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(c) Catherine Merdy

Vers le Cimetière

par Dan Lungu

Sélection du mois de novembre 2001

 

Une femme ratatinée vint en portant un plateau avec de petits verres et les servit tour à tour. "Est-ce que ce sont ses collègues?", chuchota-t-elle comme si elle était abattue de douleur.
"On travaillait dans la même équipe", répondit un homme grand et avec des épaules larges qui paraissait être le chef et contre la jambe duquel était appuyée une couronne de fleurs en papier. Blanches et roses.
La femme hocha la tête et servit le suivant.
"Pour le repos de l'âme d'Aurélien", dit-elle. "Que Dieu le pardonne, parce qu'il n'a pas été un mauvais homme!"
"Il n'a pas été un homme mauvais", murmura la femme ridée comme pour elle-même.
Les dix hommes, casques à la tête et salopettes neuves, étaient assis sous la vigne, à l'ombre. Ils attendaient que les gens se mettent en route vers le cimetière. Ils avaient apporté deux couronnes avec eux : une de la part du syndicat et l'autre de la part de l'équipe. De l'intérieur de la maison on entendait des lamentations. Qu'il avait été un homme bon. Où est-ce qu'il s'en allait? Qu'il laissait deux enfants et une femme, seuls. Qui va les nourrir?
L'homme aux épaules larges tendit la main et prit une grappe. Il rompit un grain et l'introduisit dans sa bouche. "Le vin va être bon cette année, ils sont bien mûrs!" dit-il à qui voulait l'entendre. Un jeunot à moustache chipa un grain de la grappe de son chef. "Il va être fort, ils sont doux!", ajouta-t-il. Le chef sourit du bout des lèvres, puis redevint tout de suite sérieux.
Aurélien était tombé de l'échafaudage il y a quelques mois. Dans le rapport on avait écrit que l'échafaudage était humide et qu'il avait glissé, mais quelques-uns disent qu'il était un peu éméché. Si on avait écrit dans le rapport qu'il était éméché, ça aurait été mal - pensa l'homme aux épaules larges. Il ne savait pas pourquoi, mais ça aurait été mal.
La femme ratatinée raconte à un petit homme de l'équipe aux joues émaciées et au nez mince et aigu quelque chose sur certaines médecines. La femme a la même voix chuchotée que si une griffe lui était enfoncée dans la gorge.
"Il a été hospitalisé, mais aucun docteur l'a ausculté. Mariette a vendu le porc pour remplir leurs poches, et ils l'ont à peine regardé du coin de l'oeil. Lorsqu'ils l'ont renvoyé à la maison, ils ont dit qu'il était sain et sauf, mais il se plaignait qu'il avait mal là dedans. Ils ont lui donné seulement des médicaments chers et l'ont pensionné. L'argent de la pension ne venait pas. Mariette avait vendu le porc, avec quoi acheter des médicaments, avec des boutons?" Quelqu'un lui mit la main sur l'épaule et elle cessa de raconter.
"Qu'est-ce que tu veux, mon fils?" "Où sont les toilettes?" "La vespasienne est au jardin. Va derrière la maison et tu vas la voir."
Quelques enfants se battaient avec des grains de raisins. La cour commençait se remplir petit à petit. Une femme à moustaches saisit un enfant par les oreilles et le secoua dur. L'enfant commença à pleurer. Elle le frappa sur la bouche et le rudoya. L'enfant engloutit ses larmes.
"Buvez encore un verre pour le repos de l'âme d'Aurélien!" Cette fois c'était une femme grasse qui respirait péniblement. Mais le plateau était le même: avec deux roses grandes et rouges imprimées en relief. Elles ressemblaient aux joues écarlates de la femme.
Deux membres de l'équipe commencèrent à parler de football. Les lamentations de l'intérieur de la maison devinrent plus fortes. Le moment du départ approchait. Plus forte que toutes les autres s'entendait une voix enrouée. La voix de Mariette.
