En regardant passer le Train

de Grégory Covin

Séance de rattrapage de juillet 2006

1

Il y avait une vache derrière la fenêtre. Et elle me regardait.

C’est ainsi que mon histoire commence, et sans aucun doute de cette manière que ma raison me quitte. Comme on dit il y a des jours avec, et des jours sans.

Je venais d’entrer dans un appartement que nous voulions visiter, mon épouse et moi-même, et déambulions dans les différentes pièces, suivant la propriétaire comme deux petits toutous obéissants. Celle-ci nous déversait un charabia ininterrompu que nous tentions tant bien que mal de mémoriser comme le nombre de mètres carrés de chacune des pièces dans lesquelles nous entrions. L’appartement avait quelques défauts tel le couloir de l’entrée trop étroit à mon goût et plongé dans l’obscurité. Je n’étais pas partisan de devoir allumer à n’importe quelle heure de la journée pour y voir clair. Il n’y avait rien de plus déprimant que d’allumer la lumière chez soi alors qu’il faisait un soleil rayonnant à l’extérieur.

La salle à manger par contre était à mon goût. Grande et offerte au monde extérieur via sa porte-fenêtre qui nous donnait une vue superbe et plongeante vers les voisins ; nous dominions véritablement les environs. On pouvait ainsi distinguer le petit jardin en contrebas, tranquille en ces heures calmes du début d’après-midi, ainsi que toutes les habitations des alentours, toutes plus petites que l’immeuble que nous allions bientôt habiter. C’était bien de se sentir plus fort que les autres, ça nous apportait une impression de sécurité. Bien entendu, il y avait des travaux à faire, mais c’était là le cérémoniel nous permettant d’effacer les traces des anciens occupants pour prendre possession des lieux.

La cuisine était de taille modeste mais tout à fait raisonnable pour un jeune couple, tout comme les chambres. J’imaginais déjà la seconde comme la chambre d’amis mais également le fourre-tout dans lequel ranger toutes mes affaires, principalement celles que ma femme se refusait de voir dans la salle à manger. Fan de bd depuis que j’avais été capable de tourner les pages sans les arracher voire dessiner aux feutres dessus, j’avais une collection qui m’effrayait moi-même tant ma mémoire me faisait désormais défaut quand je tombais sur un numéro, en fouillant dans les cartons des bouquinistes, dont je ne parvenais pas à savoir s’il faisait parti des quelques centaines qui se trouvaient dans mes cartons. J’imaginais déjà une superbe bibliothèque le long du mur composée de ces antiquités dégageant ce langoureux arôme de vieux papier. Arôme dont ma femme était malheureusement allergique.

Nous étions donc dans ce qui deviendrait notre chambre à coucher quand je la vis. Derrière la fenêtre. Une belle bête, tachetée de blanc. Son museau remuait doucement comme pour capter nos odeurs ou tout simplement savoir si nous avions quelque chose pouvant remplir son grand estomac. Elle nous observait avec la même attention que la nôtre lorsque nous avions inspecté chacune des pièces de l’appartement. Quand nos regards se croisèrent, elle me fixa d’un air ahuri, me renvoyant sans aucun doute la propre expression de ma surprise.

Nous étions au cinquième étage.

2

Sur le coup, je crois que j’ai bien assumé cette curieuse rencontre. Il y avait une vache. Et elle se trouvait derrière la fenêtre. C’était aussi simple que ça. Je me suis tourné vers mon épouse, m’attendant à ce qu’elle me rende mon regard empli d’étonnement, mais elle écoutait la propriétaire lui vanter la position de cette pièce en rapport au soleil, de sa taille appréciable pour un couple, et de nos chers voisins qui semblaient avoir toutes les qualités : silencieux, agréables, couches tôt. Je crois que nous aurions écouté une publicité à la télé, nous aurions difficilement eu mieux.

Quand Audrey se retourna vers moi, suivie des yeux par notre sympathique propriétaire, je lui souris, m’attendant à ce qu’elle se mette à loucher vers la gueule énorme qui nous observait derrière le carreaux et qui ruminait paisiblement. J’avais encore en tête l’une de ses oreilles qui avait chassé une mouche qui lui tournait autour, et son regard imbécile qui donnait à croire que c’était elle qui se trouvait au bon endroit et nous qui occupions son territoire.

Audrey allait se mettre à hurler, et se rapprocher instinctivement de moi. J’allais la prendre dans mes bras et fixer la propriétaire en lui demandant des explications, et espérer ainsi avoir le plus prodigieux rabais que l’histoire de la vente d’un appartement en avait connu.

