Le maître de mémoire


par Michel Lauwers

 

Son bureau était logé au troisième étage d'un immeuble de rapport cossu, aux murs lambrissés style fin de siècle. Pour y accéder, on avait le choix entre deux fois trois volées d'escaliers de bois aux grands écartements et un ascenseur vétuste, aux panneaux de bois et à la porte grillagée, fiché comme à regret dans une cage de fer. D'instinct, je pris les escaliers. Je les gravis lentement, en comptant les marches afin de fixer ma pensée sur une chose vaine.
Arrivé devant sa porte, je pris le temps de déchiffrer l'inscription qui figurait gravée dans une plaque métallique clouée à même le mur. "Arm Manchevelst, maître de mémoire". Puis, en petits caractères à moitié effacé, on devinait une date: 1962... Ou peut-être était-ce 1982, il était difficile de trancher.
Je pressai le bouton de sonnette à gauche de la porte. Il y eut un instant de pure attente, puis j'entendis qu'on manipulait un verrou ou une serrure de l'autre côté. Enfin la porte s'ouvrit et je découvris le maître.
Grand, massif, les épaules voûtées, il remplissait presque tout l'espace entre les chambranles de la porte. Tandis qu'il me dévisageait, ses gros yeux globuleux s'agitaient vivement sous une paire de lunettes écaillées. On aurait dit deux poissons bleus dans un aquarium à hublots. Une barbe grise mal taillée semblait porter son visage d'un rose très pâle, pailleté çà et là de boutons de graisse. Gros comme une pomme de pin, son nez lui conférait, lorsque se dilataient ses narines, une sorte de dignité animale.
"C'est vous? Ne restez pas sur le palier", me dit-il en guise d'accueil.
Il s'effaça pour me laisser entrer; je me trouvai dans un long couloir tapissé de planches de bois mal équarries.
"Allez-y, c'est tout droit, reprit-il. Je m'occupe de votre manteau."
Je fis quelques pas, faisant reculer la pénombre par vagues devant moi. Une porte était entrouverte au fond du couloir, je devinai qu'il me fallait envahir cet espace. C'était une pièce aux murs nus. Un bureau à cylindres, deux fauteuils empire et une bibliothèque gorgée de livres y campaient le mobilier, tandis qu'au sol un kilim turc donnait à l'ensemble une connotation exotique totalement incongrue.
"Allons, asseyez-vous. Vous serez confortablement installé dans ce fauteuil."
J'obtempérai. Il resta debout et se mit à tourner un moment autour de moi sans mot dire. Je comptai les secondes: une minute passa comme un songe.
"Comment avez-vous entendu parler de moi?" demanda-t-il enfin.
Je lui citai deux amis qui me l'avaient recommandé. Il parut satisfait.
"Et savez-vous exactement de quoi il est question? poursuivit-il.
- Oui, enfin je le crois.
- Et?
- Vous enseignez la mémoire, comme d'autres enseignent la philosophie, la psychologie, les sentiments, la gestion du désir ou du manque...
- Oui...
- Voilà.
- C'est tout?
- Oui."
Il sembla songeur. Je me gardai d'interrompre sa réflexion.
"Je m'intéresse aussi au sentiment, finit-il par dire. Ainsi qu'au désir ou au manque. Mais pas de la même façon. Voilà tout...
- Voilà tout", répétai-je.
Il haussa les sourcils, en quête de la confirmation d'une quelconque marque de sarcasme ou d'ironie. Je m'efforçai de rester de glace. Je me surpris à avoir envie de rire. L'idée ne fit que me traverser l'esprit.
"Oui, j'enseigne la mémoire, comme vous dites. C'est un beau matériau, je ne sais pas si vous vous en rendez compte... Il s'agit d'une licence, comme une licence ès lettres, je suppose que vous le savez. Vous pourriez la compléter ensuite par un doctorat. Cela ne signifie toutefois pas grand-chose, sinon que vous pourrez, vous aussi, enseigner la mémoire. Si d'aventure vous parvenez au bout du processus... Allons! Nous perdons un temps précieux!
- Je suis à vous", bredouillai-je.
Je me sentis stupide.
"Parfait, dit-il en s'asseyant en face de moi sur l'autre fauteuil. Pour commencer, je voudrais que vous me racontiez vos plus anciens souvenirs. Ceux que vous pensez pouvoir exhiber du plus profond de votre mémoire, et dont vous vous sentez fier... Comme s'il s'agissait de trésors dénichés dans quelque recoin perdu d'un vieux grenier."
Je n'eus guère à réfléchir. J'avais une rivière dans la tête, et il y avait quelques épisodes de ma petite enfance qui remontaient régulièrement à la surface, comme de vieux brochets hardis à défier le pêcheur. Je me penchai en avant, happant le premier souvenir qui émergea.
"J'ai un ou deux ans, je ne saurais le dire, commençai-je, et je suis dans une cour avec mes deux frères. Ma mère s'occupe à l'étage, au deuxième ou au troisième, elle passe de temps en temps la tête à la fenêtre. Je suis assis par terre; j'ai peut-être un an ou moins, en définitive, parce qu'il me semble que je ne sais pas encore marcher. Je me sens bien, mais il me manque quelque chose. Au début, ce n'est pas trop grave, puis progressivement ce sentiment de manque grandit en moi. Je finis par crier, puis pleurer, je veux obtenir cette chose. Ma mère comprend ce que je veux exprimer, car de la fenêtre elle me lance un drap. C'est un bout de tissu blanc, et c'est effectivement ce que je voulais. Je m'en empare et je mets mon pouce en bouche, un bord du drap coincé entre mes lèvres et mes doigts. Je me sens définitivement bien."
Je marquai un temps d'arrêt. Il m'interrogea du regard.
"Ce souvenir s'arrête là, dis-je. J'en ignore la suite, sans doute me suis-je endormi.
- Très possible.
- Plus j'y pense, plus je me dis que je devais avoir environ un an.
- Oui. Ensuite?
- Plusieurs épisodes se bousculent, dont je me souviens parfaitement, mais qu'il m'est très difficile de dater.
- Prenez-les dans l'ordre qui vous convient.
- D'accord... Nous sommes en vacances à la mer. On vient de prendre possession d'une maison ou d'un appartement que mes parents ont loué. Il s'agit d'un rez-de-chaussée, mais il y a une volée de marches à gravir jusqu'au perron. Et c'est la cause du drame. Car nous venons de faire des courses et exceptionnellement, ma mère a accepté d'acheter des bouteilles de jus d'orange pétillant. J'en raffole. Au moment de débarquer les sacs de course, je me propose pour porter les précieuses bouteilles. J'ai au maximum trois ans. Aussitôt dit, aussitôt fait, je me coltine les bouteilles, je ne sais plus s'il y en avait deux, trois ou six, mais il y en avait plusieurs. De grandes bouteilles en verre blanc. Je monte les escaliers à la peine, c'est lourd et encombrant pour moi. Et je tombe au-dessus des marches, les bouteilles se fracassant sous moi. Je n'ai rien, aucune blessure, mais les débris de verre jonchent le perron et le jus d'orange s'étale sur les marches. Furieuse, ma mère me passe un savon, je ne sais plus où me mettre. Et en même temps, je suis désolé d'avoir gâché le précieux liquide. D'autant plus désolé que j'ai cassé toutes les bouteilles et que je sais que ma mère n'en achètera plus de longtemps. Je suis gagné d'un sentiment de désastre incommensurable...
- C'est en effet dramatique.
- Je ne vous le fais pas dire.
- Mettons que vous aviez trois ans.
- J'en suis certain.
- Cette certitude est en soi intéressante. Mais venons-en à la suite.
