| LE SUTRA DE LA BÉATITUDE Au printemps 1953, Jack lit une fois encore Walden, dans la solitude de lappartement quil partage avec Mémêre, à Richmond Hill. " Je trouve salutaire dêtre seul la plus grande partie du temps. Être en compagnie, fût-ce avec la meilleure, est vite fastidieux et dissipant. Jaime à être seul. Je nai jamais trouve de compagnon aussi compagnon que la solitude. " Subjugué par la pureté de la vie simple défendue par Thoreau, Jack fait ensuite quelques lectures de vulgarisation sur le bouddhisme. La naissance est à lorigine de toute douleur, la vie nest donc que souffrance. Ce que lon croit permanent est inconstant lâme est impermanente. Le Moi cohérent, défini, nexiste donc pas. La doctrine du non-Moi nie lexistence dun ego réel dans notre vie psychique. Le Moi est la source de lignorance et de la transmigration, donc du cercle de la souffrance. La première cause de la douleur est le désir. La seconde est le manque de maîtrise de soi. La troisième est lignorance.
Dexcellente humeur, Jack rend visite à Ginsberg et Burroughs qui partagent un appartement dans le Lower East Side, travaillant sur la finition de leur correspondance Les Lettres du Yage et le second roman de Bill, Queer. Ébloui par ses dernières lectures, Jack tente de les initier aux Quatre Vérités. Sans succès. Ginsberg reconnaît aujourdhui après avoir longtemps traité Jack de dilettante en la matière quil avait, dès cette époque, les idées les plus avancées dans la Beat Generation consistant à mêler le bouddhisme à la philosophie occidentale. " Faut un artiste pour réussir cela. "
II
Jack a économisé de largent en travaillant à la poste, pendant les fêtes de Noèl 1953. Cest à la fin du mois de janvier de lannée suivante quil traverse une nouvelle fois les États-Unis en bus, pour retrouver la famille Cassady, à San Jose. Fatiguée de Neal, Carolyn fait de nouveau attention à Jack et la romance agite la maison. Un vrai ménage à trois se déroule devant les voisins ébahis. Carolyn aime bien ces deux hommes parce quils ne parlent pas tout le temps de leut boulot. Elle apprécie particulièrement le rôle décrivain que se confère Jack et lui demande sans cesse de lire les pages de Vision of Neal. Pendant que Neal travaille le jour dans un parking comme à son habitude, Jack passe ses journées à taper à la machine, en compagnie de Carolyn, et des enfants Cathy et Jamie. Le soir, les deux hommes enregistrent leur conversation sur un magnétophone comme ils le faisaient avant, en fumant la marijuana quils font pousser devant la porte dentrée. Le lendemain, Jack tente de consigner tout ça par écrit. Neal semble obsédé par un spiritualiste du nom dEdgar Cayce, très en vogue sur la Côte Ouest. Sa théorie spiritualiste et théosophique affirme lexistence du Moi et son essence, et nie celle de lego. Lapôtre du Zen, Alan Watts, qui possède à San Francisco une profonde compréhension des concepts philosophiques orientaux, retourne que si le sentiment de soi-même vécu comme un ego est une hallucination, cest une conception complètement erronée, faisant chacun dentre nous un Moi enfermé dans son sac de peau. Pour Kerouac, le spiritualisme est une conception populaire dérivée du bouddhisme qui admet la réincarnation. À ce moment-là, son bouddhisme est encore balbutiant et il est incapable de convaincre Neal que cest la personne dâme, lêtre psychique, qui survit et emmène le mental et la vie avec elle dans son voyage. Cest dans son corps subtil quelle sort de son logis matériel. La réincarnation nest pas une circonstance spirituelle dans la série ininterrompue dun procédé matériel mécanique obligatoire. Pour Shri Aurobindo, il y a une vie sur dautres plans après la mort et avant la naissance suivante, une vie qui est la conséquence du stage précédent dans lexistence terrestre et qui prépare le stage suivant. Durant un mois, Jack fréquente les bibliothèques publiques de San Jose et dévore tous les ouvrages traitant du bouddhisme et certains textes sacrés : A Buddhist Bible de Dwight Goddard, la Bhagavad-Gitâ, les préceptes du Yoga, les hymnes védiques, les sutras bouddhiques, le Tao-Te-King de Lao-Tseu, le texte sacré tibétain Vie de Jetsün Milarepa.
III
" Pour comprendre ce que je dis, il vous faut lire les Sutras des Anciens, lInde dAntan ", révèle Kerouac dans Mexico City Blues. Quinze siècle avant lère chrétienne, lInde était riche de cent mille hymnes appelés vedas, source de la Connaissance sacrée, transmis oralement. Les Aryens avaient entrevu, dès lorigine, un ordre de réalité supérieur que dirigeaient, non pas un seul dieu, mais plusieurs dieux ; ils ont personnifié les forces de la nature. Les Aryens commencèrent par vénérer ces redoutables divinités dont dépendait leur existence matérielle. Ils découvrirent bientôt le moyen de se rendre ces dieux propices et chantèrent des hymnes pour célébrer leur gloire. Les vedas prirent peu à peu consistance évoquant un domaine où les hommes étaient récompensés ou punis. Deux textes en prose furent composés entre lan 1000 et lan 500 avant Jésus-Christ : les Brâhmanas et les Upanishads. La mystique brahmanique révèle lunion avec lUnivers ; Jack prend conscience que, dans son être individuel, il porte une parcelle de lêtre infini. Il ne suffit pas de le comprendre, il faut se lapproprier par lexpérience. Le divin réside en nous. Il ne se révèle quau cours de lexpérience religieuse, mais cest lui encore qui sexprime dans les faits les plus humbles de la vie quotidienne. Jack découvre là, un art de vivre spirituellement quil nabandonnera jamais. Lorsque lâme prend conscience de son unité avec le substrat universel, elle a la connaissance intérieure du divin. Elle acquiert de lui une autre connaissance qui est, cette fois, extérieure et concrète. Dès lors, Dieu transparaît en chaque aspect de lexistence quotidienne. Sainte Thérèse dAvila sécria : " Seigneur, napprochez pas de moi ; je ne saurais lendurer ! " Tout sentiment poussé à lextrême conduit à lUnité ; lexpérience sachève par une perte de conscience. Dans lÉcrit de léternité dor, Kerouac prend comme exemple de vie mystique, celle de Sainte Thérèse de Lisieux. " LAmour est tout en tout " dit Sainte Thérèse, choisissant lAmour comme vocation et répandant son bonheur, depuis son jardin près du portail, avec un doux sourire, répandant des roses sur la terre, afin que le mendiant dans la foudre reçoive une part de loffrande sans fin de son vide obscur. Kerouac pense simplement que le cur de Sainte Thérèse est envahi dune splendeur divine, et que cette lumière fait partie de la Lumière infinie qui imprègne toute chose. Elle a fondu dans Cela sa personnalité entière, ses sens du Je, son corps, son esprit, ses sens, ses émotions. Le mysticisme hindou part à la conquête de la plénitude car la plénitude est Dieu. Le brahmanisme est basé sur la transmigration avec la possibilité, au cours dune incarnation, darriver à fondre son âtman (Moi éternel) dans lâme universelle (Brahman). Lattitude ascétique, négative, développée par les Upanishads, consiste à analyser toutes les manifestations de lactivité humaine et à les éliminer les unes après les autres comme impermanentes. Sêtre affranchi du monde, cela signifie, avoir abandonné toute activité, bonne ou mauvaise. " Limmortel na plus ni crainte pour le mal quil a commis, ni espoir pour le bien quil a fait ; ni lun ni lautre ne le dominent ; cest lui qui les domine lun et lautre ; rien de ce quil a fait, rien de ce quil a omis de faire ne lui importe. " De limpossibilité de distinguer entre le Toi et le Moi, lUpanishad tire la conclusion que tout amour du prochain nest au fond quamour de soi.
