Le lai de Mélion

 

Texte inédit du Moyen-âge
Traduit, présenté et commenté par
Marie Bataille

 

 

INTRODUCTION

Comme beaucoup d'œuvres du Moyen Age, LE LAI DE MELION est anonyme. Le texte, traduit et commenté dans la présente étude, est extrait de la thèse de doctorat de Prudence Mary O'HARA TOBINS : LAIS ANONYMES DES XIIème et XIIIème SIECLES : édition critique de quelques lais bretons. – GENEVE – DROZ, 1976 – PARIS IV – Lettres.
Selon elle, ce lai aurait été composé entre 1190 et 1204, période pendant laquelle une quarantaine d'œuvres connues et appartenant à ce genre littéraire ont été composées. Il est probable qu'il y en avait davantage mais elles ne sont pas parvenues jusqu'à nous.
Il n'existe que deux manuscrits relatifs au LAI DE MELION. Le manuscrit de Turin (manuscrit T) a été endommagé par un incendie. Aussi, les variantes proposées par Mary TOBINS s'appuient-elles sur le témoignage de M. HORAK, seule personne ayant pu consulter ce manuscrit avant sa destruction.

Ces variantes constituent de précieuses indications sur l'influence de la tradition courtoise au XIIème siècle. En effet, selon Mary TOBINS, bien que le manuscrit T soit de date plus récente, il semble se rapprocher davantage de la légende d'origine.

En revanche, le manuscrit de l'Arsenal (manuscrit C) – le texte pris en compte dans la présente étude - intègre des éléments de l'idéal courtois dans la tradition celtique, ce qui est d'ailleurs un trait spécifique des lais bretons du XIIème siècle, selon la définition généralement admise et telle que la propose Jean FRAPPIER dans un article intitulé REMARQUES SUR LA STRUCTURE DU LAI - ESSAI DE DEFINITION ET DE CLASSEMENT (cf. LITTERATURE NARRATIVE D'IMAGINATION, Colloque de Strasbourg, 23-25 avril 1959). On peut y lire la définition suivante : " contes ou nouvelles en vers de huit syllabes à rimes plates sur des sujets variés, mais dans l'ensemble féeriques et courtois. "

Les médiévistes s'accordent à reconnaître en MARIE DE FRANCE l'initiatrice des lais. A l'origine, ce mot d'étymologie celtique – LAID – désignait des chants, des compositions musicales, colportés par des jongleurs bretons, sur un thème appartenant à la tradition légendaire celtique. Les musiciens s'accompagnaient de la rote - instrument à cordes pincées - ou de la harpe. Ce fut MARIE DE FRANCE qui, la première, employa ce mot pour désigner le genre narratif que nous connaissons, bien qu'elle-même ne semble pas avoir établi une distinction définitive entre les deux sens du mot. En effet, si l'on compare l'incipit et l'explicit du lai de BISCLAVRET, on peut remarquer qu'elle l'employait indifféremment dans ses deux acceptions :

Incipit : " Quant des lais faire m'entremet / Ne voil ublier BISCLAVRET " (vers 1 & 2)

Explicit : " De Bisclavret fu fez li lais / Pur remembrance a tuz dis mais. " (vers 317-318).

Quoiqu'il en soit, le terme a fini par désigner le genre narratif lui-même. Généralement, le lai narre une " aventure " survenant entre un mortel - ou une mortelle - et un être de l'Autre Monde. La plupart du temps, il s'agit d'une fée venue à la rencontre d'un mortel, élu par elle,  et qu'elle destine à la découverte de l'Autre Monde et de l'amour. Ainsi, le merveilleux, d'influence celtique, fusionne-t-il avec les éléments plus réalistes de l'idéal courtois, au point de perdre, bien souvent, le sens très différent qu'il avait dans la légende d'origine. On peut consulter à ce sujet les études comparées de Jean MARKALE dans L'EPOPEE CELTIQUE EN BRETAGNE (Payot, Paris, 1985).

En ce qui concerne LE LAI DE MELION, nous verrons qu'il n'est pas exempt d'un certain nombre d'ambiguïtés, à commencer par son appartenance à un genre littéraire strictement défini. S'agit-il, en effet, d'un lai tel que le définissent des médiévistes comme M. TOBINS, J. RYCHNER ou J. FRAPPIER, pour qui il s'agit d'un poème narratif à sujet courtois ou féerique dans un cadre breton et dont le dénouement est toujours heureux ? Sans vouloir anticiper sur celui de MELION, reconnaissons qu'il est loin d'être heureux et que le ton moralisateur dont il est porteur incite à la tentation de le classer dans le genre littéraire diamétralement opposé que constituent les fabliaux. Pourtant, l'auteur spécifie bien qu'il s'agit d'un lai :

" Vrais est li lais de Melïon " (vers 591).

A vrai dire, il n'y a pas lieu de lui refuser cette appellation : les éléments de base constitutifs du lai, merveilleux et courtois, y figurent. Disons simplement, à l'instar de J. RYCHNER, qu'il s'agit, somme toute, d'un lai " polymorphe ".

Si ce polymorphisme fait difficulté au niveau de l'analyse des sources et des influences extérieures au texte, il présente peut-être l'intérêt de dévoiler la problématique de cette fin de XIIème siècle, telle que pouvait la ressentir un poète dont nous ignorons tout, sinon qu'il était picard, et telle que son public pouvait la saisir.

