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Caps !
Dragon
Ultima columba
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CAPS !
On ne sait pas qui avait introduit la mode des chapeaux colorés
mais désormais tous les touristes en portaient. C’était
un achat systématique en arrivant dans la ville, ils se coiffaient
de casques mous, de hauts de forme sans forme, de bérets
géants, de bonnets à grelots, de bicornes cocasses,
de melons mollasses à tranches rouges et mauves, de galurins
verts et jaunes, comme les fous des rois d’antan. On les repérait
de loin, à la couleur, au bruit, aux gesticulations.
Des familles entières parfois arboraient le même couvre-chef
et tout le monde était si fier d’être grotesque que
le maire de la ville, qu’on appelait le néo-doge, eut l’idée
de rendre le chapeau obligatoire, une sorte de droit d’entrée
dans la ville, en quelque sorte, celle-ci ne méritait-elle
pas qu’on acquittât volontiers un impôt supplémentaire
?
La source de revenus promettait d’être intarissable, encore
fallait-il limiter les ventes sauvages : seuls désormais
les marchands agréés purent exposer sur les trottoirs
d’énormes tas mous et colorés, des montagnes de chapeaux,
agrémentés de grelots, de crécelles et de sifflets,
de klaxons, de plumes de paon, de cornes d’auroch, de panaches blancs,
de trucs en poils et d’yeux de perdrix, bref de tout ce que l’imagination
industrielle peut imposer de variantes aux enfants pakistanais chargés
de fabriquer tous ces chapeaux de fantaisie.
Des fortunes s’édifièrent grâce aux trafics
avec le Népal et le Pakistan, des fabriques clandestines
s’ouvrirent, de nouvelles formes d’esclavage apparurent, grâce
à l’ingéniosité des capellistes, comme on appelait
les nababs du chapeau, ces roués capitalistes qui avaient
su trouver le bon créneau.
Pour le néo-doge, la tentation fut grande : on gagnerait
encore plus à obliger les habitants de la ville à
porter le chapeau. Certes, quelques irréductibles allaient
s’exiler, fallait-il se soucier d’une infime hémorragie de
marginaux, quand les caisses de la république allaient se
remplir à grands flots, grâce à la mode uniformisante
des chapeaux ?
On fit valoir aux citoyens qu’il ne s’agissait, après tout,
que d’une taxe supplémentaire, la taxe capitale, qui permettait
en outre d’économiser l’achat d’un parapluie.
C’est ainsi que toute la ville se chapeauta pour sortir : chapkas
bleu layette, bonnets de catherinette ornés de ponts, de
campaniles et d’hirondelles, bérets velus, feutres solubles,
canotiers flottants, panamas étroits, tiares pontifiantes,
bousingots ramollis, chapeaux claque insonorisés, pétases,
béguins, hennins et sombreros, tous plus colorés,
plus criards et plus encombrants les uns que les autres.
Chez soi, on était autorisé à rester nu-tête,
mais à l’extérieur, il était désormais
considéré comme obscène d’arborer une tête
découverte.
Ainsi sur les ponts, sur les quais, sur les trottoirs bondés,
passaient des messieurs en gibus rose bonbon, des dames en charlotte
à la crème, des enfants encasquettés de velours
fraise, des ecclésiastiques aux mîtres patelines, des
notables en galures à pompons, à crêpes, à
floches et à flonflons. Un tel spectacle, par la multiplicité
des couleurs et l’inventivité des formes, ne manquait pas
d’attirer les touristes du monde entier, lesquels se chapeautaient
d’urgence et rejoignaient le flot bariolé. Les marchands
pavoisaient. C’était du plus bel effet, la ville n’avait
jamais autant prospéré depuis Loredano.