IV
Gautama Çakyamouni naît dans une famille noble, aux abords de 556 avant Jésus-Christ, dans létat de Kapilavastu, au Nord-est de lInde. Il répétera souvent quil est le vingt-cinquième Bouddha. Il abandonne sa vie luxueuse, sa femme et ses enfants pour mener une vie dascète pendant sept ans. Durant ce temps, il pratique le jeûne, les mortifications et les concentrations spirituelles de rigueur. Une illumination lui révèle la connaissance libératrice (bodhi) sous un figuier des pagodes près de Uruvelâ, au sud de Patna. Il parcourt alors lInde comme moine errant (bhikshu) si cher à Kerouac , prêchant sa doctrine. Hermann Hesse a romancé sa vie sans Siddharta.
" Mais où vas-tu, ô mon ami ? En vérité, nulle part. Nous autres moines, nous sommes toujours en route ; tant que dure la belle saison, nous allons dun endroit à un autre ; soumis à notre règle, nous prêchons la doctrine, nous recevons des aumônes et nous continuons ainsi, toujours. Mais toi, Siddhartha, où vas-tu ? Siddhartha répondit : " Il en est de même pour moi, mon ami. Je vais toujours... sans aller nulle part. Je suis un pèlerin. ""
Il rejette lascétisme comme la simple jouissance de la vie. Le renoncement consiste en un détachement intérieur plutôt que dans des actes. Bien quil vive en bhikshu, Bouddha accepte, après son Illumination, des invitations à des repas ; les autres ascètes laccablent de sarcasmes. Kerouac samusera de lattitude inverse dun ami bouddhiste avec qui il viendra descalader le mont Matterhorn le plus haut sommet de Californie : Pauvre Japhy. Ce fut là que je vis son talon dAchile. Ce petit bonhomme courageux qui ne craignait rien et pouvait vagabonder seul dans les montagnes pendant des semaines ou descendre à pic en courant avait peur de pénétrer dans un restaurant où les dîneurs étaient habillés. Lors de cette excursion, sur le premier plateau après la vallée rocheuse duquel on pouvait voir toute la vallée, Kerouac tombera dans une profonde méditation. Les montagnes lui apparaîtront comme des Bouddhas amis. Il se laissera gagner par une inquiétude surnaturelle. Trois, chiffre mystique. Nirmanakaya, Samghogakaya et Dharmakaya. Bouddha rejette la doctrine brahmanique touchant lâme universelle et lidentité de lâme individuelle avec elle. Il nie également lexistence dun Être suprême. Il ne reconnaît pas de valeur aux Védas, aux Brâhamanas, aux Upanishads. Il est lhorrible meurtrier de la philosophie. Kerouac écrira le 11e Chorus de Mexico City Blues dans ce sens :
Je nai atteint à rien Quand jai atteint La Plus Haute La Plus Parfaite Sagesse
Qui en Sanscrit sappelle Anuttara Samyak Sambodhi
Jai atteint absolument rien, Rien est descendu sur moi, rien nétait réalisable
En écartant toutes les conceptions fausses de nimporte quoi Jai même écarté ma conception de la plus haute et parfaite sagesse Et me suis tourné vers le monde, un Bouddha à lintérieur Et nai rien dit.
Lesprit ne doit soccuper que de ce qui a une utilité pratique immédiate. Seules les constatations que nous faisons par lexpérience de nos sens peuvent être considérées comme des faits réels. Le monde terrestre ne procure aucune joie véritable ; toute vie est souffrance. Je me souviens réellement du sombre pullulement de béatitude de 1917 quoique je sois né en 1922 ! Les premiers de lan succédaient aux premiers de lan et tout nétait que félicité(...)Dieu est-il tout ? Sil est tout cest Lui qui ma giflé. Pour des raisons personnelles ? Faut-il que je traîne ce corps en prétendant quil mappartient ?, sinterrogera Kerouac dans Les Anges vagabonds. La délivrance des réincarnations pour que cesse la souffrance nest pas daprès Bouddha, un affranchissement du monde sensible comme laffirmaient les brahmanes, mais une délivrance (moksha) que lon obtient par le renoncement au vouloir-vivre. Dans Les Anges vagabonds, Kerouac et Ginsberg tiennent le débat entre le samsâra (naissance et mort)) et le nirvâna (néant, immortalité). Kerouac rappelle quil ny a pas de différence entre le samsâra et le nirvâna. Une conception dualiste du monde est une erreur due à une fausse discrimination (vikalpa) ; elle consiste à chercher le nirvâna en dehors du samsâra et réciproquement. La révélation dêtre Dieu, que tout est Dieu, cela arrive tous les jours, dans toutes les latrines du samsâra. Le nirvâna est labsolu par excellence, ce qui nest pas né ni composé, ce qui est irréductible, transcendant, au-delà de toute expérience humaine. Bouddha prolonge la tradition de lhindouisme, ascétique ou mystique, en croyant en une délivrance dans la vie mais en refusant de la définir. " Le Tathâgata ne peut plus être désigné comme étant matière, sensation, idées, volitions, connaissance : il est délivré de ces désignations ; il est profond, non mesurable, insondable comme le grand océan. On ne peut pas dire : il est, il nest pas, il est et il nest pas, ni il est ni il nest pas. " Kerouac le reconnaît comme Tathâgata, Celui-Qui-Atteint-Ce-Quest-Tout. Il précise que le Tathâgata na pas la moindre idée mais séjourne par essence dans lessence identique de toutes choses, qui est ce quelle est, dans le vide et le silence. " Les Tathâgatas sont des Bouddhas héroïques, anciens illuminés qui ont précédé Gautama akyamouni dans son ultime descente sur terre.