- Alors, qu’est-ce que tu en penses, c’est exactement ce qu’il nous faut, tu ne crois pas ? fit-elle.

Si ma mâchoire avait pu descendre jusqu’au sol, je pense que la chute aurait été terrible. Je ne sus que répondre à sa question, qui me semblait complètement déplacée vue le contexte. Je ne fis en fait que me retourner pour regarder la vache, qui était toujours là, à mâcher quelque chose qui devait sans doute être de l’herbe, et qui nous regardait, à tour de rôle.

Quand j’osais de nouveau leur faire face, elles observaient la fenêtre, sans donner la sensation de savoir ce qu’il y avait de si intéressant.

- Il y a quelque chose qui vous déplaît, monsieur… commença la propriétaire avant que je ne l’arrête d’un geste.

Tel un auto-stoppeur, je montrai du pouce la créature qui se tenait derrière moi. J’allais dire un mot quand la vache se mit à beugler, et je fis un bond qui provoqua un cri effroyable chez les deux jeunes femmes qui me faisaient face. Mais je crois que j’avais crié plus fort qu’elles.

Quand mes pieds retrouvèrent la quiétude du sol, je me vis dans l’obligation de leur expliquer ce hurlement que j’avais poussé. Mon cœur battait encore la chamade et ma peur ne s’était en rien calmée étant donné que je me rendais compte qu’elles n’avaient pas entendu le beuglement du bovin. Le pouce toujours immobilisé, figé et indiquant la fenêtre derrière moi, je balbutiais quelques mots avant de finalement prononcer une phrase cohérente.

- Il y a une vache, derrière la fenêtre, annonçais-je, tout en fixant mon épouse.

L’expression imbécile que j’avais lu dans le regard de l’animal, cette absence d’intelligence au cœur de ses pupilles inexpressives, fut exactement la même que celle que je découvrais dans le regard de mon épouse, puis dans celui de la propriétaire, qui avait entre-temps placé la main devant sa bouche, comme pour étouffer un autre cri.

Alors que je réalisais ce que je venais de dire et l’incohérence de mes propos, j’entendis un train passer. Je savais qu’il n’y avait pas de train qui passait dans cette partie de la ville, pourtant aucune force au monde n’aurait pu me faire croire que le bruit qui me parvenait n’était pas celui d’un train.

Sans véritablement m’en rendre compte, je me retournais vers la fenêtre. La vache n’y était plus. Je savais qu’elle était partie en direction du train qui s’amenait, pour l’observer de ce regard stupide que je ne parvenais pas à chasser de mon esprit.

3

Nous avons décidé de prendre l’appartement. Je n’ai pas essayé d’avoir une remise sur le prix que la propriétaire nous demandait. Et nous n’avons pas reparlé de la vache.

Il y a beaucoup de femmes qui m’en auraient voulu, qui m’auraient rabâché comme ces bestiaux ruminent leur herbe cet instant de folie qui m’avait envahi et fait voir une vache. Qui m’auraient répété que nous étions au cinquième étage, en pleine ville, et qu’il n’y avait de ce fait aucun moyen que j’aperçoive une vache ou que j’entende ne serait-ce qu’un beuglement. Et je préfère ne pas parler du train. Audrey n’était pas de ces femmes. Elle m’en voulait, parce que mon comportement l’avait gêné et elle n’avait su comment réagir. Et elle venait de voir une facette de ma personnalité qu’elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. J’avais eu l’air d’un fou, et qui dit que cette situation n’allait pas un jour ou l’autre se reproduire ? Je m’en voulais également, j’avais honte de ma réaction, mais je restais persuadé de l’existence de cette vache. Quand la nuit était venue, me retrouvant de ce fait seul avec mes pensées, j’avais retourné toutes les possibilités dans un recoin de ma tête pour tenter de comprendre ce qui m’était arrivé. J’en étais même arrivé à me demander si ce n’était pas Dieu qui m’était apparu, pour essayer de redorer mon blason. Bien entendu, cela m’était difficile de faire le parallèle entre Dieu et une simple vache. Mais j’avais tout imaginé sans parvenir à une explication qui m’aurait permis de me sentir mieux.

