Une encre de Naomi Lipson

La fanfare

de Eric Gilberh

Sélection de mai 2006

C’est un tout petit cirque. Un tout petit cirque itinérant installé du côté des terrains vagues depuis quelques jours. Le père ne l’a pas encore vu, mais il sait qu’un cirque s’est établi du côté des terrains vagues à cause de cette voiture qui sillonne les rues, un haut-parleur fixé sur le toit – et ça lui donne l’idée d’y emmener son fils :

« Ça te dirait d’aller au cirque ?

  • Mouais…
  • Quand ? »

(Gamin, à chaque fois qu’un cirque s’arrêtait près de chez ses parents, lui, le père, à l’époque haut comme trois pommes, y allait. Il s’asseyait au milieu des gradins en planches vermoulues et regardait défiler les jongleurs, les trapézistes, les funambules et le dresseur de fauves.

Et les clowns.

Il adorait ça.)

Alors, à cause de cette voiture qui sillonne les rues, un haut-parleur fixé sur le toit, il décide d’emmener son fils de douze ans au cirque. Pour la première fois.

« Quand ?

  • Samedi.
  • Va pour samedi. »

*

Samedi après-midi.

Les voilà qui vont vers le cirque. Le père tient son fils par la main et ils marchent en se racontant des histoires drôles :

Le fils : Tu sais pourquoi le Géant Vert s’est coupé les cheveux ?

Le père : Non.

Le fils : C’est parce qu’il en avait marre d’avoir des épis.

Et ils trottinent en se racontant des blagues et ils arrivent du côté des terrains vagues. Ils longent une haie, puis tournent à droite comme indiqué par les panneaux et ils tombent nez à nez avec le chapiteau. Mais ce chapiteau n’a pas grand-chose à voir avec ceux des souvenirs du père. La toile est un peu distendue et un peu triste – comme délavée par trop de pluie, par trop de soleil et encore trop de pluie. Autour, se baladant dans les hautes herbes, il y a des chèvres et des chiens en liberté, mais pas de lamas et pas de chameaux. Pas de chevaux. Pas de poney. Il n’y a pas de cages avec des lions et des tigres dedans. Juste un chapiteau un peu mou et un peu triste et un grand type en salopette qui ramasse la merde des chèvres répandue devant une caravane.

Le père et le fils avancent vers une petite guérite en regardant les chèvres et la merde de chèvre et le grand type qui ramasse la merde de chèvres pour la mettre dans un seau. Le père achète deux tickets et ils entrent dans le chapiteau en écartant un lourd rideau poussiéreux.

L’endroit est plutôt désert (mais ils ont une demi-heure d’avance). Ça sent la paille froide et le bois froid. Ça sent la moisissure et le crottin. Il y a cette odeur d’étable mélancolique et il y a de la musique ; des haut-parleurs diffusent une espèce de fanfare bizarre. Le père et le fils suivent l’allée entre les gradins et montent un escalier. Ils vont s’asseoir à mi-hauteur, comme le père le faisait quand il était gamin. Ils s’installent à côté d’une blondinette et de sa mère.

Le père et le fils posent leurs fesses sur les planches vermoulues.

Vue d’ici, la piste est tout ce qu’il y a de joli. Elle doit bien faire cinq mètres de diamètre. Recouverte de sciure et entourée d’une estrade circulaire délicatement vernie. Avec les lumières rouges et jaunes et bleues qui lui tombent dessus, c’est très joli.

Et le père et le fils regardent la très jolie piste qui jure avec le miteux du reste. Le fils demande :

« Tu crois qu’il y aura des éléphants ? »

Et le père répond :

« Je ne sais pas… »

Et il raconte à son fils l’histoire du laveur d’animaux qui s’est retrouvé recouvert de caca d’éléphant après lui avoir administré un laxatif. L’animal était constipé et le laveur lui avait administré un laxatif. Il s’était mis à le laver et, au moment où il lui frottait les fesses avec son balai-brosse, 250 kilos de caca d’éléphant et de gaz toxiques lui étaient tombés dessus.

Et le fils rigole. Et la blondinette d’à côté, qui écoutait aussi, rigole.

Et pendant qu’ils rigolent, pendant que la fanfare badaboume dans tous les sens, des gens arrivent ; doucement, mais ils arrivent. Et le père dit à son fils que ce qu’il va voir est exceptionnel. Il lui dit que les trapézistes sont des artistes fabuleux, qu’ils virevoltent à cinq, voire dix mètres du sol et qu’ils volent presque. Ils volent presque ! Ils-volent-presque ! Mais il remarque qu’il n’y a pas d’échelle le long des pylônes et pas de plateforme en haut des pylônes, qu’il n’y a pas de trapèzes pendus… Et qu’il n’y aura donc pas de trapézistes…

Quand la fanfare s’arrête et que le spectacle commence, les gradins sont aux trois quarts pleins.