La présente étude portera donc sur les éléments constitutifs de cette problématique sans avoir néanmoins la prétention de la résoudre puisque l'auteur de MELION n'a pas jugé opportun de le faire. Et d'ailleurs, le pouvait-il ? Disons simplement que nous bénéficions d'un recul historique suffisant pour qu'une vue d'ensemble puisse être dégagée à partir de la juxtaposition des sujets d'étude.

Il est bien entendu que la traduction que nous proposons ne saurait restituer avec fidélité l'atmosphère particulière du texte de base qui, rappelons-le, est écrit en vers octosyllabiques. Par  ailleurs, la lourdeur de certaines formules doit être imputée aux exigences de tout travail universitaire surtout en ce qui concerne la traduction des textes médiévaux.  Cependant, dans la mesure où notre étude porte sur des éléments intertextuels, nous espérons qu'une transposition partiellement modernisée n'altèrera pas leur portée.

 

CHI COMENCHE MELION

ICI COMMENCE MELION

  

A l'époque où il régnait, le roi Arthur, qui conquérait des pays et dotait richement nobles et chevaliers, avait auprès de lui un jeune homme dont le nom, ai-je entendu dire, était Mélion.

Modèle de courtoisie et de vertu, il se faisait aimer de tous. De compagnie agréable, il était digne des meilleurs chevaliers.

La suite du roi était la fleur de la noblesse et tout le monde appréciait en elle sa courtoisie, sa vaillance, sa bonté et sa générosité.

Ce jour-là, ils prononçaient un vœu et veuillez croire qu'ils s'y conformaient. Celui que Mélion formula lui fut préjudiciable. Il déclara :

" Je n'aimerai jamais de jeune fille, si noble et si belle soit-elle, qui eût aimé un autre homme ou même qui en eût parlé. "

Il en fut ainsi pendant longtemps. Ceux qui avaient entendu ce vœu le répétèrent en divers lieux et en firent part aux jeunes filles.

A cette nouvelle, celles-ci lui vouèrent un haine farouche.

Celles qui se trouvaient au service de la chambre de la reine - et il y en avait plus de cent - en délibérèrent : elles déclarèrent qu'elles ne l'aimeraient jamais et ne lui adresseraient pas davantage la parole, qu'aucune dame ne voudrait le regarder et qu'aucune jeune fille ne consentirait à lui parler.

Quand Mélion apprit la chose, il en fut extrêmement affecté ; il n'avait plus de goût pour l'aventure et n'avait cure de porter les armes ; il était en proie à l'affliction, à la tristesse et, de ce fait, perdit quelque peu de sa valeur.

Informé du fait, le roi s'en attrista beaucoup ; il le fit appeler et lui tint ce discours :

" Mélion, lui dit le roi Arthur, qu'est-il advenu de ta remarquable sagesse, de ta réputation, de tes prouesses de chevalier ? Dis ce que tu as, ne me cache rien. Si tu veux une terre, un manoir ou tout  autre chose dont je puis disposer, si cela fait partie de mon royaume, tu l'obtiendras, comme tu le souhaites. Je te réconforterais  volontiers, si je le pouvais ", ajouta-t-il. " J'ai un château au bord de la mer qui n'a pas son pareil au monde : comme agrément, il y a un bois, une rivière de toute beauté et une forêt comme tu les aimes tant. Je t'en fais don pour te consoler ; tu pourras t'y divertir agréablement. "

Le roi le lui donna en fief et Mélion l'en remercia. Il se rendit à son château accompagné de cent chevaliers. Le pays lui plut beaucoup, ainsi que la forêt, qu'il adora. Après un an de séjour, il se prit d'un vif attachement pour le pays car, recherchait-il un plaisir, il le trouvait dans la forêt.

Un jour, Mélion était allé chasser avec ses forestiers. Il était accompagné de ses veneurs qui l'aimaient loyalement car il était leur seigneur lige et devait être honoré par-dessus tout. Ils ne tardèrent pas à débusquer un grand cerf et se hâtèrent de lâcher les chiens pour  l'attraper. Mélion s'arrêta dans une lande pour écouter sa meute. Un écuyer, qui tenait en laisse deux lévriers, se trouvait à ses côtés.

Dans la belle lande verdoyante, Mélion vit arriver une jeune fille, magnifiquement parée et montée sur un superbe palefroi. Elle était habillée de soie vermeille, bien ajustée par des lacets, et portait, attaché à son cou, un manteau d'hermine d'une beauté telle que jamais reine n'en porta. C'était la beauté même : un corps ravissant, de belles épaules, une chevelure blonde, une bouche petite et finement dessinée, couleur de rose, des yeux brillants, clairs et gais. Elle s'en venait seule, sans escorte, pleine de noblesse et d'élégance.

Mélion s'avance à sa rencontre et la salue avec grand respect :

" Belle dame, lui dit-il, je vous salue au nom du Glorieux roi Jésus. Dites-moi quelle est votre origine et ce qui vous a conduite ici. "

" Je vais vous le dire, répondit-elle, avec la plus grande franchise : je suis de très haute naissance, je suis d'une noble lignée. Je suis venue d'Irlande, pour vous rencontrer et vous offrir mon amour, corps et âme. Je n'ai jamais aimé d'autre homme que vous et n'en aimerai plus jamais. J'ai entendu parler de vous en des termes très élogieux, aussi n'ai-je jamais voulu aimer un autre que vous et n'aurai-je jamais d'amour pour nul autre. "

Quand Mélion eut compris que son vœu se réalisait, il l'enlaça et la couvrit de baisers. Puis, il fit venir tous ses gens et leur fit part de l'événement. Ils contemplèrent  la jeune fille dont la beauté était sans égale dans tout le royaume. Mélion l'emmena à son château et nombreux furent ceux qui donnèrent libre cours à leur immense joie.