J’avais déconné comme jamais, et moi-même je craignais que cela ne se reproduise tôt ou tard. C’est sans doute la raison pour laquelle je voulais toujours cet appartement ; il était le seul élément pouvant me permettre de savoir si j’étais devenu fou pendant un instant où s’il y avait véritablement eu une vache ou quelque chose y ressemblant derrière l’une des fenêtres des pièces qui composaient notre futur chez nous. Y retourner était le seul remède à mes doutes, le seul médicament à cette angoisse qui s’emparait de moi à chaque fois que mon regard se tournait vers une fenêtre.

J’avais à présent peur d’y voir une vache, derrière la fenêtre du bureau dans lequel je me retrouvais chaque jour pour mon travail, qui se trouvait au troisième étage d’un immeuble devant lequel se construisaient de nouvelles habitations. Je craignais, quand je me tournais vers mon beau-père qui devait fumer par la fenêtre étant donné que son épouse ne supportait pas la cigarette, de voir, juste en face de lui, ce bovin au regard stupide qui n’attendait que le passage d’un train pour disparaître. Les premiers temps, je m’isolais dans la salle de bain ou les w.c., étant donné que ni l’un ni l’autre ne disposaient de fenêtres, puis après notre déménagement, je repris mes petites habitudes.

L’appartement était effectivement calme, grâce à nos chers voisins, et je savais que le meilleur moyen de ne pas être fou ou de sombrer dans une terreur absurde était de me comporter comme je le faisais auparavant. Quand Audrey se rendait à la fenêtre pour observer ceux et celles qui traversaient le petit jardin en contrebas, je me forçais à l’accompagner. Quand, le soir venu, elle allait passer quelques minutes à contempler le ciel rougeoyant, j’étais également à ses côtés. Et il s’agissait là de moments agréables, qui me permettaient progressivement d’oublier ce que j’avais vu derrière la vitre de notre chambre.

Mais mes ennuis n’étaient pas terminés. Un dimanche matin, tandis qu’Audrey s’était levée et préparait le petit déjeuner, je m’éveillais progressivement, m’enroulant dans les draps encore chauds de sa présence, puis décidais de me lever en entendant la sonnerie du micro-ondes annonçant que les bols de lait étaient prêts. Comme tous les matins, je me levais et tirais les volets, sans presque m’en rendre compte tant ces premiers gestes étaient devenus une habitude. Je fermais d’abord les yeux sous l’assaut du soleil matinal aux rayons déjà forts puissants, puis la vis. La vache se trouvait à une dizaine de mètres devant moi, dans un pré à l’herbe d’un vert pétillant qui donnait presque l’envie d’en manger quelques feuilles.

Elle courut dans ma direction en entendant le volet se lever, d’un pas lourd qui avait toutefois une certaine élégance. Ses grosses fesses sautillaient de gauche à droite à chacun de ses pas, tandis que sa queue battait l’air comme un chien heureux de voir son maître se lever. Et c’était la sensation que cela me faisait. Elle était heureuse de me voir.

A quelques mètres de moi, elle ralentit sa course pour finalement s’approcher à pas lents, comme intriguée. C’était la première fois que nous nous trouvions si près l’un de l’autre. Véritablement gigantesque, surtout pour moi qui était un gars des villes et ne m’étais jamais approché vraiment d’une vache, je sentis mon cœur s’accélérer quelque peu. Mais de la voir me réconfortait également. D’une certaine manière, cela prouvait que je n’avais pas déliré la première fois où je l’avais vue derrière la fenêtre, à moins bien sûr que je ne sois en cet instant précis en train de délirer de nouveau. Mais je ne pouvais croire que c’était le cas. Je n’étais pas en train de rêver. Je pouvais sentir les parfums simples d’un bon petit déjeuner, j’entendais la radio ainsi que l’agitation de mon épouse dans la cuisine. Elle venait d’ouvrir la fenêtre pour donner du pain aux oiseaux, tandis que je continuais à regarder la vache, qui me regardait également.

Pouvait-on rêver de telles choses ?

4

C’était ainsi devenu une habitude, je voyais ma vache tous les dimanches matin. Dès que je levais le volet de la chambre, elle était là et accourait dans ma direction, la queue au vent. Et moi j’attendais qu’elle soit assez prêt de moi pour lui caresser le museau ou le dessus de la tête. Il avait fallu que je la touche, pour me prouver que ce n’était pas un mirage ou une vision produite par mon imagination. J’avais senti ses poils, caressé ses oreilles, senti la salive qui bordait sa mâchoire inférieure. Elle était tout ce qu’il y avait de plus réelle.

C’était une vache. Une vraie.