Il faut bien reconnaître qu’à la longue les couleurs
acidulées fatiguaient la vue, que les stridulations des crécelles,
grelots et sifflets agaçaient les oreilles, que les effets
de surprise s’émoussaient et surtout que la contrainte semblait
de plus en plus lourde à supporter. Imaginez un peu que vous
perdiez le droit de courir cheveux au vent, de caresser avec vos
doigts la chevelure aimée en flânant sur les quais,
de sentir la pluie fraîche ruisseler sur votre front quand
arrive enfin l’orage... Seuls les chauves bénéficiaient
du port du béret, et encore, ce n’est pas certain, car leur
crâne, toujours couvert, se fragilisait.
Enfin, quoique, par la diversité du chapeautage, on s’efforçât
de favoriser la création artistique et ainsi d’alléger
le poids du diktat, une résistance vit le jour. Les "
Va-nue-tête " comme ils se nommaient entre eux, lassés
des capotes et des charlottes, exténués des shakos
rouge coquelicot, des bérets pervenches, des bicornes garance,
des entonnoirs renversés, des capelines pistache à
plumes et à pompons, des suroîts, des tubes et des
tromblons, descendirent dans la rue pour manifester leur hostilité
à la taxe capitale.
Chapeautés de noirs comme des guignols lyonnais, les carabiniers
leur matraquèrent la tête, hélas nullement protégée.
Ce fut un massacre inouï. Devant l’atroce spectacle des crânes
éclatés, la plupart des Va-nue-tête préférèrent
désormais porter le chapeau ne fût-ce que pour amortir
les coups, car le régime de la république s’était
durci et, avec les capellistes au pouvoir, les libertés se
rétrécissaient comme un chapeau de chagrin. Plus qu’une
alternative désormais : chapeautés ou décapités.
Mais, malgré tout, le mouvement des Va-nue-tête continua
dans la clandestinité et désormais, alors que d’insoucieux
jeunes gens continuaient à se soumettre à la tyrannie
du bibi obligatoire, arborant sans broncher cabriolets cramoisis
et capelines kaki, calottes, capotes et bavolets, des messages secrets
circulaient sous les chapeaux - à cocardes et à galons
- des plus courageux. Surgirent alors des bonnets phrygiens, des
couvre-chefs d’accusation et même de faux chapeaux de pure
forme, bref, la subversion s’intensifia.
Finalement, une grande manifestation fut organisée. Elle
ne faisait pas l’unanimité car de bonnes âmes se demandaient
de quoi vivraient les petits Pakistanais, quand on ne leur commanderait
plus de chapeaux. Ils n’auront qu’à fabriquer des masques,
dit quelqu’un, notre propre asservissement à ces maudits
galures doit-il être la prix à payer pour la liberté
des peuples ? Alors, de la part des meneurs aux têtes nues,
il y eut de beaux discours qui s’entendaient de loin, n’étant
plus feutrés par les brides, les cordons, les ganses et les
pompons.
Au jour dit, tout le monde se retrouva sur les quais hurlant "
no capello ", " à bas le capellisme ", "
no caps ", " no capito ", " non aux impôts
", " vive la diversité ", " vive la nudité
capitale ", " nous sommes tous des Va-nue-tête ",
" à bas les gibets, à bas les toqués ".
Il n’y avait jamais eu autant de couleur, de bruit, de gesticulation.
La répression fut féroce : tous les manifestants
furent chargés par les hussards, repoussés par la
garde dont le couvre-chef imitait celui pourtant si débonnaire
des gardes de la reine d’Angleterre. Frappés, matraqués,
lacérés, les Va-nue-tête furent repoussés
en direction de la lagune et, là, leurs dernières
forces défaites, ils préférèrent se
noyer plutôt que de capituler.
Le néo-doge, sous son bonnet ducal, galbé en haut,
à brides nouées, richement orné de brocard
doré, regardait la scène du haut de son balcon. Et
ce qu’il vit, ce fut un crâne, celui du dernier Va-nue-tête
en train de se noyer.
Or cet homme d’état, qui passait pour un dictateur, soudain,
se sentit ému d’un tel massacre par lui-même ordonné.
