| Son bureau était logé au troisième étage d'un immeuble de rapport cossu, aux
murs lambrissés style fin de siècle. Pour y accéder, on avait le choix entre deux fois
trois volées d'escaliers de bois aux grands écartements et un ascenseur vétuste, aux
panneaux de bois et à la porte grillagée, fiché comme à regret dans une cage de fer.
D'instinct, je pris les escaliers. Je les gravis lentement, en comptant les marches afin
de fixer ma pensée sur une chose vaine.
Arrivé devant sa porte, je pris le temps de déchiffrer l'inscription qui figurait
gravée dans une plaque métallique clouée à même le mur. "Arm Manchevelst,
maître de mémoire". Puis, en petits caractères à moitié effacé, on devinait une
date: 1962... Ou peut-être était-ce 1982, il était difficile de trancher.
Je pressai le bouton de sonnette à gauche de la porte. Il y eut un instant de pure
attente, puis j'entendis qu'on manipulait un verrou ou une serrure de l'autre côté.
Enfin la porte s'ouvrit et je découvris le maître.
Grand, massif, les épaules voûtées, il remplissait presque tout l'espace entre les
chambranles de la porte. Tandis qu'il me dévisageait, ses gros yeux globuleux s'agitaient
vivement sous une paire de lunettes écaillées. On aurait dit deux poissons bleus dans un
aquarium à hublots. Une barbe grise mal taillée semblait porter son visage d'un rose
très pâle, pailleté çà et là de boutons de graisse. Gros comme une pomme de pin, son
nez lui conférait, lorsque se dilataient ses narines, une sorte de dignité animale.
"C'est vous? Ne restez pas sur le palier", me dit-il en guise d'accueil.
Il s'effaça pour me laisser entrer; je me trouvai dans un long couloir tapissé de
planches de bois mal équarries.
"Allez-y, c'est tout droit, reprit-il. Je m'occupe de votre manteau."
Je fis quelques pas, faisant reculer la pénombre par vagues devant moi. Une porte était
entrouverte au fond du couloir, je devinai qu'il me fallait envahir cet espace. C'était
une pièce aux murs nus. Un bureau à cylindres, deux fauteuils empire et une
bibliothèque gorgée de livres y campaient le mobilier, tandis qu'au sol un kilim turc
donnait à l'ensemble une connotation exotique totalement incongrue.
"Allons, asseyez-vous. Vous serez confortablement installé dans ce fauteuil."
J'obtempérai. Il resta debout et se mit à tourner un moment autour de moi sans mot dire.
Je comptai les secondes: une minute passa comme un songe.
"Comment avez-vous entendu parler de moi?" demanda-t-il enfin.
Je lui citai deux amis qui me l'avaient recommandé. Il parut satisfait.
"Et savez-vous exactement de quoi il est question? poursuivit-il.
- Oui, enfin je le crois.
- Et?
- Vous enseignez la mémoire, comme d'autres enseignent la philosophie, la psychologie,
les sentiments, la gestion du désir ou du manque...
- Oui...
- Voilà.
- C'est tout?
- Oui."
Il sembla songeur. Je me gardai d'interrompre sa réflexion.
"Je m'intéresse aussi au sentiment, finit-il par dire. Ainsi qu'au désir ou au
manque. Mais pas de la même façon. Voilà tout...
- Voilà tout", répétai-je.
Il haussa les sourcils, en quête de la confirmation d'une quelconque marque de sarcasme
ou d'ironie. Je m'efforçai de rester de glace. Je me surpris à avoir envie de rire.
L'idée ne fit que me traverser l'esprit.
"Oui, j'enseigne la mémoire, comme vous dites. C'est un beau matériau, je ne sais
pas si vous vous en rendez compte... Il s'agit d'une licence, comme une licence ès
lettres, je suppose que vous le savez. Vous pourriez la compléter ensuite par un
doctorat. Cela ne signifie toutefois pas grand-chose, sinon que vous pourrez, vous aussi,
enseigner la mémoire. Si d'aventure vous parvenez au bout du processus... Allons! Nous
perdons un temps précieux!
- Je suis à vous", bredouillai-je.
Je me sentis stupide.
"Parfait, dit-il en s'asseyant en face de moi sur l'autre fauteuil. Pour commencer,
je voudrais que vous me racontiez vos plus anciens souvenirs. Ceux que vous pensez pouvoir
exhiber du plus profond de votre mémoire, et dont vous vous sentez fier... Comme s'il
s'agissait de trésors dénichés dans quelque recoin perdu d'un vieux grenier."
Je n'eus guère à réfléchir. J'avais une rivière dans la tête, et il y avait quelques
épisodes de ma petite enfance qui remontaient régulièrement à la surface, comme de
vieux brochets hardis à défier le pêcheur. Je me penchai en avant, happant le premier
souvenir qui émergea.
"J'ai un ou deux ans, je ne saurais le dire, commençai-je, et je suis dans une cour
avec mes deux frères. Ma mère s'occupe à l'étage, au deuxième ou au troisième, elle
passe de temps en temps la tête à la fenêtre. Je suis assis par terre; j'ai peut-être
un an ou moins, en définitive, parce qu'il me semble que je ne sais pas encore marcher.
Je me sens bien, mais il me manque quelque chose. Au début, ce n'est pas trop grave, puis
progressivement ce sentiment de manque grandit en moi. Je finis par crier, puis pleurer,
je veux obtenir cette chose. Ma mère comprend ce que je veux exprimer, car de la fenêtre
elle me lance un drap. C'est un bout de tissu blanc, et c'est effectivement ce que je
voulais. Je m'en empare et je mets mon pouce en bouche, un bord du drap coincé entre mes
lèvres et mes doigts. Je me sens définitivement bien."
Je marquai un temps d'arrêt. Il m'interrogea du regard.
"Ce souvenir s'arrête là, dis-je. J'en ignore la suite, sans doute me suis-je
endormi.
- Très possible.
- Plus j'y pense, plus je me dis que je devais avoir environ un an.
- Oui. Ensuite?
- Plusieurs épisodes se bousculent, dont je me souviens parfaitement, mais qu'il m'est
très difficile de dater.
- Prenez-les dans l'ordre qui vous convient.
- D'accord... Nous sommes en vacances à la mer. On vient de prendre possession d'une
maison ou d'un appartement que mes parents ont loué. Il s'agit d'un rez-de-chaussée,
mais il y a une volée de marches à gravir jusqu'au perron. Et c'est la cause du drame.
Car nous venons de faire des courses et exceptionnellement, ma mère a accepté d'acheter
des bouteilles de jus d'orange pétillant. J'en raffole. Au moment de débarquer les sacs
de course, je me propose pour porter les précieuses bouteilles. J'ai au maximum trois
ans. Aussitôt dit, aussitôt fait, je me coltine les bouteilles, je ne sais plus s'il y
en avait deux, trois ou six, mais il y en avait plusieurs. De grandes bouteilles en verre
blanc. Je monte les escaliers à la peine, c'est lourd et encombrant pour moi. Et je tombe
au-dessus des marches, les bouteilles se fracassant sous moi. Je n'ai rien, aucune
blessure, mais les débris de verre jonchent le perron et le jus d'orange s'étale sur les
marches. Furieuse, ma mère me passe un savon, je ne sais plus où me mettre. Et en même
temps, je suis désolé d'avoir gâché le précieux liquide. D'autant plus désolé que
j'ai cassé toutes les bouteilles et que je sais que ma mère n'en achètera plus de
longtemps. Je suis gagné d'un sentiment de désastre incommensurable...
- C'est en effet dramatique.
- Je ne vous le fais pas dire.
- Mettons que vous aviez trois ans.
- J'en suis certain.
- Cette certitude est en soi intéressante. Mais venons-en à la suite.
- Tout bien réfléchi, j'ai un souvenir où j'ai deux ans et demi à tout casser. J'en
suis également certain, car j'ai pu vérifier les dates par après; c'était facile, cela
correspondait à un déménagement. Voilà... Mes parents visitent des maisons. Nous
habitons un appartement, le même que celui de l'épisode du drap, et nous y sommes de
plus en plus à l'étroit. De plus, le salaire de mon père s'améliore, il peut nous
offrir mieux. Bref, on accumule les visites. Je me souviens d'une de celles-ci:
j'accompagne seul mes parents, j'ignore où sont restés mes frères, et à trois nous
découvrons une grande bâtisse vide. Elle me semble immense. Tellement immense que je la
parcours en tricycle. Je ne sais pas par quel mystère mes parents m'ont permis de venir
avec mon tricycle, mais c'est bien le cas, et je pédale de bon cur sur le dallage
de cette énorme maison. Je ne le sais pas encore, mais c'est celle qu'ils choisiront.
