Une photographie de Yann Beauson

José Jésus de Josué (4)

de Jean-Sébastien Loygue

Sélection de février 2006

5

Le jour finit. La départementale étroite passe par-dessus la rivière. Félix franchit le sommet du petit pont du moyen âge. Il remarque une fumée qui monte du bord de l’eau. José y est assis face à la braise de son arbre..

« Pout ! Pout ! Pout ! Pouitch ! » Félix étouffe son moteur, descend de selle. Il appuie sa Motobécane à un arbre.

— Comment t’appelles-tu
— José, Félix..
— Comment sais-tu mon nom ?
— Ce sont des choses qui me viennent, peut être parce que je n’en dis pas beaucoup..

La fumée monte.. Auprès du feu le temps s’allonge. José ajoute :

— J’attends ma maman..
— Elle est partie ?
— Oui.. Je l’ai souffert et je l’ai dit.. Maintenant je peux avoir de la chance..

José pose ses yeux vers ses cailloux sages et doux.

— Et puis aussi, j’ai une fronde..
— Une fronde ?
— Tu vois, Félix, cette pierre ronde..?

La main droite de José se referme sur le galet. Elle le fait disparaître. La nuit est presque entière maintenant. Félix distingue moins bien son petit camarade. Et puis, il ne voit plus, à la lueur du feu de l’arbre, que l’herbe couchée sur laquelle José était assis dans sa houppelande. Une voix vient de là où il n’y a plus personne :

— Tu sais, Félix, il suffit que le caillou accepte ta chaleur..
— Ouvres ta main, José !

Le galet revient dans la lumière : une pierre presque ronde, une pierre pour une fronde, le fond d’une poche, le profond de quelqu’un. Ensuite, José aussi se refait voir.. Le feu jaune et rouge siffle les gouttes bleues d’un postillon de pluie.

— Qu’est-ce que tu fais dans les cailloux, José ?
— Je voyage..

*

Juste avant le sommeil, les flammèches de l’arbre rappellent à José la première fois que la voyante est partie à la fin de la fête. Comme cadeau pour qu’il sache attendre, elle lui a donné des bougies. Le pitchoun a vite compris comment compter les mois pour se convaincre qu’elle reviendrait, d’abord avec des blanches :

— Tu en allumes une chaque dimanche. Il y en a cinquante dans le paquet. Quand elles seront toutes éteintes, je serai près de toi..

Cette première année là, quand Madame Chloé plia bagage, elle tenta de laisser à José un souvenir bourru pour qu’il ne pleure pas. Le petit qui ne s’y trompait guère lui renvoya un de ces sourires radieux qui montent en haut des visages des enfants que l’on abandonne.

Un de ces sourires qui cachent des lacs sous leur brillant. Il s’agit d’étangs dangereux en montagnes parce qu’ils sont recouverts par la neige et qu’on ne les voit pas venir sous les pas. De mares sur lesquels ne suivent que les traces des oiseaux qui ne pèsent pas. De puits où les lourds se noient..

Alors José Jésus de Josué lui avait renvoyé son propre sourire plein de ce noir qui borde les gorges de l’enfance..

Plus tard, il apprendra qu’il existe aussi des bougies parfumées, et les blanches de la patience laisseront la place à celles de la mémoire. Son souvenir surgira avec leurs odeurs là où il ne l’attendra pas.. Par exemple la dernière fois où il dira Adieu à Madame Chloé, parce qu’il saurait qu’il ne la reverrait jamais..

— J’ai soixante treize ans, mon petit.. Lui avait elle dit en laissant peser son regard sur son éternité d’enfant sage.

Mais José ne se rappellera ces paroles que beaucoup plus loin dans son histoire : en brûlant une des nouvelles bougies qu’elle lui avait données, odorantes cette fois.

Une de ces sortes de bougies qui ne s’éteignent jamais parce qu’elles sont allées chercher l’aliment de leur flamme dans la partie la plus obscure du bonheur..

Le jour de sa confidence sur son âge, Madame Chloé ajoutera, pendant que triomphait la lumière de son regard, beaucoup plus pâle qu’à l’ordinaire :

— Je te garde dans mes pensées, José Jésus de Josué..

Elle l’écartera alors de ses bras, pour mieux le voir, avec ce mouvement curieux des yeux qui vont puiser leurs braises au bout du désespoir pour les couler en forme de lest au fond du cœur avant les départs.

Ce jour là, le petit comprendrait qu’il n’y a pas seulement des enfants, mais aussi des parents abandonnés. Il comprendrait que les mots des bougies s’enflamment seuls, sans prévenir, ne parlent qu’en retard, n’avouent qu’après : quand il est trop tard.. Et il leur en voudrait de ne pas s’en tenir à leur rôle qui est de donner confiance dans le noir..

*

De là son envie de planer, de là sa fronde et son petit caillou par-dessus les nuages. Félix sent tout cela. Mais il se demande :

— Ce tout petit d’homme en grandissant sera-t-il capable de s’imaginer d’autres libertés que celles du chagrin ? Des libertés qui ne l’exilent pas et ne le sacrent pas d’une impuissance de roi ? Des libertés simples, de première fois ?