Il l'épousa avec magnificence et connut un très grand bonheur. Les festivités durèrent quinze jours. Il la chérit pendant trois années au cours desquelles elle lui donna deux fils qui furent pour lui une source de joie et de satisfaction.

Un jour, il alla dans la forêt en compagnie de sa chère femme. Comme il avait vu un cerf, ils se lancèrent à sa poursuite. L'animal s'enfuit, tête baissée. Un écuyer, qui portait son matériel de chasse, accompagnait Mélion. Ils avaient pénétré dans une lande et Mélion, ayant porté les yeux sur un buisson, aperçut un très grand cerf qui se tenait là. Il regarda sa femme en riant :

" Mon amie, lui dit-il, je pourrais vous faire voir un cerf gigantesque, si je voulais ; tenez, le voilà dans ce buisson. "

" Par ma foi, répondit-elle, sachez, Mélion, que si je n'ai pas un morceau de ce cerf, jamais plus je ne mangerai. "

Elle tomba sans connaissance de son palefroi et Mélion la releva. Comme il ne put lui donner satisfaction, elle se mit à pleurer amèrement.

" Mon amie, supplia-t-il, par la grâce de Dieu, ne pleurez plus, je vous en prie ; je porte à la main cet anneau que voici. Dans le chaton, il y a deux pierres. Jamais l'on n'en vit de la sorte : l'une est blanche, l'autre vermeille ; vous allez en entendre dire des choses très étonnantes. Vous me toucherez avec la blanche et la mettrez sur ma tête : quand je me serai déshabillé, je deviendrai un loup grand et robuste. Par amour pour vous, je capturerai le cerf et vous rapporterai un morceau de viande. Je vous prie, par Dieu, de m'attendre ici et de garder mes vêtements. Ma vie et ma mort sont entre vos mains : rien ne pourrait me secourir si je n'étais pas touché par l'autre pierre et jamais plus je ne reprendrais forme humaine. "

Il appela son écuyer et lui demanda de lui enlever ses chausses. Ce dernier vint à lui, le déchaussa et Mélion pénétra dans le bois. Il ôta ses vêtements et, une fois nu, se couvrit de son manteau. Quand sa femme le vit nu, entièrement dévêtu, elle le toucha de l'anneau. Il devint alors un grand loup vigoureux et se précipita sans ménager ses efforts. Le loup partit, courant à toute vitesse vers les lieux où il avait vu le cerf arrêté et ne tarda pas à suivre ses traces. Mais il allait avoir bien du mal pour le rejoindre, le capturer et en retira un morceau de viande.

La dame dit à l'écuyer :

" Laissons-le donc chasser tout son soûl. "

 

Elle monta à cheval, ne s'attarda pas davantage et emmena l'écuyer avec elle. La dame s'en retourna directement en Irlande, son pays. Elle se rendit sur le port, y trouva un bateau, discuta sans plus attendre avec les marins qui devaient la conduire à Dublin, ville située en bord de mer et appartenant à son père, le roi d'Irlande : elle obtint alors satisfaction. Dès qu'elle arriva au port, elle fut reçue à grand renfort de joie. Mais nous allons la quitter un moment pour retrouver Mélion.

Mélion était sur les traces du cerf : il l'avait harcelé sans répit et, l'ayant poursuivi dans la lande, il venait de l'abattre. Il en déchira alors un grand morceau de viande qu'il emporta dans sa gueule. Il repartit en toute hâte vers les lieux où il avait laissé sa femme mais ne l'y trouva pas : elle était retournée en Irlande. Il en fut extrêmement affligé et ne sut que faire en ne la trouvant pas à l'endroit prévu. Cependant, tout loup qu'il était, il avait une intelligence et une mémoire d'homme.

Il attendit si longtemps que le jour finit par décliner : il remarqua qu'on chargeait un bateau prêt à appareiller dans la nuit pour gagner directement l'Irlande. Il se dirigea vers les lieux, attendit qu'il fît nuit et pénétra dans le bateau. Il prenait des risques mais il n'avait cure de préserver sa vie. Tapi, embusqué sous une claie, il sut se dérober aux regards.

 

Les marins, qui voulaient profiter d'un vent favorable, se hâtaient. Puis, ils mirent le cap sur l'Irlande, selon les vœux de chacun. Ils hissèrent les voiles, naviguèrent d'après le ciel et les étoiles et, le lendemain, à la pointe du jour, ils arrivèrent en vue de la terre d'Irlande. Lorsqu'ils eurent touché le port, Mélion s'extirpa de sa claie sans perdre de temps et, quittant le bateau, bondit sur la grève.

Les marins l'accueillirent avec des cris et lui assénèrent des coups d'aviron ; l'un d'entre eux le frappa avec un bâton. Peu s'en fallut qu'il ne fût capturé !

Tout réjoui de leur avoir échappé, il se rendit sur une montagne. Il examina attentivement la contrée où se trouvaient ses ennemis. Il avait encore la viande qu'il avait rapportée de son pays. La mer l'avait beaucoup fatigué et il avait grand faim, aussi la mangea-t-il.

 

Il alla dans une forêt où il trouva des vaches et des bœufs : il en tua un grand nombre en les étranglant. Ce fut le début du carnage.

