|
Une femme ratatinée vint en portant un plateau avec de
petits verres et les servit tour à tour. "Est-ce que
ce sont ses collègues?", chuchota-t-elle comme si elle
était abattue de douleur.
"On travaillait dans la même équipe", répondit
un homme grand et avec des épaules larges qui paraissait
être le chef et contre la jambe duquel était appuyée
une couronne de fleurs en papier. Blanches et roses.
La femme hocha la tête et servit le suivant.
"Pour le repos de l'âme d'Aurélien", dit-elle.
"Que Dieu le pardonne, parce qu'il n'a pas été
un mauvais homme!"
"Il n'a pas été un homme mauvais", murmura
la femme ridée comme pour elle-même.
Les dix hommes, casques à la tête et salopettes neuves,
étaient assis sous la vigne, à l'ombre. Ils attendaient
que les gens se mettent en route vers le cimetière. Ils avaient
apporté deux couronnes avec eux : une de la part du syndicat
et l'autre de la part de l'équipe. De l'intérieur
de la maison on entendait des lamentations. Qu'il avait été
un homme bon. Où est-ce qu'il s'en allait? Qu'il laissait
deux enfants et une femme, seuls. Qui va les nourrir?
L'homme aux épaules larges tendit la main et prit une grappe.
Il rompit un grain et l'introduisit dans sa bouche. "Le vin
va être bon cette année, ils sont bien mûrs!"
dit-il à qui voulait l'entendre. Un jeunot à moustache
chipa un grain de la grappe de son chef. "Il va être
fort, ils sont doux!", ajouta-t-il. Le chef sourit du bout
des lèvres, puis redevint tout de suite sérieux.
Aurélien était tombé de l'échafaudage
il y a quelques mois. Dans le rapport on avait écrit que
l'échafaudage était humide et qu'il avait glissé,
mais quelques-uns disent qu'il était un peu éméché.
Si on avait écrit dans le rapport qu'il était éméché,
ça aurait été mal - pensa l'homme aux épaules
larges. Il ne savait pas pourquoi, mais ça aurait été
mal.
La femme ratatinée raconte à un petit homme de l'équipe
aux joues émaciées et au nez mince et aigu quelque
chose sur certaines médecines. La femme a la même voix
chuchotée que si une griffe lui était enfoncée
dans la gorge.
"Il a été hospitalisé, mais aucun docteur
l'a ausculté. Mariette a vendu le porc pour remplir leurs
poches, et ils l'ont à peine regardé du coin de l'oeil.
Lorsqu'ils l'ont renvoyé à la maison, ils ont dit
qu'il était sain et sauf, mais il se plaignait qu'il avait
mal là dedans. Ils ont lui donné seulement des médicaments
chers et l'ont pensionné. L'argent de la pension ne venait
pas. Mariette avait vendu le porc, avec quoi acheter des médicaments,
avec des boutons?" Quelqu'un lui mit la main sur l'épaule
et elle cessa de raconter.
"Qu'est-ce que tu veux, mon fils?" "Où sont
les toilettes?" "La vespasienne est au jardin. Va derrière
la maison et tu vas la voir."
Quelques enfants se battaient avec des grains de raisins. La cour
commençait se remplir petit à petit. Une femme à
moustaches saisit un enfant par les oreilles et le secoua dur. L'enfant
commença à pleurer. Elle le frappa sur la bouche et
le rudoya. L'enfant engloutit ses larmes.
"Buvez encore un verre pour le repos de l'âme d'Aurélien!"
Cette fois c'était une femme grasse qui respirait péniblement.
Mais le plateau était le même: avec deux roses grandes
et rouges imprimées en relief. Elles ressemblaient aux joues
écarlates de la femme.
Deux membres de l'équipe commencèrent à parler
de football. Les lamentations de l'intérieur de la maison
devinrent plus fortes. Le moment du départ approchait. Plus
forte que toutes les autres s'entendait une voix enrouée.
La voix de Mariette.