- Tout bien réfléchi, j'ai un souvenir où j'ai deux ans et demi à tout casser. J'en suis également certain, car j'ai pu vérifier les dates par après; c'était facile, cela correspondait à un déménagement. Voilà... Mes parents visitent des maisons. Nous habitons un appartement, le même que celui de l'épisode du drap, et nous y sommes de plus en plus à l'étroit. De plus, le salaire de mon père s'améliore, il peut nous offrir mieux. Bref, on accumule les visites. Je me souviens d'une de celles-ci: j'accompagne seul mes parents, j'ignore où sont restés mes frères, et à trois nous découvrons une grande bâtisse vide. Elle me semble immense. Tellement immense que je la parcours en tricycle. Je ne sais pas par quel mystère mes parents m'ont permis de venir avec mon tricycle, mais c'est bien le cas, et je pédale de bon cœur sur le dallage de cette énorme maison. Je ne le sais pas encore, mais c'est celle qu'ils choisiront. Quelques semaines plus tard, nous y emménageons. Et je n'ai plus fait beaucoup de tricycle. C'était un tricycle métallique rouge. Je l'ai délaissé pour rouler à vélo, c'était plus... plus noble."
Comprenant que j'en avais terminé avec ce souvenir-là, mon professeur ne fit aucun commentaire. Il prit seulement quelques notes.
"Et puis vient Daverdisse. C'est encore un chapitre de vacances. Et j'ai quatre ans, aucun doute là dessus non plus. Nous logeons dans un hôtel en bord de rivière. La famille s'est récemment agrandie, mes deux frères et moi veillons jalousement sur notre petite sœur qui n'a pas encore un an. Dans le hall de l'hôtel règne en permanence une odeur de poisson cuit. Je crois me souvenir qu'à part nous, il n'y a pas d'autres enfants en bas âge dans l'établissement. Le principal souvenir est lié à la rivière, la Lesse. Un petit pont de planches l'enjambe à quelques pas de l'hôtel. Je le franchis un jour en jouant avec le parapet, qui n'est qu'une simple poutre. Je bascule sans trop savoir comment et je me retrouve tête la première dans l'eau. Je ne sais pas encore nager, mais il me semble que j'ai pied, ou alors on me repêche très rapidement. J'ai bu la tasse et j'ai été saisi comme jamais... Les jours suivants, j'en ferai sans doute un titre de gloire, auprès de mes frères du moins.
- Bon.
- Si vous voulez, je crois avoir gardé d'autres souvenirs de ces vacances en bord de Lesse...
- Ce ne sera pas utile pour l'instant. Vous avez évoqué l'odeur du poisson cuit, voilà un point essentiel.
- Le poisson cuit?
- Non, l'odeur et son effet sur votre mémoire."
J'arborai une moue sceptique.
"Les odeurs sont le ciment des souvenirs, jeune homme, c'est uniquement grâce à elles que vous vous rappelez si intensément ces faits sans importance. Peut-être pas grâce à l'odeur du poisson de Daverdisse, mais aux mille senteurs de la forêt toute proche et aux effluves charriées par la rivière, aux pestilences qui débordaient des bottes des pêcheurs, aux fientes des sangliers, que sais-je? L'épisode des bouteilles de jus d'orange est lui aussi articulé sur un bouquet d'arômes sucrés, à commencer par les émanations du jus éparpillé sur le carrelage tout autour de vous... La visite de la maison à louer est vraisemblablement basée sur l'odeur que devaient dégager les murs vides, peut-être une odeur de colle à tapisser ou bien des relents de peinture... Quant au drap dans la cour, il devait faire beau ce jour-là puisque votre mère avait jugé bon de vous laisser tous les trois seuls au dehors, en dépit de votre jeune âge: je suis prêt à parier que c'était le printemps et que tout bourgeonnait dans la rue et les jardins tout proches. Tous vos souvenirs sentent, il faut vous rendre à l'évidence... en espérant qu'ils sentent bon ou, du moins, qu'ils ne puent pas."
Je voulus protester, mais il ne m'en laissa pas le temps. Sur un ton solennel et impérieux, il me dit que la leçon était terminée, mais que j'étais prié de travailler à la maison. Il me demanda si j'avais l'habitude de garder mes vieux agendas, ce que je lui confirmai, puis il m'enjoignit de les compulser au hasard et d'essayer de me remémorer des faits sur la base des indications mentionnées dans chaque calepin. Il ajouta que je devrais me résoudre à effectuer le même genre d'exercice au départ d'anciennes photographies.
De retour à la maison, je m'empressai de collecter mes agendas et mes albums de photos. J'en retrouvai à divers endroits. Je comptai huit agendas et une douzaine d'albums, de quoi largement satisfaire les exigences de mon professeur.
En feuilletant un des albums, je découvris une photographie qui m'entraîna dans une longue rêverie. D'un seul coup, je fus replongé dans l'ambiance universitaire, au creux de couloirs sombres tapissés de l'angoisse des étudiants avant l'examen. Nous étions une poignée à mâchouiller notre syllabus et à confronter nos peurs, tout en faisant les cent pas devant la porte fatidique. L'examinateur s'en était remis à l'ordre alphabétique des noms pour nous convoquer un par un dans une petite salle de cours au plafond lépreux. C'était un oral de sémiologie, un cours honni qui, s'il avait une odeur, sentirait l'ail. J'étais là, dans ce couloir, je dialoguais avec deux filles brunes aux jambes haut perchées. Elles caquetaient comme des grues et je jouais à les rassurer, dans l'espoir de résoudre ainsi mes propres angoisses. On se lançait des définitions à la tête, chacune d'entre elles claquait dans l'air comme un défi que je relevais, pauvres bannières qu'il fallait brandir à nouveau bien haut au front de la connaissance. C'était une lutte féroce et sournoise que nous livrions à la société. Le monde entier paraissait s'être ligué contre nous, nous la jeunesse du monde, mais nous triompherions de ces mesquineries pour entrer à notre tour, et de plain-pied, dans le vestibule de l'univers, entre les humains et les autres. C'était une guerre mondiale, dans la seule acception que nous pouvions concevoir: celle du combat pour la vie sociétale que se livraient, sans pitié, les différentes générations. Sous cet angle, la sémiologie ne revêtait qu'une importance toute relative. Ce n'était qu'un code parmi une multitude d'autres, sur le clavier duquel nous devions pianoter avec tant soit peu de ferveur afin de circonvenir l'examinateur, gardien des clés du temple... Soudain, j'entendis prononcer mon nom. La porte de la classe venait de s'ouvrir: c'était mon tour de subir le rite initiatique de la science des signes. Je franchis le seuil comme un automate, les yeux rivés sur mon destin qui arborait une petite barbiche grise et une paire de lunettes rondes ornées d'écailles...
D'un claquement sec, je refermai l'album, me pris la tête dans les mains. Je ressentis les premiers assauts d'une migraine. Quelque invisible moteur tournait à haut régime dans mon crâne. Le poids de la mémoire se faisait déjà accablant.
Le lendemain, dans l'escalier menant à l'antre du professeur Manchevelst, je fis une curieuse rencontre. Une vieille dame attifée comme une sorcière sortie des studios Walt Disney descendait les marches quatre à quatre avec une surprenante agilité. Comme elle parvenait à ma hauteur, je m'apprêtai à me plaquer au mur pour lui laisser toute la place. Mais elle s'arrêta pile en face de moi et commença à m'apostropher. Au début, je ne compris pas un mot de son babil car elle parlait vite et fort, en avalant les césures et les pauses entre les mots. Ensuite je commençai à distinguer des groupes de syllabes et, peu à peu, son discours prit corps et sens.
"... Ecoutez-moi, jeune homme, et passez votre chemin! braillait-elle. Allez-vous en avant qu'il soit trop tard! Du malheur! Il n'y a ici que du malheur! Partez, laissez les souvenirs se consumer derrière vous, ne vous retournez pas, ne lancez pas un regard en arrière... Fuyez! Fuyez, je vous dis!"
Elle semblait furieuse et secoua les poings devant moi comme une menace. Son attitude évoquait un pantin disloqué, ses bras que je devinais décharnés sous le tissu de sa maigre robe s'agitaient en tout sens, à la recherche de quelque vaine chorégraphie. Enfin, elle me saisit par le col et se pencha vers moi, nos visages se touchant presque. Elle avait une haleine d'eau de mer après la marée. Je réprimai un haut le cœur.
"Mais enfin, madame, que me voulez-vous? protestai-je.
- Il ne faut pas rattacher la mémoire à soi, jeune homme!"
En parlant, elle semblait cracher ses dents. J'essuyai machinalement les premiers glaviots qu'elle projeta sur mes joues, puis j'abandonnai. Elle poursuivit:
" L'essentiel est d'associer la mémoire aux autres, entendez-vous! Le professeur Manchevelst n'est qu'un fumiste, un marchand d'illusion! Le passé collectif, songez-y, doit être mis en perspective...