Le numéro des jongleurs fut d’un ennui terrible. Trois types se lançaient des quilles, des anneaux et des balles en somnolant. Un magicien aboulique les remplaça ; il tripatouilla ses chapeaux, ses cordes et ses cylindres, mais rien de convainquant. Puis ce fut au tour d’un dresseur de chèvres : il faisait tourner ses bêtes sur l’estrade. Dans un sens puis dans l’autre. Une chèvre chia sur le joli verni : ce fut le clou de son numéro.

Clap clap clap…

Le dresseur sortit ; suivit de ses chèvres.

Et puis la fanfare se remit à cogner et le clown entra en piste. Il ne devait pas mesurer plus d’un mètre trente et, en le voyant arriver (et en entendant les raclements de gorge de la fanfare), les spectateurs – pour le coup – se réveillèrent.

Le clown avait l’air saoul. Complètement saoul ; et les gens se mirent à rire quand il leur cria qu’il n’était pas saoul et que – non non non alors non – il n’était pas saoul – ça non ! Sa façon de parler les fit se fendiller de rire – parce qu’il était vraiment minuscule et qu’il jouait sacrément bien son rôle de clown ivre.

Le petit clown fit quelques pas en titubant – calé sur la musique –, traversa la piste (non non non alors non, je ne suis pas saoul, ça non !), essaya de monter sur la petite estrade circulaire, mais il se ramassa en beauté. Il posa son énorme chaussure sur la chiure de chèvre, glissa, s’envola, retomba, et le haut de son crâne heurta l’arête sur un coup de cymbales – clang !

Et les gens riaient de plus belle – parce que ce petit clown d’un mètre trente à peine qui jouait les ivrognes était une merveille ; et que son numéro était vraiment bien chorégraphié.

Assis dans la sciure, il s’essuya le front du revers de la manche. Il regarda le rouge du faux sang étalé sur le blanc de sa manche et sa bouche s’ouvrit toute ronde (ôôôô) et ses yeux s’ouvrirent tout ronds. En le voyant s’arrondir, les spectateurs hurlèrent de rire et le petit clown se mit à rire lui aussi. Et c’était un très joli rire. Un rire comme un oiseau sifflotant sur une branche au printemps ; ou comme un léger filet d’eau dans un lavabo propre.

(Roulement de tambour – trrrrrrrtrrrrrtrrrrr…)

…Arrivée du costaud en salopette, celui qui nettoyait devant la caravane. Il entra précipitamment sous le chapiteau en criant :

« Ah non !!! Ah non !!! » – et des trompettes l’accompagnaient (– tontontonton !)

Il empoigna le clown par le col et le souleva ; le petit clown décolla (montée de vibraphone – gloglagleglugli…) et le costaud l’entraîna vers la sortie :

« Ah non ! »

Les pieds du petit clown ne touchaient plus le sol. Il pédalait et agitait les bras et le costaud le portait vers la sortie en disant :

« Ah non !!! Cette fois tu dépasses les bornes ! »

Et le petit clown d’un mètre trente à peine s’agitait toujours comme un pantin :

« Lâche-moi ! Lâche-moi ! »

Et les gens riaient – parce que le petit clown était dément et que chacun de ses gestes résonnait en musique – clim bam boum paf zap tatata !

Et puis, alors qu’ils allaient sortir du cercle de la piste, le petit clown tira quelque chose de sa poche qu’il fit semblant de planter derrière lui, dans la main qui tenait son col. Le costaud le lâcha en braillant : aaahh !!! et le petit clown dégringola ; il se retrouva sur les fesses pour la seconde fois – clang !

Et les gens riaient.

A côté du père hilare et de son fils hilare, la petite blondinette dit à sa maman :

« Ils sont bons, hein ? »

Et sa mère lui répondit :

« Oh oui ! Ils sont bons ! »

Mais, face à eux, sur la piste, le faux sang du petit clown gouttait de plus en plus de son front sur son pantalon et sur la sciure qui recouvrait la piste et le costaud secouait la main. Le petit clown se releva, incroyablement vif (– ding ! d’un triangle), fit une révérence rapide en direction des spectateurs (tordus de rire). Il se tourna en titubant vers le costaud et fonça tête baissée droit vers son ventre. La tête se planta sous les côtes (– bôôm ! de grosse caisse) ; il attrapa le costaud derrière les genoux, fit levier et le renversa – clang !

Magnifique !

Et le costaud se retrouva allongé, sur le dos. Sonné. Le petit clown recula, se massa les fesses (– gloglagleglugli… Rires). Puis il fit face aux spectateurs et salua.

Il y eut un tonnerre d’applaudissements.

Il sourit et se retourna, prit son élan (– trrrrrtrrrrrtrrrrr…), courut, sauta au-dessus du corps inanimé du costaud et retomba sur sa gorge (– clang !) – les jambes écartées et les fesses pile sur la gorge du costaud.

Ça ressemblait à du catch.