Déjà, pour commencer, il en tua plus de cent. Les gens du bocage constatèrent le massacre des bêtes. Ils accoururent à la cité et racontèrent au roi qu'il y avait, dans la forêt, un loup qui faisait des ravages et qu'il avait massacré une grosse partie de leur bétail. Mais le roi pensa qu'ils exagéraient.

Après avoir parcouru friches, montagnes et forêts, Mélion s'était adjoint, à la longue, la compagnie d'une dizaine de loups qu'il avait entraînés avec lui, à force de flatteries et de cajoleries, et ces derniers faisaient tout ce qu'il voulait.

Ils s'infiltraient dans tout le pays et malmenaient hommes et femmes. Ils y demeurèrent ainsi une année entière durant laquelle ils dévastèrent toute la région, tuant hommes et femmes et ravageant tout le territoire. Ils étaient fort habiles pour se mettre à l'abri et le roi était impuissant à les surprendre.

Une nuit, après avoir erré sans fin, ils se sentaient fourbus, endoloris. Pour se reposer, ils pénétrèrent dans un bois qui surplombait la mer, à proximité de Dublin. Une plaine de rase campagne l'environnait. Et là, victimes d'un traquenard, ils allaient connaître la trahison.

Un paysan, qui les a vus, accourt bien vite chez le roi :

" Sire, dit-il, les onze loups sont allés se coucher dans le bois du Cerceau ! "

Le roi, tout réjoui d'entendre cela, appelle ses hommes et leur en fait part :

" Seigneurs, leur dit-il, écoutez ceci ! Sachez que cet homme a vu les onze loups pénétrer dans ma forêt ! "

Tout autour du bois, ils firent tendre des filets qui leur servaient habituellement à capturer des sangliers. Quand les filets furent tendus, le roi remonta aussitôt à cheval et leur dit qu'il viendrait assister à la chasse aux loups avec sa fille.

Peu de temps après, les hommes se rendirent au bois dans le plus grand silence et la plus absolue discrétion. Ils l'encerclèrent. Il y avait nombre de gens armés de haches et de massues. Quelques autres avaient l'épée à la main. On excita mille chiens qui ne tardèrent pas à trouver les loups. Mélion comprit qu'on l'avait trahi et n'ignorait pas qu'il se trouvait en mauvaise posture ! Les chiens n'avaient de cesse de harceler les loups qui, dans leur fuite, se jetaient dans les filets. Tous furent tués et mis en pièces. Pas un n'en sortit vivant, excepté Mélion qui parvint à s'échapper en sautant par-dessus les rets. Unique rescapé, grâce à son habileté, il trouva refuge dans un bois. Les hommes regagnèrent la cité. Le roi exultait, se faisant une fête d'avoir eu dix loups sur onze. En effet, il était bien vengé d'eux : un seul sur onze avait pu s'échapper.

" C'est le plus grand, lui dit sa fille. Il donnera encore bien d'occasions de se plaindre ! "

Après son escapade, Mélion avait trouvé refuge sur une montagne. Il souffrait de la perte de ses compagnons. Il en fut longtemps tourmenté mais le salut n'allait pas tarder.

Arthur, en effet, se rendait alors en Irlande dans l'intention d'y conclure la paix Des affrontements avaient lieu dans le pays et il voulait établir un accord entre les belligérants. Il voulait étendre ses conquêtes sur les territoires romains et désirait faire participer l'Irlande à son offensive. Le roi était en visite officieuse et n'avait pas grand monde avec lui : seuls, vingt chevaliers l'accompagnaient. Le temps était au beau, il y avait bon vent. Le bateau était grand, superbe et de bons matelots le conduisaient. D'un équipement remarquable, il était bien pourvu en hommes et en armes.

Mélion reconnut les boucliers, suspendus à l'extérieur du bateau. Tout d'abord, il reconnut le bouclier de Gauvain ; puis, il aperçut celui d'Yvain et, enfin, celui du roi Ydel, ce qui ne manqua pas de le séduire et de lui paraître d'excellent augure. Il examina avec la plus grande attention celui du roi et - vous pouvez m'en croire - il en eut le cœur tout réjoui ! Quelle joie, quel bonheur de penser qu'il lui restait encore une chance de salut ! Les voilà qui cinglent vers la terre ! Mais le vent, contre eux, les empêche de toucher au port ! Quel était leur embarras ! Ils furent contraints de se diriger vers un autre port, à deux lieues de la cité. Jadis, un grand château s'y dressait mais, pour l'heure, il était tout délabré. Ils accostèrent à la nuit, le soir étant tombé.

Le roi, que la mer avait beaucoup secoué, arriva au port épuisé de fatigue. Il appela son sénéchal :

" Allez donc vous enquérir, à terre, du lieu où je pourrai coucher cette nuit ! "

Dès son retour, le sénéchal appela le chambellan et lui dit, d'un ton autoritaire :

" Descendez avec moi. Préparez l'hébergement du roi ! "

On quitta le bateau, en route vers la demeure. On fit apporter deux cierges, qui furent allumés, ainsi que des tapis et des couvertures. L'aménagement ne prit pas beaucoup de temps. Le roi débarqua et se rendit directement à son lieu de séjour. Quand il fut rendu, il se réjouit de le trouver aussi beau.

Mélion, de son côté, n'a pas traîné. Il s'est approché du bateau et, de là, a rejoint le château à proximité duquel il s'arrête. Il a parfaitement reconnu tout le monde.

Il sait bien que s'il n'obtient pas l'appui du roi il trouvera la mort en Irlande !

Mais il ne sait comment s'y prendre : il est loup et, en tant que tel, ne peut pas parler. Il faut pourtant qu'il aille vers lui, qu'il joue le tout pour le tout !