Bouleversé, il fit spontanément un geste d’humanité
: il souleva son chapeau en hommage aux disparus, aux noyés,
aux matraqués, à toutes les victimes, aux martyrs
de la liberté des temps présents et passés,
aux Va-nue-tête de toute la planète.
Et alors toute la foule massée sur les quais en fit autant,
même les plus acharnés des capellistes. Tout le monde,
sans exception, ôta son chapeau et tous les citoyens, unanimement,
d’un seul geste, tous, ils jetèrent leur couvre-chef dans
l’eau.
Tous les touristes en firent autant, et les patrons pakistanais
en voyage d’affaires, et tous les marchands.
Ce fut alors une immense vague colorée de melons, de manilles,
de bicornes mollasses, de canotiers cocasses, de bérets gênants,
de hauts de forme non conformes, et nageaient tous ensemble bonnets
de rois des fous, couronnes à grelots, capelines vert-de-gris,
diadèmes à pompons, toques bleu horizon, casques,
gibus, béguins, capotes de miliciens.
Alors, pour un temps, la Sérénissime recouvra sa
sérénité.
DRAGON
J’ai la chance d’avoir un ami qui partage ma passion pour la peinture
de Carpaccio. C’est Emilio, le vieux gardien de la Scuola de San
Giorgio degli Schiavoni, ce lieu de recueillement, situé
près de San Zaccaria, dans le quartier de l’Arsenal. Autrefois,
je ne vous aurais pas donné l’adresse mais désormais
elle se trouve, hélas, dans tous les guides, je ne vois pas
d’inconvénient à ce qu’il y ait quelques intrus de
plus dans ce qui fut mon sanctuaire.
Il y a bien des années maintenant que je travaille sur les
oeuvres de Vittore Carpaccio, et en particulier sur ses diverses
interprétations du dragon. Voilà pourquoi je connais
bien Emilio. Quand j’ai commencé cette étude, personne
ne visitait jamais la Scuola, sauf les étudiants des Beaux-arts
et quelques rares érudits. Il fallait alors prendre rendez-vous
avec Emilio, qu’il vous agrée, obtenir de lui la clé
et sa compagnie pour visiter la Scuola. Inutile de préciser
quel effet pouvait produire, sur un amateur d’art, ce lieu consacré
à la peinture du maître du Cinquecento.
Vue de l’extérieur, la Scuola est d’apparence modeste, au-dedans,
elle est très sombre et il vous faut être patient et
attentif pour jouir véritablement de ses merveilles. Le plus
remarquable, c’est peut-être que l’intérieur ait subi
si peu de modifications depuis l’époque de Carpaccio. Ainsi,
lorsque vous regardez Saint Augustin assis à son bureau,
le regard attiré par une lueur extérieure - on dit
que il voit Saint Jérôme lui annoncer sa mort mais
ce n’est pas mon interprétation personnelle - lorsque vous
regardez autour du saint évêque, le plafond aux poutres
décorées, les murs vert sombre ornées d’élégantes
boiseries, vous vous apercevez que la cellule d’Augustin, c’est
exactement la Scuola : le peintre a représenté son
propre environnement : il a placé Augustin - qui vécut
et mourut en Afrique - dans la Scuola que lui-même était
chargé de décorer. C’est très troublant : quand
vous êtes à l’intérieur de la Scuola, sous le
plafond aux poutres décorées de la salle principale,
vous êtes en même temps dans le tableau. Et vous êtes
aussi à l’extérieur car, si vous regardez le monastère
de Saint Jérôme, sur le tableau à gauche du
précédent, vous aurez sous les yeux, non pas le décor
africain qu’on pourrait attendre, mais la façade très
reconnaissable de la Scuola.
Pour en revenir à Augustin, j’ai réfuté la
plupart des hypothèses sur la vision d’Augustin, dans mon
ouvrage paru en ... c’est si vieux, je ne sais même plus. Quant
au petit chien qui occupe une place importante dans le tableau,
et qui contemple le saint, a-t-il, lui aussi, une vision ? Connaissez-vous
un autre chien à ce point mystique dans la peinture de Carpaccio
? Aucun, n’est-ce pas. Avez-vous lu cet article " Le barbet
du maître vénitien ", que j’ai écrit pour
la revue... ? encore un nom que j’ai oublié.