Un homme ayant un casque sur la tête s'assit directement à
terre, en appuyant son dos contre la clôture. Le chef mit
la couronne à côté. Celui assis arrangea vite
quelques fleurs tordues. Il ôta son casque, le posa sur ses
genoux et lut sur le ruban: "Que sa poussière soit légère!
Le syndicat des constructeurs et des ferronniers-bétonniers."
Pratiquement, il n'avait pas connu Aurélien très bien,
car il était arrivé un mois avant l'accident. Et puis,
depuis six mois pendant lesquels il ne l'avait plus vu, il avait
presque oublié son apparence. Mais on leur avait accordé
à tous la permission de s'absenter pour aller à l'enterrement.
L'important était que leur jour de travail était pointé.
Un chien rampa, remua sa queue entre ses jambes. Il lui flaira le
casque. Un garçonnet puisa un seau d'eau de la fontaine devant
la maison et demanda ce qui se passait dans la cour. Le chien déguerpit
vers lui et flaira le seau. Une éclaboussée d'eau
sortit du seau et l'aspergea. Le chien bondit de côté.
L'homme près de la couronne sourit puis regarda sa montre.
Il voulait arriver chez lui plus tôt, mais au train où
les choses allaient il n'y avait pas moyen.
"Au dernier temps il se sentait mal, dégobillait tout
ce qu'il bouffait. Ils n'avait pas d'argent pour qu'un docteur vienne
le consulter à la maison. Ceux du syndicat n'avaient aucun
sou, il n'y a pas de procédures légales qu'ils disaient,
maintenant ils ont apporté une couronne, s'il est mort il
y a des procédures légales."
Quelques regards indignés vers la femme ratatinée.
Mais elle continua à parler, qu'elle soit écoutée
maintenant au moins.
Sous le dais d'au-dessus de la porte apparut l'homme aux épaules
larges. "Que quatre garçons viennent ici!" Ils
s'exécutèrent vite. Les chuchotements cessèrent.
Quelques yeux commencèrent à larmoyer.
"Allez, il faut que nous sortions le cercueil!", ajouta-t-il
sur une voix adoucie.
"Après son enterrement tous l'oublieront: le syndicat,
les docteurs..."
Les lamentations s'intensifièrent. Une sorte de vague de
douleur passa à travers la foule en arrachant des soupirs,
des pleurs, des regrets. Pour un moment ils se sentirent tous impuissants
devant la mort. Il semblait qu'ils avaient oublié qu'ils
étaient en présence d'un défunt, et la voix
de l'homme aux épaules larges les surprit. Même celui
qui était arrivé il y a un mois senti son âme
lourde.
Les quatre aux casques noirs portaient le cercueil sur leurs épaules.
Une femme en noir, rabougrie de douleur, étant trop petite
pour s'accrocher au cercueil, saisit la salopette de l'un des hommes
du chantier. Deux enfants pâles, leurs yeux pleins de larmes,
la suivaient en se tenant des mains. Puis venaient un frère
et un beau-frère. Juste à la fin marchaient les voisines
aux voix enrouées et mains émaciées.
La foule dans la cour leur fit place. Sur les visages des quatre
qui portaient le cercueil se mélangeaient le sentiment d'importance,
la peur et la douleur.
Le facteur apparut à la porte cochère. Il ôta
son képi et agita un papier dans sa main droite:
"Est arrivée la pension pour 6 mois. Si elle appartient
au défunt, que la plus proche parente signe!"
Quelqu'un le prit par le bras et le tira de côté. Le
facteur se débattit et cria qu'il était dans l'exercice
de ses fonctions. La femme ridée vint et dit qu'elle toucherait
l'argent. Il lui demanda qui elle était.
"Je suis sa mère."
"Bon, signez ici!" Puis il compta les billets de banque.
La femme ridée remplit un verre avec de l'eau de vie pour
lui. Le facteur le lapa. "Que Dieu le pardonne!"
"Encore un?"
"Dieu vous le rende! Encore un et je m'en vais."
Précédé par les deux couronnes, le convoi s'était
déjà éloigné.
|