Le premier éléphant tomba le 11 juillet. C'est pourquoi probablement des journalistes peu doués le baptisèrent Julien.
Il tomba en pleine rue, par surprise, et causa de nombreux dégâts plus ou moins graves. Le constat policier établi sur le lieu de l'atterrissage mentionna, entre autres, un horodateur cassé et deux vitrines brisées. De plus, en tombant, Jullien s'accrocha sur des fils électriques, éteignant un grand panneau publicitaire.
Sa chute produisit un léger tremblement de terre. Les cris des passants surpris se mêlèrent au crissement des pneus. L'ivoire gauche de Julien, détachée par la force du choc, transperça le berger allemand d’un certain Monsieur Michot qui le promenait à la laisse en toute innocence. Il ne fut jamais indemnisé.
Selon le dossier médical, la pauvre bête mourut sans souffrir, sur le coup. Il ne saigna pas, n'eut pas de convulsions et la foule amassée autour de lui ne put contempler qu'une sorte de triste sac froissé, énorme et rempli, sans doute, de miettes d'os et de bouillie d’intestins. Pourtant, un badaud prétendit par la suite avoir vu trembloter ses paupières.
Une fille de six ans qui essaya de toucher sa trompe, était brutalement entraînée par sa maman. On lui expliqua que "le petit éléphant faisait dodo". Quand la fillette demanda pourquoi l'éléphant faisait dodo au milieu de la rue, elle n'eut pas de réponse.
La police encercla le lieu du drame et traça sur le sol le contour de Julie. En même temps les journalistes s'agitaient autour de la barrière avec leurs caméras et questions. L'un d'entre eux essaya de rajuster l'oreille de Julien afin de la rendre plus photogénique, mais fut sévèrement interrompu par un agent de police.
Vu l'étrangeté de l'accident il était décidé de faire une autopsie. Julien fut donc déposé sur une plate-forme à l'aide d'une grue et transporté à la morgue où il causa pas mal de difficultés : il ne passait pas dans les portes, sa peau était trop dure pour le scalpel…
Pourtant on fit l'autopsie, concluant à l’impossibilité d’une provenance extraterrestre de Julien. Il pesait une tonne et demie, était âgé de trois ans et demie, appartenait à un groupe très répandu qui se reproduisait volontiers dans les prairies sèches de l'Afrique centrale.
Evidemment, le corps encombrant de Julien fit la couverture de tous les journaux, magazines, ne laissant qu'un petit coin à la guerre en cours et écrasant complètement les stars du moment. Les plus sérieux quotidiens citèrent intégralement le rapport des services aériens. A ucun avion ne se trouvait dans le ciel au moment de la chute ! Même en supposant que Julien ait été catapulté à une grande vitesse accrue par un fort vent latéral, il devait y avoir quelque part un avion porteur. Mais le ciel était vide dans un rayon tout à fait convaincant.
On parla d'un acte terroriste. On se livra à des calculs audacieux. Malgré un examen scrupuleux des façades des immeubles, on ne trouva aucune trace d'un dispositif à lancer les éléphants.
On avança alors des suppositions plus farfelues les unes que les autres. Beaucoup penchaient pour l'hypothèse d'un dirigeable compliqué qui avait largué Julien à grande altitude et s'était sauvé en douce…
Le deuxième éléphant tomba une semaine plus tard au milieu d’une plage nudiste à quelques dizaines de kilomètres de Julien.
Cette fois, c'était un vieux mâle aux ivoires jaunâtres et à la peau si froissée qu'elle faisait immédiatement penser à un énorme fer à repasser très puissant. Ses oreilles ressemblaient aux feuilles flétries. Il ne reçut pas de nom.
Malgré son ombre et le barrissement qu'il lança à l’approche de la terre, les naturistes n’eurent pas le temps de s’alarmer et c’est dans un silence paisible qu’il atterrit, écrasant net une femme nudiste. L’atterrissage du monstre secoua l’horizon.
Contrairement à son prédécesseur, il ne mourut pas sur le coup et les vacanciers purent voir les bulles de sa trompe à moitié immergée et le frémissement de sa queue. Les secouristes essayèrent de dégager la pauvre femme de son caveau fortuit, mais devant l'infructueusité de leurs tentatives, préférèrent appeler les sapeurs-pompiers.
Et cela continuer, les éléphants tombaient ! Rien que pour la semaine qui suivit, on signala six autres chutes. La zone touchée par le fléau s'élargissait progressivement tandis que la fréquence ne cessait d'augmenter.
Bien entendu, les chutes d’éléphants éclipsaient dans les médias tout le reste, se réservant la place digne de leur taille. L'incendie qui ravageait l'Amérique du sud s'éteignit dans leur ombre, la princesse en instance de divorce fut écrasée par leurs énormes pattes, le nouveau record du monde de poids et haltères passa inaperçu.