Quelques semaines plus tard, nous y emménageons. Et je n'ai plus fait beaucoup de
tricycle. C'était un tricycle métallique rouge. Je l'ai délaissé pour rouler à vélo,
c'était plus... plus noble."
Comprenant que j'en avais terminé avec ce souvenir-là, mon professeur ne fit aucun
commentaire. Il prit seulement quelques notes.
"Et puis vient Daverdisse. C'est encore un chapitre de vacances. Et j'ai quatre ans,
aucun doute là dessus non plus. Nous logeons dans un hôtel en bord de rivière. La
famille s'est récemment agrandie, mes deux frères et moi veillons jalousement sur notre
petite sur qui n'a pas encore un an. Dans le hall de l'hôtel règne en permanence
une odeur de poisson cuit. Je crois me souvenir qu'à part nous, il n'y a pas d'autres
enfants en bas âge dans l'établissement. Le principal souvenir est lié à la rivière,
la Lesse. Un petit pont de planches l'enjambe à quelques pas de l'hôtel. Je le franchis
un jour en jouant avec le parapet, qui n'est qu'une simple poutre. Je bascule sans trop
savoir comment et je me retrouve tête la première dans l'eau. Je ne sais pas encore
nager, mais il me semble que j'ai pied, ou alors on me repêche très rapidement. J'ai bu
la tasse et j'ai été saisi comme jamais... Les jours suivants, j'en ferai sans doute un
titre de gloire, auprès de mes frères du moins.
- Bon.
- Si vous voulez, je crois avoir gardé d'autres souvenirs de ces vacances en bord de
Lesse...
- Ce ne sera pas utile pour l'instant. Vous avez évoqué l'odeur du poisson cuit, voilà
un point essentiel.
- Le poisson cuit?
- Non, l'odeur et son effet sur votre mémoire."
J'arborai une moue sceptique.
"Les odeurs sont le ciment des souvenirs, jeune homme, c'est uniquement grâce à
elles que vous vous rappelez si intensément ces faits sans importance. Peut-être pas
grâce à l'odeur du poisson de Daverdisse, mais aux mille senteurs de la forêt toute
proche et aux effluves charriées par la rivière, aux pestilences qui débordaient des
bottes des pêcheurs, aux fientes des sangliers, que sais-je? L'épisode des bouteilles de
jus d'orange est lui aussi articulé sur un bouquet d'arômes sucrés, à commencer par
les émanations du jus éparpillé sur le carrelage tout autour de vous... La visite de la
maison à louer est vraisemblablement basée sur l'odeur que devaient dégager les murs
vides, peut-être une odeur de colle à tapisser ou bien des relents de peinture... Quant
au drap dans la cour, il devait faire beau ce jour-là puisque votre mère avait jugé bon
de vous laisser tous les trois seuls au dehors, en dépit de votre jeune âge: je suis
prêt à parier que c'était le printemps et que tout bourgeonnait dans la rue et les
jardins tout proches. Tous vos souvenirs sentent, il faut vous rendre à l'évidence... en
espérant qu'ils sentent bon ou, du moins, qu'ils ne puent pas."
Je voulus protester, mais il ne m'en laissa pas le temps. Sur un ton solennel et
impérieux, il me dit que la leçon était terminée, mais que j'étais prié de
travailler à la maison. Il me demanda si j'avais l'habitude de garder mes vieux agendas,
ce que je lui confirmai, puis il m'enjoignit de les compulser au hasard et d'essayer de me
remémorer des faits sur la base des indications mentionnées dans chaque calepin. Il
ajouta que je devrais me résoudre à effectuer le même genre d'exercice au départ
d'anciennes photographies.
De retour à la maison, je m'empressai de collecter mes agendas et mes albums de photos.
J'en retrouvai à divers endroits. Je comptai huit agendas et une douzaine d'albums, de
quoi largement satisfaire les exigences de mon professeur.
En feuilletant un des albums, je découvris une photographie qui m'entraîna dans une
longue rêverie. D'un seul coup, je fus replongé dans l'ambiance universitaire, au creux
de couloirs sombres tapissés de l'angoisse des étudiants avant l'examen. Nous étions
une poignée à mâchouiller notre syllabus et à confronter nos peurs, tout en faisant
les cent pas devant la porte fatidique. L'examinateur s'en était remis à l'ordre
alphabétique des noms pour nous convoquer un par un dans une petite salle de cours au
plafond lépreux. C'était un oral de sémiologie, un cours honni qui, s'il avait une
odeur, sentirait l'ail. J'étais là, dans ce couloir, je dialoguais avec deux filles
brunes aux jambes haut perchées. Elles caquetaient comme des grues et je jouais à les
rassurer, dans l'espoir de résoudre ainsi mes propres angoisses. On se lançait des
définitions à la tête, chacune d'entre elles claquait dans l'air comme un défi que je
relevais, pauvres bannières qu'il fallait brandir à nouveau bien haut au front de la
connaissance. C'était une lutte féroce et sournoise que nous livrions à la société.
Le monde entier paraissait s'être ligué contre nous, nous la jeunesse du monde, mais
nous triompherions de ces mesquineries pour entrer à notre tour, et de plain-pied, dans
le vestibule de l'univers, entre les humains et les autres. C'était une guerre mondiale,
dans la seule acception que nous pouvions concevoir: celle du combat pour la vie
sociétale que se livraient, sans pitié, les différentes générations. Sous cet angle,
la sémiologie ne revêtait qu'une importance toute relative. Ce n'était qu'un code parmi
une multitude d'autres, sur le clavier duquel nous devions pianoter avec tant soit peu de
ferveur afin de circonvenir l'examinateur, gardien des clés du temple... Soudain,
j'entendis prononcer mon nom. La porte de la classe venait de s'ouvrir: c'était mon tour
de subir le rite initiatique de la science des signes. Je franchis le seuil comme un
automate, les yeux rivés sur mon destin qui arborait une petite barbiche grise et une
paire de lunettes rondes ornées d'écailles...
D'un claquement sec, je refermai l'album, me pris la tête dans les mains. Je ressentis
les premiers assauts d'une migraine. Quelque invisible moteur tournait à haut régime
dans mon crâne. Le poids de la mémoire se faisait déjà accablant.
Le lendemain, dans l'escalier menant à l'antre du professeur Manchevelst, je fis une
curieuse rencontre. Une vieille dame attifée comme une sorcière sortie des studios Walt
Disney descendait les marches quatre à quatre avec une surprenante agilité. Comme elle
parvenait à ma hauteur, je m'apprêtai à me plaquer au mur pour lui laisser toute la
place. Mais elle s'arrêta pile en face de moi et commença à m'apostropher. Au début,
je ne compris pas un mot de son babil car elle parlait vite et fort, en avalant les
césures et les pauses entre les mots. Ensuite je commençai à distinguer des groupes de
syllabes et, peu à peu, son discours prit corps et sens.
"... Ecoutez-moi, jeune homme, et passez votre chemin! braillait-elle. Allez-vous en
avant qu'il soit trop tard! Du malheur! Il n'y a ici que du malheur! Partez, laissez les
souvenirs se consumer derrière vous, ne vous retournez pas, ne lancez pas un regard en
arrière... Fuyez! Fuyez, je vous dis!"
Elle semblait furieuse et secoua les poings devant moi comme une menace. Son attitude
évoquait un pantin disloqué, ses bras que je devinais décharnés sous le tissu de sa
maigre robe s'agitaient en tout sens, à la recherche de quelque vaine chorégraphie.
Enfin, elle me saisit par le col et se pencha vers moi, nos visages se touchant presque.
Elle avait une haleine d'eau de mer après la marée. Je réprimai un haut le cur.
"Mais enfin, madame, que me voulez-vous? protestai-je.
- Il ne faut pas rattacher la mémoire à soi, jeune homme!"
En parlant, elle semblait cracher ses dents. J'essuyai machinalement les premiers glaviots
qu'elle projeta sur mes joues, puis j'abandonnai. Elle poursuivit:
" L'essentiel est d'associer la mémoire aux autres, entendez-vous! Le professeur
Manchevelst n'est qu'un fumiste, un marchand d'illusion! Le passé collectif, songez-y,
doit être mis en perspective...