Il y avait même des mouches qui lui tournaient autour et que je faisais fuir de la main, tandis que nous nous regardions sans bruit, pour ne pas qu’Audrey nous entende.

5

Nous nous étions disputés. Audrey et moi. Pour une broutille, bien entendu, mais cela avait empiré au point que nous nous étions couchés sans nous dire un mot. Nous savions tous deux que la cause de notre dispute était puérile et sans importance, mais aucun n’avait voulu en démordre et nous nous comportions comme deux étrangers. Lui tournant le dos, tout comme elle me montrait le sien, mon regard se porta sur la fenêtre de notre chambre. J’avais mal descendu le volet si bien qu’un raie de lumière filtrait entre le bord de la fenêtre et le volet. Une ombre s’agitait derrière, et il ne me fallut qu’une seule seconde pour reconnaître ma vache. Nous étions en plein milieu de semaine, pourtant elle se trouvait derrière la fenêtre comme chaque dimanche matin où nous nous retrouvions. Curieusement, il me vint l’idée que pour elle il était tous les jours dimanche, et je fus persuadé pendant un instant que si je le voulais, elle pouvait être là chaque jour, à m’attendre.

Je m’endormis rapidement ce soir-là, heureux d’une certaine manière. Si l’une n’appréciait pas véritablement ma présence à ses côtés, une autre avait hâte que nous nous retrouvions les jours suivants. Cela me suffisait.

Toutefois, je ne la vis pas le dimanche qui suivit.

Quelques instants après avoir entendu la sonnerie du micro-ondes, je perçus l’arrivée d’un train. Sa sonnerie était dix fois plus puissante que celle de notre micro-ondes et je sentis même le mur de notre chambre vibrer alors que j’étais sur le point de lever le volet. Et, comme je m’y attendais, une fois que ce fut fait, ma vache n’était pas là. Elle était partie voir le train.

Pour la première fois depuis que j’avais ouvert la fenêtre, afin de toucher le bovin et savoir s’il existait bel et bien, je scrutais les environs de ce pré gigantesque dans lequel ma vache paissait librement. Il faisait beau, et l’air sentait bon l’odeur des vieux chênes. Il y avait une légère brise qui, par moment, venait caresser les feuilles, avant de se faufiler dans les herbes les plus hautes et disparaître. Il y avait de la verdure à perte de vue, mais aucun train voire même des rails à l’horizon. Et pas de vache non plus.

Cela m’inquiéta.

De ma fenêtre, je n’avais qu’une vision étroite de ce pré, et décidais donc de l’enjamber pour découvrir davantage les lieux dans lesquels vivait cette vache que je rencontrais de ma chambre, au cinquième étage. En parcourant quelques mètres dans l’herbe fraîche, je découvris ainsi, à l’opposé de la maison et principalement de ma fenêtre de chambre qui était le seul élément urbain à des kilomètres à la ronde, le sentier longé de rails que suivait ce fameux train.

Ma vache se trouvait à une cinquantaine de mètres de l’endroit où je me tenais, regardant encore dans la direction qu’avait emprunté le cheval à vapeur. Je décidais de m’approcher d’elle. Elle semblait rêveuse, comme imaginant un endroit paradisiaque dans lequel entrait en gare cette curieuse machine qu’elle voyait passer devant son pré.

- Sans doute un train de marchandises, fis-je.

Elle se retourna vers moi, puis dansa sur quelques mètres, lançant ses pattes arrières en l’air avant de se calmer et de rester auprès de moi, tout en continuant à regarder dans le lointain.

- Vous êtes bien toutes les mêmes, riais-je, toutes à vous demander où vont tous ces trains ! Comme si cela avait une quelconque importance…

Puis je me tus, et regardais dans la même direction qu’elle.

Après tout, je devais le confesser, j’étais moi-même curieux de savoir où allait ce train. Un train passant devant un pré se trouvant devant ma fenêtre, au cinquième étage d’un immeuble, devait se rendre dans un endroit surprenant. Et nous restâmes ainsi à scruter l’horizon, à imaginer ce qu’il y avait, là-bas.

6

J’avais désormais pris l’habitude d’aller voir ma vache le plus souvent possible, et cette fois j’enjambais la fenêtre afin de me retrouver dans le pré. L’air y était meilleur qu’en ville, et je crois même de celui de mes souvenirs de mes balades en campagne. C’en était même devenu un plaisir dont j’avais du mal à me passer. Toutefois, malgré mes nombreuses allées et venues, jamais je ne fus présent lors du passage du train. Je l’entendais toujours avant d’ouvrir les volets ou de me lever, mais jamais je n’étais assez vif, malgré ma ruse de venir à des heures différentes dans le pré, pour l’apercevoir.