Tel Quel Est Tathâgatha, le nom, Utilisé, pour signifier, Essence, toutes choses sont faites de la même chose essence
La chose est nature pure, non pas Mère Nature
La chose est dexprimer La substance même de vos pensées en lisant ceci est la même chose que le vide de lespace à cet instant
et la même chose que le silence que vous entendez à lintérieur du vide qui est là, partout Kerouac avouera sêtre seulement intéressé à la première des vérités de Sakyamuni où toute vie est souffrance et à la troisième où il est possible de parvenir à labolition de la souffrance. Mais il ny croyait pas vraiment. Cest en assimilant les Écritures de Lankavatara quil y crut ; elles montrent quil nest rien dautre au monde que lEsprit. Tout est possible, y compris labolition de la souffrance. Le Lankavatara est absolument insuffisant comme moyen dexprimer et de communiquer létat intérieur dIllumination. Il est le produit de la dépendance causale, sujet au changement, sans fermeté, mutuellement conditionné, et fondé sur une fausse évaluation de la véritable nature de la conscience. Il ne peut nous révéler lultime signification (param-ârtha). Jack réunit ses notes de lecture sous le titre Some of the Dharma quil considère comme un manuel dinitiation à lintention dun débutant en loccurrence, Allen Ginsberg avec qui il échange une correspondance sur le bouddhisme depuis un an. Bouddha donna au Dharma le sens de Vérité, sa façon détudier le monde et la vie. Le terme est flexible et très général et en même temps trop profond pour quon le comprenne. Seul un Bouddha est capable de comprendre ce quil y a dans lesprit dun autre Bouddha. Le Dharma arrive à une maturité toujours plus parfaite, car il est mystérieusement créateur. Le texte de la Bhagavad-gitâ que Kerouac vient de découvrir à San Jose est lun des plus beaux de la littérature religieuse hindoue. Ce poème a été composé par Krishna après la mort de Bouddha, trois cents ans environ avant Jésus-Christ. Les événements historiques auxquels il se rapporte, se seraient déroulés, selon la critique moderne, mille ans avant Jésus-Christ. La Bhagavad-gitâ justifie lactivité tout en se gardant de sécarter de la négation du monde. Le monde na aucun sens. Il nest quun jeu que Dieu soffre à lui-même pour sa propre diversion. " Par son pouvoir magique (mâyâ) il fait tournoyer tous les êtres comme des marionnettes sur un théâtre. " Et tout est foutu sur cette scène. Ah, je souhaite pouvoir me débarrasser de ce filet derreurs et dangoisses parmi dautres qui attendent dans mon silence que je finisse mon boulot. " Il ne suffit pas de sabstenir de lactivité pour se libérer de lactivité ; la non-activité seule ne mène pas à la perfection. " La vraie non-activité est quelque chose de spirituel. La suprême non-activité est daccomplir les actes comme si on ne les accomplissait pas. La négation du monde ne peut subsister quau prix de concession toujours renouvelées de laffirmation. Lhomme doit se défaire de la funeste illusion qui consiste à croire que le moi est le véritable agent de laction. Toute action humaine ne se produit que par la volonté de Dieu Mon Dieu !
V
Au bout de deux mois, Jack et Neal se disputent une nouvelle fois pour des questions dargent et Jack va se réfugier à lhôtel Cameo, dans Third Street, un mauvais quartier de Frisco. Il est heureux dans cette cité où il fait bon traîner le soir dans North Beach quand San Jose était morte comme une banlieue et quil était paumé dans son ennui. De sa fenêtre, il voit errer les anges de la désolation : les clochards, les hipsters, les putains et les cars de flics. Dans un fauteuil à bascule, il écrit un recueil de poèmes à la tonalité nostalgique et triste, San Francisco Blues.
Cette jolie ville blanche De lautre côté du pays Ne me sera plus Disponible Jai vu le firmament bouger Ai dit " Cest la fin " Parce que jétais fatigué de tous ces présages Et dès que vous aurez besoin de moi Appelez Je serai à lautre bout Attendant contre le mur final
Kerouac semble victime dune fascination quexerce continûment la Californie sur la jeunesse du Vieux Monde. Dici est partie la majorité des " influx nerveux " et des inventions qui cheminent encore dans tout lOccident, la dernière en date étant la révolution micro-informatique de Palo Alto. Dans tous les domaines de la vie, la Californie, inlassablement, trouve la force deffacer une ébauche, de recommencer encore. La dialectique de la reprise est aisée, énonce Søren Kierkegaard dans La Reprise. " Ce qui est repris, a été, sinon, il ne pourrait pas être repris ; mais, précisément, cest le fait davoir été qui fait de la reprise une chose nouvelle. " Rapidement à court dargent, Jack retourne à New York. Il trouve du travail aux chemins de fer de Brooklyn. À transborder des wagons sur les quais, une phlébite se déclare de nouveau. Il doit se reposer et faire des exercices favorisant la circulation du sang ; le fait de rester immobile à écrire narrange pas ses problèmes. Mémêre ramène de nouveau le salaire pour deux tandis que Jack cultive le jardin dans larrière-cour en sidentifiant une fois de plus à Thoreau. Le week-end, il voit ses amis en supportant de moins en moins lénergie vitale des parties. Il écrit à ses amis quil se sent aspiré par le bouddhisme et, récemment, par le taoïsme qui fait lapologie du non-agir (Wu Wei). Il considère que ce mode dexistence est plus beau quaucun autre.
VI
Le fondateur de la doctrine du Tao Te King fut Lao Tseu, né en Chine vingt ans avant Bouddha. Sa doctrine de la délivrance était orale et il naccepta de la consigner par écrit, dans des aphorismes occultes quau moment de mourir, à des fins de transmission. Kerouac apprécie particulièrement laccent mis sur lillusion des phénomènes. Quant aux nombreux plans de la réalité, ils sont issus du Vide. LUnivers est un jeu de mutations déjà modélisé dans le plus vieux traité chinois, le Yi-King, une méthode divinatoire sappuyant sur soixante-quatre hexagrammes. Le Tao est bien mystérieux ; il ne peut se laisser enfermer dans aucune formation de lesprit, y compris la sienne. Le Tao est associé au Vide. LÉternité dor de Kerouac, définie en mai 1956, lui ressemble beaucoup. Bien quelle soit tout, il ny a pas à proprement parler déternité dor car tout est rien : il ny a ni choses ni allées ni venues : car tout est vide, et ces formes sont le vide, et le vide est lessence de cette unique forme. La libération taoïste se réalise avec lharmonie universelle qui se produit lorsque lêtre fusionne avec le Tao. Pour marcher dans la bonne voie, il faut suivre le cours de la vie simple, garder son esprit silencieux et retrouver la spontanéité originelle.
" La chose la plus difficile au monde se réduit finalement à des éléments faciles Luvre la plus grandiose saccomplit nécessairement par de menus actes Le saint ne fait jamais rien de grand. "
VII
Doù vient limage de lÉternité dor ? Limage de lor est utilisée par certains poèmes didactiques bouddhistes. La traduction de la Vie de Jetsün Milarepa éditée par le Dr W.Y. Evans-Wentz du Jesus College dOxford était bien connue de Jack. Cette biographie ne put quémouvoir profondément Kerouac puisquelle est dédiée à ceux qui ne basent pas leur croyance sur des livres et la tradition, mais qui cherchent la connaissance par la Réalisation. En exergue, le livre présente un extrait dun ouvrage intitulé Le Rosaire dOr de lHistoire de Padma Sambhava. Le " doré "de Kerouac lui vient du soleil sur les paupières et léternité de la brusque et immédiate conscience, en séveillant, quil revient à linstant de la source de toute chose, de là où tout retourne. En réalité, le Soi est appelé " lumière ", dans la philosophie védantique, car il brille par lui-même. Cest par cette lumière que lagrégat du corps et des organes sassied, va, vient et agit. Lintellect qui par nature est translucide et qui se trouve à proximité du Soi, capte aisément le reflet de lintelligence du Soi. Cest avec lui que les sages en arrivent tout dabord à sidentifier. Quand Jack revient de cette vision, il regrette dêtre pourvu dun corps et dune âme, car il vient de comprendre quil na ni corps ni âme. Son livre est le témoignage de cette expérience visionnaire où cela resplendit et, du même coup, lunivers tout entier resplendit. Mais cest parce quil est éclairé par Sa lumière que LÉcrit de léternité dor brille. Ce nest pas un texte païen mais sacré, précise-t-il. Cest une des rares fois où Kerouac " travaille " volontairement son écriture. Il trouve ici son aspiration la plus profonde, en tant quartiste et en tant quêtre humain, dont lannée 1956 verra la réalisation.