Un homme ayant un casque sur la tête s'assit directement à terre, en appuyant son dos contre la clôture. Le chef mit la couronne à côté. Celui assis arrangea vite quelques fleurs tordues. Il ôta son casque, le posa sur ses genoux et lut sur le ruban: "Que sa poussière soit légère! Le syndicat des constructeurs et des ferronniers-bétonniers." Pratiquement, il n'avait pas connu Aurélien très bien, car il était arrivé un mois avant l'accident. Et puis, depuis six mois pendant lesquels il ne l'avait plus vu, il avait presque oublié son apparence. Mais on leur avait accordé à tous la permission de s'absenter pour aller à l'enterrement. L'important était que leur jour de travail était pointé.
Un chien rampa, remua sa queue entre ses jambes. Il lui flaira le casque. Un garçonnet puisa un seau d'eau de la fontaine devant la maison et demanda ce qui se passait dans la cour. Le chien déguerpit vers lui et flaira le seau. Une éclaboussée d'eau sortit du seau et l'aspergea. Le chien bondit de côté. L'homme près de la couronne sourit puis regarda sa montre. Il voulait arriver chez lui plus tôt, mais au train où les choses allaient il n'y avait pas moyen.
"Au dernier temps il se sentait mal, dégobillait tout ce qu'il bouffait. Ils n'avait pas d'argent pour qu'un docteur vienne le consulter à la maison. Ceux du syndicat n'avaient aucun sou, il n'y a pas de procédures légales qu'ils disaient, maintenant ils ont apporté une couronne, s'il est mort il y a des procédures légales."
Quelques regards indignés vers la femme ratatinée. Mais elle continua à parler, qu'elle soit écoutée maintenant au moins.
Sous le dais d'au-dessus de la porte apparut l'homme aux épaules larges. "Que quatre garçons viennent ici!" Ils s'exécutèrent vite. Les chuchotements cessèrent. Quelques yeux commencèrent à larmoyer.
"Allez, il faut que nous sortions le cercueil!", ajouta-t-il sur une voix adoucie.
"Après son enterrement tous l'oublieront: le syndicat, les docteurs..."
Les lamentations s'intensifièrent. Une sorte de vague de douleur passa à travers la foule en arrachant des soupirs, des pleurs, des regrets. Pour un moment ils se sentirent tous impuissants devant la mort. Il semblait qu'ils avaient oublié qu'ils étaient en présence d'un défunt, et la voix de l'homme aux épaules larges les surprit. Même celui qui était arrivé il y a un mois senti son âme lourde.
Les quatre aux casques noirs portaient le cercueil sur leurs épaules.
Une femme en noir, rabougrie de douleur, étant trop petite pour s'accrocher au cercueil, saisit la salopette de l'un des hommes du chantier. Deux enfants pâles, leurs yeux pleins de larmes, la suivaient en se tenant des mains. Puis venaient un frère et un beau-frère. Juste à la fin marchaient les voisines aux voix enrouées et mains émaciées.
La foule dans la cour leur fit place. Sur les visages des quatre qui portaient le cercueil se mélangeaient le sentiment d'importance, la peur et la douleur.
Le facteur apparut à la porte cochère. Il ôta son képi et agita un papier dans sa main droite:
"Est arrivée la pension pour 6 mois. Si elle appartient au défunt, que la plus proche parente signe!"
Quelqu'un le prit par le bras et le tira de côté. Le facteur se débattit et cria qu'il était dans l'exercice de ses fonctions. La femme ridée vint et dit qu'elle toucherait l'argent. Il lui demanda qui elle était.
"Je suis sa mère."
"Bon, signez ici!" Puis il compta les billets de banque.
La femme ridée remplit un verre avec de l'eau de vie pour lui. Le facteur le lapa. "Que Dieu le pardonne!"
"Encore un?"
"Dieu vous le rende! Encore un et je m'en vais."
Précédé par les deux couronnes, le convoi s'était déjà éloigné.

Dan Lungu