Félix pense :

— Il s’est mis à aimer un espace vide en lui-même où personne ne le reconnaît. La couleur de son iris s’approfondit dès que quelqu’un s’approche. Après quoi s’enfonce encore la couleur. Avant de ramener au devant de la scène une encre close au fond de laquelle il attend.

Les séparations lui semblent si familières qu’elles lui tiennent compagnie. A-t-il d’autre langage que celui d’une crainte de ce qu’il aime quand il regarde les vallonnements de la terre, avec, à leur crête, des bois d’amour sans lui, des maisons vides d’amis, sur les chemins de sa fuite sans bruit ?

Félix comprend que José se lance dans les étoiles avec sa fronde pour voir plus loin, ailleurs. Il comprend que l’enfant magique imagine, en chacun des rivages qui s’éloignent, des terres familières qu’il abandonne et qui le savent.

Que chaque maison qu’il voit d’en haut lui semble un exil d’autres demeures.. Qu’il a le sentiment du voyageur après la pluie, qui erre, les yeux ouverts, dans un après midi de lumière, après la vie, sans le bonheur..

*

Et cela est vrai ! Tout est tendre et vert autour du petit, sur la terre et le jour coule, doux et mouillé.. Verts et roux sont les chaumes, et jaune le Colza. Couleurs qui parsèment ou tondent les vagues courtes des plaines que José voit rebondir jusqu’à la route des guetteurs.

Mais au lieu de la liberté, il y lit la couture obstinée des agriculteurs qui n’ont soustrait aux tronçonneuses qu’un tour de maison d’arbres, ici et là, ou bien le taillis d’une pente maigre, quand le tracteur n’y va pas.

Partout ailleurs, les disques, les semoirs, les moissonneuses, ont piqué leurs coutures, lié leurs lais, laissé la trace de leurs tontures en longues bandes tricotées de miels parallèles, avec d’énormes jouets ronds arrêtés au milieu des pentes : les andins qu’on a roulés en cônes clairs.

Il a tout compris de la terre, José Jésus de Josué, mais rien ne lui fait compagnie. Alors il sent venu le temps des hirondelles. Ses songes vivent ensemble avec elles. Des fils s’étendent en lui et ses rêveries se rassemblent.

Oui, José a besoin d’un paysage qui ne se répètera pas, d’un lieu sans noms qui le renient. Il a besoin de l’odeur des rivages, de l’élan des falaises et du bruit des rouleaux sur la plage. Il a besoin d’un langage de l’indifférence vraie, celui de la mer. La découverte du jeune prêtre lui sert à savoir vers où partir avec sa fronde. Félix a compris cela, pendant que l’enfant dormait.

*

Au réveil, Félix ne sait trop comment dire à José qu’il le quitte. Pourtant il faut bien qu’il y aille, lui, sur son bord de mer, lancer ses bottes de sept lieus sans retenue sur le pédalier de son orgue baroque, faire courir ses doigts sur les claviers de nacre jaunie par l’eau salée, tirer, pousser les registres, sonner la charge du jugement dernier, marier les innocents, redresser la nuque des hésitants pour les rendre fiers, faire douter les méchants, purifier les troubles, semer la folie dans le cœur du sage, redresser le tordu, rendre droit le courbe, troubler le fourbe, abasourdir l’avare du bonheur de donner, tout cela sous les ex voto suspendus à leurs fils.

Des bateaux rapportés par l’oiseau du Comte, qui les aurait pêchés du bout de son bec alors qu’ils allaient sombrer. Il les aurait hélitreuillés à sa manière jusqu’à la paix de son église enchantée sous marine...

— Tu vas chercher ta musique ? Lui demande José.
— Oui..

Félix s’éloigne : « Pète ! « Pète ! « Pète !» Pourquoi faire longue la cérémonie ?

José le regarde. Il se dit :

— Je ne pourrai plus jamais demeurer quelque part, puisque j’ai un ami et que je le perds..

A moins qu’il ne le rejoigne.. Mais cette idée ne fait encore que poindre en lui. Elle hésite comme le jour tremble à l’est avant qu’on sache vraiment où il va se lever. Je ne sais pas si vous avez déjà attendu l’aube quand vous aviez froid – ce qui vous avait empêché de dormir depuis votre premier réveil, à minuit – je dis le premier parce que vous étiez parvenu à vous assoupir malgré la gelée ou l’humidité.

Et vous voilà n’ayant plus rien à faire qu’espérer la chaleur du jour en claquant des dents. Je ne sais pas si vous avez aussi remarqué à quel point on peut se tromper lorsque nous croyons voir les premiers éclaircissements du ciel, les premières annonces de quelque chose qui pourrait être dans une heure le nouveau jour, sa lumière qui nous promet un redoux de l’air. Ah ! Seulement voir ! José est dans ce moment où il a froid et où il ne sait pas vraiment d’où va lui venir sa lumière. Ni quand.

