A Camille de Rijck.
Sans pour autant la regarder, il la voyait
devant lui, agitant les coutures roses de sa robe de sa démarche alerte.Ca l'énervait.
Parce qu'une femme qui marche, c'est déjà tellement conscient de soi que ça envahit
l'air tout autour. On appelle ça...une aura...Puis une femme qui marche, ça n'est que
cinq ventres en mouvement.Enfin, plutôt une marée indistincte de ventres, et bien assez
de vagues pour vous donner une impression de roulis...
Probablement s'imaginait-elle qu'il la suivait.Il l'avait vu à son déhanchement de plus
en plus prononcé, à sa façon de lui jeter de côté, en traversant la rue, une ou deux
oeillades...et s'il avait été poli, il les aurait sans doute attrapées au vol pour en
orner sa boutonnière. Elles tombaient, invariablement foulées, avant même d'avoir
touché le sol.Cruauté banale.
Il la suivait? Non, il suivait la tache rose devant ses yeux dans un mimétisme
incontrôlable : rose, fleur, coeur, bonheur...ce à quoi, en fait, il était en train de
méditer.Comme d'habitude...une habitude bien dérangeante qui le faisait bifurquer à
chaque nouvelle pensée - derrière un chapeau vert, une laisse rouge, une bretelle de
soutien-gorge ou encore une boucle de ceinture...tant que le trottoir lui faisait dévider
les lignes du bitume, tant qu'il ne tombait pas dans un regard... il continuait.
S'il faisait beau ce jour là ? Une question que l'on pose souvent.Qui l'avait effleuré
lorsque il avait pris avec lui sa mélancolie -rangée au placard-, pour l'aérer un
peu.Allait-elle pouvoir s'épanouir, dehors, dans l'étouffement des corps, ceux qu'il
voulait tellement anonymes ? Se dépoussiérer sous une pluie
condescendente....Peut-être, s'il faisait beau, peut-être qu'il changerait
d'avis.Peut-être irait-il la noyer le long des canaux, sa mélancolie, en attendant le
chaland.Peut-être irait-il la faire danser dans un recoin de rue piétonne, aux côtés
d'une guitariste échevelée.Peut-être aussi irait-il la brûler dans le feu d'une Saint
Jean hors saison, miraculeuse...histoire de la voir renaître de ses cendres au prochain
coup de cafard, de s'émerveiller de sa ténacité, d'avoir, sans doute, à se reprocher
quelque chose : la velléité de s'en débarasser...et seulement la velléité...
Il passait dans la rue sans même s'en rendre compte, en fuite, mais autant devant les
images de la veille criantes devant ses yeux , et devant cette colère qui l'avait
éveillé, que de par les pensées qui l'avaient échappé.Echappé comme on extirpe
quelqu'un de son cocon maternel, de son coton matinal...ses pensées qui lui avaient fait
comprendre la vie autrement qu'avec des mots.Il ne voulait plus de ça.Il ne pouvait plus
se permettre d'être différent et de se béquiller à sa mélancolie...L'Autre Fille lui
avait dit la veille qu'un excès de sentiment peut nuire. Que la vie, " tu sais
", c'est faire comme les autres...On n'y peut rien...On ne peut y apporter qu'un
semblant d'originalité. " Tu n'arriveras pas à faire changer le monde ".
Autant de mots qu'il eut pu entendre dans toutes les bouches, sentir dans tous les
regards. " L'homme, lui avait dit l'Autre Fille, l'homme est descendu du singe et
maintenant il escalade un monstre. Qu'est-ce qu'on y peut, nous ? Si tu fais pas pareil,
t'es plus un homme.T'es un marginal. Et les marginaux deviennent trop nombreux pour être
intéressants. Allez, prends un piolet, laisse tomber tes rêves... " Il avait sans
ouvrir la bouche pris avec lui (récupéré) ses boucles de cheveux, son sourire et son
coeur éclaté.Claqué la porte. Et ouvert celle du placard.
Là, dans la rue, sur le trottoir, la fille s'était arrêtée. Pas lui..mais le geste
qu'elle eut le fit la regarder.Elle lui tendait la main.Entre rêve et réalité, il
choisit l'envie, sans se forcer.Quand on n'aime pas, on ne se force pas.La femme. Est-elle
une envie si mortelle, après tout ?
( Übungen über Adam et Eve...)
|