VIII
Durant lété 1954, Jack retourne en bus à Lowell, à la recherche des quatre premières années de son enfance où il vécut avec son frère Gérard, à Beaulieu Street. Il descend dans un hôtel borgne près de la gare des autobus. Il se rend à léglise Saint-Louis-de-France où il a fait sa première communion et a la révélation du vrai sens du mot beat, béatitude limpression quil éprouvait avant de naître, la totalité retrouvée. On est bien loin du rythme insensé, de la frénésie urbaine quil attribuait à ce mot en 1952. John Clellon Holmes a déjà employé lors de la sortie de Go le mot extase, qui semble plus juste pour définir lexpérience mystique que le mot béatitude, qui pour André Gide, en 1941, dénué de référence religieuse, était synonyme de niaiserie. Si le terme de Kerouac fait référence au bouddhisme ce qui est probable cest en méditant sur la Sagesse et la Béatitude éternelles quil trouvera la béatitude. La Béatitude est éternelle, mais elle est masquée et obscurcie par lignorance. La pitié de Bouddha est un raisonnement une représentation de la douleur des êtres et non une pitié de sentiment. Et contrairement à Kerouac, il ne se préoccupe pas des animaux. Or, Kerouac y est très attaché : au chien Bob de sa sur, à ses chats Timmy et Tyke, mais également plus tard, au coq, au pigeon et au chat qui cohabiteront chez son amie lIndienne Esperanza à Mexico, à tous les petits animaux qui sont là, le connaissent et l'aiment, et quil aime sans les connaître. À Bixby Canyon, dans la cabane de Lawrence Ferlinghetti, il causera accidentellement la mort dune souris et en tirera une grande culpabilité. Il veut être bon pour tous les êtres vivants, même les insectes. En ce sens, il est également proche de François dAssise que de Bouddha. Plutôt que béatitude, Aldous Huxley utilise le mot grâce, en 1952, pour définir létat de transcendance atteint dans les formes diverses de lexpérience religieuse sans quil y ait usage de drogue. Le mot extase sest peu à peu lié aux drogues employées à des fins de révélation. Dès 1874, Benjamin Blood avait forgé lexpression " révélation anesthésique " et William James avait donné lexemple de telles révélations suivant linhalation de gaz hilarants. Dans les samhitâs le livre le plus ancien du monde on parle dune plante très populaire, appelée soma. Cette plante a disparu et nous nen connaissons rien dautre que ce quen dit le livre. On lécrasait pour en tirer une sorte de suc laiteux, quon faisait fermenter. Ce jus de soma, une fois fermenté, était alcoolique. On en offrait à Indra divinité védique et aux autres dieux et on en buvait également parfois jusquà livresse. Parfois, Indra, elle-même, ayant trop bu, déraisonnait. Huxley admet que même certains alcooliques peuvent connaître des théophanies semblables. Par moment, au cours de lintoxication par une drogue, " la conscience dun non-moi supérieur à lego en train de se désintégrer devient brièvement possible. Mais ces éclairs de révélation exceptionnelle sont payés dun prix énorme. Pour celui qui prend de la drogue, le moment de conscience spirituelle (si tant est quil advienne) cède très vite la place à un état de stupeur, de folie ou dhallucination infra-humain, suivi de réminiscences lugubres, et, à longue échéance, dun délabrement permanent et fatal de la santé physique et de la puissance mentale. " Dans les années cinquante, Kerouac recherche la libération à travers la pratique du mysticisme et non en consommant des drogues. Sa transcendance spirituelle est donc ascendante. Cest à cette Transcendance que nous donnons le nom de Dieu. Mais lorsquelle est atteinte, il est logique de penser que cessent le cosmos et lindividu. Shri Aurobindo nous sort de cette impasse. La vision intégrale de lunité de Brahman (lâme universelle) évite ces conséquences. Le Transcendant par delà le monde embrasse lunivers, est un avec lui sans lexclure. Et lunivers embrasse lindividu, est un avec lui et ne lexclut pas. Lindividu est un centre de la conscience dans son intégrité. Le ciel de Lowell est à présent dun bleu vide sans nuage, au-dessus des arbres couverts de feuilles abritant des insectes faiseurs de cire, butinant dans lair endormi de midi. À quoi riment les hurlements, les bâtiments, lhumanité, linquiétude ? Peut-être ny a-t-il rien du tout.
IX De retour à Richmond Hill, il reprend ses études de bouddhisme et sefforce de pratiquer assidûment des exercices de méditations (dhyâna), malgré ses jambes qui ne supportent pas longtemps la position du lotus. Son manuscrit Some of the Dharma senrichit considérablement de réflexions personnelles et de traduction de nouveaux sutras formules concises contenant une doctrine générale dans laquelle la vérité tient tout entière. Certaines activités de la vie ne sont pas favorables à Jack. Mémêre est contrariée de le voir sadonner à une religion étrangère au catholicisme de la famille. Pour elle, il ny a quune " vraie religion ", ce quelle ne manquera pas de lui rappeler dans ses lettres. Son ex-femme, Joan Haverty, le fait comparaître en janvier 1955 dans un procès en reconnaissance de paternité pour une fille née en 1952, Jan Michelle Haverty. Jack nie cette responsabilité. Défendu par le frère dAllen Ginsberg, Jack présente au juge un certificat médical dinvalidité sa phlébite le rend inapte à tout travail et laffaire est mise en attente éternellement. Plus tard, Jack montrera parfois la photo de Jan Michelle à ses amis tant elle lui ressemble. Mais lidée davoir une fille leffraye et il se réfugie derrière des lieux communs apocalyptiques pour se justifier comme Nous sommes tous condamnés à mort. En réalité, il est bien incapable dassumer un rôle de père.
X En mars 1955, Jack vient vivre à Big Eastonburg où se trouve déjà Mémêre depuis le début de lannée. Le jour, il travaille à lentretien du jardin et de la maison en surveillant son neveu, le petit Lou. Quand il peut, le soir, échapper à lattention de sa famille, il suit les sillons des champs de coton, accompagné du vieux chien Bob, et parvient à la corne du bois, entouré de chiens errants. Une nuit, il tombe dans une transe atone qui lui révèle quil peut cesser de penser. Pratiquer le dhyâna est sasseoir seul dans un endroit calme et se consacrer à la méditation. Kerouac écrit dans Les Clochards célestes " qu au cours de ces nuits de printemps, la pratique du dhyâna sous la lune nuageuse me fit voir la vérité : Voilà ce que je cherchais ; le monde, tel quil est, cest le ciel ; je cherche le ciel hors du monde dérisoire qui est le ciel. Ah ! si je pouvais comprendre, si je pouvais moublier moi-même et appliquer mes méditations à la libération, à léveil et à la sanctification de toutes les créatures vivantes, partout, je comprendrais que tout ce qui existe est extase. " Sa famille continue de lui reprocher sa conversion au bouddhisme et lui, candidement, tente de leur expliquer que les choses sont vides, quil ny a que des apparences pures et simples, des fantômes. Les chaises sont vides. Même le Dharma est vide. La compassion dAnanda qui servit Bouddha pendant vingt-cinq ans et réalisa la vérité du bouddhisme lorsquil fut exclu dune réunion importante est vide. Mais Jack embrasse une idée étonnante : les choses sont vides mais vivantes dans le temps, dans lespace et dans lesprit. Son beau-frère, lui reproche de promener Bob sans le tenir en laisse. Jack est outré. " Aurait-il envie de vivre toute son existence attaché à une laisse ? " Paul répond affirmativement, ce qui écure Jack. Heureusement, la nuit il connaît lexpérience de visites transcendantes (samapatti) qui lui donnent confiance en cette religion rejetée par lAmérique et laident à supporter sa traversée du désert. Dix mille Bouddhas se cachent partout, même ici.