- Mais de quoi parlez-vous? dis-je. Que savez-vous des leçons qu'il donne?"
Elle se soucia de mon intervention comme d'une guigne.
"Oubliez le discours de ce charlatan! Contrairement à ce qu'il enseigne, personne n'a le droit de revendiquer une identité supérieure... Ce qui permet d'exister, c'est la relativité de l'histoire personnelle, c'est la relation aux autres. Seul, on n'existe pas. L'existence n'offre aucun intérêt pour soi..."
Je la regardai comme si elle provenait d'une autre planète.
"Et méfiez-vous! L'oubli guette... L'oubli des autres..."
Je m'efforçai de graver ses mots dans ma tête. Soudain j'eus peur d'oublier les paroles qu'elle venait de prononcer. Je ne sus pourquoi, mais je décidai d'y attacher de l'importance. Alors qu'elle était manifestement folle à lier.
Comme j'allais lui demander pour quelles raisons elle me disait tout cela, elle se retourna sans crier gare et dévala les escaliers.
"Madame! Attendez! Mais attendez enfin! m'époumonai-je derrière elle. Je n'ai pas bien compris..."
Je cessai de m'égosiller, elle avait déjà atteint le rez-de-chaussée et filait à toutes jambes. J'écoutai le martèlement de ses pas d'autruche s'éloignant sur le dallage, puis j'entendis le claquement d'une porte et je sus qu'elle avait quitté l'immeuble.
Je crus qu'il s'agissait d'une voisine de palier du professeur, ou peut-être d'une ancienne collègue d'université. Je résolus de lui en parler, mais bizarrement, une fois en face de lui je n'osai aborder le sujet. Je ressentis une retenue, je redoutai de froisser cet homme admirable, de l'atteindre dans ce qui lui était le plus cher, et je ne pipai mot sur cette rencontre.
Comme je m'y étais attendu, il m'interrogea sur mes albums de photographies, me demanda s'ils avaient bien fait office de porte mémorielle, sonda mes sentiments, chercha à savoir de quelle manière j'avais réagi à cette plongée polychrome dans le passé. Je lui fis un rapport fidèle et circonstancié. Il se montra satisfait.
Il me fit alors découvrir une large palette d'odeurs. Il posa une petite mallette de moleskine sur la table du bureau, l'ouvrit avec mille précautions. Trois rangées de flacons de verre y étaient alignées. On aurait dit des flacons de parfum. Chacun d'entre eux portait une étiquette sur laquelle étaient griffonnées de curieuses indications: "L'écume des jours", mentionnait l'une, "Les vertes années", arborait une autre. Il y avait aussi "Le temps des secrets", "Avant l'aube", "Les mémoires du futur", "A rebrousse temps", "Funes ou la mémoire", "Le cahier gris", "L'aventure est en nous",... Cela ressemblait à un catalogue de titres de romans. Je le signalai au professeur. Il approuva du chef.
"Ce sont des titres d'œuvres qui interpellent la mémoire, commenta-t-il. Je les ai choisis avec un certain arbitraire, j'en conviens. L'important n'est pas ce qu'ils évoquent, mais les odeurs qu'ils renferment."
Je haussai les sourcils tout en répétant:
"Les odeurs?"
Il réprima un geste d'impatience.
"Je vous ai déjà indiqué le rôle des odeurs dans la prégnance des souvenirs, reprit-il sur un ton docte. Ce petit odorama doit nous permettre de stimuler la mémoire. Le but est d'éveiller des souvenirs qui sommeillent en vous sans que vous vous en doutiez.
- Ah! Je comprends...
- J'en suis heureux... Mais commençons, voulez-vous?"
Je ne me fis guère prier. Il me fit humer le contenu de divers flacons, en me laissant chaque fois quelques minutes pour m'imprégner de l'ambiance distillée par les senteurs et faire un essai d'intériorisation. Toute une rangée de fioles y passa. Je voulus ensuite esquisser une nouvelle tentative avec l'une des premières odeurs que j'avais respirées. C'était le flacon baptisé "Un dimanche tant bien que mal".
"Alors? s'enquit mon professeur.
- Il me semble... Enfin je pense qu'il y a quelque chose. C'est très diffus... Je pense à un dimanche; il fait beau, le jardin est illuminé de soleil, sur le bord de la pelouse le tronc d'un saule pleureur attire mon regard... Les strates dessinées par son écorce me fascinent. Elles sont profondes, une pellicule verte les recouvre... Je retrouve la même couleur verte sur l' "autel grec" qui se dresse à quelques pas du tronc. En fait d'autel, c'est une sorte de vasque à fleurs: elle est faite de pierre sculptée et semble vissée au sol. Elle y est fichée comme une masse, j'imagine qu'il faudrait une grue pour l'enlever de là... C'est dimanche, nous sommes peut-être en mai car les cerisiers du Japon sont en fleurs. Il y en a deux dans le jardin, de part et d'autre de la pelouse. C'est dimanche... Mais j'ignore ce qu'il se passe...
- Faites un effort.
- Non, je vous assure, je ne vois rien. Rien d'autre que la pelouse, le tronc d'arbre et l'autel grec."
Il eut l'air déçu, mais prit quelques notes et passa à un autre sujet.
La leçon finit plus tôt ce jour-là. Je me retrouvai à battre la semelle dans la rue. N'ayant plus rien au programme avant le soir, j'errai entre quelques pâtés de maison, curieux de tout et de rien, guettant les passants pour scruter leur physionomie et y trouver quelque motif d'étonnement.
Brusquement, je fis un pas de côté, puis je commençai à cracher de l'eau. J'en avais plein les yeux, la bouche, les narines. C'était une eau glaciale, j'étais transi de froid lorsque je sentis qu'une main puissante m'empoignait. Je fus hissé hors de la rivière et traîné sur la berge. On me lança des paroles réconfortantes. On m'ôta mes habits, après quoi on me frictionna vigoureusement. Quelqu'un me prit dans ses bras pour me ramener à l'hôtel...
J'étais à nouveau dans la rue. Je me passai la main sur le visage: il était sec, tout comme mes vêtements. Il n'y avait personne auprès de moi. J'étais tout seul... J'avais eu une sorte d'absence l'espace de quelques secondes. Cela arrive à tout le monde, me dis-je. Ce n'était rien, rien qu'un assaut fortuit de la mémoire... Il faudrait que j'en parle au professeur, songeai-je en décidant de rentrer à la maison.
Deux jours plus tard, j'eus une vive discussion avec ma mère. C'était le week-end, j'avais rendu visite à mes parents. Ils habitaient une villa dans une cité balnéaire. Nous étions à table avec quelques amis, et l'incident survint lorsque ma mère se plut à égrener quelques souvenirs. Elle voulut raconter une bravade d'un de mes frères, mais elle mélangea deux histoires, celle effectivement arrivée à mon frère et une autre où c'est moi qui avait enduré quelques-uns de ces supplices dont regorgent les récits d'enfance. Quand elle parvint à ce stade de l'histoire, mon sang ne fit qu'un tour. Je l'interrompis violemment, ce qu'elle prit très mal. Je ne pouvais pas supporter qu'elle me volât un de mes propres souvenirs pour l'attribuer à un autre. Je ressentis l'incident comme un affront personnel. Elle dut ressentir mon intervention comme un affront aussi. Mais je n'en avais cure, j'avais décidé de rétablir la vérité coûte que coûte.
Je l'empêchai de conclure son récit. Mes voisins de table arborèrent un air consterné. Je perçus des regards étonnés, voire scandalisés par ma conduite, alors que mon père s'efforçait, en vain, de faire converger les deux versions des faits. Pour couper court à toute discussion, j'allai jusqu'à exhiber une minuscule cicatrice qui ourlait la pulpe de mon majeur gauche, une marque qui établissait sans conteste possible la preuve de mes dires. Puis, je me sentis honteux. Honteux d'avoir ridiculisé ma mère devant ses amis, alors qu'en fin de compte, il ne s'agissait que de vétilles. En même temps, je persistais à regretter qu'elle se permît de reprendre mes hauts faits d'armes pour en octroyer la paternité à un usurpateur. Une mémoire tronquée est une mémoire violée, pensai-je. Le visage de la sorcière apparue dans l'escalier menant au bureau du professeur interrompit le cours de mes réflexions; je la revis mentalement en train de psalmodier sur le thème de la mémoire personnelle et du passé collectif. Si elle avait assisté à l'échange de mots avec ma mère, elle eut sans doute piqué un fard. Elle m'aurait cloué le bec, me dis-je. Mais aurait-elle eu raison de le faire? Je restais persuadé que non...