- Mais de quoi parlez-vous? dis-je. Que savez-vous des leçons qu'il donne?"
Elle se soucia de mon intervention comme d'une guigne.
"Oubliez le discours de ce charlatan! Contrairement à ce qu'il enseigne, personne
n'a le droit de revendiquer une identité supérieure... Ce qui permet d'exister, c'est la
relativité de l'histoire personnelle, c'est la relation aux autres. Seul, on n'existe
pas. L'existence n'offre aucun intérêt pour soi..."
Je la regardai comme si elle provenait d'une autre planète.
"Et méfiez-vous! L'oubli guette... L'oubli des autres..."
Je m'efforçai de graver ses mots dans ma tête. Soudain j'eus peur d'oublier les paroles
qu'elle venait de prononcer. Je ne sus pourquoi, mais je décidai d'y attacher de
l'importance. Alors qu'elle était manifestement folle à lier.
Comme j'allais lui demander pour quelles raisons elle me disait tout cela, elle se
retourna sans crier gare et dévala les escaliers.
"Madame! Attendez! Mais attendez enfin! m'époumonai-je derrière elle. Je n'ai pas
bien compris..."
Je cessai de m'égosiller, elle avait déjà atteint le rez-de-chaussée et filait à
toutes jambes. J'écoutai le martèlement de ses pas d'autruche s'éloignant sur le
dallage, puis j'entendis le claquement d'une porte et je sus qu'elle avait quitté
l'immeuble.
Je crus qu'il s'agissait d'une voisine de palier du professeur, ou peut-être d'une
ancienne collègue d'université. Je résolus de lui en parler, mais bizarrement, une fois
en face de lui je n'osai aborder le sujet. Je ressentis une retenue, je redoutai de
froisser cet homme admirable, de l'atteindre dans ce qui lui était le plus cher, et je ne
pipai mot sur cette rencontre.
Comme je m'y étais attendu, il m'interrogea sur mes albums de photographies, me demanda
s'ils avaient bien fait office de porte mémorielle, sonda mes sentiments, chercha à
savoir de quelle manière j'avais réagi à cette plongée polychrome dans le passé. Je
lui fis un rapport fidèle et circonstancié. Il se montra satisfait.
Il me fit alors découvrir une large palette d'odeurs. Il posa une petite mallette de
moleskine sur la table du bureau, l'ouvrit avec mille précautions. Trois rangées de
flacons de verre y étaient alignées. On aurait dit des flacons de parfum. Chacun d'entre
eux portait une étiquette sur laquelle étaient griffonnées de curieuses indications:
"L'écume des jours", mentionnait l'une, "Les vertes années",
arborait une autre. Il y avait aussi "Le temps des secrets", "Avant
l'aube", "Les mémoires du futur", "A rebrousse temps",
"Funes ou la mémoire", "Le cahier gris", "L'aventure est en
nous",... Cela ressemblait à un catalogue de titres de romans. Je le signalai au
professeur. Il approuva du chef.
"Ce sont des titres d'uvres qui interpellent la mémoire, commenta-t-il. Je les
ai choisis avec un certain arbitraire, j'en conviens. L'important n'est pas ce qu'ils
évoquent, mais les odeurs qu'ils renferment."
Je haussai les sourcils tout en répétant:
"Les odeurs?"
Il réprima un geste d'impatience.
"Je vous ai déjà indiqué le rôle des odeurs dans la prégnance des souvenirs,
reprit-il sur un ton docte. Ce petit odorama doit nous permettre de stimuler la mémoire.
Le but est d'éveiller des souvenirs qui sommeillent en vous sans que vous vous en
doutiez.
- Ah! Je comprends...
- J'en suis heureux... Mais commençons, voulez-vous?"
Je ne me fis guère prier. Il me fit humer le contenu de divers flacons, en me laissant
chaque fois quelques minutes pour m'imprégner de l'ambiance distillée par les senteurs
et faire un essai d'intériorisation. Toute une rangée de fioles y passa. Je voulus
ensuite esquisser une nouvelle tentative avec l'une des premières odeurs que j'avais
respirées. C'était le flacon baptisé "Un dimanche tant bien que mal".
"Alors? s'enquit mon professeur.
- Il me semble... Enfin je pense qu'il y a quelque chose. C'est très diffus... Je pense
à un dimanche; il fait beau, le jardin est illuminé de soleil, sur le bord de la pelouse
le tronc d'un saule pleureur attire mon regard... Les strates dessinées par son écorce
me fascinent. Elles sont profondes, une pellicule verte les recouvre... Je retrouve la
même couleur verte sur l' "autel grec" qui se dresse à quelques pas du tronc.
En fait d'autel, c'est une sorte de vasque à fleurs: elle est faite de pierre sculptée
et semble vissée au sol. Elle y est fichée comme une masse, j'imagine qu'il faudrait une
grue pour l'enlever de là... C'est dimanche, nous sommes peut-être en mai car les
cerisiers du Japon sont en fleurs. Il y en a deux dans le jardin, de part et d'autre de la
pelouse. C'est dimanche... Mais j'ignore ce qu'il se passe...
- Faites un effort.
- Non, je vous assure, je ne vois rien. Rien d'autre que la pelouse, le tronc d'arbre et
l'autel grec."
Il eut l'air déçu, mais prit quelques notes et passa à un autre sujet.
La leçon finit plus tôt ce jour-là. Je me retrouvai à battre la semelle dans la rue.
N'ayant plus rien au programme avant le soir, j'errai entre quelques pâtés de maison,
curieux de tout et de rien, guettant les passants pour scruter leur physionomie et y
trouver quelque motif d'étonnement.
Brusquement, je fis un pas de côté, puis je commençai à cracher de l'eau. J'en avais
plein les yeux, la bouche, les narines. C'était une eau glaciale, j'étais transi de
froid lorsque je sentis qu'une main puissante m'empoignait. Je fus hissé hors de la
rivière et traîné sur la berge. On me lança des paroles réconfortantes. On m'ôta mes
habits, après quoi on me frictionna vigoureusement. Quelqu'un me prit dans ses bras pour
me ramener à l'hôtel...
J'étais à nouveau dans la rue. Je me passai la main sur le visage: il était sec, tout
comme mes vêtements. Il n'y avait personne auprès de moi. J'étais tout seul... J'avais
eu une sorte d'absence l'espace de quelques secondes. Cela arrive à tout le monde, me
dis-je. Ce n'était rien, rien qu'un assaut fortuit de la mémoire... Il faudrait que j'en
parle au professeur, songeai-je en décidant de rentrer à la maison.
Deux jours plus tard, j'eus une vive discussion avec ma mère. C'était le week-end,
j'avais rendu visite à mes parents. Ils habitaient une villa dans une cité balnéaire.
Nous étions à table avec quelques amis, et l'incident survint lorsque ma mère se plut
à égrener quelques souvenirs. Elle voulut raconter une bravade d'un de mes frères, mais
elle mélangea deux histoires, celle effectivement arrivée à mon frère et une autre où
c'est moi qui avait enduré quelques-uns de ces supplices dont regorgent les récits
d'enfance. Quand elle parvint à ce stade de l'histoire, mon sang ne fit qu'un tour. Je
l'interrompis violemment, ce qu'elle prit très mal. Je ne pouvais pas supporter qu'elle
me volât un de mes propres souvenirs pour l'attribuer à un autre. Je ressentis
l'incident comme un affront personnel. Elle dut ressentir mon intervention comme un
affront aussi. Mais je n'en avais cure, j'avais décidé de rétablir la vérité coûte
que coûte.
Je l'empêchai de conclure son récit. Mes voisins de table arborèrent un air consterné.
Je perçus des regards étonnés, voire scandalisés par ma conduite, alors que mon père
s'efforçait, en vain, de faire converger les deux versions des faits. Pour couper court
à toute discussion, j'allai jusqu'à exhiber une minuscule cicatrice qui ourlait la pulpe
de mon majeur gauche, une marque qui établissait sans conteste possible la preuve de mes
dires. Puis, je me sentis honteux. Honteux d'avoir ridiculisé ma mère devant ses amis,
alors qu'en fin de compte, il ne s'agissait que de vétilles. En même temps, je
persistais à regretter qu'elle se permît de reprendre mes hauts faits d'armes pour en
octroyer la paternité à un usurpateur. Une mémoire tronquée est une mémoire violée,
pensai-je. Le visage de la sorcière apparue dans l'escalier menant au bureau du
professeur interrompit le cours de mes réflexions; je la revis mentalement en train de
psalmodier sur le thème de la mémoire personnelle et du passé collectif. Si elle avait
assisté à l'échange de mots avec ma mère, elle eut sans doute piqué un fard. Elle
m'aurait cloué le bec, me dis-je. Mais aurait-elle eu raison de le faire? Je restais
persuadé que non...
