En toute licence

par Alain Kewes

Nouvelle parue dans Comme ça en Autrement, en juin 1999


Jamais ce simple geste ne lui avait paru si difficile à accomplir. Presque irréel aussi. Il arrachait au brouillard épais, des bribes de sens qui ne se révélaient qu'au prix d'une volonté farouche. C'était comme s'il ne croyait pas aux lettres qu'il traçait en marge de la feuille de papier dont la banalité l'étonnait. L'occasion méritait un peu de décorum. Mais bernique !, tout était comme d'habitude, chacun vaquait à ses occupations ; les gens, les lieux, les objets, rien ne venait souligner l'instant. Lui seul. Mais était-ce encore lui ?

Il ne s'agissait que d'une signature. Il en avait apposé des milliers au bas de documents qui avaient rythmé son existence, depuis la première carte postale envoyée à sa mère jusqu'au chèque du loyer posté le matin même. Que de fois la hampe ne s'était-elle plantée, étendard conquérant, s'appropriant l'espace anonyme avec la certitude des premiers temps des bâtisseurs. Deux barres, pointées vers le ciel du texte, épuraient le geste altier du lanceur de javelot ou celui, gracieux, du patineur. L'initiale était pleine d'allant, d'audace confiante. F comme fort, F comme efficace. F pour François. Mais aujourd'hui, la glace craquait sous ses pieds. La capitale désarticulée cherchait en vain son équilibre et piquait sur le point où se ramassaient les autres lettres du prénom.

Somme toute, ce n'était pas une mauvaise affaire. Il pouvait l'accepter. On lui faisait cadeau de six mois. Un pactole. Tout un printemps et l'été en prime pour s'habituer à l'automne. Son nom allait peu à peu disparaître du monde, quitter l'affiche, mais avait-il le choix ? Le texte compact, verrouillé, hérissé des barreaux serrés des lignes, au-dessous desquelles il apposait son paraphe, ne semblait pas négociable. Il l'excluait dans la marge et il devait de surcroît s'en montrer reconnaissant. "Lu et approuvé". Signez ici.
F. Aubier-Courtois.

L'ascension formidable du A originel avalait les obstacles, prête à bousculer les hiérarchies, irrésistible. Mais, arrivé au sommet, la chute tout aussi vertigineuse se perdait dans la houle ordinaire de la vie. Des hauts et des bas, voilà ce qu'il en était. Il s'efforçait au fatalisme. Prudent, échaudé, il ne laissait plus monter dès lors de drapeaux dont la cause, la sienne, était perdue. F.A.C. allait s'effacer, clapotis résigné, sous la pointe du stylo bille.

Voire. Il éprouvait une étrange difficulté à maîtriser sa main, à contenir les boucles des lettres, comme si elles refusaient la capitulation qu'on prétendait leur imposer. L'homme n'était pas à un reniement près. Mais ce nom, à qui il avait si souvent délégué de folles ambitions, qui l'avait représenté à la banque, lui ouvrant des fortunes vite dilapidées, qu'il avait étendu dans le registre d'une mairie de province sur un autre nom et qui y perpétuait l'union depuis longtemps cassée, ce nom aujourd'hui renâclait, tirait à hue et à dia, plus têtu que l'âne bâté. Les doigts gourds, raidis par l'effort, n'y pouvaient mais. La signature dérapait. Un gribouillis inconnu affleurait, froissant peu à peu la croûte lisse. Alors qu'il s'apprêtait à l'étirer en retour craintif sous soi, le s final, tout à coup, lui échappa. Il contourna le bloc hostile du discours hypocrite, laissant dans les marges une traînée d'encre noire. La ligne se contorsionnait, prise de convulsions irrépressibles.

L'autre ouvrait des yeux ronds :
- Mais enfin... Qu'est-ce que vous faites ?
Il l'entendait à peine, surpris et fasciné qu'il était par la liberté soudaine que se donnait sa main. Il ne fit pas un geste pour interrompre la folle équipée. La lettre, où il était question de licenciement, de solde de tout compte, de mise en retraite anticipée, s'enjolivait maintenant d'arabesques débridées. Le trait déroulait sa mèche. Il tournait, s'insinuait dans le moindre alinéa, ratait des virages et éraflait les mots trop lisses. Son patronyme, unissant la jeunesse de l'arbre et la fierté du chevalier, devenait insolent. Les marges se couvrirent d'un lacis luxuriant. Sortie de ses gonds, la signature virevoltait comme une horde de guerriers Indiens autour de la cavalerie au cordeau des paragraphes. Ce bordel magnifique disait merde à celui qui le lirait.