Au cours de la leçon suivante, je parlai de cet incident. Le professeur m'écouta tranquillement, semblant m'approuver de temps à autre par de légers hochements de tête. Lorsque je fus parvenu au bout de mon récit, il eut cette remarque sidérante:
"Etes-vous bien certain que ce souvenir vous appartienne?"
Je faillis suffoquer d'indignation.
"Absolument! m'écriai-je. Je revois encore toute la scène:... Comment pouvez-vous imaginer que...
- Calmez-vous et donnez-moi des faits. Allez-y, racontez-moi comment ça s'est passé.
- Je jouais avec mon frère Pierre. Nous avions renversé la bicyclette bleue, elle tenait en équilibre instable sur la selle et le guidon. Nous étions fascinés par le fonctionnement de la chaîne du vélo. Pierre faisait tourner le pédalier de la main, cependant que je suivais du doigt le cheminement d'un maillon de la chaîne. Et ce qui devait arriver arriva: un de mes doigts se trouva entraîné par la chaîne et fut broyé sous une dent du plateau. La suite se déroula sur un rythme d'enfer: je hurlai, ma mère surgit, m'empoigna et réquisitionna un voisin pour me conduire chez le médecin. Voilà tout le drame...
- Montrez-moi votre cicatrice.
- Avec plaisir!"
Il contempla longuement mon doigt, comme si tout y était écrit. Je faillis lui demander s'il y distinguait bien les contours du vélo. Il se décida enfin à libérer ma main et admit que c'était une preuve convaincante.
"Cependant, dit-il, vous devriez vous montrer plus prudent."
Je pouffai.
"Ne vous inquiétez pas pour moi, je n'éprouve plus le moindre intérêt pour les chaînes de vélo."
Ce fut son tour de rire.
"Vous ne m'avez pas compris. Je vous engage à vous montrer plus prudent en société, lorsque vous voudrez encore rétablir la juste mémoire des faits.
- Ah bon?
- Le plus sage est de procéder par questions et réponses. N'affirmez rien, mais suscitez le doute, interrogez vos interlocuteurs... Poussez-les à se pencher par dessus l'abîme de leur passé, et quand vous sentirez qu'ils redoutent le vertige, augmentez votre avantage en leur posant mille questions. Mais ne vous montrez pas péremptoire; vous risqueriez de leur refermer toutes les portes...
- Croyez-vous que ma mère... Que... ?
- Que vous lui avez flanqué une porte à la figure? Oui, je le crois."
Le soir en rentrant chez moi, je songeai encore à ma mère. C'est sans doute la raison pour laquelle subitement, au moment de me mettre au lit, je me retrouvai vingt-cinq ans en arrière, à son chevet à l'hôpital américain de Neuilly. Mon père avait eu un accident de voiture une semaine plus tôt. Une collision frontale. Ils étaient quatre dans la voiture: mon père, qui en était sorti indemne, ma sœur, qui en était quitte pour un nez cassé, un neveu qui n'avait rien non plus, puis ma mère qui avait eu moins de chance et souffrait de vertèbres fêlées à la base du cou. Dans l'autre véhicule, le chauffeur, qui était seul, avait plusieurs fractures, à ce que j'avais compris. Comme mes deux frères, je me trouvais au camp scout lorsque l'accident était survenu, et mon père avait jugé plus sage de nous laisser terminer le camp avant de nous prévenir. Ensuite il avait bien été forcé de nous emmener tous à Paris, à l'hôpital. J'avais été surpris par le jaune des murs et la blancheur des uniformes des infirmières. La raideur des lits de fer m'avait également étonné. L'hôpital dégageait une impression paradoxale: il faisait riche et pauvre à la fois, comme si les caractéristiques des deux états sociaux s'étaient fondues en un seul état, transcendant.
J'étais à son chevet avec mes frères et sœur. Elle parlait d'une voix anormalement douce, et mon père se tenait en retrait. Du coin de l'œil, j'avais reconnu sur une table les lettres que nous lui avions envoyées dès le soir du retour du camp. Elle les avait déjà reçues, me dis-je avec effroi. Ce qu'elle me confirma d'un seul regard. Je m'absorbai dans la contemplation de mes chaussures. Puis on nous fit comprendre que nous dérangions, nous dûmes lui dire au revoir et renfiler les couloirs du bâtiment jaune, déambuler dans des salles interminables, entre dalles riches et dalles pauvres. Je regardai mon père et me demandai si nous étions pauvres. Je...
J'étais allongé sur mon lit. Je n'étais plus à Paris, je n'avais plus onze ans, il ne régnait plus aucune odeur d'éther ou d'ammoniaque. Les murs autour de moi étaient blancs, et le réveille-matin indiquait 23 h 30. La mémoire me jouait des tours. Ou bien m'étais-je simplement endormi, et mon rêve rapide avait-il été interrompu... Mais pourquoi rêver de souvenirs, alors que déjà éveillé, je me plongeais avec une forme de délectation dans mon passé?
J'eus un instant l'intention de brosser la leçon suivante. Pour manifester une certaine désapprobation. Je n'avais guère apprécié qu'il mît en doute le bien-fondé de mon souvenir, ni qu'il se permît de me dicter ma conduite avec autrui. Son doctorat en sciences mémorielles ne lui donnait pas tous les droits. Je ruminai ces pensées tout en avalant mon petit déjeuner, puis sans adopter de conclusion définitive je me mis en route. Mes pas me conduisirent tout naturellement chez le professeur.
Il me refit passer le test de l'odorama. Sans plus d'effet que la première fois. Ensuite il me proposa un cours sur l'oubli. J'acceptai bien entendu de découvrir ce chapitre de la matière.
"L'oubli obéit à une série de fonctions précises, commença-t-il. Un de ses principaux moteurs est la déculpabilisation. On oublie parce qu'on le veut bien, parce qu'on souhaite profondément ne pas se souvenir. On tire un trait sur un événement jugé fâcheux et peu à peu, insensiblement, celui-ci se confond avec les autres souvenirs, il en adopte les caractéristiques si bien qu'au bout du processus, il devient vide de sens. Bref, il est effacé d'un coup d'éponge au tableau noir de la mémoire."
Je l'écoutai avec attention. Je croyais déjà savoir ce qu'il me disait, mais je n'en étais pas sûr.
"L'identification de ce type d'oubli est primordiale. Car dès lors qu'on soupçonne un oubli de déculpabilisation, poursuivit-il, il devient relativement aisé de le percer à jour et d'ainsi ranimer cette partie de mémoire morte. Me suivez-vous?
- Très bien. Mais comment faire pour que ce mauvais souvenir réapparaisse?
- Il existe différentes techniques. Une des plus efficaces consiste à attaquer le sujet bille en tête: jeter le passé à la face de la personne concernée, comme un appât au milieu de la rivière, et tirer profit de son émotion pour faire remonter l'histoire à la surface... Il suffira ensuite de remouliner la ligne avec doigté."
Il eut un petit rire satisfait.
" C'est comme ça, en tout cas, que j'ai attrapé mes plus gros poissons", ajouta-t-il.
Je demeurai songeur. Il m'était arrivé d'oublier de très jolies aventures, des événements dont je m'étais tiré avec brio ou dont j'avais été le héros... Je lui fis la remarque.
"C'est inexact, objecta-t-il. Vous vous en souvenez confusément, puisque vous en parlez! Vous ne les avez pas oubliés. Votre souvenir s'est fait moins précis, c'est très différent... Ce dont je vous parle, c'est de ces choses enfouies en vous mais dont vous n'avez plus la moindre idée, que vous redécouvririez avec honte si je les exhumais à l'instant. Des choses dont vous auriez à rougir, à tout le moins..."