XI Il sattelle cette fois à la traduction en américain dune version française dun recueil de sutras tibétains écrit par Mahayana Samgraha dAsanga, au premier siècle, quil intitule Buddha Tells us et à une biographie de Bouddha, Wake up. Durant lété, se sentant indésirable, il part à Richmond Hill et rencontre plusieurs éditeurs pour leur faire lire le manuscrit, mais tous le refusent. Ses autres manuscrits de Sur la Route, Docteur Sax et Les Souterrains sont également accueillis par des refus malgré les efforts de Malcolm Cowley, Robert Giroux et Sterling Lord pour les présenter dans les maisons dédition où ils travaillent. Déprimé, désargenté, Jack tombe dans une brève période de clochardisation ; il boit énormément dans le Village et dort par terre chez les uns chez les autres. Il finit par rentrer en stop à Big Eastonburg doù il ne songe quà partir sinstaller dans un coin tranquille. En juillet, Jack reçoit un courrier de Malcolm Cowley qui a réussi à convaincre Keith Jennison, un directeur de collection aux éditions Vicking Press, de signer un contrat pour la publication de Sur la Route appelé à lépoque par Kerouac, Beat Generation à condition deffectuer des remaniements. Peu de temps après, il vend une nouvelle à The Paris Review et il reçoit simultanément une bourse de deux cents dollars de lAcadémie des Arts et des Lettres. À présent, il lui est possible de retourner à Mexico parce qu il ny a quau Mexique, avec sa gentillesse et son innocence, que la naissance et la mort paraissent quand même valoir le coup...
XII
Jack se rend chez Bill Burroughs, au 212 rue dOrizaba. Bill se trouve à Tanger en train décrire Le Festin nu et cest son vieil ami William Gaines qui occupe lappartement situé au rez-de-chaussée. Jack traînait avec eux à Times Square en 1944. Pendant la guerre, Burroughs sétait associé avec Bill Gaines beaucoup plus âgé que lui pour acheter de lhéroïne dans le Lower East Side et la fourguer dans le Village. Il décrit Bill dans Junkie comme ayant " un sourire denfant malicieux qui contrastait de manière frappante avec ses yeux bleu pâle, éteints et las. " À présent, Bill Gaines a soixante ans. Il touche une rente de cent cinquante dollars que son père lui a faite avant de mourir. Jack trouve quil a changé. Il est devenu une épave, le dos voûté, efflanqué. Son besoin de morphine, insatiable et toujours insatisfait, lui a fait abandonner tout autre intérêt si ce nest rester plongé dans Outline of History de H.G. Wells. Pour l heure, il prend de lopium. Jack laide comme il peut, se rendant dans des quartiers dangereux pour lui acheter sa drogue ou en montant son seau hygiénique tous les jours pour le vider dans lunique water qui se trouve létage au-dessus, sous le regard amusé des femmes. Il se remémore cette parole de Bouddha : " Je me rappelle avoir utilisé chacune de mes cinq cents vies antérieures à pratiquer lhumilité et je considérais humblement mon existence comme une sorte dêtre saint appelé à souffrir avec patience. " Jack est un chucharro, un fumeur de marijuana pour les jeunes Mexicains qui linterpellent ainsi quand il sort, pour le saluer. Il a loué une buanderie sur le toit munie dune terrasse. Le jour, il descend écouter les lents monologues du vieux Bill en écrivant des poèmes rythmés comme le bop, les phrases jaillissent comme de libres improvisations de trompette ou de sax. Dizzy Gillespie et Charlie Parker sont les grands maîtres des sons débridés de lEsprit que le poète beat sefforce de transcrire en langage parlé. Je veux être considéré comme un poète de jazz soufflant un long blues au cours dune jam-session un dimanche après-midi, proclame-t-il. Charlie Parker vient de mourir en août. Il lui dédie ses chorus 239 à 241 de Mexico City Blues.
Dune bande sauvage à une jamsession "Wail, Wop" Charley fit éclater Ses poumons pour atteindre la vitesse De ce que les mordus de la vitesse voulaient Et ce quils voulaient Cétait son Ralentissement Éternel.
Sa poésie est dabord une réaction contre la poésie " fermée " des universitaires. John Ciardi est le meilleur représentant dun art manifacturé. Il trouvera détestable Howl de Ginsberg dont la puissance ne réside pas dans le remaniement éternel de la langue mais dans lélan hébraïque et le souffle visionnaire. Comme Ginsberg, Kerouac est lhéritier de William Carlos Williams qui déclare que le mot juste est très bien mais quil doit dabord être libre. Avec Paterson, publié entre 1946 et 1958, se découpant en cinq chants sublimes, William Carlos William pense avec son poème. Organiquement, un poème est une affaire de nerfs et non une affaire de cur. Cest ce qui de la rue se fait poème dans lil. Kerouac sintéressera ainsi au travail de son ami, le photographe-cinéaste Robert Franck dont il préfacera le livre de photographie The Americans, paru en 1958, en lui envoyant ce message : Tu as des yeux. Et William Carlos Williams indique dans la préface de Howl que les poètes voient avec des yeux dange. Synchronicité du Tao de la poésie, au moment où Kerouac rédige à la main Mexico City Blues, Ginsberg écrit Howl à San Francisco. Il existe un lien entre ces deux événements qui tient à leur bouleversement parallèle de la poésie américaine. Lorsque le vieux Bill veut de la morphine, Jack passe par une jeune Mexicaine du quartier indien, à cinq kilomètres de là, vers Santa Maria de Redondas, du nom de Esperanza Villanueva. Au mois daoût, dévoré par les poux, il ne peut pas dormir. À la lueur dune bougie, il commence une nouvelle sur Esperanza quil intitule Tristessa et quil terminera comme un roman, pendant lautomne 1956.