D’autres tableaux provoquent le trouble : observez par exemple
le dragon que s’apprête à massacrer le jeune Triphon
: quelle bête incroyable, tellement pathétique, avec
son museau de chèvre, ses oreilles d’âne et ses petites
ailes roides, une dérision de dragon. C’est le préféré
d’Emilio qui couve toujours d’un regard de tendresse le petit saint
Triphon - mains jointes et bas blancs - et son monstre enfantin.
Inutile de vous dire que j’ai passé des journées
entières devant la pièce maîtresse de la Scuola,
l’oeuvre qui représente magistralement le saint patron des
Schiavoni : Georges combattant le dragon. Triphon s’attaque à
une réduction de dragon mais Georges, vêtu en gentilhomme
guerrier, affronte une bête plus massive dont il traverse
entièrement la tête avec sa lance.
Vous ai-je dit qu’il s’agissait du sujet de ma thèse ? Car
je n’ai pas toujours été seulement ce monsieur contemplatif
un peu fatigué que je suis maintenant, je suis considéré,
toute modestie mise à part, comme un authentique spécialiste
du Quinquecento, expert en art sacré et décrypteur
privilégié des représentations de dragon. A
vrai dire, je ne publie plus grand chose maintenant, je crois que
le public d’amateurs éclairés est désormais
très restreint.
Voilà ce qui m’a amené à la fréquentation
assidue de la Scuola, voilà comment j’ai connu Emilio, son
pas pesant, sa grosse clé et sa propension à la sieste
en milieu d’après-midi. Hélas, c’est à peine
si nous avons le temps de bavarder désormais : la Scuola
est ouverte au public, Emilio surveille les touristes sur son écran
vidéo installé dans la sacristie, attenante à
la salle des Carpaccio, tandis que son petit-neveu, Carlo, déchire
les billets d’entrée. Carlo, un jeune imbécile, ne
s’intéresse pas le moins du monde à Carpaccio, il
ne rêve que de promener les touristes en gondole, comme son
frère. Mais, désormais, pendant l’été,
la Scuola ne désemplit plus. Et moi, je suis irrité
par le bruit, les raclements des pieds, les gloussements d’enfants,
les rires : mon domaine est envahi, mon sanctuaire définitivement
souillé.
Ce jour-là, j’étais arrivé très tôt,
bien avant l’heure d’ouverture de la Scuola et j’avais sonné
pour qu’Emilio m’accueille, avant l’arrivé du flot importun
et je m’étais installé dans l’ombre fraîche,
avec juste assez de cette lumière venue du dehors qui semblait
la même que celle qui illumine Augustin. J’observais le regard
de Georges fixé sur celui du dragon : on ne sait lequel des
deux fascine l’autre. Cabrés en une posture identique, de
part et d’autre de l’espace du tableau, le cavalier et le dragon
composent une figure étrangement symétrique. Tous
deux ont en commun les couleurs : rouge, brun, gris et noir. Je
contemplais la lance rouge qui se rompt à l’entrée
de la gueule du monstre, le fer qui ressort à l’arrière
du crâne, telle une troisième corne . Le monstre lève
ses pattes griffues comme pour demander une trêve et, si sa
double rangée de dents a l’air redoutable, son oeil est simplement
triste. Le sang dégouline de sa mâchoire. Alors qu’une
lueur divine éclaire l’armure sombre du chevalier, le dragon
semble terne et pitoyable. On se demande comment il pourrait exprimer
sa nature de dragon : cracher du feu, au lieu de laisser couler
le sang de sa gueule blessée. J’admirais une fois de plus
le lien magique qui unit le saint et la bête infernale, éternellement
reliés par la lance à peine rompue.
