Une encre de Naomi Lipson

Le coup de la tarte

de Eric Gilberh

Sélection de mai 2006

Une nuit, le téléphone sonna longtemps avant que quelqu’un dans la maison ne se lève pour aller décrocher.

Si bien que ma mère et mon père, mon frère et moi, nous nous retrouvâmes au même moment dans le couloir, devant la petite table sur laquelle reposait l’appareil. Nous nous regardâmes un peu bêtement – avec nos cheveux en pétard, nos yeux gras et nos vêtements de nuit froissés – et ce fut ma mère qui tendit la main la première, attrapa le combiné, décrocha et répondit :

« Hum hum, oui ? »

C’était souvent de sales nouvelles, les coups de fil en pleine nuit. Quelqu’un allait mal ; quelqu’un se sentait triste ou patraque ou perdu. Quelqu’un appelait à l’aide – ou bien l’inverse : on nous prévenait que quelqu’un n’aurait plus jamais besoin d’aide. Alors mon père se frotta la joue en regardant mon frère et mon frère se gratta les fesses en me regardant et je me grattai le derrière de l’oreille en regardant ma mère qui, elle, silencieuse et ne se grattant rien du tout, arrivait à nous regarder tous en même temps.

Les regards voyagèrent – ma mère restait muette et immobile et légèrement verdâtre.

Les regards voyagèrent encore un peu.

Puis encore un peu plus.

Puis ma mère hocha la tête, lâcha plusieurs oui, oui, oui, d’accord, oui. Et raccrocha.

Mon père demanda :

« Alors ? »

Et ma mère répondit :

« Alors quoi ?

  • C’était qui ? »

Et elle ouvrit la bouche. L’air embarrassée, elle nous passa, mon frère et moi, sous la douche de ses yeux noirs. Elle gardait la bouche ouverte. On voyait ses dents du bas et un petit bout de sa langue et elle restait comme ça, comme suspendue au-dessus d’un drôle de vide qu’elle seule percevait – et nous pas.

« Alors ? », redemanda mon père.

« Hein ?

  • C’était qui ? »

Nous attendîmes qu’elle lâche le morceau, et le morceau finit par être lâché. Aussi étrange qu’inattendu :

« Aucune idée. »

Et, tournée vers mon père, elle haussa les épaules et répéta en détachant bien ses mots :

« Aucune-idée. 

  • Tu…
  • Je-n’en-ai-aucune-idée. »

Mon frère et moi, nous échangeâmes un rapide coup d’œil tandis que mon père soupirait :

« Ah… »

Et que ma mère soufflait :

« Et oui… »

Du coup, nous, les mômes, nous nous lançâmes une nouvelle œillade, plus soupçonneuse encore que la précédente.

Nos parents continuèrent à se dévisager mollement quelques secondes, gênés, mal à l’aise, à l’étroit dans leurs pyjamas. Des mots leur seraient bien sortis de la bouche, mais, là, avec nous, nos oreilles grandes ouvertes et notre capacité à tout ébruiter du haut de nos neuf et onze ans à la gomme, ils ne pouvaient visiblement pas…

« Ah… », se contenta de répéter mon père.

« Et oui… », le suivit ma mère.

Et puis, comme s’ils avaient soudain découvert le moyen de s’en tirer – comme s’ils avaient pensé à la même chose au même instant – ma mère s’écria : oh ah oh d’accord… D’accord… D’accord…

Et nous atterrîmes tous les quatre dans la cuisine…

…Où la comédie commença…

Oui : la comédie…

Mon père nous fit d’abord asseoir, mon frère et moi, côte à côte autour de la table. Il passa derrière nous, poussa nos chaises à fond et nous eûmes assez vite le nez collé contre les fleurs de la toile cirée.

Piégés.

A la suite de quoi il nous ébouriffa les cheveux en disant :

« Ah mes fils ! Mes fils… »

Il nous frictionnait.

Ses mains étaient pleines de cette espèce de mélancolie qu’il sortait parfois de son chapeau. Quand ça l’arrangeait… :

« Ah… Mes chers fils… »

Puis il retira ses doigts mielleux de nos mèches – ah chair de ma chair… – et marcha droit vers le placard dans lequel il rangeait son pot de café. Tout en clopinant il lança à ma mère, d’une voix assez suave pour être un brin suspecte :

« Dis-moi, chérie, par hasard, il n’y aurait pas du gâteau, quelque part ?

