Le rond de science: variations sur la notion dEncyclopédie
par Jean-Luc GOUIN
Voir du même auteur: Être et Peut-Être. Penser a(u)près (de)
Hegel
Pascal, Pensées, Édition Brunschvicg, § 72
Moins par déformation professionnelle que par formation intellectuelle, jincline à ne distinguer quavec grande circonspection, sinon difficulté, la forme et le fond dune question. Les mots me parlent bien souvent avant même de sêtre enchaînés en phrases dabord, en articles ou en bouquins ensuite comme un visage, un regard ou un geste informe avant toute articulation verbale («Un visage est toujours un pays», comme le chante si tendrement Gilles Vigneault dans son Maintenant). Car lattentif est celui qui, délicatement certes, «attente» à lautre dans son être-méconnu. Fort de cette prédisposition (ou déficience?) désormais devenue mentale, je dirai combien le terme encyclopédie réussit à métourdir. Le mot dit, en effet, et me voilà en orbite sur une circonférence qui moblige sur-le-champ à circonscrire le vocable sous forme dune petite conférence. Mais trève de circonlocutions! Et louvoyons droit au fait.
Du grec egkuklios paideia, «encyclopédie» est parvenu à nous par la forme latine cyclus, depuis kuklos, doù en cyclopoedia : «instruction circulaire», «enseignement complet», ou «rond de sciences» comme le disait bellement Du Bellay au XVIe, peu après que François Rabelais exact contemporain du roi homo(pré)nyme, premier du nom en eut forgé léquivalent, en 1533, dans son fameux Pantagruel (II, 20).
Dans le langage actuel, par ce joli mot savant on entendra essentiellement les grandes lignes du «savoir universel», la dimension proprement pédagogique ayant été progressivement laissée en déshérence. Doù lautre aspect un peu figé sinon pétrifié de la notion. Lencyclopédie, pour le plus grand nombre, est devenue en effet un dictionnaire enrichi, une forme de recueil de mots et didées que lon fréquente occasionnellement lorsque lon bute, ponctuellement, sur une difficulté ou une ignorance que lon veut soluble en un tournemain en tournant une simple page. Sous ce dernier angle, jextirperai de notre concept, morphologiquement incrustée, une autre présence : celle du «cyclope».
Par distinction du dictionnaire où, de façon générale, la définition dun mot se suffit à elle-même, lencyclopédie renvoie constamment à lautre-en-elle. Il sagit de sinstruire (paideia) du savoir, lequel nest pas un mot, ni même une somme de mots. Le savoir réside plutôt dans la circulation, par définition vivante (voire «cordiale» au sens proprement étymologique), entre les mots. Le kuklos/cyclo circule au périgée d'une même ellipse : le circuit du connaître. Or si on oublie, barricade ou oblitère les ponts entre les termes, on ne chemine plus des concepts aux idées : il ny a plus de sens, littéralement, car il ny a plus de «direction». On ne voyage plus alors sur et dans la sphère du savoir : on sautille dun point à lautre. Sous leffet tantôt du caprice, tantôt de larbitraire, et toujours sous un éclairage douteux. Voilà ce que je nomme le cyclope, qui, de son oeil unique, fût-il «rond», a perdu la troisième dimension du monde en fauchant la perspective. Or sans perspective, jhabite un univers plat. Je nai plus en main lensemble des coordonnées me permettant de guider mon pas. À la rigueur, je me flatterai den prendre large et dobserver les choses avec hauteur. Mais je ne tromperai personne bien longtemps : jai perdu toute profondeur. Car je nai de coordination quapparente. Je possède des mots, monnaie de singe. Mais de compréhension, point.
À cet égard, le cyclope se couple à lautre monstre caché de lencyclopédie : le «pédant». Si on semble au fil des siècles avoir perdu souvenance de lintimité philologique de lenseignement (paideia) et de lenfant (paidos) [«pédagogie» et «encyclopédie», par exemple, et nonobstant leur solide amitié sémantique, demeurent des étrangers étymologiques], je ne sache pas que lon ait rappelé la filiation immédiate du même enfant et de ce pédant les deux termes étant rigoureusement originaires de : paidos. Au XVIe, est pédant «celui qui enseigne ou professe». Ce nest quau siècle suivant que le substantif devint péjoratif tout en souvrant simultanément une carrière dépithète. Dès lors, du pède au pode, il serait tentant denvisager, tel le carrosse redevenant citrouille, que le pédant puisse subitement se changer... en pied. Mais il faudra ici nous abstenir de tordre indûment la belle langue de Françoise. Du reste, on ségare. Pédantesquement, diront daucuns.