Au cours de la leçon suivante, je parlai de cet incident. Le professeur m'écouta
tranquillement, semblant m'approuver de temps à autre par de légers hochements de tête.
Lorsque je fus parvenu au bout de mon récit, il eut cette remarque sidérante:
"Etes-vous bien certain que ce souvenir vous appartienne?"
Je faillis suffoquer d'indignation.
"Absolument! m'écriai-je. Je revois encore toute la scène:... Comment pouvez-vous
imaginer que...
- Calmez-vous et donnez-moi des faits. Allez-y, racontez-moi comment ça s'est passé.
- Je jouais avec mon frère Pierre. Nous avions renversé la bicyclette bleue, elle tenait
en équilibre instable sur la selle et le guidon. Nous étions fascinés par le
fonctionnement de la chaîne du vélo. Pierre faisait tourner le pédalier de la main,
cependant que je suivais du doigt le cheminement d'un maillon de la chaîne. Et ce qui
devait arriver arriva: un de mes doigts se trouva entraîné par la chaîne et fut broyé
sous une dent du plateau. La suite se déroula sur un rythme d'enfer: je hurlai, ma mère
surgit, m'empoigna et réquisitionna un voisin pour me conduire chez le médecin. Voilà
tout le drame...
- Montrez-moi votre cicatrice.
- Avec plaisir!"
Il contempla longuement mon doigt, comme si tout y était écrit. Je faillis lui demander
s'il y distinguait bien les contours du vélo. Il se décida enfin à libérer ma main et
admit que c'était une preuve convaincante.
"Cependant, dit-il, vous devriez vous montrer plus prudent."
Je pouffai.
"Ne vous inquiétez pas pour moi, je n'éprouve plus le moindre intérêt pour les
chaînes de vélo."
Ce fut son tour de rire.
"Vous ne m'avez pas compris. Je vous engage à vous montrer plus prudent en
société, lorsque vous voudrez encore rétablir la juste mémoire des faits.
- Ah bon?
- Le plus sage est de procéder par questions et réponses. N'affirmez rien, mais suscitez
le doute, interrogez vos interlocuteurs... Poussez-les à se pencher par dessus l'abîme
de leur passé, et quand vous sentirez qu'ils redoutent le vertige, augmentez votre
avantage en leur posant mille questions. Mais ne vous montrez pas péremptoire; vous
risqueriez de leur refermer toutes les portes...
- Croyez-vous que ma mère... Que... ?
- Que vous lui avez flanqué une porte à la figure? Oui, je le crois."
Le soir en rentrant chez moi, je songeai encore à ma mère. C'est sans doute la raison
pour laquelle subitement, au moment de me mettre au lit, je me retrouvai vingt-cinq ans en
arrière, à son chevet à l'hôpital américain de Neuilly. Mon père avait eu un
accident de voiture une semaine plus tôt. Une collision frontale. Ils étaient quatre
dans la voiture: mon père, qui en était sorti indemne, ma sur, qui en était
quitte pour un nez cassé, un neveu qui n'avait rien non plus, puis ma mère qui avait eu
moins de chance et souffrait de vertèbres fêlées à la base du cou. Dans l'autre
véhicule, le chauffeur, qui était seul, avait plusieurs fractures, à ce que j'avais
compris. Comme mes deux frères, je me trouvais au camp scout lorsque l'accident était
survenu, et mon père avait jugé plus sage de nous laisser terminer le camp avant de nous
prévenir. Ensuite il avait bien été forcé de nous emmener tous à Paris, à
l'hôpital. J'avais été surpris par le jaune des murs et la blancheur des uniformes des
infirmières. La raideur des lits de fer m'avait également étonné. L'hôpital
dégageait une impression paradoxale: il faisait riche et pauvre à la fois, comme si les
caractéristiques des deux états sociaux s'étaient fondues en un seul état,
transcendant.
J'étais à son chevet avec mes frères et sur. Elle parlait d'une voix anormalement
douce, et mon père se tenait en retrait. Du coin de l'il, j'avais reconnu sur une
table les lettres que nous lui avions envoyées dès le soir du retour du camp. Elle les
avait déjà reçues, me dis-je avec effroi. Ce qu'elle me confirma d'un seul regard. Je
m'absorbai dans la contemplation de mes chaussures. Puis on nous fit comprendre que nous
dérangions, nous dûmes lui dire au revoir et renfiler les couloirs du bâtiment jaune,
déambuler dans des salles interminables, entre dalles riches et dalles pauvres. Je
regardai mon père et me demandai si nous étions pauvres. Je...
J'étais allongé sur mon lit. Je n'étais plus à Paris, je n'avais plus onze ans, il ne
régnait plus aucune odeur d'éther ou d'ammoniaque. Les murs autour de moi étaient
blancs, et le réveille-matin indiquait 23 h 30. La mémoire me jouait des tours. Ou bien
m'étais-je simplement endormi, et mon rêve rapide avait-il été interrompu... Mais
pourquoi rêver de souvenirs, alors que déjà éveillé, je me plongeais avec une forme
de délectation dans mon passé?
J'eus un instant l'intention de brosser la leçon suivante. Pour manifester une certaine
désapprobation. Je n'avais guère apprécié qu'il mît en doute le bien-fondé de mon
souvenir, ni qu'il se permît de me dicter ma conduite avec autrui. Son doctorat en
sciences mémorielles ne lui donnait pas tous les droits. Je ruminai ces pensées tout en
avalant mon petit déjeuner, puis sans adopter de conclusion définitive je me mis en
route. Mes pas me conduisirent tout naturellement chez le professeur.
Il me refit passer le test de l'odorama. Sans plus d'effet que la première fois. Ensuite
il me proposa un cours sur l'oubli. J'acceptai bien entendu de découvrir ce chapitre de
la matière.
"L'oubli obéit à une série de fonctions précises, commença-t-il. Un de ses
principaux moteurs est la déculpabilisation. On oublie parce qu'on le veut bien, parce
qu'on souhaite profondément ne pas se souvenir. On tire un trait sur un événement jugé
fâcheux et peu à peu, insensiblement, celui-ci se confond avec les autres souvenirs, il
en adopte les caractéristiques si bien qu'au bout du processus, il devient vide de sens.
Bref, il est effacé d'un coup d'éponge au tableau noir de la mémoire."
Je l'écoutai avec attention. Je croyais déjà savoir ce qu'il me disait, mais je n'en
étais pas sûr.
"L'identification de ce type d'oubli est primordiale. Car dès lors qu'on soupçonne
un oubli de déculpabilisation, poursuivit-il, il devient relativement aisé de le percer
à jour et d'ainsi ranimer cette partie de mémoire morte. Me suivez-vous?
- Très bien. Mais comment faire pour que ce mauvais souvenir réapparaisse?
- Il existe différentes techniques. Une des plus efficaces consiste à attaquer le sujet
bille en tête: jeter le passé à la face de la personne concernée, comme un appât au
milieu de la rivière, et tirer profit de son émotion pour faire remonter l'histoire à
la surface... Il suffira ensuite de remouliner la ligne avec doigté."
Il eut un petit rire satisfait.
" C'est comme ça, en tout cas, que j'ai attrapé mes plus gros poissons",
ajouta-t-il.
Je demeurai songeur. Il m'était arrivé d'oublier de très jolies aventures, des
événements dont je m'étais tiré avec brio ou dont j'avais été le héros... Je lui
fis la remarque.
"C'est inexact, objecta-t-il. Vous vous en souvenez confusément, puisque vous en
parlez! Vous ne les avez pas oubliés. Votre souvenir s'est fait moins précis, c'est
très différent... Ce dont je vous parle, c'est de ces choses enfouies en vous mais dont
vous n'avez plus la moindre idée, que vous redécouvririez avec honte si je les exhumais
à l'instant. Des choses dont vous auriez à rougir, à tout le moins..."
