megalopole.jpg (3900 octets)

(c) Catherine Merdy

(Trois contes vénitiens)

par Guillemette de Grissac

Sélection du mois de janvier 2002


Caps !
Dragon
Ultima columba

***

 

CAPS !

On ne sait pas qui avait introduit la mode des chapeaux colorés mais désormais tous les touristes en portaient. C’était un achat systématique en arrivant dans la ville, ils se coiffaient de casques mous, de hauts de forme sans forme, de bérets géants, de bonnets à grelots, de bicornes cocasses, de melons mollasses à tranches rouges et mauves, de galurins verts et jaunes, comme les fous des rois d’antan. On les repérait de loin, à la couleur, au bruit, aux gesticulations.

Des familles entières parfois arboraient le même couvre-chef et tout le monde était si fier d’être grotesque que le maire de la ville, qu’on appelait le néo-doge, eut l’idée de rendre le chapeau obligatoire, une sorte de droit d’entrée dans la ville, en quelque sorte, celle-ci ne méritait-elle pas qu’on acquittât volontiers un impôt supplémentaire ?

La source de revenus promettait d’être intarissable, encore fallait-il limiter les ventes sauvages : seuls désormais les marchands agréés purent exposer sur les trottoirs d’énormes tas mous et colorés, des montagnes de chapeaux, agrémentés de grelots, de crécelles et de sifflets, de klaxons, de plumes de paon, de cornes d’auroch, de panaches blancs, de trucs en poils et d’yeux de perdrix, bref de tout ce que l’imagination industrielle peut imposer de variantes aux enfants pakistanais chargés de fabriquer tous ces chapeaux de fantaisie.

Des fortunes s’édifièrent grâce aux trafics avec le Népal et le Pakistan, des fabriques clandestines s’ouvrirent, de nouvelles formes d’esclavage apparurent, grâce à l’ingéniosité des capellistes, comme on appelait les nababs du chapeau, ces roués capitalistes qui avaient su trouver le bon créneau.

Pour le néo-doge, la tentation fut grande : on gagnerait encore plus à obliger les habitants de la ville à porter le chapeau. Certes, quelques irréductibles allaient s’exiler, fallait-il se soucier d’une infime hémorragie de marginaux, quand les caisses de la république allaient se remplir à grands flots, grâce à la mode uniformisante des chapeaux ?

On fit valoir aux citoyens qu’il ne s’agissait, après tout, que d’une taxe supplémentaire, la taxe capitale, qui permettait en outre d’économiser l’achat d’un parapluie.

C’est ainsi que toute la ville se chapeauta pour sortir : chapkas bleu layette, bonnets de catherinette ornés de ponts, de campaniles et d’hirondelles, bérets velus, feutres solubles, canotiers flottants, panamas étroits, tiares pontifiantes, bousingots ramollis, chapeaux claque insonorisés, pétases, béguins, hennins et sombreros, tous plus colorés, plus criards et plus encombrants les uns que les autres.

Chez soi, on était autorisé à rester nu-tête, mais à l’extérieur, il était désormais considéré comme obscène d’arborer une tête découverte.

Ainsi sur les ponts, sur les quais, sur les trottoirs bondés, passaient des messieurs en gibus rose bonbon, des dames en charlotte à la crème, des enfants encasquettés de velours fraise, des ecclésiastiques aux mîtres patelines, des notables en galures à pompons, à crêpes, à floches et à flonflons. Un tel spectacle, par la multiplicité des couleurs et l’inventivité des formes, ne manquait pas d’attirer les touristes du monde entier, lesquels se chapeautaient d’urgence et rejoignaient le flot bariolé. Les marchands pavoisaient. C’était du plus bel effet, la ville n’avait jamais autant prospéré depuis Loredano.

Il faut bien reconnaître qu’à la longue les couleurs acidulées fatiguaient la vue, que les stridulations des crécelles, grelots et sifflets agaçaient les oreilles, que les effets de surprise s’émoussaient et surtout que la contrainte semblait de plus en plus lourde à supporter. Imaginez un peu que vous perdiez le droit de courir cheveux au vent, de caresser avec vos doigts la chevelure aimée en flânant sur les quais, de sentir la pluie fraîche ruisseler sur votre front quand arrive enfin l’orage... Seuls les chauves bénéficiaient du port du béret, et encore, ce n’est pas certain, car leur crâne, toujours couvert, se fragilisait.