Rêvant sur cette image de la barbarie domestiquée
par l’homme, je pensais que ce combat est sans cesse à mener
à nouveau, quand un vacarme près de la porte me rappela
à la réalité : les touristes étaient
déjà là, ils piaffaient d’impatience. J’ai
dit, je crois, qu’Emilio était un vieil homme las, jamais
pressé d’ouvrir la porte, infiniment conscient de participer
à une profanation. Il finit par ôter la chaîne
et la porte s’ouvrit laissant passer un flot de lumière agressive
et la rumeur obscène du public non initié.
C’était un groupe de collégiens, que leur professeur
ralliait à son parapluie rouge, totalement incongru par ce
jour de chaleur, tout en les admonestant vigoureusement. Rien n’y
faisait, bien sûr, ils envahirent la Scuola en brandissant
leurs appareils photo, mâchouillant le fond de leur cornet
de glace, hurlant de l’excitation d’être ensemble - il y avait
des garçons et des filles - ne voyant rien, n’écoutant
rien : la sauvagerie dans le temple de la beauté. - Eh, t’as
vu le p’tit caniche, tu crois qu’il attend un sucre ? Et la bête,
là, on dirait le chien du concierge, t’as vu la queue en
tire-bouchon ? - Vite lassés de regarder des toiles muettes
pour leur conscience profane, certains envahisseurs grimpèrent
au premier étage et les autres s’assirent en grappes bruyantes
sur les bancs austères, pouffant de rire et s’invectivant.
Vous l’aurez compris, je déteste les enfants réels,
opinion entièrement partagée par Emilio qui, comme
moi, est resté célibataire et n’aime, en matière
d’enfant, que le doux Tryphon, dompteur de monstre miniature.
Des cris plus aigus encore retentirent soudain : une jeune fille
particulièrement agitée avait franchi la balustrade
qui protège des importuns Triphon et son dragon, elle accompagnait
ses cris de grimaces et de gestes incongrus en direction d’un autre
jeune agité qui se tenait prudemment près de la sortie
et lui renvoyait ses gracieusetés sur un ton hystérique.
Un autre en profita, assis sur les marches qui conduisent à
l’étage, pour sortir de sa poche une part de pizza à
moitié entamée qu’il lança en direction de
la première. C’en était trop : Emilio sortit de son
refuge. Carlo, comme par hasard, s’était éclipsé
et le vieux gardien me regarda d’un air atterré.
C’est alors que très doucement le dragon de Georges dégagea
sa tête de la lance - ou peut-être c’est Georges qui
fit reculer son cheval - et il nous fit face. Les écailles
de son crâne se dressèrent, ses cornes devinrent menaçantes.
Instantanément, invectiveurs et lanceurs de pizza se figèrent.
Quant à leur mentor qui s’était bien gardé
d’intervenir, il laissa s’échapper le parapluie rouge et
tourna vers moi un visage stupéfait. Le dragon fit alors
entendre le son d’un souffle puissant, en même temps qu’une
odeur affreuse se répandait dans toute la Scuola. On vit
alors la poitrine sanglante s’abaisser et se soulever, les mâchoires
s’écarter puis se refermer en claquant et, soudain, un jet
de flammes accompagné d’une fumée noire sortit de
la gueule du monstre : la bête vaincue reprenait du service.
Chose étrange, je n’en fus pas réellement surpris.
L’instant d’après tout le troupeau se rua vers la sortie,
une odeur abominable de chair brûlée se répandit,
et le groupe se retrouva dehors en criant, hurlant, vociférant,
mais cette fois, de terreur.
Et puis plus rien. Carlo, brusquement réapparu, avait fermé
la porte. Mon écran est tout noir, dit seulement Emilio.
Quant à moi, je pensais n’avoir pas détaché
mon regard de la gueule du dragon, mais sans doute l’avais-je abandonné
un instant : il était à nouveau de profil, immobile
et immolé par le saint à l’armure noire, ses griffes
impuissantes levées vers son vainqueur. Il me sembla voir
alors dans son oeil terni une lueur jamais aperçue jusque
là : un éclair de joie malicieuse.