Il marqua une pause, puis ajouta:
"Ne vous faites pas trop de souci. Nous avons tous des coins d'ombre où il ne fait
plus bon vivre. Nous ne sommes pourtant pas tous des criminels... Et n'allez surtout pas
croire que vos souvenirs d'enfance sont les plus purs. On est très cruel en dessous de
dix ans."
Instinctivement, j'eus envie de le contredire. Je ne le fis cependant pas, car je me
remémorai alors une scène odieuse dont j'étais le principal acteur. Je devais avoir
huit ans.
De retour chez moi, je me pris la tête dans les mains. C'étaient les premiers assauts
d'une nouvelle migraine. Je pris un cachet et me mis au lit, mais mon mal de tête
persista toute la nuit. Je me réveillai en sursaut au petit matin. J'étais seul dans la
chambre, il n'y avait pas un bruit sauf, de temps à autre, quelque pépiement d'oiseau
près de la fenêtre. Je me tâtai le front en me mettant debout: les coups dans mon
crâne étaient moins sourds, le mal commençait à battre en retraite. Ragaillardi, je me
rendis à la salle de bains, où je fis couler de l'eau...
Benoît et Vincent couraient devant moi, Patrick et Philippe me talonnaient. Mon souffle
devenait plus haché, mais je tenais bon. Nous n'étions pas en tête de la course, mais
les premiers n'avaient pas une grande avance. Une trentaine de secondes tout au plus. Et
nous ne visions pas la première place. L'important, c'est de participer, nous avait
répété Monsieur F..., notre professeur de grec. On l'avait pris au mot. Et tout se
déroulait comme nous l'avions prévu. Nous parvenions sans trop de difficulté à courir
groupés.
"Ca va? me demanda Benoît en se retournant.
- C'est OK, lançai-je. Et toi?
- Ca ira, Vincent aussi. Et derrière?
- Pas de problème, cria Patrick. On est bons!"
La cadence ne fléchit pas.
"On va rire!" ajouta Patrick.
Je me portai à la hauteur de Benoît pour le rassurer définitivement.
"C'est dans la poche, lui glissai-je.
- Ouais, il doit rester un kilomètre...
- Grand maximum."
Economisant notre salive, nous bouclâmes la fin du dernier tour du cross du collège sans
rompre le rythme. La ligne, puis l'étroit couloir d'arrivée se pointèrent à l'horizon.
"On doit être tout près des premiers! lâcha Vincent.
- Chouette!
- C'est trop beau!
- Comment fait-on pour l'arrivée?
- Comme on l'avait dit: sur une seule rangée.
- En se donnant la main! C'est plus sûr.
- Ouais! Des fois qu'ils voudraient nous séparer au classement."
A une centaine de mètres de la ligne d'arrivée, Patrick et Philippe vinrent se hisser à
nos côtés. A cinq de front, nous barrions toute la largeur du chemin.
"Donnez-vous la main, les gars! Vite!" cria Benoît.
On s'exécuta. Et nous franchîmes la ligne comme un seul homme. Le préposé au
classement des concurrents fit la moue. Dans le couloir qui suivait la ligne d'arrivée,
on fut bien obligé de se remettre en file. Mais on insista auprès du préposé: pas
question de nous départager, nous étions arrivés ex aequo!
"Tout ça est très joli, mais c'est aussi bien embêtant, dit un pion qui faisait
office de commissaire de course. Vous êtes arrivés dixièmes, et les dix premiers sont
sélectionnés pour le cross provincial. Comment va-t-on faire pour prendre le meilleur
d'entre vous?"
Je m'apprêtais à lui dire un gros mot bien senti, mais je n'en eus pas le temps.
"Bravo, les gars! Vous nous avez donné une belle leçon!"
C'était notre prof de grec qui venait nous féliciter. On se rengorgea fièrement,
savourant ce qui, à nos yeux, constituait une incontestable victoire...
L'eau débordait de la cuvette. En secouant la tête, je me dépêchai de fermer le
robinet. Ma migraine avait disparu. Sans chercher à comprendre, je retournai me coucher.
Deux heures plus tard, je me levai péniblement et me traînai dans la cuisine. Pendant
que l'eau chauffait dans la bouilloire, je me beurrai une tartine, que j'engouffrai en
quelques bouchées. Je fis ensuite infuser le thé dans une grosse tasse émaillée. Je
pris un citron dans le panier à fruits et y coupai une rondelle. La peau du fruit était
veloutée... comme celle de Pandora.
Elle avait les yeux verts comme l'enfer et sa peau cuivrée, qui reflétait le soleil
comme une émeraude, était incroyablement douce. Je la regardais sortir de l'eau. Elle
secouait ses cheveux en envoyant des paillettes d'or ruisselantes sur le sable.
"Pandora, lançai-je, tu es merveilleuse!"
Elle sourit sans mot dire. Je compris qu'elle jugeait mon témoignage d'amour d'une
affreuse banalité.
"Je t'aime, ajoutai-je.
- Ce n'est jamais que la dixième fois que tu me le dis ce matin, lâcha-t-elle d'un air
mutin.
- C'est parce que je le pense très fort.
- Moi aussi, je pense très fort... des choses que je ne dis qu'une fois.
- Une ou plusieurs fois, qu'est-ce que cela change au bonheur? La licence poétique
autorise la répétition.
- On répète de beaux vers...
- Pas des banalités?"
Elle ferma les yeux. Son petit nez frémit, ourlant ses joues de plis rebelles: des lutins
semblaient danser sous sa peau.
Enfin, elle daigna bouger ce corps qui hantait mes nuits. D'un habile balancement de la
hanche et des jambes, elle vint s'asseoir près de moi. Je sentis ses cheveux humides sur
mon épaule.
"Tu es ma petite sirène", proposai-je.
Elle fit la moue.
"Je croyais être amoureuse d'un poète, je suis tombée sur un faiseur."
Devant la dureté de l'accusation, je reculai.
"Cruelle, tu es déjà prête à me condamner! Et cela pour un léger défaut
d'inspiration...
- Ainsi va la vie, dit-elle en chantonnant les syllabes.
- Ainsi va l'amour.
- Ainsi vont nos peines.
- Ainsi font, font, font..."
J'étendis le bras en tournant le torse vers elle. Ma main atterrit au milieu de son
ventre, elle remonta lentement la pente jusqu'au ballonnement de son sein gauche, où elle
s'enfonça mollement.
"Tu me fais mal, glapit-elle.
- C'est le mal d'amour.
- Va-t-en, fiche-moi la paix!" s'écria-t-elle brusquement.
Elle repoussa mon bras, se mit sur ses pieds et partit en courant.
"Pandora..."
Mon appel fondit dans l'air chaud qui venait de la mer. C'était samedi. Un samedi d'été
et d'ennui. Un samedi de jeunesse, d'amour et d'eau fraîche. Un samedi tant bien que
mal...
Le sachet de thé était toujours au fond de ma tasse. Le liquide était noir ébène, le
thé avait lâché tout le tanin qu'il contenait. Je m'empressai de sortir le sachet, me
brûlant le doigt au passage, et je glissai la rondelle de citron dans la tasse. Après
réflexion, j'y ajoutai un sucre et concentrai mon attention sur la cuiller que je
plongeai dans le pénible breuvage.
Ma mémoire me jouait des tours, il n'était plus possible de se leurrer. Mes souvenirs
m'assaillaient, ils m'attaquaient par surprise, s'imposaient à moi quand bon cela leur
semblait, dictaient le cours de mes pensées. Je n'étais plus libre de mes songes. Je
n'étais plus libre, tout simplement.
Je m'en ouvris au professeur Manchevelst. Il ne parut pas surpris.
"Ne vous faites pas de souci, me dit-il. Ces réminiscences démontrent que nous
sommes sur la bonne voie, vous et moi. Nous avons fait du bon travail, vous devriez en
réalité vous en réjouir.
- Vous en êtes certain?
- Absolument.
- Mais ça peut survenir à n'importe quel moment...
- Et alors? Tant mieux! Voyez-vous, nous sommes des bâtisseurs de ponts. Nous en avons
dressé un, très grand et très solide, entre votre passé et votre présent. Il n'est
que logique qu'il accueille un certain trafic: vos souvenirs commencent à défiler sur le
tablier de ce pont colossal. Au début, ils ne sont que quelques-uns, épars, qui courent
en tous sens...."
Je le dévisageai, terrifié.