Enfin, quoique, par la diversité du chapeautage, on s’efforçât de favoriser la création artistique et ainsi d’alléger le poids du diktat, une résistance vit le jour. Les " Va-nue-tête " comme ils se nommaient entre eux, lassés des capotes et des charlottes, exténués des shakos rouge coquelicot, des bérets pervenches, des bicornes garance, des entonnoirs renversés, des capelines pistache à plumes et à pompons, des suroîts, des tubes et des tromblons, descendirent dans la rue pour manifester leur hostilité à la taxe capitale.

Chapeautés de noirs comme des guignols lyonnais, les carabiniers leur matraquèrent la tête, hélas nullement protégée. Ce fut un massacre inouï. Devant l’atroce spectacle des crânes éclatés, la plupart des Va-nue-tête préférèrent désormais porter le chapeau ne fût-ce que pour amortir les coups, car le régime de la république s’était durci et, avec les capellistes au pouvoir, les libertés se rétrécissaient comme un chapeau de chagrin. Plus qu’une alternative désormais : chapeautés ou décapités.

Mais, malgré tout, le mouvement des Va-nue-tête continua dans la clandestinité et désormais, alors que d’insoucieux jeunes gens continuaient à se soumettre à la tyrannie du bibi obligatoire, arborant sans broncher cabriolets cramoisis et capelines kaki, calottes, capotes et bavolets, des messages secrets circulaient sous les chapeaux - à cocardes et à galons - des plus courageux. Surgirent alors des bonnets phrygiens, des couvre-chefs d’accusation et même de faux chapeaux de pure forme, bref, la subversion s’intensifia.

Finalement, une grande manifestation fut organisée. Elle ne faisait pas l’unanimité car de bonnes âmes se demandaient de quoi vivraient les petits Pakistanais, quand on ne leur commanderait plus de chapeaux. Ils n’auront qu’à fabriquer des masques, dit quelqu’un, notre propre asservissement à ces maudits galures doit-il être la prix à payer pour la liberté des peuples ? Alors, de la part des meneurs aux têtes nues, il y eut de beaux discours qui s’entendaient de loin, n’étant plus feutrés par les brides, les cordons, les ganses et les pompons.

Au jour dit, tout le monde se retrouva sur les quais hurlant " no capello ", " à bas le capellisme ", " no caps ", " no capito ", " non aux impôts ", " vive la diversité ", " vive la nudité capitale ", " nous sommes tous des Va-nue-tête ", " à bas les gibets, à bas les toqués ".

Il n’y avait jamais eu autant de couleur, de bruit, de gesticulation.

La répression fut féroce : tous les manifestants furent chargés par les hussards, repoussés par la garde dont le couvre-chef imitait celui pourtant si débonnaire des gardes de la reine d’Angleterre. Frappés, matraqués, lacérés, les Va-nue-tête furent repoussés en direction de la lagune et, là, leurs dernières forces défaites, ils préférèrent se noyer plutôt que de capituler.

Le néo-doge, sous son bonnet ducal, galbé en haut, à brides nouées, richement orné de brocard doré, regardait la scène du haut de son balcon. Et ce qu’il vit, ce fut un crâne, celui du dernier Va-nue-tête en train de se noyer.

Or cet homme d’état, qui passait pour un dictateur, soudain, se sentit ému d’un tel massacre par lui-même ordonné. Bouleversé, il fit spontanément un geste d’humanité : il souleva son chapeau en hommage aux disparus, aux noyés, aux matraqués, à toutes les victimes, aux martyrs de la liberté des temps présents et passés, aux Va-nue-tête de toute la planète.

Et alors toute la foule massée sur les quais en fit autant, même les plus acharnés des capellistes. Tout le monde, sans exception, ôta son chapeau et tous les citoyens, unanimement, d’un seul geste, tous, ils jetèrent leur couvre-chef dans l’eau.

Tous les touristes en firent autant, et les patrons pakistanais en voyage d’affaires, et tous les marchands.

Ce fut alors une immense vague colorée de melons, de manilles, de bicornes mollasses, de canotiers cocasses, de bérets gênants, de hauts de forme non conformes, et nageaient tous ensemble bonnets de rois des fous, couronnes à grelots, capelines vert-de-gris, diadèmes à pompons, toques bleu horizon, casques, gibus, béguins, capotes de miliciens.

Alors, pour un temps, la Sérénissime recouvra sa sérénité.