Nouvelle parue dans Comme ça en Autrement, en juin 1999

En toute licence

Jamais ce simple geste ne lui avait paru si difficile à accomplir. Presque irréel aussi. Il arrachait au brouillard épais, des bribes de sens qui ne se révélaient qu'au prix d'une volonté farouche. C'était comme s'il ne croyait pas aux lettres qu'il traçait en marge de la feuille de papier dont la banalité l'étonnait. L'occasion méritait un peu de décorum. Mais bernique !, tout était comme d'habitude, chacun vaquait à ses occupations ; les gens, les lieux, les objets, rien ne venait souligner l'instant. Lui seul. Mais était-ce encore lui ?

Il ne s'agissait que d'une signature. Il en avait apposé des milliers au bas de documents qui avaient rythmé son existence, depuis la première carte postale envoyée à sa mère jusqu'au chèque du loyer posté le matin même. Que de fois la hampe ne s'était-elle plantée, étendard conquérant, s'appropriant l'espace anonyme avec la certitude des premiers temps des bâtisseurs. Deux barres, pointées vers le ciel du texte, épuraient le geste altier du lanceur de javelot ou celui, gracieux, du patineur. L'initiale était pleine d'allant, d'audace confiante. F comme fort, F comme efficace. F pour François. Mais aujourd'hui, la glace craquait sous ses pieds. La capitale désarticulée cherchait en vain son équilibre et piquait sur le point où se ramassaient les autres lettres du prénom.

Somme toute, ce n'était pas une mauvaise affaire. Il pouvait l'accepter. On lui faisait cadeau de six mois. Un pactole. Tout un printemps et l'été en prime pour s'habituer à l'automne. Son nom allait peu à peu disparaître du monde, quitter l'affiche, mais avait-il le choix ? Le texte compact, verrouillé, hérissé des barreaux serrés des lignes, au-dessous desquelles il apposait son paraphe, ne semblait pas négociable. Il l'excluait dans la marge et il devait de surcroît s'en montrer reconnaissant. "Lu et approuvé". Signez ici.
F. Aubier-Courtois.

L'ascension formidable du A originel avalait les obstacles, prête à bousculer les hiérarchies, irrésistible. Mais, arrivé au sommet, la chute tout aussi vertigineuse se perdait dans la houle ordinaire de la vie. Des hauts et des bas, voilà ce qu'il en était. Il s'efforçait au fatalisme. Prudent, échaudé, il ne laissait plus monter dès lors de drapeaux dont la cause, la sienne, était perdue. F.A.C. allait s'effacer, clapotis résigné, sous la pointe du stylo bille.

Voire. Il éprouvait une étrange difficulté à maîtriser sa main, à contenir les boucles des lettres, comme si elles refusaient la capitulation qu'on prétendait leur imposer. L'homme n'était pas à un reniement près. Mais ce nom, à qui il avait si souvent délégué de folles ambitions, qui l'avait représenté à la banque, lui ouvrant des fortunes vite dilapidées, qu'il avait étendu dans le registre d'une mairie de province sur un autre nom et qui y perpétuait l'union depuis longtemps cassée, ce nom aujourd'hui renâclait, tirait à hue et à dia, plus têtu que l'âne bâté. Les doigts gourds, raidis par l'effort, n'y pouvaient mais. La signature dérapait. Un gribouillis inconnu affleurait, froissant peu à peu la croûte lisse. Alors qu'il s'apprêtait à l'étirer en retour craintif sous soi, le s final, tout à coup, lui échappa. Il contourna le bloc hostile du discours hypocrite, laissant dans les marges une traînée d'encre noire. La ligne se contorsionnait, prise de convulsions irrépressibles.

L'autre ouvrait des yeux ronds :
- Mais enfin... Qu'est-ce que vous faites ?
Il l'entendait à peine, surpris et fasciné qu'il était par la liberté soudaine que se donnait sa main. Il ne fit pas un geste pour interrompre la folle équipée. La lettre, où il était question de licenciement, de solde de tout compte, de mise en retraite anticipée, s'enjolivait maintenant d'arabesques débridées. Le trait déroulait sa mèche. Il tournait, s'insinuait dans le moindre alinéa, ratait des virages et éraflait les mots trop lisses. Son patronyme, unissant la jeunesse de l'arbre et la fierté du chevalier, devenait insolent. Les marges se couvrirent d'un lacis luxuriant. Sortie de ses gonds, la signature virevoltait comme une horde de guerriers Indiens autour de la cavalerie au cordeau des paragraphes. Ce bordel magnifique disait merde à celui qui le lirait.

Alain kewes


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