Allons, dit Emilio, c’est pas parce que mon écran de surveillance
est en panne qu’il faut laisser les clients à la porte. Prends
les billets et la monnaie dans la caisse, Carlo. On se fait vieux,
n’est-ce pas, professeur, il y a des jours où je voudrais
bien pouvoir faire la sieste plus longtemps, cesser la surveillance
et rester comme vous, professeur, tranquille, à somnoler
sur le meilleur banc...Tiens, voilà déjà la signora
qui vient vous chercher...
Ultima columba
Tout avait commencé un jour où le ciel était
gris plombé. Les employés municipaux avaient placardé
une affiche interdisant de nourrir le columba livia forma domestica.
L’affiche comportait en son centre un portrait ornithomètrique
de l’espèce incriminée. Toute la population était
incitée à collaborer et, pour achever de l’en convaincre,
une amende de trois millions d’euros menaçait quiconque serait
surpris à donner à manger aux columba. Il était
également interdit d’abandonner de la nourriture là
ou il serait possible à ceux-ci d’accéder. Ainsi,
la ville redeviendrait hygiénisable mais comme elle serait
triste, se dirent les passants qui découvraient l’affiche,
et comment convaincre les enfants qui aiment tant nourrir les oiseaux
?
Ce n’était pas la première fois qu’on tentait d’éradiquer
les pigeons : on avait, quelques années auparavant distribué
des graines traitées qui leur enlevait la capacité
de voler. On les voyait alors se traîner, trouver des formes
de reptation, car la toxine attaquait aussi la mobilité de
leurs pattes, mais l’office du tourisme était intervenu pour
qu’on mît fin à l’expérience. Cette fois-ci,
les enfants refusèrent de se soumettre à la règle.
Il y avait déjà plusieurs années qu’il était
interdit d’élever un animal chez soi et l’expression "
nos amis à quatre pattes " étaient pour les enfants
purement littéraire. En dehors des écrans, il n’avaient
jamais vu un chat. Mais dès qu’ils furent surpris à
émietter leur new-bread, leurs parents furent frappés
de lourdes amendes. Quoique attristés aussi au souvenir des
grappes d’oiseaux qui couronnaient jadis les enfants tout excités
sur la piazzetta, les adultes finirent par cautionner l’interdiction
de tout contact avec les pigeons.
Toutefois ceux-ci ne disparurent pas tout de suite. Il en restait
encore, du côté de l’icône de la Salute, et d’autres
qui, traversant le canal de la Giudecca, avaient trouvé refuge
dans les ruines du Redentore. Des vieilles femmes qui faisaient
encore elles-mêmes leurs courses, laissaient tomber par inadvertance
- ou par bonté d’âme- quelques miettes de leur cabas,
et des adolescents s’asseyaient encore sur les parvis des musées
pour rêver au soleil en oubliant leur sandwich. Le Municipe
interdit alors tout transport de nourriture, invitant à dénoncer
tout contrevenant, et distribuant des amendes aux promeneurs qui
refusaient de laisser fouiller leur sac à dos. Il y avait
de nombreuses années déjà qu’on était
tenu d’utiliser des sacs à dos réglementaires complètement
transparents, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et
désormais du trafic de pain. L’amende était passée
en six mois de trois à six millions d’euros et ainsi les
devises affluaient dans les caisses du Municipe. Il le fallait,
car les touristes se faisaient rares. Les Américains, qui
venaient voir en Europe les animaux disparus de leur continent,
désertaient désormais la ville, et les Japonais n’avaient
pas aimé que toutes les églises et tous les palais
- sans exception - soient recouverts de bâches, certes décorées
à l’image exacte du monument qu’elles cachaient, mais inamovibles
et, il faut bien l’avouer, inesthétiques.