Le voilà enfin à la porte du roi : il reconnaît tous les chevaliers. Il ne s'arrête pas. Il avance tout droit vers le roi Arthur, au péril de sa vie. Il se laisse choir aux pieds du roi et s'obstine à rester prosterné. Ah ! Il aurait fallu voir la surprise du souverain ! Celui-ci s'écria :

" C'est prodigieux, regardez ! Ce loup est venu me trouver ! C'est donc qu'il est apprivoisé ! Malheur à qui lui fera du mal ou s'avisera de le toucher ! Qu'on se le dise ! "

Quand le repas fut prêt, les seigneurs se lavèrent les mains. Le roi en fit autant et prit place à table. Des nappes avaient été disposée devant eux. Le roi appela êt, les seigneurs se lavèrent les mains. Le roi en fit autant et prit place à table. Des nappes avaient été disposée devant eux. Le roi appela Ydel et le fit asseoir à son côté.

Mélion, qui avait reconnu très vite tous les seigneurs, était aux pieds du roi. Ce dernier le regardait souvent. Il lui tendit un morceau de pain. Mélion le prit et entreprit de le manger. Le roi, très surpris, dit à Ydel : " Regardez ! Ce loup est apprivoisé, vous savez ! " Puis, le roi lui donna un morceau de viande que Mélion mangea avec plaisir.

" Regardez, seigneurs, ce loup fait mentir sa nature" " s'exclama alors Gauvain.

Tous les seigneurs s'accordèrent à dire qu'ils n'avaient jamais vu un loup aussi bien élevé. Le roi fit verser du vin dans une cuvette que l'on déposa devant le loup. Dès que ce dernier l'eut aperçue, il s'empressa d'en boire le contenu. Il en avait grande envie, croyez-moi ! Il en but une bonne quantité et le roi ne manqua pas de le remarquer. Les seigneurs quittèrent la table, se lavèrent les mains et se rendirent sur la plage. Le loup ne quittait pas le roi : où que se rendit celui-ci, impossible de l'en séparer. Enfin, le roi voulut aller se coucher et donna l'ordre de préparer son lit. Il était très fatigué. Il alla se coucher et le loup l'accompagna. On eut beau faire, rien ne put le détacher du roi. Il alla se coucher à ses pieds.

Un messager avait informé le roi d'Irlande de la visite d'Arthur. Cette nouvelle lui avait fait grand plaisir et l'avait comblé de joie. Il se leva de bon matin, sitôt l'aube et se mit en route en direction du port où il arriva, accompagné de ses seigneurs. L'accueil fut chaleureux de part et d'autre. Arthur lui témoigna beaucoup de sympathie et ne lui épargna pas les honneurs. En le voyant arriver, il abdiqua toute fierté et se leva pour aller l'embrasser.

Peu après, on harnacha les chevaux. Ils enfourchèrent les montures et prirent le chemin de la cité. Le roi montait son palefroi, escorté par son loup qui ne le quittait pas d'une semelle et qu'il ne voulait pas abandonner. Le roi d'Irlande était ravi de la présence d'Arthur. Le cortège, quant à lui, était remarquable tant par le nombre de ses gens que par sa noble puissance.

Enfin arrivés au palais de Dublin, ils mirent pied à terre. Tandis qu'Arthur montait au donjon, le loup le tenait par le pan de la tunique. Il se mit à pieds lorsque le roi fut assis.

Le roi regarda son loup et l'appela pour le faire venir près de la table. Les deux souverains étaient assis côte à côte. Le banquet fut somptueux. Les seigneurs s'acquittaient fort bien de leurs devoirs. Le service fut abondant, partout dans la demeure.

Cependant, Mélion regardait alentour. Il remarqua alors, au milieu de la salle, celui qui avait amené sa femme. Il n'ignorait pas qu'il avait traversé la mer pour se rendre en Irlande. Il le saisit à l'épaule. Impuissant à le maintenir ainsi, il le fit tomber au milieu de la salle. Ah ! Comme volontiers il l'aurait tué et réduit à néant si des serviteurs ne s'étaient précipités ! De tous les coins du palais, on apporta des manches de bois et des bâtons. On s'apprêtait déjà à tuer le loup quand le roi Arthur se mit à crier :

" Gare à qui touche à ce loup, par Dieu ! Sachez qu'il m'appartient ! "

Ydel, le fils d'Yrien, leur dit :

" Seigneurs, vous agissez mal ! S'il n'avait pas détesté cet homme, il ne lui aurait pas fait de mal. "

" Tu as raison, Ydel ", ajouta le roi Arthur.

Et, quittant la table, le roi se dirigea vers le loup et dit au jeune homme :

" Tu dois avouer pourquoi il s'en est pris à toi, sinon tu mourras sur le champ. "

Mélion regarda le roi et resserra son étreinte sur le jeune homme qui se mit à crier et supplia le roi d'avoir pitié de lui en jurant qu'il dirait la vérité. Il raconta alors comment la dame avait entraîné Mélion, comment elle l'avait touché avec l'anneau et l'avait enfin emmené, lui-même, en Irlande. Il reconnut les faits et raconta l'intégralité de l'aventure.