Que fait-on maintenant, amie lectrice, copain lecteur? «Circulation de la connaissance» ou «pédantisme cyclopéen»? Vie du savoir ou cumul des mots en besace? Enseignement et analyse des idées ou psittacisme des formules engrammées? Saisir pleinement ou mémoriser bêtement? Connaître pour co-naître ou savoir pour avoir? Le lien ou la clôture, le cercle ou le fragment? La sphère de lunivers ou le point de lîlot? Bref, panser le monde ou penser à soi? Et enfin, bientôt, la Toile arachnéenne du cyberespace irriguera-t-elle les mille vaisseaux du coeur et de lesprit? Ou se refermera-t-elle plutôt, ourdie par la mygale et la lycose, sur lhumanité telle une proie? Mais nous voilà de nouveau sur terrain glissant. À lordre, moi-même!
Limpulsion fondamentale à lorigine de la formidable et à vrai dire impossible entreprise de lauteur de la Lettre sur les aveugles, un temps associé à Jean Le Rond [!] dAlembert qui en signa entre autres le beau Discours préliminaire, participe sans conteste de la première voie de lalternative. LEncyclopédie dite de Diderot (1751-1772), en effet, fut habitée, dans le sens le plus noble du terme, par une mission civilisatrice de lhumanité. Raison, Sciences (notamment naturelles), Expérience (au sens nouveau et newtonien: observation, expérimentation et théorisation réunies) sy conjuguent pour tenter, et ô combien courageusement, de dissiper lignorance, confondre lintolérance et débusquer de lesprit du temps, bigote ou politique mais toujours autoritaire, toute forme derrance. La circulation de la cyclopédie sy révèle dès labord, dans le sous-titre même : «Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers». Loin de se contenter dune agrégation compilatrice des connaissances, il sagit bien, stricto sensu, par un ingénieux (et parfois con-tourné) système de renvois, de circuler dune entrée, dune notice, à lautre. De la sorte, le Dictionnaire des multiples savoirs et des nombreux auteurs de Montesquieu à Voltaire, de Rousseau à dHolbach se métamorphose en louvrage dun seul : lEsprit des Lumières françaises. Illuminé par le rationalisme philosophique dune part, lintelligence (intellegere / ligare : lien) structurelle interne dautre part, le Dictionnaire devint donc en tous sens raisonné et, par là-même, encyclopédique. Et quy a-t-il au centre du fameux kuklos sinon lHomme qui, enfin, peut croire et aspirer au «Bonheur» laquelle idée nest dailleurs certes pas la moins révolutionnaire du siècle de Danton. Car, comme il est écrit à larticle «Encyclopédie» de Diderot (de... lEncyclopédie de Diderot même, bien sûr : faisons-le bien concentrique, après tout, notre cercle) : «Est-il dans lespace infini quelque point doù nous puissions, avec plus davantage, faire partir les lignes immenses que nous nous proposons détendre à tous les autres points? Quelle vive et douce réaction nen résultera-t-il pas des êtres vers lhomme, de lhomme vers les êtres?»
De manière plus astringente encore, parce que ignorant tout point de départ dabord, fût-il le centre, parce que immanente ensuite, Hegel tentera également, à lui seul, la folle aventure de lencyclopédisation moins des connaissances cependant que du Connaître même. Tout «vivant» quil soit, et le moins «cyclopéen» quil fût, le circulus de Diderot néchappe pas au rapport dextériorité entre les éléments du savoir inscrits dans louvrage à tout jamais mémorable quil dirigea. Hegel estima pour sa part que la vie doit naître du dedans propre du Sens, doù le «renvoi à lautre» (qui signifie réfléchir, de reflectere : «tourner vers») de type non plus analytique ou complétaire, tel un embrassement, mais désormais dialectique à la manière dun embrasement depuis les entrailles du Logos. Car «la représentation de la division a ceci dincorrect, quelle place les parties ou sciences particulières les unes à côté des autres, comme si elles étaient seulement des parties immobiles et, dans leur différenciation, substantielles, telles des espèces» (Enzyklopädie der Philosophischen Wissenschaften im Grundrisse [1830], § 18, rem.). Or, «tout ce qui nous entoure peut être considéré comme un exemple du dialectique. Tout ce qui est fini, au lieu dêtre quelque chose de ferme et dultime, est bien plutôt variable et passager, et ce nest là rien dautre que la dialectique du fini, par laquelle ce dernier, en tant quil est en soi lAutre de lui-même, est poussé aussi au-delà de ce quil est immédiatement, et se renverse en son opposé» (Ibidem, § 81, add. #1).
Mais nous ne pénétrerons pas ensemble ce labyrinthe aujourdhui. Quil nous suffise pour lheure, vous et moi, fidèle lecteur, despérer que les Universités réfléchissent désormais sérieusement à léventualité de se libérer de leur propension à opter essentiellement, depuis quelques décennies, pour lautre versant de ladite alternative. Former des spécialistes parfaitement aveugles, ou peu sen faut, aux domaines de... non-spécialisation ne peut engendrer autre chose quun monde (dif-formé) de cyclopes qui, faute de parler le même langage, communiqueront forcément, tôt ou tard, par le biais de la violence. Les Ulysse se faisant déjà fort rares.
Il serait tragique de redonner existence définitivement à «celui qui enseigne» en vertu de lappellation de jadis. Puissamment vicieux que serait ce cercle-là.