"Vous voulez dire que ceci n'est que le début?
- Evidemment! Vous verrez: bientôt, ils se presseront en foule.
- Une foule hurlante, bredouillai-je. Une foule dense, de personnes aux visages
grimaçants, qui déferleront en brandissant des pieux et en vociférant des
anathèmes..."
Il m'interrompit.
"Allons, allons! Que vous arrive-t-il? me demanda-t-il en me prenant le bras.
Pourquoi voulez-vous que votre mémoire renferme de telles images? Il n'y a aucune raison,
voyons! Ressaisissez-vous, que diable!"
Mais je ne pus que répéter ce que je venais de dire:
"Une foule hurlante, des gens brandissant des pieux et braillant des slogans
scélérats..."
Il hocha la tête, puis me parla comme à un enfant.
Je le remerciai d'un sourire contraint et pris congé avant la fin de l'heure.
Le soir, avant de me coucher, j'eus brusquement peur. Je regardai les draps à moitié
défaits dans le lit et j'eus peur de replonger dans les souvenirs. Si je m'endormais,
pensai-je, j'allais sans doute ranimer de nouveaux échos lointains du passé. Et cette
fois, ils seraient peut-être moins doux. Ils surgiraient de ces zones d'ombre qui
tapissent les recoins de mon cerveau, de ces travées que j'avais voulu inconsciemment
condamner. Plus j'y songeai et plus j'en fus persuadé. Cette nuit, de noirs cauchemars de
jadis ramperaient sous mes draps et remonteraient jusqu'à affleurer ma conscience. Ils
auraient l'allure et le venin du serpent. Ils planteraient leurs crocs dans mon ventre, à
hauteur du nombril... Par là où j'avais quitté ma mère.
Je quittai la chambre et errai un instant sans but dans le salon. Machinalement, je
branchai la télévision, mais je mis le volume en sourdine. Je m'assis enfin à côté du
téléphone et saisis le combiné.
C'est lorsque je commençai à composer un numéro d'appel qu'une nouvelle vague me
submergea.
Il faisait nuit. Une obscurité dense, opaque emplissait la ruelle. Une pluie grasse, aux
gouttes sales, matraquait les pavés sur un rythme lancinant. De lugubres façades
prenaient appui sur un trottoir défoncé avant de s'élever et disparaître dans les
ténèbres au dessus de ma tête. Je me tenais silencieusement sous un porche, le dos à
la porte et les mains plaquées aux bois du chambranle, dans la position d'un homme aux
abois. L'oreille tendue, je guettais le moindre bruit en provenance des boulevards, un peu
plus loin en contrebas. En se tortillant, la ruelle y donnait accès, semblant y déverser
des monceaux de pavés fumants de crasse. De grosses larmes de sueur couraient sur mon
front, dévalaient par le nez et les tempes jusqu'à mes yeux qu'elles inondaient comme à
plaisir. Je mourais de frousse. J'étais aux abois. Là-bas, sur les boulevards, une foule
de gens furieux me recherchaient pour me lyncher... Ce que j'avais à me reprocher était
infâme, je refusais même d'y penser. Ce n'était pas moi qui avais commis ce crime,
c'était quelqu'un ou quelque chose d'autre... Ma main, peut-être... Mais pas moi, non.
Non... Moi, je n'étais qu'un petit garçon innocent, devenu adulte sans même s'en rendre
compte, et je n'avais jamais cherché à mal agir... Mais ils me traquaient. Ils me
prenaient pour un autre, ils s'imaginaient stupidement que je cautionnais tout ce que
faisaient mes mains. J'avais le souffle rauque, je sentais les battements de mon cur
déchirer ma peau sous la chemise. J'avais peur. Mon existence m'apparut soudain vaine et
dérisoire. En claquant des dents, j'eus envie de rire. Je ne pus toutefois réprimer le
tremblement qui s'empara de mes jambes. Mes mollets commencèrent à danser une polka
endiablée. Il faisait froid, la pluie s'insinuait sous mon manteau pour dévaler sous mes
aisselles. Le tremblement de mes membres se fit plus vigoureux. Il fallait que je bouge,
que je quitte cette cachette sommaire. A regrets, je m'y résolus enfin. Quittant l'abri
du porche, je m'enfonçai plus avant dans les profondeurs de la ruelle. Je trottinai
d'abord, puis accélérai et pris mes jambes à mon cou. C'est alors que j'entendis crier
derrière moi: "Il est par ici! Venez! Venez! Je l'entends! Il s'enfuit dans cette
ruelle!" De nouveaux cris répondirent en écho: "Il est à nous! Il ne peut
plus nous échapper! C'est un cul-de-sac! Nous le tenons! Son compte est bon!" En
même temps, je m'arrêtai pile devant un mur de briques. La ruelle menait à une impasse.
Je me retournai: la horde hurlante était déjà là qui me faisait face. Beaucoup
brandissaient des torches électriques: leurs rayons convergèrent bientôt sur moi, sur
mon visage. Je clignai des yeux, me protégai en tendant les mains devant moi. Les cris
redoublèrent: "Regardez-le! Il demande déjà grâce! Quelle pitié! La crapule! Le
scélérat! Il va payer!" Les plus enhardis s'approchèrent, menaçants...
J'avais lâché le combiné. Il gisait cassé en deux à mes pieds. La pellicule de
plastique s'était brisée en touchant le sol. Hagard, les mains tremblant encore, je
regardai le téléphone. Je me levai avec peine. Une nouvelle migraine battait la chamade
dans ma tête. J'étais horrifié: ce nouveau souvenir, ce souvenir dégradant,
scandaleux, témoin de dieu sait quel passé criminel, ne m'appartenait pas.
A mon grand étonnement, le professeur piqua un fard lorsque je lui rapportai l'incident.
Après m'avoir copieusement tancé, il me répéta sur tous les tons que je confondais
mémoire et influences. J'avais sans doute regardé un feuilleton télévisé, visionné
une scène de roman ou mené une rêverie au départ d'un récit oublié, suggéra-t-il. A
son idée, j'avais simplement brodé un songe au départ d'une quelconque référence.
J'avais juste eu le tort, soit d'oublier cette dimension référentielle, soit de m'offrir
une dose d'autosuggestion sur la base de mes dernières expériences mémorielles.
J'eus beau démentir, il n'en démordit pas.
"Mais enfin! me dit-il en guise de conclusion. Vous sentez-vous en quoi que ce soit
coupable de quelque crime en rapport avec cette... séquence?
- Non, absolument pas, répondis-je.
- Ce n'est donc pas un de vos souvenirs.
- C'est ce que je vous ai dit.
- Dès lors il ne s'agit pas d'un souvenir. Ni de vous, ni de personne. Comment
pourriez-vous démontrer le contraire?"
La mort dans l'âme, je dus convenir que je ne pouvais démontrer qu'il appartînt à qui
que ce fût. Mais en mon for intérieur, je savais que c'était la mémoire d'un autre
dans laquelle j'avais fait irruption... Ou qu'un autre avait fait irruption dans la
mienne...
Comme il continuait de pérorer sur la pureté des sciences mémorielles et le manque de
sensibilité dont je paraissais affecté, je fermai les yeux, cherchant à retrouver un
minimum de sérénité. Un long moment passa ainsi.
"Mais que faites-vous?" s'enquit-il soudain.
Je ne l'entendis que faiblement, et ne pus lui répondre. J'étais emporté par une lame,
l'eau salée déferlait tout autour de moi, j'étais ballotté comme un bouchon de liège
au cur d'un malstrom. Haletant, je lançais les bras à gauche et à droite,
moulinant dans l'air du large cependant que mes jambes battaient les vagues de toutes
leurs maigres forces. Bientôt, j'entrevis un mur d'eau écumante qui venait à ma
rencontre. Je hurlai "Non!" et aussitôt, j'avalai de l'eau par brassées
entières. J'allais cracher mes poumons lorsque ma tête heurta le mur. Je ressentis un
choc d'une violence inouïe, puis plus rien.
"Que vous est-il arrivé? J'étais inquiet..."
J'ouvris un oeil. Je vis d'abord le plafond, puis la tête barbue et grisonnante du
professeur, enfin les doigts de sa main droite qui me tendaient maladroitement un verre
d'eau.
"Non, pas d'eau", fis-je.
Il voulut insister, mais je le repoussai d'un geste impérieux.
"Je viens de me noyer", dis-je en me relevant.