XIII
Létrange beauté dEsperanza éclaire le jour d'une lumière noire. Son expérience de l'emprisonnement dans la drogue lui fait rechercher l'impossible vivre dans la destruction. La condition du junkie est d'être un ultime défi et déni à l'existence. Tristessa est une jeune Indienne de vingt-huit ans avec un visage sur lequel on lit si bien la douleur et la beauté qui ont sûrement été utilisées dans la fabrication de ce monde fatal. Jack est fasciné. Son parcours devient une dérive folle dans les rues mexicaines. Il se compare à un homme des cavernes enterré profondément sous la terre. Il vit grâce à cette liaison la condition du sous-terrien. La nuit de l'enfer relatée dans le roman Tristessa est le résultat de sa rencontre avec létranger. Le Mexique et sa culture sont l'antithèse de l'American Way of Life, l'homme blanc perd sa suffisance, sa consistance, sa réalité. Tristessa est une femme indienne. Kerouac connaît cette sensation de l'imperméabilité féminine. En tant quIndienne, Tristessa cesse d'être naturelle Caroline Cassady qui a écrit des mémoires à leau de rose sur sa vie avec Jack et Neal ferait bien de se demander pourquoi Jack nen a même pas fait un personnage de second rôle dans ses romans. Une Américaine blanche ne lintéresse pas. Par tradition romantique, elle est abominable. Les femmes de ses romans sont toutes de couleur. Et Tristessa est une junkie insensible au monde, comme un ascète. " Quand tu as de la morphine, tu n'as besoin de rien d'autre, mon garçon ", avoue Bill Gaines. Tristessa est ainsi totalement inaccessible, elle incarne l'absolue pureté de l'absence. C'est la " pureté délirante " dont parle Georges Bataille. Le narrateur lui-même, fasciné perd sa volonté ; il s'en rend compte et boit du matin au soir pour ne pas souffrir. Cela le rend de plus en plus étranger au monde de Bill Gaines et de Tristessa, car l'alcool et la drogue s'excluent. Et Kerouac consomme du bourbon pour endosser lidentité des écrivains américains qui jetèrent les bases du roman contemporain : Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos et Faulkner. Le monde souterrain voit tendre la culpabilité de ses habitants vers zéro ; la volonté de Kerouac s'anéantit dans la fascination qu'il éprouve pour les anges de l'enfer. Cette fascination est aussi la faculté de s'étonner, de voir l'autre sous un éclairage nocturne là où l'éclairage diurne ne révèle qu'un aspect de l'existence répétitif et morbide. Droguée, Tristessa fait le mal à elle-même et au narrateur dont la mission est de la protéger de la mort. Elle procure la volupté unique et suprême de l'amour baudelairien qui gît dans la certitude de faire le mal. Tristessa offre le spectacle de l'irruption de la mort. Le narrateur assiste horrifié et fasciné à une volonté qui refuse la comédie de la vie dont il se plaignait tant de la vie qui dure. C'est le défi, l'absence d'issue, la vie elle-même dans ce qu'elle a de plus cruel et de plus vrai. C'est au fond tout ce qu'est allé chercher Kerouac à travers l'Amérique des années cinquante et qu'il n'a pas trouvé. Car ici, il se trouve au Mexique, dans le cauchemar éternel immortalisé par le roman de Malcolm Lowry, Au-dessous du Volcan. Le Mexique, poubelle yankee, lenvers du rêve américain, est le dernier endroit où l'on s'attendrait à obtenir la révélation. Tu ne comprends pas que tu es Dieu ? écrit Kerouac à l'intention de son lecteur. Nulle part ailleurs qu'au Mexique cette présence de la mort n'est aussi évidente, nul autre Ange que Tristessa l'Indienne réincarnation de Gérard, le Saint qui a tant souffert avant de s'éteindre ne peut en transporter le message à travers les éternités imaginaires. Vivre mais mourir.
" Arrête Tristessa! " Mais elle continue, ses yeux blancs se révulsent, son corps maigre tremble dans son manteau, ses jambes se recroquevillent Je tends la main vers elle en riant : " Allons, ça suffit " elle frissonne de plus en plus, elle a des convulsions, et soudain (au moment où je me disais : " Comment peut-elle m'aimer si elle se moque de moi avec un tel sérieux ? "), elle tombe, c'est trop bien imité, j'essaie de la saisir, elle se penche vers le sol et reste là une minute (...) et voilà épouvante, que Tristessa se cogne le crâne et tombe de tout son long sur la pierre et s'évanouit. " Oh non, Tristessa! " Je la saisis sous mon bras en pleurant et la retourne et l'assois contre ma hanche en me calant contre le mur Elle respire lourdement et soudain je vois que son manteau est couvert de sang Je pense : " Elle va mourir, elle vient de décider de mourir... Quelle matinée de folie, quelle minute de folie..."
Le Mexique est la terre des catastrophes, des secousses sismiques et Tristessa en le principe le plus absolu, la nouvelle Vierge Folle. Elle est là pour mourir et épouvanter le narrateur, pourrir et déchirer le monde. Le narrateur lutte contre cette force terrible de destruction. " Je comprends que je suis ici pour l'empêcher de mourir. " C'est de cette lutte, de ce redoublement du malheur que naît le ravissement, une nouvelle forme de grâce. Les convulsions de Tristessa font frissonner l'être c'est l'amour, la volupté indéfendable, le sentiment de l'existence immensément augmenté. La relation qu'entretiennent le narrateur et la jeune Indienne recèle de la cruauté. Tristessa reproche à l'Américain de l'avoir empêchée de mourir " C'est donc cela ces rues incroyablement sales pleines de cadavres de chiens, ce matin pisseux que tu me donnes à la place de la mort ? " L'acte d'amour consisterait à aimer quelqu'un et à vouloir qu'il meure dans nos bras. Ce n'est pas la mort physique qui est à craindre mais le risque de devenir, par défaut de conscience, un de ces cadavres vivants qui, comme le savait Alexandre Dumas, ont sur les morts l'infériorité de l'âme. La rencontre avec Tristessa opposition intime entre la vie et la mort qui n'est autre que l'amour vaccine l'écrivain et lui permet de se maintenir en vie et non à l'état de cadavre spirituel. C'est la langue et l'écriture qui en tant qu'opérations magiques, sorcellerie évocatoire le rendent malin , et du même coup, restent le dernier recours de tous les hommes perdus dans la nuit du monde. Comme les yeux de Tristessa fixent la terre triste et noire des rues de Mexico, l'écriture projette une lumière aveugle sur le monde. Nous ne pouvons faire autrement qu'être purs, constate Kerouac dans lÉcrit de lÉternité dor.
XIV
Quand Jack débarque dans le chalet dAllen Ginsberg, donnant sur une cour intérieure de Maillerai Street à Berkeley, il se rend compte que la poésie se porte bien à San Francisco. La presse parle de " Renaissance poétique ". De nombreux poètes se sont révoltés contre la poésie " fermée ". Allen est venu trouver Kenneth Rexroth avec une lettre dintroduction de William Carlos Williams. Kenneth Rexroth a une grande notoriété et il uvre pour la poésie en organisant un cercle littéraire hebdomadaire, chez lui. Allen a rencontré Robert Duncan et son disciple Michael McClure, Philip Lamantia et Philip Whalen. Le chalet est suffisamment grand pour que Jack puisse y habiter avec lui. Sur les conseils de Kenneth Rexroth, il rend visite à Gary Snyder et lui fait une forte impression. Gary Snyder est tombé par hasard sur le texte Jazz of Beat Generation un extrait de Sur la Route consacré au jazz, publié dans New World Writing. Il aime son écriture, lénergie quelle irradie et les portraits. Allen et lui sont daccord pour organiser une soirée de lecture à la Galerie Six de San Francisco. Allen soccupe de réunir cinq poètes autour de Kenneth Rexroth et dorganiser sérieusement la soirée. La lecture est un véritable événement poétique dont le temps fort est la lecture de Howl par Ginsberg. Dans la salle sont présents Lawrence Ferlinghetti laîné du groupe et le plus conscient des réalités sociales Neal Cassady avec une nouvelle conquête et le jeune Gregory Corso de vingt-trois ans occupé à écrire ses premiers poèmes publiés en 1955 sous le titre Gazoline. Ferlinghetti ouvre en juin 1953, à San Francisco, la librairie beat City Light Bookstore, située sur Columbus Avenue, entre North Beach et le quartier chinois. La place est remarquable par sa convivialité. Il fonde en 1955 une maison dédition destinée aux jeunes poètes comme Corso narrivant pas à publier, avec une collection de poche très populaire les " Pocket Poets " et publie lui-même son premier roman, La Quatrième Personne du singulier, à Paris, en 1958. Ce soir-là, le vin coule à flot et Kerouac nest pas de reste. Il se conduit comme un fan de jazz plutôt que comme un auditeur de poésie. Ferlinghetti témoigne quil séclipse régulièrement et que les gens pensent quil est ivre mort. Mais non, la description quil nous livre de la soirée dans Les Clochards célestes prouve quil enregistrait tout. De plus, Jack a remarqué une nouvelle figure qui va devenir le substitut de Neal.