Il marqua une pause, puis ajouta:
"Ne vous faites pas trop de souci. Nous avons tous des coins d'ombre où il ne fait plus bon vivre. Nous ne sommes pourtant pas tous des criminels... Et n'allez surtout pas croire que vos souvenirs d'enfance sont les plus purs. On est très cruel en dessous de dix ans."
Instinctivement, j'eus envie de le contredire. Je ne le fis cependant pas, car je me remémorai alors une scène odieuse dont j'étais le principal acteur. Je devais avoir huit ans.
De retour chez moi, je me pris la tête dans les mains. C'étaient les premiers assauts d'une nouvelle migraine. Je pris un cachet et me mis au lit, mais mon mal de tête persista toute la nuit. Je me réveillai en sursaut au petit matin. J'étais seul dans la chambre, il n'y avait pas un bruit sauf, de temps à autre, quelque pépiement d'oiseau près de la fenêtre. Je me tâtai le front en me mettant debout: les coups dans mon crâne étaient moins sourds, le mal commençait à battre en retraite. Ragaillardi, je me rendis à la salle de bains, où je fis couler de l'eau...
Benoît et Vincent couraient devant moi, Patrick et Philippe me talonnaient. Mon souffle devenait plus haché, mais je tenais bon. Nous n'étions pas en tête de la course, mais les premiers n'avaient pas une grande avance. Une trentaine de secondes tout au plus. Et nous ne visions pas la première place. L'important, c'est de participer, nous avait répété Monsieur F..., notre professeur de grec. On l'avait pris au mot. Et tout se déroulait comme nous l'avions prévu. Nous parvenions sans trop de difficulté à courir groupés.
"Ca va? me demanda Benoît en se retournant.
- C'est OK, lançai-je. Et toi?
- Ca ira, Vincent aussi. Et derrière?
- Pas de problème, cria Patrick. On est bons!"
La cadence ne fléchit pas.
"On va rire!" ajouta Patrick.
Je me portai à la hauteur de Benoît pour le rassurer définitivement.
"C'est dans la poche, lui glissai-je.
- Ouais, il doit rester un kilomètre...
- Grand maximum."
Economisant notre salive, nous bouclâmes la fin du dernier tour du cross du collège sans rompre le rythme. La ligne, puis l'étroit couloir d'arrivée se pointèrent à l'horizon.
"On doit être tout près des premiers! lâcha Vincent.
- Chouette!
- C'est trop beau!
- Comment fait-on pour l'arrivée?
- Comme on l'avait dit: sur une seule rangée.
- En se donnant la main! C'est plus sûr.
- Ouais! Des fois qu'ils voudraient nous séparer au classement."
A une centaine de mètres de la ligne d'arrivée, Patrick et Philippe vinrent se hisser à nos côtés. A cinq de front, nous barrions toute la largeur du chemin.
"Donnez-vous la main, les gars! Vite!" cria Benoît.
On s'exécuta. Et nous franchîmes la ligne comme un seul homme. Le préposé au classement des concurrents fit la moue. Dans le couloir qui suivait la ligne d'arrivée, on fut bien obligé de se remettre en file. Mais on insista auprès du préposé: pas question de nous départager, nous étions arrivés ex aequo!
"Tout ça est très joli, mais c'est aussi bien embêtant, dit un pion qui faisait office de commissaire de course. Vous êtes arrivés dixièmes, et les dix premiers sont sélectionnés pour le cross provincial. Comment va-t-on faire pour prendre le meilleur d'entre vous?"
Je m'apprêtais à lui dire un gros mot bien senti, mais je n'en eus pas le temps.
"Bravo, les gars! Vous nous avez donné une belle leçon!"
C'était notre prof de grec qui venait nous féliciter. On se rengorgea fièrement, savourant ce qui, à nos yeux, constituait une incontestable victoire...

L'eau débordait de la cuvette. En secouant la tête, je me dépêchai de fermer le robinet. Ma migraine avait disparu. Sans chercher à comprendre, je retournai me coucher.
Deux heures plus tard, je me levai péniblement et me traînai dans la cuisine. Pendant que l'eau chauffait dans la bouilloire, je me beurrai une tartine, que j'engouffrai en quelques bouchées. Je fis ensuite infuser le thé dans une grosse tasse émaillée. Je pris un citron dans le panier à fruits et y coupai une rondelle. La peau du fruit était veloutée... comme celle de Pandora.
Elle avait les yeux verts comme l'enfer et sa peau cuivrée, qui reflétait le soleil comme une émeraude, était incroyablement douce. Je la regardais sortir de l'eau. Elle secouait ses cheveux en envoyant des paillettes d'or ruisselantes sur le sable.
"Pandora, lançai-je, tu es merveilleuse!"
Elle sourit sans mot dire. Je compris qu'elle jugeait mon témoignage d'amour d'une affreuse banalité.
"Je t'aime, ajoutai-je.
- Ce n'est jamais que la dixième fois que tu me le dis ce matin, lâcha-t-elle d'un air mutin.
- C'est parce que je le pense très fort.
- Moi aussi, je pense très fort... des choses que je ne dis qu'une fois.
- Une ou plusieurs fois, qu'est-ce que cela change au bonheur? La licence poétique autorise la répétition.
- On répète de beaux vers...
- Pas des banalités?"
Elle ferma les yeux. Son petit nez frémit, ourlant ses joues de plis rebelles: des lutins semblaient danser sous sa peau.
Enfin, elle daigna bouger ce corps qui hantait mes nuits. D'un habile balancement de la hanche et des jambes, elle vint s'asseoir près de moi. Je sentis ses cheveux humides sur mon épaule.
"Tu es ma petite sirène", proposai-je.
Elle fit la moue.
"Je croyais être amoureuse d'un poète, je suis tombée sur un faiseur."
Devant la dureté de l'accusation, je reculai.
"Cruelle, tu es déjà prête à me condamner! Et cela pour un léger défaut d'inspiration...
- Ainsi va la vie, dit-elle en chantonnant les syllabes.
- Ainsi va l'amour.
- Ainsi vont nos peines.
- Ainsi font, font, font..."
J'étendis le bras en tournant le torse vers elle. Ma main atterrit au milieu de son ventre, elle remonta lentement la pente jusqu'au ballonnement de son sein gauche, où elle s'enfonça mollement.
"Tu me fais mal, glapit-elle.
- C'est le mal d'amour.
- Va-t-en, fiche-moi la paix!" s'écria-t-elle brusquement.
Elle repoussa mon bras, se mit sur ses pieds et partit en courant.
"Pandora..."
Mon appel fondit dans l'air chaud qui venait de la mer. C'était samedi. Un samedi d'été et d'ennui. Un samedi de jeunesse, d'amour et d'eau fraîche. Un samedi tant bien que mal...

Le sachet de thé était toujours au fond de ma tasse. Le liquide était noir ébène, le thé avait lâché tout le tanin qu'il contenait. Je m'empressai de sortir le sachet, me brûlant le doigt au passage, et je glissai la rondelle de citron dans la tasse. Après réflexion, j'y ajoutai un sucre et concentrai mon attention sur la cuiller que je plongeai dans le pénible breuvage.
Ma mémoire me jouait des tours, il n'était plus possible de se leurrer. Mes souvenirs m'assaillaient, ils m'attaquaient par surprise, s'imposaient à moi quand bon cela leur semblait, dictaient le cours de mes pensées. Je n'étais plus libre de mes songes. Je n'étais plus libre, tout simplement.
Je m'en ouvris au professeur Manchevelst. Il ne parut pas surpris.
"Ne vous faites pas de souci, me dit-il. Ces réminiscences démontrent que nous sommes sur la bonne voie, vous et moi. Nous avons fait du bon travail, vous devriez en réalité vous en réjouir.
- Vous en êtes certain?
- Absolument.
- Mais ça peut survenir à n'importe quel moment...
- Et alors? Tant mieux! Voyez-vous, nous sommes des bâtisseurs de ponts. Nous en avons dressé un, très grand et très solide, entre votre passé et votre présent. Il n'est que logique qu'il accueille un certain trafic: vos souvenirs commencent à défiler sur le tablier de ce pont colossal. Au début, ils ne sont que quelques-uns, épars, qui courent en tous sens...."