Je réprimai une envie de cracher, j'avais l'impression que mes poumons étaient toujours
gorgés d'eau.
"La scène était aussi réaliste que le plus achevé de mes souvenirs, ajoutai-je.
C'était très impressionnant, mais ce n'était pas un de mes souvenirs."
J'accentuai mon intonation sur les quatre dernières syllabes, après quoi je toisai mon
professeur.
"Vous vous trompez, mon garçon, répliqua-t-il. Vous faites fausse route, je vous
l'assure. Ces petits accidents sans importance n'ont rien à voir avec nos exercices.
C'est du..."
Il sembla chercher ses mots.
"Du cinéma", finit-il par dire.
Insolemment, je le dévisageai de pied en cap. Pour la première fois, il m'inspira du
dégoût. Du haut de sa science, il n'était pas capable de reconnaître un excès de
mémoire.
"Ce n'est pas du cinéma, déclamai-je lentement. En aucun cas. Ce sont de nouveaux
ponts que nous avons bâtis entre ma mémoire et celle d'un autre."
Je réfléchis un instant, puis j'ajoutai:
" D'un ou de plusieurs autres... Rappelez-vous, vous l'avez dit: nous sommes des
bâtisseurs de ponts..."
Bien sûr il s'insurgea contre cette idée. Comme je m'y étais attendu, il improvisa une
théorie sur les ponts mémoriels et les passerelles référentielles, arguant que les uns
sollicitaient une esthétique et une poétique sophistiquées, alors que les autres
relevaient de banales réminiscences, de simples "emprunts culturels", selon son
expression. Mon dégoût ne fit qu'aller croissant.
De retour chez moi, je pris une résolution. Si j'étais bien assailli des souvenirs
d'autrui, il devait être possible d'identifier leurs propriétaires. Je posai ensuite un
postulat qui me parut d'emblée digne de foi: dans cette hypothèse, il ne pouvait s'agir
que de gens proches de moi. Sans quoi, tout cela n'aurait pas de sens.
J'enquêtai dès la première heure, le lendemain. Et j'obtins rapidement de premiers
résultats. La concierge de l'immeuble me rapporta le cas étrange et scandaleux d'un
homme qui avait autrefois habité mon appartement. L'individu avait été convaincu
d'homicides répétés et condamné à la peine la plus lourde. Tueur maniaque, l'homme
interpellait ses victimes le soir dans la rue. Il les attirait dans un recoin puis les
étranglait. Il avait agi à quatre reprises dans le même quartier de la ville. La
cinquième fois, il avait été pris sur le fait: il était tombé dans un guet-apens
tendu par la police et s'était d'abord enfui dans les rues. Mais ses poursuivants avaient
ameuté la foule et les policiers n'avaient réussi que de justesse à le sauver du
lynchage.
Avec une hâte fébrile, je me rendis à la bibliothèque municipale. Grâce aux
indications de la concierge, je trouvai sans difficulté des recensions de ce cas dans
divers journaux. Tout concordait. J'avais sans aucun doute possible rêvé sa traque dans
la ville. Je m'étais rappelé ce souvenir qu'il avait sûrement voulu oublier le restant
de ses jours.
Encouragé par ce premier succès, je redoublai d'effort dans l'espoir d'identifier
l'auteur du souvenir de la noyade. Ce fut plus lent et plus difficile, mais j'y parvins
également. Au début, je fis fausse route car je m'étais borné à fouiller dans le
passé d'autres voisins ou prédécesseurs dans l'immeuble. Puis j'eus l'idée d'élargir
le cercle des recherches à ma famille et mes amis. Et après quelques hésitations, mon
père finit par me confier qu'il avait failli se noyer un soir de tempête, alors qu'il
était parti nager au-delà des brise-lames malgré l'interdiction de ses parents.
C'était un souvenir qu'il s'était efforcé d'oublier, m'expliqua-t-il, car les images
lui revenaient en mémoire avec trop de force. C'était insoutenable, il avait dès lors
tout fait pour éviter de croiser à nouveau cet écueil. Il se dit d'ailleurs désolé
que je le lui rappelle, persuadé qu'à présent il allait à nouveau revivre ce
cauchemar.
J'hésitai alors à confier ce que je venais d'apprendre au professeur. Je sentis
confusément qu'il commencerait une fois de plus par dénigrer mes explications et nier
l'évidence. Et je n'avais nulle envie de batailler pour imposer pareille idée.
Cependant, il n'y avait, selon moi, plus le moindre doute: j'avais ouvert des brèches
mémorielles auprès d'autres individus qui m'étaient à tout le moins physiquement
proches.
Entre-temps, de nouveaux souvenirs me happèrent. Certains provenaient réellement de mon
passé, je pouvais les reconnaître sans peine, d'autres, toujours morbides, surgissaient
pour moi du néant. Mais je savais qu'ils avaient fui la mémoire d'autres personnes de
mon entourage, et je frémissais en pensant qu'ils avaient pu appartenir à mes frères,
ma sur, un copain, une amie, un parent, un voisin...
Dès ce moment, le monde revêtit à mes yeux une nouvelle dimension. Je commençai à
comprendre que les actes des hommes recèlent une portée infinie, qu'ils imprègnent
l'espace et le temps bien au-delà du moment présent. Chaque action a une vie propre, me
dis-je, elle perdure à travers le temps quand bien même sa manifestation concrète
paraît terminée. Les faits et gestes du présent et du passé se confondent en un
faisceau de pistes entremêlées. La seule difficulté, c'est que la plupart des gens
l'ignorent et n'ont pas la sensibilité requise pour continuer de capter les signaux du
passé...
Tout en remuant cette nouvelle théorie, je m'appliquai à classifier les souvenirs qui ne
cessaient de m'assaillir. Je renseignai ceux qui m'appartenaient dans un cahier, les
autres dans un deuxième. Et j'inaugurai un troisième cahier, dans lequel je notai les
souvenirs d'autrui que j'avais réussi à identifier.
C'est à cette époque que je passai mes premiers examens de licence en sciences
mémorielles, et que je fis la connaissance de Dora. Assistante à l'université,
titulaire d'une licence en histoire potentielle, elle rédigeait une thèse de doctorat
sur l'uchronie. Persuadée que nous ne vivions que dans une des nombreuses
"lucarnes" de l'univers, elle cherchait à démontrer que les écrivains ayant
campé des mondes parallèles n'avaient fait que pressentir ce qu'elle appelait un
"fait de réel". En d'autres termes, elle prétendait que la littérature
uchronique projetait une interprétation crédible de l'infini. C'est en travaillant à la
bibliothèque, entre deux examens, que je la rencontrai. Qu'elle était blonde, svelte,
élégante, les cheveux longs tombant dans le dos comme une pluie d'or, le visage fin et
mutin, ne revêtait pour moi aucune espèce d'importance. Ce qui me frappa et me séduisit
d'emblée, ce furent ses yeux en amande, qui semblaient se prolonger indéfiniment vers
les tempes comme des papillons aux ailes allongées.
Dès que je la vis, j'eus faim d'elle. Sans préliminaires, je l'interpellai sur les
livres qu'elle venait de réunir sur la table devant elle. Par chance, j'avais lu la
plupart d'entre eux. Je fus brillant, son regard étincela. Nous parlâmes du passé et de
ses prolongements infinis, elle recourut à l'histoire pour bâtir de beaux édifices, je
renchéris en faisant miroiter les avantages de la mémoire. Le préposé à la
bibliothèque nous fit des remontrances à plusieurs reprises, puis nous mit dehors. On
poursuivit la conversation à la terrasse d'un café. Tout en buvant une bière, j'eus un
bref moment d'absence: je me souvins d'une promenade par mauvais temps sur le plateau
d'Emparysse, dans les Alpes françaises... J'avais dix-sept ans, j'accompagnais Bernard,
un ami de deux ans mon aîné, nous avions fait le voyage en auto-stop puis étions partis
en montagne sans le moindre équipement, sans carte, sans boussole, sans corde et
quasiment sans argent. En fin de journée, nous nous étions perdus et avions bivouaqué
vaille que vaille, malgré les orages. Le lendemain, aux premières lueurs de l'aube,
alors que nous n'avions pas fermé l'il de la nuit, nous étions repartis au hasard
des sentiers. Après plusieurs heures de marche difficile, le sentier choisi au petit
bonheur se faisant de plus en plus abrupt et encaissé, nous avions abouti à un petit
plateau fermé de toutes parts. Sur trois côtés de l'étroit quadrilatère, le sol se
dérobait, cédant la place à un à pic ou une moraine très pentue. Sur le dernier
côté, dans notre dos, notre maigre chemin se frayait un passage à travers une paroi
plantée d'épineux à sa base. Comme nous ne savions où nous nous trouvions, nous
n'avions plus la moindre envie de rebrousser chemin: cela aurait signifié des heures de
marche avec la certitude de ne retrouver aucune piste connue. Devant nous, en revanche, si
nous réussissions à franchir l'obstacle, nous perdrions de l'altitude et aurions
davantage de chance de déboucher sur un chemin plus important, qui signifierait un accès
à la civilisation. On discuta le coup et l'on décida de tenter le tout pour le tout.