XV
Japhy, dans Les Clochards célestes, nest autre que lorientaliste et poète Gary Snyder, un ami dAlan Watts. Il habite à quinze cents mètres de chez Allen, à Hillegass, dans une toute petite maison. Gary Snyder a fait de solides études de Chinois et de Japonais à Berkeley sous la direction de Shih-hsiang Tchen. Il a passé une année, à Kyoto, étudiant le Zen Rinzaï créé par le grand maître Bankei au XVIIIe siècle. Il se prend damitié pour ces originaux du Zen Ginsberg, Kerouac qui ont la fâcheuse tendance à confondre le " tout se vaut " de lexistence et le " tout se vaut " de lart. Mais Alan Watts se méfie de lengouement de Kerouac pour le Zen et dénoncera son laxisme dans Beat Zen, Square Zen et Zen. Gary Snyder pratique le Zen pour obtenir la libération spirituelle qui équivaut à celle que recherchait Kerouac dans le bouddhisme du Premier Véhicule la Compassion. Érudit et sérieux il traduit le grand poème de Han Shan, La Montagne froide , Gary Snyder adhère au précepte zen qui dit : " Le doigt qui montre la lune nest pas la lune. " Derrière cette évidence se cache pourtant une confusion que tout le monde commet. Kerouac compte sur Gary Snyder pour lui en apprendre davantage sur le Zen. Gary lui explique que le bouddhisme zen sintroduisit au Japon au cours du XIIe siècle par Eisai et Dôgen, en réaction contre divers courants bouddhistes venus de Corée, installés dans les îles depuis le VIe siècle, et qui avaient dégénéré. Le Zen sinstalla dabord chez les samouraï qui apprécièrent ses vertus : le non-moi, la non-pensée et le développement de lintuition. Les guerriers développèrent les arts martiaux (sabre, tir à larc) selon létat desprit du Zen, ce qui donna des techniques originales . Zen est une forme abrégée de Zenna, traduction du sanscrit dhyâna méditation profonde. Issue de lÉcole chinoise de Wei-shi, lobédience zen du Sud que les occidentaux ont importé est accommodante avec la vie. Kerouac va sy intéresser parce quil procure un certain détachement pouvant mener à la paix intérieure, à lharmonie. " Quand jai découvert le bouddhisme, jai tout à coup compris que javais déjà vécu antérieurement, il y a très longtemps, et que javais été condamné à mener une vie inférieure en expiation des fautes et péchés que javais commis au cours de ma première existence. Mon karma a été de renaître en Amérique où personne ne sait samuser et où personne na le sens de liberté, ni de rien, confesse-t-il dans Les Clochards célestes. " La concentration zen recherche le développement de lénergie pour elle même. Celui qui médite se laisse conduire par lintuition. Il cherche à purifier son âme des troubles quapportent les habituelles préoccupations humaines. Lexaltation de laction pure est finement alliée à la sensibilité. Le Zen sapplique naturellement à de nombreux arts dont la danse (mai), le théâtre nô, larrangement des fleurs, la peinture sumi, la calligraphie, la forme poétique du haïku et la cérémonie du thé. Cette dernière est évoquée dans Les Clochards célestes.
Japhy moffrit une tasse de thé chaud " Tu nas jamais lu le Livre du Thé ? demanda-t-il. Non ; quest-ce que cest ? Cest un ouvrage érudit sur la façon de préparer le thé. On y trouve le résultat de deux mille ans dexpérience en la matière. Certaines descriptions des effets produits par la première gorgée de thé, puis la seconde et la troisième sont vraiment fascinantes et bouleversantes. "
Il existe une philosophie du thé, et la secte Zen a formulé un rituel du thé consigné dans le Livre du thé. Cest devant une statue du Bodhi Dharma que les moines récoltaient le thé et le buvaient dans un bol unique avec tout le formalisme recueilli dun sacrement ; et cest de ce rituel zen quest née et que sest développée la cérémonie du thé au Japon, au quinzième siècle. En Chine, loffre du thé à un hôte nest pas une convention banale, mais une cérémonie dont lorigine est religieuse. Elle daterait de Lao Tseu qui reçut dun de ses disciples, au portail du défilé de Han, une coupe de thé. Gary Snyder conseille à Kerouac de poursuivre dans sa voie pragmatique lexpérimentation. Car le Zen ne peut être atteint par lintellect. Il doit être directement et personnellement expérimenté par chacun dentre nous au plus profond de son esprit. Personnellement veut dire aborder le fait tout seul, sans intermédiaire. À la question " Quest-ce que le Zen ? " un maître fit cette réponse : " Cest faire bouillir de lhuile sur un grand feu flambant. " relate D.T. Suzuki dont Kerouac peut voir les deux tomes de Essais sur le bouddhisme Zen dans la bibliothèque de son nouvel ami. Pour Suzuki, le Zen a ces quatre principes qui lui sont propres :
" Une transmission spéciale en dehors des Écritures, " Aucune dépendance à légard des mots et des lettres, " Se diriger directement vers lâme de lhomme, " Contempler sa propre nature et réaliser létat dun Bouddha. "
Snyder dissèque également le bouddhisme chinois auquel est attaché Kerouac. La religion bouddhiste est apportée en Chine, à la fin du Ier siècle, par un moine indien venu du Dekkan, Bodhidharma, qui fonde la véritable école mystique du bouddhisme chinois, le Tchan. Grâce au taoïsme, la pensée chinoise est préparée à la négation du monde telle que lenseigne le bouddhisme. La religion sera formalisée par un Chinois, Hiuan Tsang. Après un séjour en Inde, il fonde en 610 lÉcole de Wei-shi. Cette doctrine donne du corps au Verbe et tente doffrir une image de labsolu par-delà même sa révélation. " De niveau et daplomb ton esprit ne demeure nulle part ", déclare Houeï-nêng le Chinois. " Nous sommes tous au Ciel maintenant ", pense Kerouac. Une Ferme Céleste. Les deux amis évoquent la notion de véhicule. Le bouddhisme mâhâyana qui les intéresse est le " Grand Véhicule ". Le véhicule est la barque qui permet de passer le fleuve des réincarnations, de briser la chaîne entière des agrégats de la souffrance et darriver à la rive du nirvâna lillumination, extinction, limmortalité. Le nirvâna est labsence de toute sensation ; pour Bouddha, il est impossible ni nécessaire de le connaître plus précisément. Après Bouddha, le mâhâyana a remis en honneur le culte des dieux ; il devint en Inde une religion populaire. Le Bouddha, après sa mort, devint à son tour un héros ; on vit même en lui une divinité ; on le considéra comme une Incarnation ; les rites et les formes extérieures de la religion reprirent par ce détour toute leur puissance. Les superstitions se manifestèrent avec une énergie accrue. Le mâhâyana ne considérait plus comme but suprême la délivrance du cycle des réincarnations. Le mâhâyana introduisit lidée de compassion. Il convenait alors de se réincarner dans le monde pour contribuer au salut du monde. Le saint est assigné du rang de " Bodhisattva ". À quelquun qui lui demande où il a pêché Kerouac, Gary Snyder répond quil rencontre toujours ses Bodhisattvas dans la rue. " Ah, Amérique, si grande, si triste, si noire, tu es comme les feuilles dun été sec qui sont déjà ratatinées avant la fin daoût, tu es sans espoir, tous ceux qui te regardent ne voient rien dautre que ce désespoir aride et morne, la certitude dune mort menaçante, la souffrance de la vie présente, ce ne sont pas les lampes de Noèl qui te sauveront, ni toi ni personne, on peut mettre des lampes de Noèl sur un buisson mort en août, la nuit et la faire ressembler à quelque chose, quel est donc ce Noèl que tu professes, dans ce vide ?... dans ce nuage nébuleux ? interroge Kerouac dans les Môles de la nuit vagabonde. " Selon Bouddha, le moi psychique ne présente pas dunité permanente. Les événements et les actes qui forment lexistence sont une succession de faits créés par la volonté de vivre sans cesse en renouvellement. Dans le 6e Chorus de Mexico City Blues, Kerouac appelle le Clair de Lune Secret de Bouddha, lAncienne Vertu de se reposer et de penser des pensées heureuses et confortables. Il reprend la théorie de la non-substantialité du moi exposée par Bouddha.