Les gens riaient. Le père et son fils riaient en regardant le clown nain faire du catch.

Dieu que leur numéro était bon !

Quand le clown lui avait atterri sur la gorge, les jambes du costaud s’étaient toutes les deux soulevées presque à la verticale (– ding !) avant de retomber dans la sciure (– bôôm !) C’était splendide et les gens riaient parce que ce clown minuscule et son copain le malabar étaient vraiment au point !

Le clown se remit sur ses pieds et salua une fois encore.

Les gens l’adoraient : bravo !!! bravo !!!

Le père demanda à son fils : Alors ? Ça te plaît ?

Et le fils, qui applaudissait des deux mains, répondit : Ouiiii !!! Ouiiii !!!

Le clown fit alors un geste anodin : il mit son index tendu devant sa bouche ; l’air de dire : chuut… La fanfare se calma (–ksiiiiksiiiiksiiii… du charleston) et les acclamations retombèrent. Le clown se mit à quatre pattes et fouilla dans la sciure alors que le charleston continuait à faire ksiiiiksiiiiksiiii… Les gens le regardaient.

La blondinette demanda à sa mère :

« Qu’est-ce qu’il fait ?

  • Aucune idée, ma chérie. Mais il est si drôle ! »

…Ksiiiiksiiiiksiiii…

Il chercha un moment puis redressa la tête : sa grimace de plaisir (bouche grande ouverte – ôôôô – et yeux dilatés) fit s’esclaffer tous les gradins.

Il était si drôle !

Le petit clown se remit debout, posa encore son doigt sur sa bouche : chuut… et montra ce qu’il avait ramassé.

…Ksiiiiksiiiiksiiii…

C’était un petit accessoire brillant ; sans doute celui qu’il avait fait mine de planter dans la main de son copain.

Il le montra bien au public, de façon à ce que tout le monde voit bien ce qu’il tenait.

La blondinette dit à sa mère :

« On dirait un petit couteau ! »

Et sa mère répondit :

« Oui… On dirait bien… »

Et les gens avaient arrêté de rire. Le clown tenait un petit couteau qui étincelait sous les lumières rouges, jaunes et bleues… Ksiiiiksiiiiksiiii… Un petit couteau qui avait l’air bien plus vrai que le faux sang qui lui coulait toujours du front.

Les spectateurs regardaient le clown et son couteau, et le clown et son couteau regardait les spectateurs. Et ni eux ni lui ne riaient plus. Et les spectateurs se demandaient ce que c’était que ça, ce que venait faire un couteau dans un numéro (excellent) de clown. Et le disque de fanfare commença à sauter – comme un vieux 45 tours arrivé en bout de course (– bôôingkssstataclang !)

Le petit clown d’à peine un mètre trente marcha alors vers le malabar sonné, il s’assit derrière ses épaules. La fanfare dératait ; bôôingkssstataclang !… Il passa ses courtes jambes par-dessus les grosses épaules et les coinça sous le dos. Il cala la grosse tête entre ses cuisses riquiqui – et la fanfare perdait salement les pédales…

Bôôingkssstataclang !…

Les gens regardaient.

Le petit clown posa encore son doigt sur sa bouche : chuut… Mais personne ne parlait plus et la fanfare virait au fou ; bôôingkssstataclang !…bôôingkssstataclang !… Et puis il lâcha son si joli rire (comme un oiseau sifflotant sur une branche au printemps ; ou comme un léger filet d’eau dans un lavabo propre) et lança :

« On a tous besoin de rire, non ? »

Mais personne ne répondit.

« Si… C’est moi qui vous le dis… On a tous besoin de rire… Même lui… Ça lui ferait du bien… »

Alors, le clown d’à peine un mètre trente brandit son petit couteau et commença à faire ce qu’il fallait faire pour dérider le costaud.

…Bôôingkssstataclang !…

…Bôôingkssstataclang !…

…Bôôingkssstataclang !… Il lui découpa la bouche ; il trancha dans les lèvres en durcissant la prise de ses jambes, en serrant la grosse tête entre ses petits genoux (parce que la douleur avait réveillé le malabar et qu’il essayait de se dégager). Et le petit clown continua de lui faire un splendide sourire de chair grossièrement coupée en répétant si…, c’est moi qui vous le dis : on a tous besoin de rire… bôôingkssstataclang !…même lui… regardez-le : ça lui fait du bien… bôôingkssstataclang !…regardez-le : il se souvient enfin de ce que c’est que RIRE… bôôingkssstataclang !… et il se souvient enfin de ce que ça fait comme bien de RIRE… tandis que le père et le fils, que la blondinette et sa mère et tous les spectateur hurlaient sur la fanfare déglinguée en se bousculant dans les gradins pour sortir de là – pour ne plus apercevoir ce petit clown cinglé d’à peine un mètre trente qui ne faisait maintenant plus rire personne.

Sauf, peut-être, son copain le malabar.

…Bôôingkssstataclang !…