Je le dévisageai, terrifié.
"Vous voulez dire que ceci n'est que le début?
- Evidemment! Vous verrez: bientôt, ils se presseront en foule.
- Une foule hurlante, bredouillai-je. Une foule dense, de personnes aux visages grimaçants, qui déferleront en brandissant des pieux et en vociférant des anathèmes..."
Il m'interrompit.
"Allons, allons! Que vous arrive-t-il? me demanda-t-il en me prenant le bras. Pourquoi voulez-vous que votre mémoire renferme de telles images? Il n'y a aucune raison, voyons! Ressaisissez-vous, que diable!"
Mais je ne pus que répéter ce que je venais de dire:
"Une foule hurlante, des gens brandissant des pieux et braillant des slogans scélérats..."
Il hocha la tête, puis me parla comme à un enfant.
Je le remerciai d'un sourire contraint et pris congé avant la fin de l'heure.
Le soir, avant de me coucher, j'eus brusquement peur. Je regardai les draps à moitié défaits dans le lit et j'eus peur de replonger dans les souvenirs. Si je m'endormais, pensai-je, j'allais sans doute ranimer de nouveaux échos lointains du passé. Et cette fois, ils seraient peut-être moins doux. Ils surgiraient de ces zones d'ombre qui tapissent les recoins de mon cerveau, de ces travées que j'avais voulu inconsciemment condamner. Plus j'y songeai et plus j'en fus persuadé. Cette nuit, de noirs cauchemars de jadis ramperaient sous mes draps et remonteraient jusqu'à affleurer ma conscience. Ils auraient l'allure et le venin du serpent. Ils planteraient leurs crocs dans mon ventre, à hauteur du nombril... Par là où j'avais quitté ma mère.
Je quittai la chambre et errai un instant sans but dans le salon. Machinalement, je branchai la télévision, mais je mis le volume en sourdine. Je m'assis enfin à côté du téléphone et saisis le combiné.
C'est lorsque je commençai à composer un numéro d'appel qu'une nouvelle vague me submergea.
Il faisait nuit. Une obscurité dense, opaque emplissait la ruelle. Une pluie grasse, aux gouttes sales, matraquait les pavés sur un rythme lancinant. De lugubres façades prenaient appui sur un trottoir défoncé avant de s'élever et disparaître dans les ténèbres au dessus de ma tête. Je me tenais silencieusement sous un porche, le dos à la porte et les mains plaquées aux bois du chambranle, dans la position d'un homme aux abois. L'oreille tendue, je guettais le moindre bruit en provenance des boulevards, un peu plus loin en contrebas. En se tortillant, la ruelle y donnait accès, semblant y déverser des monceaux de pavés fumants de crasse. De grosses larmes de sueur couraient sur mon front, dévalaient par le nez et les tempes jusqu'à mes yeux qu'elles inondaient comme à plaisir. Je mourais de frousse. J'étais aux abois. Là-bas, sur les boulevards, une foule de gens furieux me recherchaient pour me lyncher... Ce que j'avais à me reprocher était infâme, je refusais même d'y penser. Ce n'était pas moi qui avais commis ce crime, c'était quelqu'un ou quelque chose d'autre... Ma main, peut-être... Mais pas moi, non. Non... Moi, je n'étais qu'un petit garçon innocent, devenu adulte sans même s'en rendre compte, et je n'avais jamais cherché à mal agir... Mais ils me traquaient. Ils me prenaient pour un autre, ils s'imaginaient stupidement que je cautionnais tout ce que faisaient mes mains. J'avais le souffle rauque, je sentais les battements de mon cœur déchirer ma peau sous la chemise. J'avais peur. Mon existence m'apparut soudain vaine et dérisoire. En claquant des dents, j'eus envie de rire. Je ne pus toutefois réprimer le tremblement qui s'empara de mes jambes. Mes mollets commencèrent à danser une polka endiablée. Il faisait froid, la pluie s'insinuait sous mon manteau pour dévaler sous mes aisselles. Le tremblement de mes membres se fit plus vigoureux. Il fallait que je bouge, que je quitte cette cachette sommaire. A regrets, je m'y résolus enfin. Quittant l'abri du porche, je m'enfonçai plus avant dans les profondeurs de la ruelle. Je trottinai d'abord, puis accélérai et pris mes jambes à mon cou. C'est alors que j'entendis crier derrière moi: "Il est par ici! Venez! Venez! Je l'entends! Il s'enfuit dans cette ruelle!" De nouveaux cris répondirent en écho: "Il est à nous! Il ne peut plus nous échapper! C'est un cul-de-sac! Nous le tenons! Son compte est bon!" En même temps, je m'arrêtai pile devant un mur de briques. La ruelle menait à une impasse. Je me retournai: la horde hurlante était déjà là qui me faisait face. Beaucoup brandissaient des torches électriques: leurs rayons convergèrent bientôt sur moi, sur mon visage. Je clignai des yeux, me protégai en tendant les mains devant moi. Les cris redoublèrent: "Regardez-le! Il demande déjà grâce! Quelle pitié! La crapule! Le scélérat! Il va payer!" Les plus enhardis s'approchèrent, menaçants...

J'avais lâché le combiné. Il gisait cassé en deux à mes pieds. La pellicule de plastique s'était brisée en touchant le sol. Hagard, les mains tremblant encore, je regardai le téléphone. Je me levai avec peine. Une nouvelle migraine battait la chamade dans ma tête. J'étais horrifié: ce nouveau souvenir, ce souvenir dégradant, scandaleux, témoin de dieu sait quel passé criminel, ne m'appartenait pas.
A mon grand étonnement, le professeur piqua un fard lorsque je lui rapportai l'incident. Après m'avoir copieusement tancé, il me répéta sur tous les tons que je confondais mémoire et influences. J'avais sans doute regardé un feuilleton télévisé, visionné une scène de roman ou mené une rêverie au départ d'un récit oublié, suggéra-t-il. A son idée, j'avais simplement brodé un songe au départ d'une quelconque référence. J'avais juste eu le tort, soit d'oublier cette dimension référentielle, soit de m'offrir une dose d'autosuggestion sur la base de mes dernières expériences mémorielles.
J'eus beau démentir, il n'en démordit pas.
"Mais enfin! me dit-il en guise de conclusion. Vous sentez-vous en quoi que ce soit coupable de quelque crime en rapport avec cette... séquence?
- Non, absolument pas, répondis-je.
- Ce n'est donc pas un de vos souvenirs.
- C'est ce que je vous ai dit.
- Dès lors il ne s'agit pas d'un souvenir. Ni de vous, ni de personne. Comment pourriez-vous démontrer le contraire?"
La mort dans l'âme, je dus convenir que je ne pouvais démontrer qu'il appartînt à qui que ce fût. Mais en mon for intérieur, je savais que c'était la mémoire d'un autre dans laquelle j'avais fait irruption... Ou qu'un autre avait fait irruption dans la mienne...
Comme il continuait de pérorer sur la pureté des sciences mémorielles et le manque de sensibilité dont je paraissais affecté, je fermai les yeux, cherchant à retrouver un minimum de sérénité. Un long moment passa ainsi.
"Mais que faites-vous?" s'enquit-il soudain.
Je ne l'entendis que faiblement, et ne pus lui répondre. J'étais emporté par une lame, l'eau salée déferlait tout autour de moi, j'étais ballotté comme un bouchon de liège au cœur d'un malstrom. Haletant, je lançais les bras à gauche et à droite, moulinant dans l'air du large cependant que mes jambes battaient les vagues de toutes leurs maigres forces. Bientôt, j'entrevis un mur d'eau écumante qui venait à ma rencontre. Je hurlai "Non!" et aussitôt, j'avalai de l'eau par brassées entières. J'allais cracher mes poumons lorsque ma tête heurta le mur. Je ressentis un choc d'une violence inouïe, puis plus rien.

"Que vous est-il arrivé? J'étais inquiet..."
J'ouvris un oeil. Je vis d'abord le plafond, puis la tête barbue et grisonnante du professeur, enfin les doigts de sa main droite qui me tendaient maladroitement un verre d'eau.
"Non, pas d'eau", fis-je.
Il voulut insister, mais je le repoussai d'un geste impérieux.
"Je viens de me noyer", dis-je en me relevant.
