Ils se tiennent par la main. Ils ont refermé avec soin le grand portail de métal sécurisé. Voilà notre maison ! Maintenant, Kenzo, on dira ça, nous aussi : Notre Maison.
Elle ressemble à des dizaines d’autres du lotissement « les Centaures », avec son toit pentu et le grand garage cubique attenant. Kenzo y a déjà rentré la Soubaroum, en prenant bien garde au portail.
Un vaste séjour –cuisine - comme sur le catalogue, très clair, avec sa grande porte-fenêtre coulissante et son volet roulant, ouverte sur un espace jardinable, et tout autour un mur bien haut pour être à l’abri des regards indiscrets. Une seule chambre, petite, un vrai nid d’amour, juste pour eux, tant pis pour les amis ! Bien conçu. Rien à voir avec la barre de dix étages, leur ancien logement.
Mégane se voit déjà achetant les rideaux pour la chambre, au Salon de l’Ameublement, et, à la Jardinerie, un grand rouleau de pelouse. Il faudra aussi un tuyau pour arroser le jardin le matin, avec bonne humeur, heureux d’être chez soi.
Ca, c’est un garage, dit Kenzo, pas un pauvre parking sale et tagué, en sous-sol !
Maintenant, chaque jour, Kenzo se lève avant l’aube. Bonjour ! chante la voix enjouée de Radio-Vroum! Bonjour à tous ! Le point sur la circulation et la zique, et les jeux du matin pour vous faire patienter! Deux heures sur la quatre -voies, et dans les tunnels et les bouchons, finalement, ça passe vite avec Radio Vroum ! Et le soir, c’est moins long.
Le samedi, ils circulent toute la matinée au Centre Commercial et puis ils rentrent s’occuper de la Soubaroum. Produit spécial, éponge humide très douce, lustrant, chiffon sec, Kenzo fait glisser le tissu sur la carrosserie rutilante, sur le pare-brise impeccable et, à genoux, il termine par les jantes. C’est toujours lui qui passe les derniers coups de chiffon, des caresses, tandis que Mégane le regarde, assise sur la pelouse. C’est comme s’ils faisaient l’amour. Ensuite, tous les deux habillent la Soubaroum de sa housse, en s’efforçant de ne pas faire de plis disgracieux. Demain, ils seront si heureux de la dévêtir pour la promenade sur la route du littoral. C’est Mégane qui conduira. Elle a bien mérité un peu de distraction, Mégane.
Le temps passe et la belle maison reçoit des invités parfois : des amis, la famille de Kenzo. On réchauffe du poulet, on cuit des brochettes, on papote devant la télé. Mais les visites peu à peu se font rares : leurs amis habitent loin et Mégane trouve les journées de plus en plus longues. Elle n’ose pas le dire à Kenzo, pour ne pas l’attrister. Avant, du temps de la barre de dix étages, elle déposait Kenzo au garage où il travaille et elle filait donner un coup de main à sa sœur, dans la boutique, ou faire les courses avec sa mère. Maintenant, la distance est trop grande, est-ce qu’il serait agréable de se lever à 5 heures avec Kenzo ? Et plus tard, comment se rendre en ville ? Impossible. Elle n’a d’autre choix que de rester à sa maison.
Comment pourrait-elle occuper ses journées ? Le ménage est si vite fait ! La cuisine ? Kenzo aime surtout les pizzas. Et les voisins ? Elle ne les connait pas encore, à cause des murs. Et ils ne prennent pas leur voiture au même moment qu’eux, le dimanche.
Mégane doit s’avouer qu’elle s’ennuie. De plus, il pleut sans arrêt. Elle n’a même pas besoin d’entretenir la pelouse et, pour acheter un ou deux arbustes, il faudra attendre samedi. Kenzo n’est pas très favorable aux arbustes, ils pourraient, en grandissant, rayer la carrosserie quand on sort la voiture du garage. Ils se querellent sur l’aménagement du jardin et même sur celui de la cuisine, ou pour n’importe quoi. Est-ce qu’elle veut vraiment acheter tout ce qu’ils ont vu au Salon de la Maison ? Faut-il changer le produit d’entretien de la carrosserie, juste à cause d’une publicité, d’ailleurs très vulgaire ?
Maintenant Mégane ne sourit plus pareil quand il arrive. Et lui, est-ce qu’il pense à l’embrasser avant d’attraper la zapette ? Mégane est triste, elle oublie de se maquiller. Et Kenzo, qui l’aime, se rend compte de sa détresse. Il s’efforce d’être patient. Le soir, bien sûr, il est très fatigué, surtout quand il y a eu un accident qui a retardé la circulation, mais il lui prend la main et l’emmène dans leur chambre, il tire les rideaux, et s’efforce de lui rendre son sourire.
Il n’est pas de ces hommes qui feignent d’ignorer les problèmes de leur épouse. Tous les deux, ils se parlent, et Mégane finit par lui raconter ses coups de blues, son sentiment de solitude, au moment où la voiture démarre – si tôt- au son de Radio- Vroum, quand la nuit est encore là et leur lit encore chaud. Ils se parlent longtemps, un dimanche matin, dans leur petite chambre.
Kenzo a compris. Quelque chose doit changer dans leur vie. Mégane a besoin d’une nouvelle motivation pour être heureuse. Pour leur couple, ce sera mieux. Cela vaut bien quelques sacrifices. Après tout, ils peuvent réaménager la maison, même si elle est petite, ils sauront faire de la place, créer un nouvel espace.
Kenzo désormais bricole dans la grande pièce, pendant le week-end. Ils ont poussé les meubles et réduit le coin télé. Mégane est ravie. Elle a retrouvé le sourire.
Ils sont allés ensemble au Salon, malgré les difficultés pour garer la Soubaroum.
Maintenant, bien sûr, il faut attendre.
C’est la pelouse qui a été sacrifiée. Cimentée, transformée en piste bien lisse. Sans regret. Aujourd’hui est un grand jour. La Soubaroum est demeurée au garage, sous sa housse.
Mégane est très jolie maintenant, épanouie par l'espoir d'une nouvelle vie.
Et qu’est-ce qui trône dans le salon réaménagé ? Toute neuve, jaune et noire, customisée, chromée ! Une Mini ! Une Mini-Quark ! Dernier modèle, trois portes, climatisée, automatique : ce sera le bonheur de Mégane.
Ils se tiennent par la main, échangent un regard extasié. Une petite larme s’échappe des yeux de Mégane et roule en douceur sur la carrosserie qui n’attendait rien d'autre pour briller davantage.
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