe devant chacun répète à qui veut l’entendre les prédictions de la tarentule.

 

Un quatuor à cordes, constitué d’un bouvier des Flandres, les poils dans les yeux, d’une cigogne effilée par les privations, d’un grand duc en gilet râpé et d’une chauve-souris aux yeux mités, interprète quelques fugues de Jean Sébastien Bach devant un auditoire de mouches tsé-tsé. Quelques têtards transparents font des solos de batteries en proposant des savons de Marseille aux extraits d’algues japonaises. Un homard des Îles de la Madeleine, invité par le Syndicat des sans domicile fixe du métro, change de carapace devant une sole de Douvres qui milite contre le tunnel sous la Manche.

- " Eh! Yves St-Laurent! crie la sole au homard, tu devrais ajouter plus de jaune à ta collection.

- T’es invitée à une corrida? demande une éponge devenue métallique à cause de la pollution des grands fonds. "

 

En effet la sole de Douvres arborait une immense tranche de lime sur son dos ainsi que des cerises confites autour des ouïes.

 

Un gorille du Kenya colle avec de la farine de bananes, des affiches gigantesques sur lesquelles il invite tous les animaux du métro à la dernière manifestation de l’année pour protester contre la coupe des arbres de la ville.

 

Les métros et leurs passagers sont pris d’assaut.

 

Le homard se jette au nez du chauffeur et lui en sectionne l’extrémité, la sole de Douvres fait un croche-queue a un passager pour l’obliger à écouter. La tarentule étouffe un contrôleur avec sa toile, Gina la grenouille saute dans le sac à main d’une vieille dame, le héron pince les fesses des enfants et les attachent ensemble à l’aide des cordes à violon. Le lama ramène le maire de la ville en le serrant fortement par l’oreille avec les dents, pendant que le crocodile badigeonne les conseillers au dentifrice de cactus, l’adjoint au maire est lavé à grande eau avec les savons de Marseille aux algues. De mémoire de crocodiles, on avait jamais vu ça, mais l’année qui suivit ce grand tohu-bohu, on laissa intact les arbres de la ville, et même, on les protégea. Les oiseaux arrivèrent par milliers, des cacatoès à la voix d’or clamèrent de somptueux opéras. Les bourgeois de la ville, un bonnet de nuit sur la tête ne se lassèrent plus de les écouter.

 

Des pigeons voyageurs semèrent des graines exotiques et les champs se couvrirent de tulipiers d’Afrique aux larges fleurs vermillon, les vers de terre se trémoussèrent de plaisir. Les moustiques aux longues jambes de danseuses étoiles sortirent après les dernières pluies et se firent happer allègrement par les grenouilles au ventre dodu.

 

Un concert nocturne sans fin eut lieu tous les soirs. La vie de la nature avait repris son cours. Un jour, une énorme touffe de coquelicots naquit en plein milieu de l’autoroute...

 

 

 

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