Arthur s'adressa alors au roi d'Irlande :

" Maintenant, je vois où est la vérité et je m'en réjouis pour mon noble vassal. Faites-moi remettre l'anneau et envoyez-moi votre fille qui s'en est emparée. Elle s'est cruellement jouée de lui. "

Le roi d'Irlande quitta les lieux pour aller dans sa chambre, accompagné du roi Ydel. Il cajola et flatta sa fille tant et si bien qu'elle finit par lui remettre l'anneau qu'il apporta au roi Arthur. Mélion n'eut pas de peine à le reconnaître. Il s'approcha du roi Arthur, s'agenouilla et lui baisa les deux pieds. Son roi voulut lui apposer l'anneau, ce à quoi s'opposa Gauvain :

" Ne faites pas cela, cher oncle ! lui dit-il. Emmenez-le dans une chambre où vous serez absolument seul avec lui. Qu'il n'ait pas à rougir de la présence des gens ! "

Le roi demanda alors à Gauvain et à Ydel de l'accompagner. Quand Mélion eut pénétré dans une chambre, il referma la porte sur lui. Il posa alors l'anneau sur la tête de Mélion : un visage humain apparut. Ce dernier changea de forme, prit celle d'un homme. Il fut, dès lors, en mesure de parler.

Il se laissa tomber aux pieds du roi. Ils le couvrirent d'un manteau. Quand ils le virent métamorphosé en homme, ils donnèrent libre cours à leur joie. Le roi en pleurait de pitié et, tout à ses larmes, il lui demanda comment cela était arrivé et par quelle regrettable faute ils l'avaient perdu. Il fit appeler son chambellan et lui ordonna d'apporter de beaux vêtements. Il le fit habiller et parer comme il se devait et l'emmena dans la grande salle.

L'apparition de Mélion plongea toute la maisonnée dans la stupéfaction. Le roi d'Irlande convoqua sa fille et la présenta à Arthur afin que ce dernier en fasse ce que bon lui semblait : soit la brûler, soit la tuer.

" Je la toucherai de la pierre, dit Mélion. Je n'y manquerai pas. "

" Vous n'en ferez rien ! ordonna le roi Arthur. Au nom de vos beaux enfants, je vous conjure d'y renoncer ! "

Tous les seigneurs le priant de n'en rien faire, Mélion se rendit à leurs prières. Le roi Arthur séjourna suffisamment de temps pour faire cesser toutes les hostilités. Il repartit dans son pays, emmenant Mélion avec lui. Celui-ci, parfaitement heureux et plein d'entrain, abandonna sa femme en Irlande tout en la vouant à tous les diables. Elle ne serait plus jamais aimée de lui après tout ce qu'elle lui avait fait, comme ce récit vient de vous le raconter.

Il ne voulut jamais la reprendre et l'eût plutôt laissé brûler ou pendre.

Mélion dit : " Qui fera confiance à une femme ne manquera pas d'en être la victime. Il ne faut point croire tout ce qu'elle dit. "

Le lai de Mélion est véridique et tous les seigneurs en sont convaincus.

   

Fin de Mélion

Ici s'achève Mélion.

 

REMARQUES LIMINAIRES

Nous avons déjà fait allusion au caractère ambigu du LAI DE MELION à propos du genre littéraire. Dès la première lecture, se présente une autre ambiguïté qui n'est pas sans provoquer chez le lecteur moderne une réaction d'agacement voire d'hostilité - et les témoignages fournis par M. TOBINS sont nombreux - puisqu'elle se situe au niveau du sens.

En effet, on nous présente un chevalier paré de toutes les qualités, aimé de son roi et de ses amis. Mais comme ce dernier se refuse à courtiser une dame qui ne lui serait pas exclusivement destinée, il se voit condamné, par la gent féminine, à ne jamais connaître l'amour. Pourtant, tout espoir n'est pas perdu puisque une inconnue vient lui offrir sa " druerie ". Tout se passe pour le mieux pendant les trois premières années de leur mariage jusqu'au jour où, métamorphosé en loup pour satisfaire sa femme, celle-ci le quitte brusquement alors qu'elle lui est indispensable pour retrouver son apparence humaine.

Peut-être ce manque apparent de cohérence a-t-il amené les critiques à considérer MELION comme une mauvaise copie du BISCLAVRET de Marie de France.

Le départ brusque et inexpliqué de la dame pose problème et il semble bien qu'il faille chercher là toute la dialectique de MELION. N'oublions pas que l'auteur s'adressait à un public différent du nôtre. Ainsi, ce qui nous paraît embarrassant ne l'était-il probablement pas pour le monde médiéval, sinon le poète aurait nécessairement éprouvé le besoin de clarifier le message. C'est pour cette raison que nous sommes amenés à considérer tous les éléments propres à éclairer, pour nous, lecteurs du XXème siècle, ce " manque " apparent.

Ici, plus que jamais, l'étude de l'intertexte est nécessaire. Ce que la société médiévale connaissait avait assimilé était précisément cet intertexte qui nous échappe aujourd'hui.

Il se composait de toutes les légendes, écrites ou orales, celtiques, germaniques, romaines, de tous les textes relatifs à l'amour courtois, aux chansons de gestes, à la religion. Il est même probable, sinon certain, que le public de MELION connaissait la légende de base. Dès lors, ce qui est omis n'a pas à être suppléé par mémorisation, mais doit être admis comme refusé parce que hors de sens et peut-être même contresens.

Pour cette raison, nous ne retiendrons pas la théorie de K. MALONE, cité par M. TOBINS, qui fait remonter MELION au " conte oriental du GUL O SANAUBAR… où c'est le mauvais caractère de la femme qui explique le changement apparent dans ses sentiments. " Il nous a semblé que ce refus de donner une explication pourrait se justifier par le discours lui-même, nourri qu'il est de ce fameux intertexte.