  • Si si, il y en a…
  • Ah bon ?… Tiens donc… Alors donnes-en à mes fils, tu veux ? »

Et elle se dirigea vers le frigo… mais pour ne pas s’en approcher à moins d’une cinquantaine de centimètres. A une foulée de la porte blanche, elle s’arrêta, se campa sur ses deux pieds et marqua une pause très dubitative. Elle posa son index sur sa bouche, tapota ses lèvres, réfléchit, et finit par dire :

« De grosses ou de petites parts ? »

Mon père se retourna. Songeur et pénétré, il fixa longuement ma mère – puis trancha :

« Disons… Disons des grosses… »

Elle acquiesça :

« Très bien… Très très bien… Du gâteau… De grosses parts… »

Et elle tendit le bras et ouvrit le frigo.

Mon frère avait une tête qui disait : quoi ? Y a un gâteau là-dedans ? Et, coupant court à toute interrogation inutile, ma mère en sortit une magnifique tarte aux pommes flambant neuve – bon dieu ! – faîte le soir même, j’imagine, alors que mon frère et moi étions certainement déjà au lit. Et c’était une tarte incroyable, dodue, replète, emballée dans un film plastique transparent qui laissait deviner des fruits divins et dorés et délicieux à souhait. Un rêve.

Nous la regardâmes passer en bavant presque.

Mon père observa la scène du coin de l’œil, puis il tira son pot de café du placard et se mit à siffloter gaiement.

Il s’occupa de remplir la cafetière en sifflotant, l’air de rien, pendant que ma mère enlevait avec une délicatesse exagérée le gâteau de son emballage, le posait sur un plat et le mettait à réchauffer dans le four micro-ondes.

Mon frère profita de ce qu’ils semblaient occupés pour se pencher vers moi et me chuchoter :

« Qu’est-ce qui se passe ici ? »

J’haussai les sourcils et répondis :

« Ils sont bizarres… 

  • Il est trois heures du matin…
  • Ouais… Ils sont bizarres… 
  • Mais cette tarte… Cette tarte… Elle me donne envie de… »

Et mon père rabattit le couvercle de la cafetière d’un coup sec, quelques poussières de café lui voltigèrent dessus. Il s’épousseta puis alluma la machine en disant :

« La vie n’est-elle pas belle ? »

Il alla ranger son pot de café en répétant, un poil plus fort :

« La vie n’est-elle pas belle ?… Tout à l’heure dans ce couloir insignifiant, et maintenant… Maintenant nous quatre… Heureux… Dans cette cuisine chaleureuse… Le père… La mère… Les enfants… Une famille unie… »

Nous répondîmes de notre mieux :

« Si, p’pa. T’as rai… »

Et il nous coupa net :

« Bien sûr que j’ai raison ! Bien sûr que la vie est belle !… Ah la la… Je n’en reviens pas moi-même, tiens… »

Il referma le placard et vint s’installer près de nous.

Il nous contempla alors comme si c’était la première fois qu’il nous voyait… Et, la gorge noué :

« Ah, mes petits… », en nous ébouriffant une nouvelle fois. « Mes chers petits… »

Puis il s’humecta les lèvres, s’alluma une cigarette et tira langoureusement dessus. Il tira encore dessus une ou deux fois, affalé sur sa chaise, les yeux mi-clos de plaisir, et ma mère passa à sa portée. Il lui donna une claque sur la croupe et ma mère fit oh oh oh en sursautant.

Oh oh oh…

Elle continua en direction des assiettes et des cuillères en minaudant un autre de ses : oh oh oh… Suivi d’un : voyons voyons voyons…

Et mon père lâcha, débordant d’aise :

« Ah ma chérie… Mère de mes enfants bien-aimés… Notre vie n’est-elle pas la meilleure qui soit ?… Je veux dire : ne nous aimons nous pas tous ici de la meilleure façon qui soit ?… »

Ma mère revint avec la vaisselle et les couverts. Elle nous les installa sous le menton et répondit :

« Oh que si… Oh que si…

  • Je le leur disais, justement… Rien de mieux qu’une famille soudée, réunie autour d’une succulente tarte aux pommes maison et… »

Et ding !