 

 

DRAGON

J’ai la chance d’avoir un ami qui partage ma passion pour la peinture de Carpaccio. C’est Emilio, le vieux gardien de la Scuola de San Giorgio degli Schiavoni, ce lieu de recueillement, situé près de San Zaccaria, dans le quartier de l’Arsenal. Autrefois, je ne vous aurais pas donné l’adresse mais désormais elle se trouve, hélas, dans tous les guides, je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’il y ait quelques intrus de plus dans ce qui fut mon sanctuaire.

Il y a bien des années maintenant que je travaille sur les oeuvres de Vittore Carpaccio, et en particulier sur ses diverses interprétations du dragon. Voilà pourquoi je connais bien Emilio. Quand j’ai commencé cette étude, personne ne visitait jamais la Scuola, sauf les étudiants des Beaux-arts et quelques rares érudits. Il fallait alors prendre rendez-vous avec Emilio, qu’il vous agrée, obtenir de lui la clé et sa compagnie pour visiter la Scuola. Inutile de préciser quel effet pouvait produire, sur un amateur d’art, ce lieu consacré à la peinture du maître du Cinquecento.

Vue de l’extérieur, la Scuola est d’apparence modeste, au-dedans, elle est très sombre et il vous faut être patient et attentif pour jouir véritablement de ses merveilles. Le plus remarquable, c’est peut-être que l’intérieur ait subi si peu de modifications depuis l’époque de Carpaccio. Ainsi, lorsque vous regardez Saint Augustin assis à son bureau, le regard attiré par une lueur extérieure - on dit que il voit Saint Jérôme lui annoncer sa mort mais ce n’est pas mon interprétation personnelle - lorsque vous regardez autour du saint évêque, le plafond aux poutres décorées, les murs vert sombre ornées d’élégantes boiseries, vous vous apercevez que la cellule d’Augustin, c’est exactement la Scuola : le peintre a représenté son propre environnement : il a placé Augustin - qui vécut et mourut en Afrique - dans la Scuola que lui-même était chargé de décorer. C’est très troublant : quand vous êtes à l’intérieur de la Scuola, sous le plafond aux poutres décorées de la salle principale, vous êtes en même temps dans le tableau. Et vous êtes aussi à l’extérieur car, si vous regardez le monastère de Saint Jérôme, sur le tableau à gauche du précédent, vous aurez sous les yeux, non pas le décor africain qu’on pourrait attendre, mais la façade très reconnaissable de la Scuola.

Pour en revenir à Augustin, j’ai réfuté la plupart des hypothèses sur la vision d’Augustin, dans mon ouvrage paru en ... c’est si vieux, je ne sais même plus. Quant au petit chien qui occupe une place importante dans le tableau, et qui contemple le saint, a-t-il, lui aussi, une vision ? Connaissez-vous un autre chien à ce point mystique dans la peinture de Carpaccio ? Aucun, n’est-ce pas. Avez-vous lu cet article " Le barbet du maître vénitien ", que j’ai écrit pour la revue... ? encore un nom que j’ai oublié.

D’autres tableaux provoquent le trouble : observez par exemple le dragon que s’apprête à massacrer le jeune Triphon : quelle bête incroyable, tellement pathétique, avec son museau de chèvre, ses oreilles d’âne et ses petites ailes roides, une dérision de dragon. C’est le préféré d’Emilio qui couve toujours d’un regard de tendresse le petit saint Triphon - mains jointes et bas blancs - et son monstre enfantin.

Inutile de vous dire que j’ai passé des journées entières devant la pièce maîtresse de la Scuola, l’oeuvre qui représente magistralement le saint patron des Schiavoni : Georges combattant le dragon. Triphon s’attaque à une réduction de dragon mais Georges, vêtu en gentilhomme guerrier, affronte une bête plus massive dont il traverse entièrement la tête avec sa lance.

Vous ai-je dit qu’il s’agissait du sujet de ma thèse ? Car je n’ai pas toujours été seulement ce monsieur contemplatif un peu fatigué que je suis maintenant, je suis considéré, toute modestie mise à part, comme un authentique spécialiste du Quinquecento, expert en art sacré et décrypteur privilégié des représentations de dragon. A vrai dire, je ne publie plus grand chose maintenant, je crois que le public d’amateurs éclairés est désormais très restreint.