Notre travail consistera donc à dégager les éléments constitutifs du texte à partir des thèses majeures de MELION.

Toutefois, nous ne perdrons pas de vue l'histoire du loup-garou. Elle occupe, en effet, près des deux tiers du lai : du vers 181, où Mélion se métamorphose en loup,

" Lors devint leu grant e corsus "

 

au vers 550, où il retrouve son aspect humain :

" Lors devint hom e si parla ",

 

on dénombre 379 vers consacrés au loup-garou sur les 592 qui constituent l'ensemble du lai.

Aussi, la première partie de notre étude sera consacrée au mythe du loup-garou, ce qui nous mènera à quelques considérations sur la tradition celtique et à son intégration dans le cycle arthurien et la tradition courtoise.

  

PLAN DE L'ETUDE

 Remarques liminaires

 1. Le loup-garou aux sources de l'Histoire

2. Le mythe

3. La tradition celtique

4. La tradition courtoise dans MELION

Conclusion

LE LOUP-GAROU AUX SOURCES DE L'HISTOIRE

 

Deux textes anciens portent déjà témoignage de l'existence du loup-garou : celui d'OVIDE fait allusion à la métamorphose de Lycaon (cf. LES METAMORPHOSES - Garnier-Flammarion, 1966), puni par Jupiter pour avoir voulu lui faire manger de la chair humaine, tandis que PETRONE fait raconter à Niceros (cf. LE SATIRICON, Gallimard, Folio, 1972) l'inquiétante métamorphose d'un soldat. Cette dernière version est d'ailleurs très proche des versions ultérieures.

Dans le premier cas, il s'agit, somme toute, d'une punition que Zeus inflige à celui qui l'a bafoué. Lycaon est transformé en loup et condamné à le rester à vie. Il n'est ni plus ni moins qu'une bête dont l'apparence et le caractère sont conformes à la nature de son âme : noire et cruelle. L'on ne trouve ici aucun rituel et le loup, s'il est effrayant, ne l'est pas davantage que le tyran d'Arcadie.

Le récit de Niceros est, en revanche, beaucoup plus angoissant. Sans doute parce qu'il associe la métamorphose à un acte magique, accomplie selon un rituel obscur dont la signification échappe au témoin : Niceros assiste, médusé, au déshabillage du soldat qui s'enfuit ensuite, en hurlant, vers la forêt après avoir uriné autour de ses vêtements. Le mystère, l'inconnu, engendrent le malaise et ce d'autant plus que le cadre lui-même suggère et même présentifie la mort.

La scène se déroule, en effet, au milieu des tombes, au clair de lune. Avec Lycaon, il ne n'agissait que d'un animal ordinaire. Le soldat, en revanche, relève d'une nature extra-ordinaire. Dès lors, le loup engendre non plus la peur mais l'angoisse. Ce mythe, déjà structuré au niveau du symbolisme du rituel, remonte sans doute aux temps archaïques. Les indo-européens le connaissaient probablement. Le loup n'est-il d'ailleurs pas considéré avec le lion, le crocodile, le jaguar, le python et le dragon, comme le monstre dévoreur par excellence ? Or, le caractère chtonien de la gueule, associée à la nuit et aux phases de la lune, est attesté universellement et remonte vraisemblablement à la nuit des temps.

C'est la gueule du loup qui fait de cet animal le monstre dévoreur. Il est celui qui engloutit, qui absorbe sans mâcher, ce qui lui permettra de régurgiter une proie non entamée. Il est à l'image de la Terre-Mère qui, tout à la fois, engloutit ses morts et donne la vie. Par ailleurs, il est aussi celui qui se dérobe si l'on se réfère au mot aryen, " varka ", qui le désigne. Pour PICTET, tous les termes d'origine indo-européenne dont on se sert pour désigner le loup ont le même sens.

Dans la mythologie populaire, le loup-garou est un homme qui se transforme en loup. Notons, en passant, que l'expression " loup-garou " est une redondance puisque " garou " vient du francique " wari ", homme et de " wulf ", loup. Le garou est généralement pourvu des mêmes attributs que le loup mais ils sont très souvent amplifiés : le garou est toujours de taille au-dessus de la normale, ce qui suggère qu'il jouit d'un surcroît de puissance et représente, par conséquent, un sujet d'autant plus redoutable.

Ce détail n'a pas été omis dans MELION : " Lors devint leu grant e corsus ", est-il précisé au vers 181, tandis que, n'oubliant pas ce détail, la fille du roi évoque le danger qu'il représente : " C'est li plus grans, / encor les fera tos dolans " (vers 329-330).

Mais sa force physique n'aurait rien de terrifiant si elle ne s'accompagnait de cruauté. Or, il est rare de trouver une légende qui ne fasse point état de cette caractéristique. Qu'il s'agisse du loup du SATIRICON de Pétrone, du Bisclavret de Marie de France, de celui que l'on trouve dans un lai intitulé HISTOIRE DU RABBIN ET DE LA BELETTE, ou du chevalier-loup dont l'histoire est racontée dans LE CHEVALIER AU BARISEL, tous attestent cette cruauté inhérente au loup.

Mélion n'échappe pas à cette tradition : après avoir rassemblé autour de lui une compagnie de loups, il organise un ravage en règle :

" Par le païs molt se forvoient,

Homes et femes malmenoient,

Un an tot plain ont si esté

Tot le païs ont degasté,

Homes e femes ocioient,

Tote la terre destruioient. " (vers 273 à 278)

Cruauté certes justifiée dans le cas de Mélion et qui pourrait l'être aussi dans celui du Bisclavret, bien que Marie de France n'y fasse plus allusion par la suite. Mais nous serons amenés à y revenir lorsque nous établirons une comparaison plus étroite entre BISCLAVRET et MELION.