Le four sonna. Au bon moment. A la seconde près. Ma mère s’exclama à point ! et alla en retirer l’argument décisif, le mensonge décisif, l’anesthésiant ultime – qu’elle posa sur la table. Bien au centre de la table.

La tarte.

Oui : LA tarte… – Bon dieu…

Les morceaux de pommes étaient énormes, caramélisés, parfumés, gluants de sucre, fumants, chauds… Et la pâte… Epaisse… dorée… Légèrement craquelée et fissurée et bosselée sur les bords… Appétissante comme pas permis… Ma mère attrapa un long couteau, en coupa deux parts géantes au ralenti et nous en donna chacun une :

« Et… voilà… »

Mon frère et moi fîmes à l’unisson :

« Houaaaaaaaaa… »

En saisissant les cuillères et en tombant dans leur piège ignoble…

Alors nous mâchâmes et avalâmes, et mâchâmes et avalâmes encore. Et, pendant que nous mâchions, la cafetière ronronnait et mon père soufflait la fumée de sa cigarette et regardait en direction de ma mère – l’air de dire : ça marche. Ça marche ! Et nous, nous dévorions. Nous dévorions à en oublier – à chaque bouchée un peu plus – ce coup de fil étrange et tout le mystère qui planait autour et toutes les questions qu’on aurait voulu poser et tous les coups fourrés (comme écouter aux portes, fouiner, espionner, tout ça) qu’on aurait pu échafauder pour en savoir plus…

La pâte croustillait… Les pommes fondaient… Il y avait même une fine couche de compote… Et de la vanille…

Bon sang, quelle tarte !

Quelle tarte !…

Et nous mâchâmes et avalâmes encore et encore. Et encore… Si bien que nous arrivions au bout de nos parts quand mon père posa la dernière pierre de son édifice machiavélique… Il étira ses jambes sous la table, détendit une à une ses mains en faisant tournoyer ses poignets et lâcha, le plus naturellement du monde :

« Moi, tout à l’heure, vous savez quoi ?… 

  • Quoi ?, demanda mon frère sans arrêter de manger.
  • Hé bien je me ferai bien… Oui… Je me ferai bien une… »

Il tira une longue bouffée sur sa cigarette.

« Une partie de pêche… »

Nous relevâmes la tête, les yeux ronds, les bras et les mâchoires en lévitation. Les cuillérées de tarte s’étaient immobilisées en vol. Et il répéta, badin et expérimenté :

« On est samedi, non ?… Alors, oui, moi, tout à l’heure, je me ferai bien une bonne partie de pêche… »

Il tira une autre longue bouffée sur sa cigarette.

« Pas vous ?… »

J’entendis le cœur de mon frère s’emballer, pédaler dans la semoule, pétarader comme un fou – et sa voix ressemblait à un filet d’eau apprivoisé quand il bredouilla :

« Si… Ça… Ça nous plairait bien… »

Et mon père, d’un geste lent et contrôlé, écrasa sa cigarette dans le petit cendrier :

« Parfait… Par-fait… Sur ce, puisque tout est dit pour ce soir, votre mère et moi allons nous coucher… Debout dans trois heures ?… 

  • D’a… D’accord… P’pa…
  • Ouais… D’a… D’accord… P’pa… »

Il se leva, remit sa chaise en place et attrapa la main de ma mère. Ma mère esquissa un sourire minuscule et murmura :

« Bonne nuit les enfants…

  • Bonne nuit m’man », nous répondîmes de loin, en rêvassant déjà…

Et ils sortirent de la cuisine.

Nous restâmes alors seuls. A mâchonner notre dernière cuillère de tarte. A rêver de perches, de brochets, de sandres… On n’allait plus pouvoir s’endormir, ça non… Ni même pouvoir penser à quoi que ce soit d’autre – et surtout pas à ce coup de téléphone pas catholique – dont on ne se souvenait d’ailleurs quasiment plus…

Un coup de téléphone ? Quel coup de téléphone ?

Et la cafetière ronronnait toujours : ils ne l’avaient même pas éteinte…