A mon travail, je dessinais des vaches et des trains, pensant où ces derniers pouvaient bien se rendre. Il fallait que je le sache. De la simple curiosité, c’en était devenu une question obsédante que je ne pouvais m’ôter de l’esprit. C’était comme d’avoir la possibilité de savoir s’il existait le paradis. Je savais que ce train n’était pas comme les autres, sa destination ne pouvait donc l’être également. Où pouvait-il donc bien mener ? Je savais que de tout ce que j’avais pu imaginer, la réalité était mieux encore.

Je m’éloignais progressivement d’Audrey, avec la même furtivité que ce fameux train. Tout comme mon travail qui laissait à désirer, de par les nombreuses erreurs que je commettais, ne parvenant plus à me concentrer suffisamment pendant huit heures. Mes collègues n’auraient pu comprendre ce qui me tracassait et j’avais décidé de ne plus leur adresser la parole. Leur conversation reprenait toujours les mêmes idées sans importance : les femmes, les blagues idiotes et le patron que l’on traînait dans la boue quand il s’était absenté. J’avais mieux à faire.

Je m’étais acheté une toile de tente et tout le matériel pour camper avec l’intention de passer quelques jours de l’autre côté de ma fenêtre. Par chance, les événements qui avaient suivi m’avaient permis de fixer une date pour opérer en toute liberté sans avoir à trouver une excuse qui, dans l’état dans lequel j’étais, aurait sans doute paru absconse. Ma femme avait ainsi décidé de retourner chez sa mère pendant quelques temps, pour faire un bilan sur notre relation, tandis que mon cher patron m’avait proposé, avec tact, de m’octroyer une semaine de vacances pour en revenir en meilleure forme.

Je n’aurais pu rêver mieux.

Le soir même, je me préparais un sac de provisions, sans oublier quelques victuailles dédiées à ma vache. Nous allions festoyer comme jamais, en attendant le train. Je vérifiais ainsi que je n’avais rien oublié, fermais la porte d’entrée à double tours en laissant les clefs dans la serrure pour être certain de ne pas être dérangé, et enjambais de nouveau la fenêtre.

Ma vache vint vers moi, heureuse tout comme je l’étais. J’inspirais un grand bol d’air, tout en lui caressant le sommet de la tête, puis installais mon campement. Ma vache fut très intriguée par mon installation, tourna autour plusieurs fois, la renifla par toutes les coutures, mais fut toutefois bien plus intéressée par le contenu du sac de provisions quand je décidais de l’ouvrir. Nous nous installâmes ainsi dans l’herbe, en face des rails, et tandis qu’elle ruminait paisiblement, je mordais dans mon sandwich avec entrain. Je ne me rappelais pas avoir jamais été aussi bien de toute ma vie. La nuit commençait à tomber, poussée par le vent, et le silence nous entourait. Aucune sonnerie de téléphone, pas de télévision, aucun bruit d’un autre être humain que moi-même. J’en oubliais presque qui j’étais.

Comme pour fêter notre premier anniversaire, le ciel se couvrit bientôt de millier d’étoiles qui illuminèrent le firmament, repoussant les ténèbres. Jamais je ne les avais vues avec autant de netteté. Loin de la pollution des villes, ces lumières célestes scintillaient chacune avec un espoir renouvelé quant à ce qui les attendait demain. C’était un feu d’artifice universel qui se déroulait au rythme du cosmos. Une étoile explosait ci et là, et la lumière de son explosion mettait des siècles à s’évanouir pour disparaître dans le néant. Une étoile filante zébra le ciel, comme pour nous saluer, alors que le sommeil venait progressivement m’attirer dans ses méandres insondables, tout comme l’était le ciel. Je pénétrais donc sous la tente, et m’allongeais après avoir ôté mes chaussures de ville. J’entendis alors ma vache s’étendre auprès de moi, derrière la toile de tente, son corps massif produisant un son sourd en entrant en contact avec le sol. Je l’entendis expirer bruyamment avant de laisser la place au silence.

Je m’endormis, en paix avec moi-même et le monde qui m’entourait, peut-être pour la première fois.