Voilà ce qui m’a amené à la fréquentation assidue de la Scuola, voilà comment j’ai connu Emilio, son pas pesant, sa grosse clé et sa propension à la sieste en milieu d’après-midi. Hélas, c’est à peine si nous avons le temps de bavarder désormais : la Scuola est ouverte au public, Emilio surveille les touristes sur son écran vidéo installé dans la sacristie, attenante à la salle des Carpaccio, tandis que son petit-neveu, Carlo, déchire les billets d’entrée. Carlo, un jeune imbécile, ne s’intéresse pas le moins du monde à Carpaccio, il ne rêve que de promener les touristes en gondole, comme son frère. Mais, désormais, pendant l’été, la Scuola ne désemplit plus. Et moi, je suis irrité par le bruit, les raclements des pieds, les gloussements d’enfants, les rires : mon domaine est envahi, mon sanctuaire définitivement souillé.

Ce jour-là, j’étais arrivé très tôt, bien avant l’heure d’ouverture de la Scuola et j’avais sonné pour qu’Emilio m’accueille, avant l’arrivé du flot importun et je m’étais installé dans l’ombre fraîche, avec juste assez de cette lumière venue du dehors qui semblait la même que celle qui illumine Augustin. J’observais le regard de Georges fixé sur celui du dragon : on ne sait lequel des deux fascine l’autre. Cabrés en une posture identique, de part et d’autre de l’espace du tableau, le cavalier et le dragon composent une figure étrangement symétrique. Tous deux ont en commun les couleurs : rouge, brun, gris et noir. Je contemplais la lance rouge qui se rompt à l’entrée de la gueule du monstre, le fer qui ressort à l’arrière du crâne, telle une troisième corne . Le monstre lève ses pattes griffues comme pour demander une trêve et, si sa double rangée de dents a l’air redoutable, son oeil est simplement triste. Le sang dégouline de sa mâchoire. Alors qu’une lueur divine éclaire l’armure sombre du chevalier, le dragon semble terne et pitoyable. On se demande comment il pourrait exprimer sa nature de dragon : cracher du feu, au lieu de laisser couler le sang de sa gueule blessée. J’admirais une fois de plus le lien magique qui unit le saint et la bête infernale, éternellement reliés par la lance à peine rompue.

Rêvant sur cette image de la barbarie domestiquée par l’homme, je pensais que ce combat est sans cesse à mener à nouveau, quand un vacarme près de la porte me rappela à la réalité : les touristes étaient déjà là, ils piaffaient d’impatience. J’ai dit, je crois, qu’Emilio était un vieil homme las, jamais pressé d’ouvrir la porte, infiniment conscient de participer à une profanation. Il finit par ôter la chaîne et la porte s’ouvrit laissant passer un flot de lumière agressive et la rumeur obscène du public non initié.

C’était un groupe de collégiens, que leur professeur ralliait à son parapluie rouge, totalement incongru par ce jour de chaleur, tout en les admonestant vigoureusement. Rien n’y faisait, bien sûr, ils envahirent la Scuola en brandissant leurs appareils photo, mâchouillant le fond de leur cornet de glace, hurlant de l’excitation d’être ensemble - il y avait des garçons et des filles - ne voyant rien, n’écoutant rien : la sauvagerie dans le temple de la beauté. - Eh, t’as vu le p’tit caniche, tu crois qu’il attend un sucre ? Et la bête, là, on dirait le chien du concierge, t’as vu la queue en tire-bouchon ? - Vite lassés de regarder des toiles muettes pour leur conscience profane, certains envahisseurs grimpèrent au premier étage et les autres s’assirent en grappes bruyantes sur les bancs austères, pouffant de rire et s’invectivant. Vous l’aurez compris, je déteste les enfants réels, opinion entièrement partagée par Emilio qui, comme moi, est resté célibataire et n’aime, en matière d’enfant, que le doux Tryphon, dompteur de monstre miniature.

Des cris plus aigus encore retentirent soudain : une jeune fille particulièrement agitée avait franchi la balustrade qui protège des importuns Triphon et son dragon, elle accompagnait ses cris de grimaces et de gestes incongrus en direction d’un autre jeune agité qui se tenait prudemment près de la sortie et lui renvoyait ses gracieusetés sur un ton hystérique. Un autre en profita, assis sur les marches qui conduisent à l’étage, pour sortir de sa poche une part de pizza à moitié entamée qu’il lança en direction de la première. C’en était trop : Emilio sortit de son refuge. Carlo, comme par hasard, s’était éclipsé et le vieux gardien me regarda d’un air atterré.