*

Exercice, exercice, échauffement, échauffement : jamais il n’a autant voyagé avec sa fronde depuis le départ de Félix. On dirait que José se lance le plus loin en l’air pour pouvoir le voir au-delà de l’horizon, savoir où il est allé.

En attendant, il parfait son savoir si particulier du voyage. Les arbres sous ses yeux, les péniches sur les rivières, les potagers dans son histoire et les dernières fumées des fermes qu’unissent les brumes loin de lui, lorsqu’elles s’élèvent dans l’air calmé du soir. Tout cela lui parle autrement, lui sert à présent de repère. Pour aller plus loin.

Il comprend mieux maintenant les hommes de sentes et de halage, ceux des avions qui prennent l’air, les hommes d’âme au pas de l’âne, la liberté des traces, celle des corbeaux et des nuages, la liberté dans le ruisseau, une liberté de fèves et d’arbres, de sève et d’eau, la liberté des algues et des oiseaux.

En signe de fidélité à ses prières, Félix lui a laissé une image pieuse de la Scène. Mais cela a plutôt atteint le contraire du but qu’il poursuivait et a même déclenché la colère de José. Il découpe les apôtres, la rage aux ciseaux :

— Je lui ai dit les cailloux et c’est tout ce qu’il a trouvé pour me donner du courage : des charlots qui ont abandonné leurs enfants pour suivre un mage..!

Il leur coupe la barbe. Il vide leurs bols pleins d’« en mémoire de moi ». Il désert la table pour leur faire comprendre que c’est l’heure de fermer le resto.. Et bientôt il n’a plus face à lui que le Christ lui-même, sans compagnons pour partager le pain.

— Toi, tu ne perds rien pour attendre ! Regarde, moi bien ! Moi aussi, je pourrais très bien qu’on me prenne pour quelqu’un d’autre..

Après sa sortie, José a posé Jésus entre deux plis de l’écorce de son arbre. L’image bombe un peu. Les yeux du Christ partent à droite et à gauche. Il a une vue panoramique sur ce qui suit.

Il voit quoi le Christ au fait ? Les contours que font les ciseaux de José dans le ciel. Il le découpe en grands panneaux. Derrière eux il y a une infinité de petits cailloux lumineux : les étoiles. Tout en ouvrant les cieux, José dit au fils de Dieu :

— Tu as vu ? C’est si je veux !

Dans sa colère démonstrative, José découpe aussi le sol. Alors surgissent d’en dessous de la croûte terrestre des grenats brûlants sur les bords de ses coups de ciseaux où bourrellent des lèvres de lave.

Mais ça lui sert à quoi de faire couler le feu du monde s’il ne réussit pas mieux que Madame Chloé lorsqu’elle tente une incursion dans son passé avec ses Tarots, sa tasse au marc, son volant d’auto école qui tourne dans un sens pour le signe et de l’autre pour l’ascendant, que quand tu pars à droite en première, puis à gauche en marche arrière, tu te retrouve à maintenant ? Ou que si tu vas trop vite, si tu en fais trop, te voilà avant ta naissance ou après ta mort et alors tu n’es plus personne.. ?

Ça l’impressionnait grave, José, ces deux disques au-dessus desquels murmurait la voyante. Lui qui pourtant n’a jamais eu peur, ni du noir, ni des géants, ni des ogres, ni des agents, sauf peut être que ça ne serve à rien d’être tout puissant. !

*

Pour rester dans le registre du découpage, ses ciseaux il ne les sort en général pas de sa trousse comme des revolvers, mais pour changer la tête des gens qui la perdent, ou leurs membres endoloris par l’humidité du temps.

Sans doute n’est-ce pas seulement parce qu’ils ont des bouts ronds qu’il en a fait plutôt un usage secourable, découpant des nez « différents », recousant des oreilles choux-fleuries par les mêlées, guérissant la patte du renard qui se l’est mangée pour sortir d’un piège, ou gommant la bosse de l’infirme de Courteron qui jusque là regardait les filles par en dessous.

Parce qu’il n’y avait pas de raison non plus pour que ce soit le manque de pellicule au studio de la vie courante qui empêcherait Quasimodo d’aimer quelqu’un de sa génération.

Il s’était même aménagé, près de son arbre, un établi avec un crayon. Il dessinait les pièces des tracteurs qui cassent. Il remettait sur son champ la moissonneuse en panne ou sur le chemin le vélo des pauvres.

Ses ciseaux, pour son père, si un jour il savait c’est qui, il se disait que peut être il lui changerait le cœur pour y mettre le sien à lui, quand cesserait de battre le plus ancien.

Ce jour là, José dirait pour toujours au revoir à son feu. Il abandonnerait sa couverture et ses ciseaux à bouts doux. Il se lancerait une dernière fois dans le ciel avec sa fronde. Et il redeviendrait une étoile en fraude.

*