7

Ce fut le froid qui me réveilla, mordant mon visage et griffant la peau de mon cou et de mes mains. Je sus immédiatement que quelque chose n’allait pas. Pendant un instant, j’eus l’idée saugrenue que la ville était parvenue à me rattraper et à transformer mon endroit secret ; que j’allais voir ci et là des usines se dresser et étouffer mon paysage. Il n’en fut rien.

Je sortis de la tente, le cœur battant, mais rien n’avait changé. C’était le matin, la nature et les êtres qui la composaient étaient déjà fin prêts pour cette nouvelle journée qui commençait. Les oiseaux partaient à la recherche de nourriture, les fleurs s’ouvraient et des chants se répandaient d’arbres en arbres, de buissons en buissons, la mélodie se relayant par une multitude de petites gorges qui reprenaient le refrain pour y ajouter un morceau de leur composition.

La fenêtre de ma chambre était toujours entrouverte et solitaire, enfoncée dans ce bloc de béton semblable à un menhir élancé vers le ciel. Mais tout était calme. Trop calme.

Et ma vache n’était plus là.

Après avoir inspecté les quatre coin du pré et d’éventuels passages par lesquels ma vache aurait pu se glisser et s’évanouir de la sorte, je dus me rendre à l’évidence qu’elle avait disparu sans raison apparente. Toutes les affaires que j’avais laissé dehors étaient encore là, il n’y avait rien pouvant m’indiquer de quelque façon que ce soit ce qui avait poussé ma vache à partir. L’herbe sur laquelle elle s’était assoupie pendant une bonne partie de la nuit gardait encore la marque de son poids, et j’étais bien incapable de pister la marque de ses sabots dans l’herbe recouverte de rosée.

Comme un enfant perdu et loin de son foyer, j’errais pendant plusieurs longues minutes sur toute la surface du pré, me décidant à emprunter un chemin pour changer d’idée dans les secondes suivantes, indécis quant à savoir quelle était la meilleure direction à prendre. Une petite voix, au plus profond de moi-même, tentait de me rassurer, de me persuader que ma vache allait revenir bientôt, qu’il était inutile que je m’affole de la sorte. Mais je savais que cette voix se trompait. Ma vache ne reviendrait plus.

Seul, j’attendis le train. Je savais qu’il était l’explication. Que je devais attendre jusqu’à ce qu’il arrive avant de retourner dans l’univers des hommes qui m’attendait derrière la fenêtre, avec la même patience que ma vache m’avait attendu ces dimanches matin.

Le train fit entendre sa sonnerie trois heures plus tard. C’était un train de marchandises. Curieusement, il était typique de l’idée que j’avais de ce genre de véhicules pouvant ainsi passer dans un pré, loin de la civilisation, à la fois démodé mais ne heurtant pas les yeux de celui qui le voit. Passe-partout, il était long de plusieurs dizaines de mètres et avançait à un rythme raisonnable ; il aurait été possible de le prendre en marche en faisant attention de ne pas glisser pour se retrouver happé par les roues du cheval de fer qui nous aurait alors piétiné sans y prendre garde.

Alors qu’il approchait du pré, je constatais que ce qui suivait la locomotive était une suite de wagons ouverts à l’air libre. Le train fit entendre une nouvelle fois sa sonnerie, véritable cor annonçant l’apocalypse tant il claironnait d’une manière incongrue dans ce paysage paradisiaque, étouffant les sons provenant des wagons qu’il tirait.

Alors qu’il se rapprochait et était sur le point de passer devant moi, je compris qu’il s’agissait véritablement d’une révélation. Et quand la sonnerie retentit à ma hauteur, je ne pus que serrer des dents tout en sursautant, en apercevant quelle était cette marchandise qu’il emmenait vers des terres vers lesquelles je n’irais jamais.

C’était là ma dernière incursion dans le pré et le monde qui s’étendait au-delà de ces verts pâturages.

8

Nous étions allongés dans l’herbe. Il faisait beau. On pouvait apercevoir des usines dans le lointain, ainsi que des habitations, et tous les quart d’heures une voiture se faisait entendre ou passait sur la petite route bordant le sentier que nous avions emprunté.

