La
jeune fille avait un rat à son côté
Une bête charmante à poils longs
Au pelage bouclé et blond
qui frisottait sur le trottoir
Elle
s'appelait Alice
Et offrait en calice
Sa bouche et ses baisers
Personne n'en voulait
Et
la rate (car c'était une rate)
Qu'elle appelait Agathe
Remuait sa truffe humide
Aux talons de sa sour
Car
Alice est sans doute
L'incarnation humaine
De la petite souris
Son menton est pointu, ses lèvres fines
Elle a les cheveux raides, et un regard de fouine
Quelque
chose d'animal
Des sourires de furet
De fillette solitaire
Coincée dans les vécés
Alice
aime le soleil,
Les grandes rues,
Les regards francs
Les gestes nets,
Tout
la confine hélas
Dans un coin de la tête
Des hommes,
Ses congénères
Alors
elle tire la langue
Aux tristes, aux grincheux
Mais ne fait rire personne
Même pas les plus vieux
Ceux
qui ont la vue basse
Et pourraient la voir floue
Et gommer d'un sourire
Sa pauvre apparence
Et ses tristes désirs
Sa
mère l'a pourtant prévenu
Pendant dix sept années,
Vingt trois jours
Dix neuf heures
Et des poussières
Que
la vie est amère
Que la vie est citron
Qu'il faut bien des frissons
Pour déglutir son jus
Sans grinçailler des dents
"
Pauvre, pauvre maman , songe Alice,
Couchée dans le froid de ta boîte,
Que valent tes sermons ? "
Sa mère nourrit les fleurs dans le fond du jardin
Parfois
Alice pleure et gratte le terre-plein
Il faut bien de patience pour enfouir son chagrin
Creuser de longs tunnels, enterrer son amour
Sous l'écorce de la terre et voir enfin
Eclore ces fameux lendemains
Lendemains
qui chantent
Qui s'égosillent dans l'air
Beuglent la mélodie
Des-j'en-ai-rien-à-faire
Alice
les connaît
Elle pourrait d'un seul trait
Vous dessiner leur dos,
Aigu, solide, et noir
Elle
leur colle des mots
Comme autant de poissons
A l'encre invisible
Et c'est un aquarium
Qui pèse sur leurs épaules
Ils
ploient, ils ploient,
La mer brune les boit,
Alice apprend
A respirer sous l'eau,
A manger de la boue,
A dompter doucement
Les brûlures de ses maux,
C'est une tâche immense d'avaler l'océan