Comme les pigeons continuaient malgré tout à proliférer,
entrant dans les maisons par les carreaux cassés, crevant
les sacs poubelles à coup de bec, on prit la décision
de supprimer le dernier marché à ciel ouvert qui s’étalait
- pourtant modestement- au pied du Rialto. Il y venait d’ailleurs
de moins en moins d’acheteurs depuis que le Grand Canal avait été
recouvert par une bâche verte - grise en hiver - qui imitait
assez bien les vaguelettes telles qu’en soulevaient autrefois les
vaporettos. Sous la bâche, il y avait du béton. Un
panneau expliquait en japonais qu’il avait un jour fallu prendre
la décision de sauver la ville qui s’enfonçait. Le
Municipe décida enfin que tout transport de nourriture, quelque
en fût la raison, serait sanctionné. Aussi les commerçants
prirent-ils l’habitude de vendre la nourriture dans des containers
hermétiquement fermés. Toute ingestion de nourriture
à l’extérieur des habitations étant formellement
interdit, on supprima les terrasses des cafés, on ferma toutes
les portes, même lorsqu’aucun vent ne soufflait sur la lagune.
Des rondiers sillonnèrent la ville à la recherche
des récalcitrants.
Il y avait bien longtemps que la ville avait été
nettoyée de ses SDF et que plus personne ne plantait un chevalet
au détour d’un canal mais on trouvait encore parfois quelques
flâneurs grignotant des grissini sur le campo San Trovaso
ou sur le Zattere. C’est ainsi que deux d’entre eux furent arrêtés
un jour, en plein midi, au pied d’une glycine plastifiée.
On leur mit brutalement sous les yeux l’affiche écrite en
eurolangue et en japonais, ils ne comprirent rien, protestèrent
dans une langue bizarre et furent enfermés dans une geôle
virtuelle qu’on avait surnommée " les Plombs ".
Et précisément ce jour-là, on constata qu’il
n’y avait plus un seul pigeon : le Municipe avait réussi
sa mission, l’éradication totale. Quant aux deux amateurs
de grissini et de glycine, ils n’étaient pas en mesure de
donner les six millions d’euros que coûtait l’amende et personne
ne s’étant offert pour payer la caution, ils s’apprêtaient
à finir leurs jours dans les Plombs. On leur avait retiré
toutes leur communicartes, sans lesquelles personne ne peut survivre
plus de deux ou trois jours. Cependant, ils avaient cessé
de protester et s’étaient assis calmement sur le sol. Soudain
un léger bruit sembla les sortir de leur apparente torpeur.
Ce n’était pas la stridulation d’un europortable mais quelque
chose comme un bruit d’aile qui venait de la fenêtre virtuelle.
Un pigeon gris pâle s’était posé sur l’arcature
byzantine. Quoique probablement affamé, il se mit à
roucouler doucement. C’était le dernier pigeon. Et le dernier
pigeon assista , impuissant à la mort des derniers poètes.
Immobile, le jabot ébouriffé, la tête un peu
penchée, clignant de son oeil noir, il demeura ainsi longtemps,
comme contemplatif. Enfin, il battit des ailes et commença
à voler avec une aisance surprenante. Il se produisit alors
un phénomène étrange : toute la ville qu’on
avait eu tant de mal à maintenir hors de la vase et de l’eau
réchauffée, à préserver nette et parfaitement
hygiénisée, s’enfonça brutalement dans son
dallage de béton. Il y eut un grand fracas de bâches
déchirées, de ferrailles tordues, de ciment haché.
En peu d’instants, la ville fut complètement éradiquée
à son tour.
S’il y avait encore eu quelqu’un pour regarder le ciel du côté
où jadis on regardait le soleil se coucher sur la Salute,
on aurait pu suivre le pigeon gris. Il s’était envolé
prestement vers un nuage doré, un de ces nuages lumineux
comme on en voyait sur les fresques peintes par Tiepolo. Mais il
n’y avait plus personne pour se souvenir des fresques de Tiepolo.
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