Mon beau-père fumait, accoudé sur le côté, appréciant de succomber à son petit plaisir tout en restant auprès de nous, contrairement à toutes ces fois où il devait se rendre à la fenêtre pour que la fumée de cigarette n’empuantisse pas l’intérieur de la maison. Audrey aidait sa mère à installer la nappe et tous les ingrédients composant un bon pique-nique. Je me sentais bien. Cela faisait un mois que je n’avais pas traversé la fenêtre de ma chambre. Quinze jours que le pré avait disparu pour finalement laisser apparaître ce que j’aurais toujours dû voir derrière la vitre : le jardin en contrebas et les maisons du voisinage autour de nous. J’avais téléphoné à Audrey pour savoir si elle acceptait que je la rejoigne chez ses parents, pour que l’on discute de notre couple, et la vie avait repris son cours. Que ce soit à mon travail ou chez mes beaux-parents, on murmurait que j’avais fait une dépression due à une fatigue extrême, ou quelque chose dans ce goût là.

J’avais véritablement fait une dépression, mais à partir du jour où j’avais décidé de ne plus jamais remettre les pieds dans le pré. J’avais d’ailleurs fait de notre chambre d’amis notre chambre à coucher, et transvasé tout notre brique à braque dans notre ancienne chambre. Il m’avait fallu ce cérémoniel pour tirer un trait à tout ça.

- A quoi pensez-vous ? fit mon beau-père en tirant sur sa cigarette.

Je regardais autour de moi, distinguant à peine les monolithes appartenant à la civilisation que formaient les bâtiments dans le lointain pour ne contempler que le paysage naturel qui nous entourait.

- J’étais en train de me dire que cet endroit était un ancien pré où paissaient les vaches. Il y même encore quelques barrières délimitant l’enclos sur ce côté, fis-je en indiquant du doigt des embouts de bois et de barbelés qui formaient un semblant de muret.

- Je crois avoir entendu dire que la plupart des bovins de cette partie de la région avait été supprimé à cause des cas de vaches folles qui se sont déclarés.

- Fusillés, plus exactement, murmurais-je.

- Pardon ?

Je fixais mon beau-père. Il ne pouvait pas comprendre.

- Allez, le repas est prêt, les garçons. Vous arrêtez de vous tourner les pouces et vous venez manger.

Je vins me poster auprès d’Audrey. Elle se tenait agenouillée devant la nappe sur laquelle reposaient les condiments, et je me fis la remarque que j’avais de la chance d’avoir vécu pendant quelques années avec une aussi jolie femme.

- Qu’est-ce qu’il a ? me lança-t-elle du coin de l’œil, se sentant observée.

- Rien, je te regarde, c’est tout, murmurai-je.

Je la vis sourire avant de se pencher vers un paquet de chips et de l’ouvrir d’un coup sec. Mon beau-père avait déjà entamé avec ferveur son sandwich au pâté de campagne, et ne s’accorda une pause que lorsque la sonnette d’un train se fit entendre.

- Tiens, murmura-t-il, il y a des trains qui passent encore dans cette région ? Cela fait des années que nous venons camper ici sans en voir.

- Ce n’est pas un train, fis-je, tout en piochant dans le paquet de chips et en portant à mes lèvres ces langues dorées et craquantes.

- Ah non ? Qu’est-ce que c’est alors ?

Je reniflais longuement tout en fixant le petit repas sympathique qui reposait sur la nappe. Je comprenais aujourd’hui comment un événement aussi insignifiant qu’un déjeuner à la campagne pouvait devenir sacré selon ce que l’on connaissait de notre devenir. Combien de fois m’étais-je rendu à ces pique-niques sans en apprécier la tranquillité et le plaisir d’être avec les miens ? Combien de fois étions-nous rentrés chez nous, Audrey et moi, après avoir partagé ces quelques instants avec mes beaux-parents, où je m’étais dit que j’avais fait ma bonne action de la semaine et accomplis comme il le fallait mon travail de gendre ? Tout ce temps que j’avais perdu à ne pas apprécier les simples détails d’une vie.

La sonnerie se fit entendre une nouvelle fois, plus proche que la précédente. Le train transportant de la marchandises approchait, en prenant son temps. C’était le nôtre qui était compté.

- On dirait qu’il se dirige par ici, continua mon beau-père, pourtant je connais ce coin de campagne comme ma poche, il n’y a pas de rails.

- Je pense qu’ils y sont, désormais.

Le père de ma femme me regarda fixement, cherchant à comprendre l’absurdité de mes paroles. Je crois qu’il admit à cet instant que j’avais effectivement un problème qui avait conduit Audrey à retourner chez ses parents pour réfléchir à notre relation. Tous s’étaient arrêtés de manger pour écouter le train qui arrivait.

- Que voulez-vous dire par, “ je pense qu’ils y sont, désormais ” ? me demanda ma belle-mère qui me vouvoyait toujours quand quelque chose n’allait pas entre-nous.