Le mystère bouleversait le monde scientifique. On oublia provisoirement les dangers quotidiens : OGM, SIDA, cancer du téléphone portable… Même les recherches dans le domaine du clonage avaient perdu de leur fougue. On organisa à travers du monde d'innombrables conseils, colloques et échanges. Les experts de tous genres envahirent la région. Armés de caméras et jumelles, ils campaient un peu partout et négligemment, chacun espérant en secret qu'un éléphant lui tombe sur sa tête. Les spécialistes-éléphanologues très sollicités et honorés avaient beau prendre des poses, on ne trouvait aucune explication raisonnable.
En effet, le nombre d'animaux en liberté ne subit pas de changement notable etpar conséquent, la supposition invraisemblable qu'une force inconnue les capturait en Afrique pour les transporter au-dessus des nuages et les larguer sur l'Europe ne tenait pas debout. L'âge, le sexe, l'espèce d'éléphant-voyageurs changeaient d'une chute à l'autre. Ils étaient majoritairement originaires de l'Afrique centrale, mais il en avait pourtant deux espèces d’Asie du sud-est et même une jolie femelle (elle tomba dans l'eau et fut sauvée) de l'Inde.
On a procédé au marquage obligatoire de tous les animaux en liberté. Une grande firme électronique japonaise fabriqua des indicateurs minuscules, spécialement élaborés pour l'occasion, qui, accrochées à la patte de l'animal, transmettaient sa situation géographique et son altitude exacte. Ces appareils pouvaient également filmer sur une commande du centre.
Enfin, des expériences (jets de maquette d'éléphant de différentes altitudes) permirent de définir que les animaux tombaient d’une hauteur de 300 à 400 mètres. Et que les conditions climatiques n'y jouaient aucun rôle...
Un amateur réussit à filmer le vol d'un éléphant. Bien que de qualité médiocre, le film fût acheté par une chaîne privée pour une somme impressionnante. Le clip battit tous les records d’audimat. Un spectateur sur deux et demi resta devant son écran pour admirer cette chute extraordinaire qui dura à peine vingt secondes. Pour amortir les dépenses, la chaîne le fit passer au moins cinq fois, au ralenti, commenté par des experts et garni de spots publicitaires.
Malgré le tremblement de la main de l'amateur (dû certainement à son excitation devant sa chance) on voyait bien l'éléphant apparaître dans les nuages. Il tombait sur quatre pattes, les yeux (zoom post-monté) écarquillés d'effroi. Mais comme les oreilles freinaient légèrement la chute, son corps inclinait peu à peu, entraîné par le poids de son postérieur. Triste et effaré, la queue entre les pattes et la trompe dressée vers les étoiles, suivi par des millions d'yeux écarquillés, le malheureux tombait au ralenti sur une boutique de vaisselle, qu'il détruisait sur le coup.
Par la suite, on laissa pourtant courir le bruit d'un montage habile et d'une chute falsifiée.
Les éléphants, malgré les efforts des savants du monde entier, continuer à tomber. Les écologistes étaient révoltés mais impuissants. On enregistra dans une région montagneuse un cas exceptionnel de chute simultanée de trois spécimens. Non loin de là, un berger avait déjà trouvé deux carcasses rongées par les vautours.
Les habitants du pays réagissaient différemment. Certains en étaient presque à canoniser les bêtes volantes et d’autres qui se plaignaient de ne plus pouvoir laisser leurs gosses se balader tranquillement. On distribua largement un fascicule expliquant la conduite à suivre en cas d'apparition d'un éléphant dans le ciel.
Des souvenirs représentant un éléphant inondèrent les kiosques. Les agences touristiques de la région connurent un essor insolite. Le journal local signala une secte de l'éléphant ailé.
Deux mois s'écoulèrent sans aucune explication officielle vraisemblable. En revanche, aux questions collatérales, comme, par exemple, "les éléphants tombants profitent-ils à l'homme ?" la réponse s'avérait plutôt positive. En effet, à part la femme écrasée à la plage au début du phénomène, aucun être humain ne courut le danger. Il était bien plus improbable d'être atteint par un éléphant tombant que par la foudre. En attendant pouvoir résoudre l’énigme, on commença à réfléchir à la réutilisation des éléphants tombants.
Le dernier éléphant tomba vers le début du printemps. Comme on ne pouvait pas savoir qu'il était le dernier, il ne reçut ni nom ni glorifications convenables. On n’y attacha guère d'importance.
Il tomba un soir, sous une petite pluie agaçante, à côté de la départementale 104. Un automobiliste le vit et se gara à proximité. L’automobiliste quitta sa voiture et fit quelques accroupissement, histoire de se dégourdir les jambes. Il fit le tour du corps, toucha un ivoire, bailla.
Puis il retourna à sa voiture et appela les pompiers.
- Y a un tombant sur la 104. A deux bornes de Biganos.
- OK, merci, répondit une voix peu enthousiaste.
Les pompiers arrivèrent une heure plus tard. Habilement, ils mirent le dernier éléphant tombant, qui pourrait s’appeler Mars, sur une plate-forme spéciale et l'amenèrent à la charcuterie la plus proche.