Je réprimai une envie de cracher, j'avais l'impression que mes poumons étaient toujours gorgés d'eau.
"La scène était aussi réaliste que le plus achevé de mes souvenirs, ajoutai-je. C'était très impressionnant, mais ce n'était pas un de mes souvenirs."
J'accentuai mon intonation sur les quatre dernières syllabes, après quoi je toisai mon professeur.
"Vous vous trompez, mon garçon, répliqua-t-il. Vous faites fausse route, je vous l'assure. Ces petits accidents sans importance n'ont rien à voir avec nos exercices. C'est du..."
Il sembla chercher ses mots.
"Du cinéma", finit-il par dire.
Insolemment, je le dévisageai de pied en cap. Pour la première fois, il m'inspira du dégoût. Du haut de sa science, il n'était pas capable de reconnaître un excès de mémoire.
"Ce n'est pas du cinéma, déclamai-je lentement. En aucun cas. Ce sont de nouveaux ponts que nous avons bâtis entre ma mémoire et celle d'un autre."
Je réfléchis un instant, puis j'ajoutai:
" D'un ou de plusieurs autres... Rappelez-vous, vous l'avez dit: nous sommes des bâtisseurs de ponts..."
Bien sûr il s'insurgea contre cette idée. Comme je m'y étais attendu, il improvisa une théorie sur les ponts mémoriels et les passerelles référentielles, arguant que les uns sollicitaient une esthétique et une poétique sophistiquées, alors que les autres relevaient de banales réminiscences, de simples "emprunts culturels", selon son expression. Mon dégoût ne fit qu'aller croissant.
De retour chez moi, je pris une résolution. Si j'étais bien assailli des souvenirs d'autrui, il devait être possible d'identifier leurs propriétaires. Je posai ensuite un postulat qui me parut d'emblée digne de foi: dans cette hypothèse, il ne pouvait s'agir que de gens proches de moi. Sans quoi, tout cela n'aurait pas de sens.
J'enquêtai dès la première heure, le lendemain. Et j'obtins rapidement de premiers résultats. La concierge de l'immeuble me rapporta le cas étrange et scandaleux d'un homme qui avait autrefois habité mon appartement. L'individu avait été convaincu d'homicides répétés et condamné à la peine la plus lourde. Tueur maniaque, l'homme interpellait ses victimes le soir dans la rue. Il les attirait dans un recoin puis les étranglait. Il avait agi à quatre reprises dans le même quartier de la ville. La cinquième fois, il avait été pris sur le fait: il était tombé dans un guet-apens tendu par la police et s'était d'abord enfui dans les rues. Mais ses poursuivants avaient ameuté la foule et les policiers n'avaient réussi que de justesse à le sauver du lynchage.
Avec une hâte fébrile, je me rendis à la bibliothèque municipale. Grâce aux indications de la concierge, je trouvai sans difficulté des recensions de ce cas dans divers journaux. Tout concordait. J'avais sans aucun doute possible rêvé sa traque dans la ville. Je m'étais rappelé ce souvenir qu'il avait sûrement voulu oublier le restant de ses jours.
Encouragé par ce premier succès, je redoublai d'effort dans l'espoir d'identifier l'auteur du souvenir de la noyade. Ce fut plus lent et plus difficile, mais j'y parvins également. Au début, je fis fausse route car je m'étais borné à fouiller dans le passé d'autres voisins ou prédécesseurs dans l'immeuble. Puis j'eus l'idée d'élargir le cercle des recherches à ma famille et mes amis. Et après quelques hésitations, mon père finit par me confier qu'il avait failli se noyer un soir de tempête, alors qu'il était parti nager au-delà des brise-lames malgré l'interdiction de ses parents. C'était un souvenir qu'il s'était efforcé d'oublier, m'expliqua-t-il, car les images lui revenaient en mémoire avec trop de force. C'était insoutenable, il avait dès lors tout fait pour éviter de croiser à nouveau cet écueil. Il se dit d'ailleurs désolé que je le lui rappelle, persuadé qu'à présent il allait à nouveau revivre ce cauchemar.
J'hésitai alors à confier ce que je venais d'apprendre au professeur. Je sentis confusément qu'il commencerait une fois de plus par dénigrer mes explications et nier l'évidence. Et je n'avais nulle envie de batailler pour imposer pareille idée. Cependant, il n'y avait, selon moi, plus le moindre doute: j'avais ouvert des brèches mémorielles auprès d'autres individus qui m'étaient à tout le moins physiquement proches.
Entre-temps, de nouveaux souvenirs me happèrent. Certains provenaient réellement de mon passé, je pouvais les reconnaître sans peine, d'autres, toujours morbides, surgissaient pour moi du néant. Mais je savais qu'ils avaient fui la mémoire d'autres personnes de mon entourage, et je frémissais en pensant qu'ils avaient pu appartenir à mes frères, ma sœur, un copain, une amie, un parent, un voisin...

Dès ce moment, le monde revêtit à mes yeux une nouvelle dimension. Je commençai à comprendre que les actes des hommes recèlent une portée infinie, qu'ils imprègnent l'espace et le temps bien au-delà du moment présent. Chaque action a une vie propre, me dis-je, elle perdure à travers le temps quand bien même sa manifestation concrète paraît terminée. Les faits et gestes du présent et du passé se confondent en un faisceau de pistes entremêlées. La seule difficulté, c'est que la plupart des gens l'ignorent et n'ont pas la sensibilité requise pour continuer de capter les signaux du passé...
Tout en remuant cette nouvelle théorie, je m'appliquai à classifier les souvenirs qui ne cessaient de m'assaillir. Je renseignai ceux qui m'appartenaient dans un cahier, les autres dans un deuxième. Et j'inaugurai un troisième cahier, dans lequel je notai les souvenirs d'autrui que j'avais réussi à identifier.
C'est à cette époque que je passai mes premiers examens de licence en sciences mémorielles, et que je fis la connaissance de Dora. Assistante à l'université, titulaire d'une licence en histoire potentielle, elle rédigeait une thèse de doctorat sur l'uchronie. Persuadée que nous ne vivions que dans une des nombreuses "lucarnes" de l'univers, elle cherchait à démontrer que les écrivains ayant campé des mondes parallèles n'avaient fait que pressentir ce qu'elle appelait un "fait de réel". En d'autres termes, elle prétendait que la littérature uchronique projetait une interprétation crédible de l'infini. C'est en travaillant à la bibliothèque, entre deux examens, que je la rencontrai. Qu'elle était blonde, svelte, élégante, les cheveux longs tombant dans le dos comme une pluie d'or, le visage fin et mutin, ne revêtait pour moi aucune espèce d'importance. Ce qui me frappa et me séduisit d'emblée, ce furent ses yeux en amande, qui semblaient se prolonger indéfiniment vers les tempes comme des papillons aux ailes allongées.