C’est alors que très doucement le dragon de Georges dégagea sa tête de la lance - ou peut-être c’est Georges qui fit reculer son cheval - et il nous fit face. Les écailles de son crâne se dressèrent, ses cornes devinrent menaçantes. Instantanément, invectiveurs et lanceurs de pizza se figèrent. Quant à leur mentor qui s’était bien gardé d’intervenir, il laissa s’échapper le parapluie rouge et tourna vers moi un visage stupéfait. Le dragon fit alors entendre le son d’un souffle puissant, en même temps qu’une odeur affreuse se répandait dans toute la Scuola. On vit alors la poitrine sanglante s’abaisser et se soulever, les mâchoires s’écarter puis se refermer en claquant et, soudain, un jet de flammes accompagné d’une fumée noire sortit de la gueule du monstre : la bête vaincue reprenait du service. Chose étrange, je n’en fus pas réellement surpris. L’instant d’après tout le troupeau se rua vers la sortie, une odeur abominable de chair brûlée se répandit, et le groupe se retrouva dehors en criant, hurlant, vociférant, mais cette fois, de terreur.

Et puis plus rien. Carlo, brusquement réapparu, avait fermé la porte. Mon écran est tout noir, dit seulement Emilio. Quant à moi, je pensais n’avoir pas détaché mon regard de la gueule du dragon, mais sans doute l’avais-je abandonné un instant : il était à nouveau de profil, immobile et immolé par le saint à l’armure noire, ses griffes impuissantes levées vers son vainqueur. Il me sembla voir alors dans son oeil terni une lueur jamais aperçue jusque là : un éclair de joie malicieuse.

Allons, dit Emilio, c’est pas parce que mon écran de surveillance est en panne qu’il faut laisser les clients à la porte. Prends les billets et la monnaie dans la caisse, Carlo. On se fait vieux, n’est-ce pas, professeur, il y a des jours où je voudrais bien pouvoir faire la sieste plus longtemps, cesser la surveillance et rester comme vous, professeur, tranquille, à somnoler sur le meilleur banc...Tiens, voilà déjà la signora qui vient vous chercher...

 

Ultima columba

Tout avait commencé un jour où le ciel était gris plombé. Les employés municipaux avaient placardé une affiche interdisant de nourrir le columba livia forma domestica. L’affiche comportait en son centre un portrait ornithomètrique de l’espèce incriminée. Toute la population était incitée à collaborer et, pour achever de l’en convaincre, une amende de trois millions d’euros menaçait quiconque serait surpris à donner à manger aux columba. Il était également interdit d’abandonner de la nourriture là ou il serait possible à ceux-ci d’accéder. Ainsi, la ville redeviendrait hygiénisable mais comme elle serait triste, se dirent les passants qui découvraient l’affiche, et comment convaincre les enfants qui aiment tant nourrir les oiseaux ?

Ce n’était pas la première fois qu’on tentait d’éradiquer les pigeons : on avait, quelques années auparavant distribué des graines traitées qui leur enlevait la capacité de voler. On les voyait alors se traîner, trouver des formes de reptation, car la toxine attaquait aussi la mobilité de leurs pattes, mais l’office du tourisme était intervenu pour qu’on mît fin à l’expérience. Cette fois-ci, les enfants refusèrent de se soumettre à la règle. Il y avait déjà plusieurs années qu’il était interdit d’élever un animal chez soi et l’expression " nos amis à quatre pattes " étaient pour les enfants purement littéraire. En dehors des écrans, il n’avaient jamais vu un chat. Mais dès qu’ils furent surpris à émietter leur new-bread, leurs parents furent frappés de lourdes amendes. Quoique attristés aussi au souvenir des grappes d’oiseaux qui couronnaient jadis les enfants tout excités sur la piazzetta, les adultes finirent par cautionner l’interdiction de tout contact avec les pigeons.

Toutefois ceux-ci ne disparurent pas tout de suite. Il en restait encore, du côté de l’icône de la Salute, et d’autres qui, traversant le canal de la Giudecca, avaient trouvé refuge dans les ruines du Redentore. Des vieilles femmes qui faisaient encore elles-mêmes leurs courses, laissaient tomber par inadvertance - ou par bonté d’âme- quelques miettes de leur cabas, et des adolescents s’asseyaient encore sur les parvis des musées pour rêver au soleil en oubliant leur sandwich. Le Municipe interdit alors tout transport de nourriture, invitant à dénoncer tout contrevenant, et distribuant des amendes aux promeneurs qui refusaient de laisser fouiller leur sac à dos. Il y avait de nombreuses années déjà qu’on était tenu d’utiliser des sacs à dos réglementaires complètement transparents, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et désormais du trafic de pain. L’amende était passée en six mois de trois à six millions d’euros et ainsi les devises affluaient dans les caisses du Municipe. Il le fallait, car les touristes se faisaient rares. Les Américains, qui venaient voir en Europe les animaux disparus de leur continent, désertaient désormais la ville, et les Japonais n’avaient pas aimé que toutes les églises et tous les palais - sans exception - soient recouverts de bâches, certes décorées à l’image exacte du monument qu’elles cachaient, mais inamovibles et, il faut bien l’avouer, inesthétiques.