Cette cruauté n'est pas différente de celle du loup réel dont les méfaits n'ont cessé de répandre la terreur dans les campagnes - et quelquefois les villes - jusqu'au siècle dernier. Dans la réalité, le loup était non seulement le rival de l'homme dans le domaine de la chasse - il poursuivait lui aussi cerfs, chevreuils et chamois et ne se privait pas, à l'occasion, de s'en prendre aux troupeaux d'élevage - mais il était aussi son ennemi en certaines circonstances : durant les périodes les plus sombres, quand sévissaient les famines, les épidémies ou les guerres, on assistait à une recrudescence de loups qui n'hésitaient pas à s'en prendre aux hommes eux-mêmes, tout au moins aux plus affaiblis d'entre eux.

Ainsi, l'image des hommes et des femmes tués par Mélion n'est pas tout à fait inexacte ; la terreur inspirée par le loup était bel et bien réelle même si elle ne se justifiait pas entièrement. En effet, nombreuses aussi étaient les exagérations, les légendes sur les méfaits du loup.

Par ailleurs, l'organisation de la chasse était telle qu'elle ne se révélait pas toujours efficace. Depuis Charlemagne, le clergé puis, progressivement, le peuple, s'étaient vus privés du droit de chasser le gros gibier auquel le loup, entre autres, était assimilé. Pour s'attaquer au loup, les paysans devaient donc s'en remettre aux seigneurs dont ils dépendaient - à l'instar du " païsant " de MELION (vers 289) - qui seuls avaient le droit de porter des armes à cet effet. Les paysans devaient se contenter de bâtons, de pieux et de tendre des filets.

Dans la description de la chasse au loup, l'auteur ne fait que décrire la réalité :

" car gent i ot a grant plenté

ici portent haces e maçues

e li alquant espees nues. " (vers 308 à310)

Il va de soi que le roi était, plus que quiconque, le premier à jouir du privilège de la chasse. Cependant, la chasse au loup ne faisait pas l'objet de la même considération que la chasse au cerf ou au chevreuil, par exemple. C'est sans doute ce qui explique l'attitude du roi d'Irlande, dans MELION, qui laisse ses sujets disposer les filets, se réservant le plaisir non pas de participer à la capture mais d'y assister en simple spectateur :

" Qant on les ot tot portendus,

lors monta, n'i atarga plus ;

sa fille dist avoec venra

e la chace des leus verra. " (vers 301 à 304)

Mais d'autres détails se rattachent aussi à la réalité. Ainsi, selon les auteurs de LES LOUPS EN France (Catherine et Ragache, Editions Aubier), on a longtemps pensé que les loups vivaient généralement en solitaires et ne se réunissaient qu'occasionnellement pour chasser. L'on considérait que leur " association " prenait fin sitôt la tâche accomplie. La société des loups n'était finalement autre qu'une société de " guerre ". De fait, si MELION illustre bien cette croyance, du moins dans la deuxième partie, c'est-à-dire quand il se trouve en Irlande, le loup-garou vit généralement dans la solitude : c'est le cas, notamment, de Bisclavret, du loup du RABBIN ET DE LA BELETTE et du CHEVALIER AU BARISEL. Il s'agit donc, dans le cas de MELION, d'un réalisme mitigé puisque rien n'indique, dans les faits, que ce phénomène existait. Car c'était, en effet, une croyance et non pas une réalité.

Ce trait social du loup devait vraisemblablement accroître la terreur qu'il inspirait puisque à sa cruauté naturelle s'ajoutait une sorte d'intelligence organisatrice. Est-ce par réaction que l'on a voulu le ridiculiser et faire de lui un Ysengrin pitoyable ? Quoi qu'il en soit, l'intelligence reste l'apanage du loup-garou. Mais nous y reviendrons.

Enfin, dernier point relevant de la réalité : la forêt. Le bois est le cadre naturel du loup, le lieu où il se met à l'abri des poursuites dont il est l'objet, où il peut aisément se tapir et guetter sa proie. Tout cela peut paraître comme allant de soi, voire superflu ; pourtant, c'est ce qui a contribué, en Occident, à l'élaboration de toute une mythologie car ces éléments, puisés dans la réalité, relèvent du symbolisme nocturne : agressivité liée à la gloutonnerie, cruauté, solitude alternant avec une multitude grouillante, obscurité inquiétante de la forêt. La légende, et le mythe du loup-garou en est une, se fonde toujours sur la réalité, le souvenir, que l'imaginaire déforme progressivement jusqu'à en faire une autre réalité, située dans un monde autre, à la fois présent et pourtant inaccessible au commun des mortels.

En Occident, le loup, plus que tout autre animal, symbolise les forces obscures et terrifiantes, la régression vers les temps où la lumière n'avait pas encore été créée. L'homme qui se transforme en loup, en cette bête de couleur sombre, immonde et redoutable, le fait le plus souvent selon un rituel que l'on retrouve de manière quasiment identique dans de nombreuses légendes. La différence entre réalité et légende est considérable : en effet, la légende tend non seulement à accroître la charge négative du loup mais aussi à l'envelopper dans tout un réseau de significations symboliques. Aussi n'est-ce pas un hasard si de nombreux phénomènes caractéristiques du garouage se retrouvent dans des légendes très diverses.