Bernard ajusta son sac à dos, me lança un long regard, puis entreprit de descendre la
moraine. C'est la voie qui semblait la moins inabordable. Je tremblais pour lui. Au
début, tout alla bien, il effaça une dizaine de mètres sans rencontrer de grosses
difficultés. Mais ensuite, une pierre se déroba sous ses pieds, puis une deuxième, une
troisième... Il y eut un choc, il lâcha un juron, après quoi je l'entendis dévaler la
pente en rebondissant sur les pierres. Cela dura peut-être dix secondes. Une
éternité... Un formidable silence succéda à sa chute. Mort d'angoisse, je me penchai
au bord du plateau: Bernard gisait sur le dos au bas de la moraine. Il ne bougeait pas,
mais son corps était entier. Je hurlai son prénom, puis attendis. D'abominables secondes
s'écoulèrent. Enfin, il remua. Il s'ébroua, se remit sur ses pieds en chancelant.
"Putain! me cria-t-il. Je crois bien que je n'ai rien de cassé!" Il avait
descendu toute la pente sur son sac à dos, celui-ci avait fait office de traîneau et
absorbé tous les chocs. Je ressentis une joie intense... avant de me résoudre à faire
de même. Je commençai moi aussi à varapper prudemment sur le rocher, puis tombai en
arrière et me laissai glisser jusqu'en bas sur mon sac à dos...
De la bière coulait sur mon gilet et Dora me regardait avec une nuance d'inquiétude. Je
lui demandai s'il lui arrivait d'avoir des trous de mémoire. Bien sûr, me dit-elle,
surtout en période d'examen. Je ris et lui expliquai que pour ma part, j'étais muni
d'une gigantesque pelle avec laquelle, régulièrement, je rebouchais les trous qui
menaçaient mes souvenirs. Elle rit à son tour tandis que du plat de la manche,
j'essuyais le jus de houblon répandu sur mes vêtements.
Je la quittai tout joyeux, ses coordonnées en poche et un prochain rendez-vous fixé au
lendemain. J'inscrivis le souvenir d'Emparysse dans mon premier cahier, à la suite d'une
longue série d'autres reflets de mon passé. Et je m'endormis sans appréhension, l'image
de Dora collée en format géant sur l'écran de ma tête.
Les jours suivants, le rythme et la fréquence des assauts mémoriels ne faiblirent pas,
malgré la présence de plus en plus insistante de Dora à mes côtés. Quelques mauvais
souvenirs importés vinrent encore troubler mon bonheur naissant. Je les exorcisai en les
couchant sur le papier. Ce petit travail d'écriture m'aidait à prendre de la distance
par rapport à ces instantanés au vitriol; une fois traduits en caractères tracés à
l'encre bleue, ils perdaient beaucoup de leur violence. Bien sûr, je continuai de
chercher à leur donner un nom, persuadé que chacun de ces tristes faits divers s'était
échappé de la mémoire d'un proche. J'eus souvent des soupçons, plus rarement des
certitudes comme les deux premières fois. Après quelque temps, las d'effectuer des
démarches inquisitoriales, je décidai de me satisfaire des soupçons.
Tandis que Dora séchait sur sa thèse, je réussis brillamment mes examens. Manchevelst
lui-même parut surpris de la facilité avec laquelle j'éventai tous les pièges
savamment dressés aux détours des questions. Je ne lui dis plus rien des phénomènes
mémoriels qui faisaient le siège de mes rêves; paradoxalement, nos relations s'en
trouvèrent confortées.
Il se risqua un jour à m'interroger sur ce qu'il se bornait à appeler mes
"influences". Gauchement, presque timidement, il me demanda s'il m'arrivait
encore d'emprunter des "passerelles référentielles" de quelque importance.
Après un long silence, je me résolus à commettre un mensonge.
"Non, fis-je, mes propres souvenirs me suffisent amplement...
- Ah? Tant mieux, tant mieux... Ainsi le terrain est-il dégagé...
- Oui, nous pourrons consolider plus aisément le tablier du pont.
- Le tablier...? Le pont? Ah oui, c'est cela."
Il eut un petit sourire gêné, moi aussi. Puis nos changeâmes de sujet de conversation.
De la même manière, je me gardai bien d'en parler à Dora. Elle n'ignora bientôt plus
rien de ma plongée dans les souvenirs personnels, certes, mais je gardai secret l'univers
des deuxième et troisième cahiers. C'était la partie noire de mes recherches, je
n'avais nulle envie qu'elle la découvrît. Par un forme de pudeur superstitieuse,
j'estimai que la fréquentation de ces relents sordides du passé d'autrui aurait pu la
souiller, à tout le moins déteindre sur sa beauté et la ternir.
Un matin, enfin, je me réveillai plus tôt que de coutume, tenaillé par un sentiment de
crainte indéfinissable. Je m'appuyai du coude sur l'oreiller, me retournai vers Dora.
Elle dormait à poings fermés, son petit nez de jade frémissait à peine tandis qu'une
minuscule goutte de salive perlait aux commissures de ses lèvres. Elle est plus belle
encore lorsqu'elle dort, pensai-je en recouvrant du drap son dos nu. Je voulus me lever
pour préparer le petit déjeuner lorsqu'une nouvelle bouffée de souvenir me terrassa...
Je me baladais, nue, sous une lumière crue diffusée par trois spots halogènes pendus en
rail au plafond. A la main, je tenais encore le couteau. La lame était rouge et du sang
coulait également sur mes doigts. J'en sentis la caresse chaude, c'était à la fois
écurant et engourdissant. Je retournai vers le lit, pour contempler l'uvre.
Le corps de l'homme s'étalait de tout son long en travers des draps et des couvertures.
Il reposait sur le ventre, front appuyé sur un avant-bras. Ses fesses nues dessinaient
une colline au milieu du lit, son dos campait une sorte de plateau soyeux, puis le relief
remontait le long de sa nuque pour exploser à l'extrémité de la forêt de ses cheveux.
Au creux du plateau, baignait un lac de sang. Il y avait plusieurs plaies aux reins et au
dos. La lame avait frappé à diverses reprises contre les omoplates avant de se frayer un
chemin plus avant. Les coups portés au bas du dos n'avaient servi qu'à assurer ceux
portés au haut, comme pour les rythmer, les ponctuer. Le sang s'écoulait lentement le
long des hanches puis se fondait comme une vague dans la masse de tissu. Je scrutai
longuement le corps, quêtant absurdement le moindre signe de vie. Ensuite, comme à
regrets, je gagnai la salle de bains...
J'eus l'impression de sortir d'un mauvais rêve. C'était la première fois que
j'empruntais aussi nettement la mémoire d'une femme. Car sans aucun doute possible, je
m'étais senti dans la peau d'une femme. Et de quelle femme...
J'étais assis au bord du lit, j'entendis Dora s'ébrouer derrière moi.
"Tu ne dors plus? fit-elle. Allons! Viens, recouche-toi... Il est encore
tôt..."
Me retournant vers elle, je lui répondis:
"Oui, tu as raison. Voilà..."
Et je fis mine de me recoucher. Je m'étendis à ses côtés. J'attendis deux minutes, le
temps qu'elle se rendorme. Ensuite je me relevai pour m'habiller en hâte, tout en
guettant son sommeil. Elle ne broncha pas.
Dans le plus grand silence, je la dévisageai. Son visage était impassible, ses traits
détendus, sa bouche refermée sur un sourire serein. Ses paupières demeuraient fermées
sans le moindre tressaillement. Elle transpirait la paix et la quiétude du monde. Et
pourtant, je nourrissais à son égard le plus abominable des soupçons.
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