Comme les pigeons continuaient malgré tout à proliférer, entrant dans les maisons par les carreaux cassés, crevant les sacs poubelles à coup de bec, on prit la décision de supprimer le dernier marché à ciel ouvert qui s’étalait - pourtant modestement- au pied du Rialto. Il y venait d’ailleurs de moins en moins d’acheteurs depuis que le Grand Canal avait été recouvert par une bâche verte - grise en hiver - qui imitait assez bien les vaguelettes telles qu’en soulevaient autrefois les vaporettos. Sous la bâche, il y avait du béton. Un panneau expliquait en japonais qu’il avait un jour fallu prendre la décision de sauver la ville qui s’enfonçait. Le Municipe décida enfin que tout transport de nourriture, quelque en fût la raison, serait sanctionné. Aussi les commerçants prirent-ils l’habitude de vendre la nourriture dans des containers hermétiquement fermés. Toute ingestion de nourriture à l’extérieur des habitations étant formellement interdit, on supprima les terrasses des cafés, on ferma toutes les portes, même lorsqu’aucun vent ne soufflait sur la lagune. Des rondiers sillonnèrent la ville à la recherche des récalcitrants.

Il y avait bien longtemps que la ville avait été nettoyée de ses SDF et que plus personne ne plantait un chevalet au détour d’un canal mais on trouvait encore parfois quelques flâneurs grignotant des grissini sur le campo San Trovaso ou sur le Zattere. C’est ainsi que deux d’entre eux furent arrêtés un jour, en plein midi, au pied d’une glycine plastifiée. On leur mit brutalement sous les yeux l’affiche écrite en eurolangue et en japonais, ils ne comprirent rien, protestèrent dans une langue bizarre et furent enfermés dans une geôle virtuelle qu’on avait surnommée " les Plombs ".

Et précisément ce jour-là, on constata qu’il n’y avait plus un seul pigeon : le Municipe avait réussi sa mission, l’éradication totale. Quant aux deux amateurs de grissini et de glycine, ils n’étaient pas en mesure de donner les six millions d’euros que coûtait l’amende et personne ne s’étant offert pour payer la caution, ils s’apprêtaient à finir leurs jours dans les Plombs. On leur avait retiré toutes leur communicartes, sans lesquelles personne ne peut survivre plus de deux ou trois jours. Cependant, ils avaient cessé de protester et s’étaient assis calmement sur le sol. Soudain un léger bruit sembla les sortir de leur apparente torpeur. Ce n’était pas la stridulation d’un europortable mais quelque chose comme un bruit d’aile qui venait de la fenêtre virtuelle.

Un pigeon gris pâle s’était posé sur l’arcature byzantine. Quoique probablement affamé, il se mit à roucouler doucement. C’était le dernier pigeon. Et le dernier pigeon assista , impuissant à la mort des derniers poètes. Immobile, le jabot ébouriffé, la tête un peu penchée, clignant de son oeil noir, il demeura ainsi longtemps, comme contemplatif. Enfin, il battit des ailes et commença à voler avec une aisance surprenante. Il se produisit alors un phénomène étrange : toute la ville qu’on avait eu tant de mal à maintenir hors de la vase et de l’eau réchauffée, à préserver nette et parfaitement hygiénisée, s’enfonça brutalement dans son dallage de béton. Il y eut un grand fracas de bâches déchirées, de ferrailles tordues, de ciment haché. En peu d’instants, la ville fut complètement éradiquée à son tour.

S’il y avait encore eu quelqu’un pour regarder le ciel du côté où jadis on regardait le soleil se coucher sur la Salute, on aurait pu suivre le pigeon gris. Il s’était envolé prestement vers un nuage doré, un de ces nuages lumineux comme on en voyait sur les fresques peintes par Tiepolo. Mais il n’y avait plus personne pour se souvenir des fresques de Tiepolo.



Guillemette de Grissac