Dès que je la vis, j'eus faim d'elle. Sans préliminaires, je l'interpellai sur les livres qu'elle venait de réunir sur la table devant elle. Par chance, j'avais lu la plupart d'entre eux. Je fus brillant, son regard étincela. Nous parlâmes du passé et de ses prolongements infinis, elle recourut à l'histoire pour bâtir de beaux édifices, je renchéris en faisant miroiter les avantages de la mémoire. Le préposé à la bibliothèque nous fit des remontrances à plusieurs reprises, puis nous mit dehors. On poursuivit la conversation à la terrasse d'un café. Tout en buvant une bière, j'eus un bref moment d'absence: je me souvins d'une promenade par mauvais temps sur le plateau d'Emparysse, dans les Alpes françaises... J'avais dix-sept ans, j'accompagnais Bernard, un ami de deux ans mon aîné, nous avions fait le voyage en auto-stop puis étions partis en montagne sans le moindre équipement, sans carte, sans boussole, sans corde et quasiment sans argent. En fin de journée, nous nous étions perdus et avions bivouaqué vaille que vaille, malgré les orages. Le lendemain, aux premières lueurs de l'aube, alors que nous n'avions pas fermé l'œil de la nuit, nous étions repartis au hasard des sentiers. Après plusieurs heures de marche difficile, le sentier choisi au petit bonheur se faisant de plus en plus abrupt et encaissé, nous avions abouti à un petit plateau fermé de toutes parts. Sur trois côtés de l'étroit quadrilatère, le sol se dérobait, cédant la place à un à pic ou une moraine très pentue. Sur le dernier côté, dans notre dos, notre maigre chemin se frayait un passage à travers une paroi plantée d'épineux à sa base. Comme nous ne savions où nous nous trouvions, nous n'avions plus la moindre envie de rebrousser chemin: cela aurait signifié des heures de marche avec la certitude de ne retrouver aucune piste connue. Devant nous, en revanche, si nous réussissions à franchir l'obstacle, nous perdrions de l'altitude et aurions davantage de chance de déboucher sur un chemin plus important, qui signifierait un accès à la civilisation. On discuta le coup et l'on décida de tenter le tout pour le tout. Bernard ajusta son sac à dos, me lança un long regard, puis entreprit de descendre la moraine. C'est la voie qui semblait la moins inabordable. Je tremblais pour lui. Au début, tout alla bien, il effaça une dizaine de mètres sans rencontrer de grosses difficultés. Mais ensuite, une pierre se déroba sous ses pieds, puis une deuxième, une troisième... Il y eut un choc, il lâcha un juron, après quoi je l'entendis dévaler la pente en rebondissant sur les pierres. Cela dura peut-être dix secondes. Une éternité... Un formidable silence succéda à sa chute. Mort d'angoisse, je me penchai au bord du plateau: Bernard gisait sur le dos au bas de la moraine. Il ne bougeait pas, mais son corps était entier. Je hurlai son prénom, puis attendis. D'abominables secondes s'écoulèrent. Enfin, il remua. Il s'ébroua, se remit sur ses pieds en chancelant. "Putain! me cria-t-il. Je crois bien que je n'ai rien de cassé!" Il avait descendu toute la pente sur son sac à dos, celui-ci avait fait office de traîneau et absorbé tous les chocs. Je ressentis une joie intense... avant de me résoudre à faire de même. Je commençai moi aussi à varapper prudemment sur le rocher, puis tombai en arrière et me laissai glisser jusqu'en bas sur mon sac à dos...

De la bière coulait sur mon gilet et Dora me regardait avec une nuance d'inquiétude. Je lui demandai s'il lui arrivait d'avoir des trous de mémoire. Bien sûr, me dit-elle, surtout en période d'examen. Je ris et lui expliquai que pour ma part, j'étais muni d'une gigantesque pelle avec laquelle, régulièrement, je rebouchais les trous qui menaçaient mes souvenirs. Elle rit à son tour tandis que du plat de la manche, j'essuyais le jus de houblon répandu sur mes vêtements.
Je la quittai tout joyeux, ses coordonnées en poche et un prochain rendez-vous fixé au lendemain. J'inscrivis le souvenir d'Emparysse dans mon premier cahier, à la suite d'une longue série d'autres reflets de mon passé. Et je m'endormis sans appréhension, l'image de Dora collée en format géant sur l'écran de ma tête.
Les jours suivants, le rythme et la fréquence des assauts mémoriels ne faiblirent pas, malgré la présence de plus en plus insistante de Dora à mes côtés. Quelques mauvais souvenirs importés vinrent encore troubler mon bonheur naissant. Je les exorcisai en les couchant sur le papier. Ce petit travail d'écriture m'aidait à prendre de la distance par rapport à ces instantanés au vitriol; une fois traduits en caractères tracés à l'encre bleue, ils perdaient beaucoup de leur violence. Bien sûr, je continuai de chercher à leur donner un nom, persuadé que chacun de ces tristes faits divers s'était échappé de la mémoire d'un proche. J'eus souvent des soupçons, plus rarement des certitudes comme les deux premières fois. Après quelque temps, las d'effectuer des démarches inquisitoriales, je décidai de me satisfaire des soupçons.
Tandis que Dora séchait sur sa thèse, je réussis brillamment mes examens. Manchevelst lui-même parut surpris de la facilité avec laquelle j'éventai tous les pièges savamment dressés aux détours des questions. Je ne lui dis plus rien des phénomènes mémoriels qui faisaient le siège de mes rêves; paradoxalement, nos relations s'en trouvèrent confortées.
Il se risqua un jour à m'interroger sur ce qu'il se bornait à appeler mes "influences". Gauchement, presque timidement, il me demanda s'il m'arrivait encore d'emprunter des "passerelles référentielles" de quelque importance. Après un long silence, je me résolus à commettre un mensonge.
"Non, fis-je, mes propres souvenirs me suffisent amplement...
- Ah? Tant mieux, tant mieux... Ainsi le terrain est-il dégagé...
- Oui, nous pourrons consolider plus aisément le tablier du pont.
- Le tablier...? Le pont? Ah oui, c'est cela."
Il eut un petit sourire gêné, moi aussi. Puis nos changeâmes de sujet de conversation.
De la même manière, je me gardai bien d'en parler à Dora. Elle n'ignora bientôt plus rien de ma plongée dans les souvenirs personnels, certes, mais je gardai secret l'univers des deuxième et troisième cahiers. C'était la partie noire de mes recherches, je n'avais nulle envie qu'elle la découvrît. Par un forme de pudeur superstitieuse, j'estimai que la fréquentation de ces relents sordides du passé d'autrui aurait pu la souiller, à tout le moins déteindre sur sa beauté et la ternir.

Un matin, enfin, je me réveillai plus tôt que de coutume, tenaillé par un sentiment de crainte indéfinissable. Je m'appuyai du coude sur l'oreiller, me retournai vers Dora. Elle dormait à poings fermés, son petit nez de jade frémissait à peine tandis qu'une minuscule goutte de salive perlait aux commissures de ses lèvres. Elle est plus belle encore lorsqu'elle dort, pensai-je en recouvrant du drap son dos nu. Je voulus me lever pour préparer le petit déjeuner lorsqu'une nouvelle bouffée de souvenir me terrassa...
Je me baladais, nue, sous une lumière crue diffusée par trois spots halogènes pendus en rail au plafond. A la main, je tenais encore le couteau. La lame était rouge et du sang coulait également sur mes doigts. J'en sentis la caresse chaude, c'était à la fois écœurant et engourdissant. Je retournai vers le lit, pour contempler l'œuvre. Le corps de l'homme s'étalait de tout son long en travers des draps et des couvertures. Il reposait sur le ventre, front appuyé sur un avant-bras. Ses fesses nues dessinaient une colline au milieu du lit, son dos campait une sorte de plateau soyeux, puis le relief remontait le long de sa nuque pour exploser à l'extrémité de la forêt de ses cheveux. Au creux du plateau, baignait un lac de sang. Il y avait plusieurs plaies aux reins et au dos. La lame avait frappé à diverses reprises contre les omoplates avant de se frayer un chemin plus avant. Les coups portés au bas du dos n'avaient servi qu'à assurer ceux portés au haut, comme pour les rythmer, les ponctuer. Le sang s'écoulait lentement le long des hanches puis se fondait comme une vague dans la masse de tissu. Je scrutai longuement le corps, quêtant absurdement le moindre signe de vie. Ensuite, comme à regrets, je gagnai la salle de bains...

J'eus l'impression de sortir d'un mauvais rêve. C'était la première fois que j'empruntais aussi nettement la mémoire d'une femme. Car sans aucun doute possible, je m'étais senti dans la peau d'une femme. Et de quelle femme...
J'étais assis au bord du lit, j'entendis Dora s'ébrouer derrière moi.
"Tu ne dors plus? fit-elle. Allons! Viens, recouche-toi... Il est encore tôt..."
Me retournant vers elle, je lui répondis:
"Oui, tu as raison. Voilà..."
Et je fis mine de me recoucher. Je m'étendis à ses côtés. J'attendis deux minutes, le temps qu'elle se rendorme. Ensuite je me relevai pour m'habiller en hâte, tout en guettant son sommeil. Elle ne broncha pas.
Dans le plus grand silence, je la dévisageai. Son visage était impassible, ses traits détendus, sa bouche refermée sur un sourire serein. Ses paupières demeuraient fermées sans le moindre tressaillement. Elle transpirait la paix et la quiétude du monde. Et pourtant, je nourrissais à son égard le plus abominable des soupçons.

Michel Lauwers, 1997


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