- J’ai connu un pré, il y a quelques temps de cela. Un pré dans lequel il y avait une unique vache. On peut dire que c’était mon jardin secret.

J’avalais une autre chips alors que la sonnerie retentit pour la troisième fois, assez forte pour étouffer quelques-unes de mes paroles.

- Il y avait un train, qui y passait.

- Il y avait un train, oui, et alors ? cracha presque mon beau-père qui ressentait la tension qui était en train de se construire autour de nous, telle la cellule invisible d’une prison dédiée à l’âme humaine.

- Le train ne m’est apparu que lorsqu’il a obtenu son quota de marchandises. Il lui manquait une vache, pour livrer tout ce qu’il avait stocké et emmagasiné dans ses wagons, en partance de je ne sais où. Ses employeurs sont sans aucun doute de grands consommateurs de viande. Et les vaches étaient parfaites pour leur consommation. Sauf…

Je me tus quand une quatrième sonnerie, étourdissante, vint balayer mes paroles, faisant sursauter Audrey.

- Sauf qu’à présent il n’y a plus aucune vache dans ce pré, ni dans aucun autre pré d’ailleurs. Mais ils ont eu connaissance d’un autre animal pouvant remplacer le bovin. Un animal qui est sorti par mégarde de son terrier et qui, par sa curiosité imbécile a voulu savoir ce que transportait ce train de marchandises.

- Etes-vous en train de nous dire que ce train est rempli d’êtres humains, servant à être mangés ? Avez-vous perdu l’esprit ? grogna mon beau-père.

Il y alors un coup de vent qui nous fit nous recroqueviller sur nous-mêmes. Nous eûmes tous la sensation d’être sur le point de nous envoler pendant l’espace d’un instant, et je pense que nous avons tous ressenti ces mains gigantesques nous tâter le temps d’un battement de cœur avant de nous relâcher. Quand nous avons rouvert les yeux, la nappe et tout ce qui y reposait se trouvait à présent disséminé dans l’herbe, tout autour de nous.

- Audrey ? lança alors ma belle-mère. Audrey ?

Ma femme n’était plus là. A côté de l’endroit auquel elle se tenait quelques instants auparavant se trouvait encore son sac à main, qui avait vomi une partie de son contenu sous la violence de la tempête qui nous avait frappés de plein fouet. Mais c’était là tout ce qui restait d’elle.

- Audrey ? hurlait cette fois sa mère, tandis que son père me fixait, essayant de comprendre ce qui venait de se passer en se remémorant les quelques mots que j’avais dit.

- Ils l’ont… ils l’ont… fit-il.

Je pris un grand bol d’air avant de pouvoir le regarder dans les yeux.

- Ils l’ont placée dans le train de marchandises. Avec les autres. Et ils en prendront tant que leurs employeurs auront goût à ce que nous sommes. De la viande.

- Mais…

Ma belle-mère s’était levée et regardait tout autour d’elle, paniquée.

- Et je pense qu’il n’y a aucun moyen de leur échapper. Le cas de la vache folle nous montre bien que ce qui devient inutile à la consommation est éliminé, je dirais même éradiqué.

Je me levais, sentant leurs regards se poser sur moi. Nous étions tous décoiffés après que le train nous ait frôlés de la sorte, et quelque peu hagards. Ma belle-mère devenait hystérique, et hurlait sans cesse le prénom de sa fille, mais je savais que rien ne pouvait la ramener. Bientôt, le train repasserait, à un autre endroit, afin de dénicher selon les régions de nouvelles saveurs. Je pouvais déjà imaginer le nombre de disparitions qui allait être signalées aux journaux télévisés, des enquêtes qui allaient être ouvertes, puis de ce que nous allions finalement devenir. Des bêtes traquées, avant de réaliser que les villes n’étaient rien d’autre pour ceux qui nous consommaient que de grands prés dans lesquels choisir les viandes désirées. Nous venions de perdre notre humanité avec la même brutalité que je venais de perdre ma femme.

- Je rentre, annonçai-je alors.

Sans me retourner, j’empruntais le petit sentier bordant le pré, puis passais auprès de la voiture de mon beau-père, et continuais à avancer, sentant la petite brise légère qui venait de se lever. Une odeur de viande grillée me parvint, sans doute de l’une des habitations qui apparaissaient devant moi, et dont les occupants ne se doutaient encore de rien.

Ce fut seulement à cet instant que je me mis à pleurer.

 

 

 

(c) Catherine Merdy