Le moi dépend de lexistence dun autre moi, et donc aucun Moi Universel Solo nexiste pas de moi, pas dautre moi, pas dinnombrables mois, pas de moi Universel et pas didées relatives à lexistence ou la non- existence de cela
" Plutôt mort que célèbre !" sexclame-t-il. La mort est la fin dune illusion. Cependant la mort nest pas que le fin dune souffrance ne laissant rien derrière elle ce qui serait une philosophie nihiliste. Bouddha fut fasciné par la mort aussi mentionna-t-il une fois lexistence dun corps astral. Dans le 25e Chorus, Kerouac évoque la mort en pensant à ce Maître quil appelle le Destructeur et lExterminateur de la Mort, lExterminateur de lÊtre et du Non-Être.
Ne pense pas à la mort Une fois que tu y es Parce quelle est sans traces
Nayant pas de trace à suivre Tu te reposes là où tu es À lintérieur de lessence
Mais dès que je dis essence Je reprends ce mot Et cette remarque lessence est Muette, tu ne peux souffler mot, essence est le mot pour le doigt qui nous montre un vide clair
Ladmiration de Kerouac pour Gary Snyder le conduit à devenir un prosélyte du Zen attiré par son accès direct au satori, son anti-intellectualisme et labsence de règles précises. Mais à la différence de Gary Snyder, il ne pratiquera pas régulièrement la méditation. Tous deux ont en commun " la pauvreté joyeuse et volontaire du Bouddhisme " qui devient une force positive. Snyder va intéresser Jack à toutes les manifestations artistiques ou rituelles du Bouddhisme. Lapplication du Zen à la poésie japonaise le haïkaï enthousiasme Kerouac. Exercice déveil, le haïkaï consiste à épurer une histoire naturelle jusquà lécrire en trois vers de dix-sept syllabes , dans le but de provoquer létonnement avec la chute du troisième vers. Changeant de langue, le poète arrange la forme à sa manière les langues occidentales ne peuvent pas sadapter à la fluidité syllabique du japonais mais en conserve lesprit de pureté, de méditation introduit, à partir du dix-septième siècle, au Japon, par les poètes zen Bashô , Issa et Buson.
Nesetsukeshi ko no Elle a couché lenfant,
Pour Kerouac, lhaïkaï doit être dépourvu de tout artifice poétique. Toutefois, labsence de sens entre le second vers et le troisième, qui constitue chez les poètes japonais lénigme zen pouvant conduire à lillumination, est souvent négligée dans ses haikaïs.
Et le chat tranquille assis près du poteau Perçoit la lune
Un peuplier Des feuilles jaunies Un écrivain est passé par là.
Le second haïkaï est construit sur un jeu de mots, ce qui est impensable dans la forme traditionnelle japonaise. Gary Snyder témoigne que Kerouac pouvait facilement composer un haïkaï intéressant, spontanément. Cest une méthode pour ne plus penser et aller son chemin en dansant. " Jentrevois la grande révolution des sacs à dos. Des milliers, des millions de jeunes Américains, bouclant leur sac et prenant la route, escaladant les montagnes pour prier, faisant rire les enfants, réjouissant les vieux, rendant heureuses les jeunes filles et plus heureuses encore les vieilles, tous transformés par les Fous du Zen, lancés de par le monde pour écrire des poèmes inspirés, sans rimes ni raison, donnant limage de la liberté par leurs actes imprévus, à tous les hommes et même à tous les êtres vivants ", prophétise Jack dans Les Clochards célestes. La Lumière est en retard car elle arrive après la réalisation, constate Kerouac. Le processus qui mène à lillumination zen comprend quatre étapes : le stade initial et le kôan, le somma, le makyô et le satori. Avec le satori, nous atteignons un au-delà du sujet et de lobjet. Le Zen commence avec lui et finit avec lui ; il est la mesure du Zen. Il nest pas un état de simple quiétude comme le souhaiterait parfois un Kerouac quiétiste , mais une expérience intérieure qui déclenche une explosion soudaine de la connaissance de lesprit. Le kôan permet parfois datteindre lillumination. Cest une énigme paradoxale qui reste constamment présente au regard de lesprit, nuit et jour, en tout temps et en tout lieu. Voici un kôan de la secte Rinzai : " Quel bruit produit une main qui claque ? " Snyder approuve le kôan que lui rapporte Kerouac interrogeant un vieux cuisinier chinois : " Pourquoi le Bodhidharma est-il venu de lOuest ? " (Bodhidharma est lIndien qui introduisit le bouddhisme en Chine.) " Je men moque ", répondit le vieux cuisinier en plissant les yeux, et je répétais sa phrase à Japhy (Gary Snyder dans le roman) qui dit : " Excellente réponse, absolument excellente. Maintenant tu sais ce que signifie le Zen pour moi. " Un dessin rituel doit être accompli pour ôter à la poésie sa boue. Gary Snyder trace le cercle magique. La mandala permet de lire lavenir si on ajoute quelques signes en prononçant une formule rituelle. Le cercle représente le vide et les dessins sont les illusions. Une mandala est une représentation matérielle de lunivers daprès la conception cosmogonique bouddhique. Gary Snyder indique à Kerouac quon voit parfois une mandala tracée sur la tête dun Bodhisattva et inspirée par lhistoire de sa vie. Cest une coutume dorigine tibétaine. Gary Snyder a intégré au Zen certains éléments du bouddhisme tantrique. Étymologiquement, le tantra est ce qui étend la connaissance. Le tantrisme a été introduit par Asanga vers 400 puis par Nâgârjuna au IIe siècle. Il sest développé au IVe siècle sous le nom de véhicule du Diamant (Vajrayâna). Le nom du " rituel secret " est Pancatattva qui signifie " les cinq éléments ". On met en relation cinq " substances à utiliser " avec les cinq " grands éléments ". Lutilisation de la femme correspond à léther. Celle du vin correspond à lair ; à la viande, le feu ; au poisson, leau ; aux céréales, la terre. La chair, le Cosmos vivant, le Temps constituent trois éléments fondamentaux de la réalisation tantrique. Lhomme ne dispose plus de la spontanéité et de la vigueur spirituelles dont il jouissait au début du cycle. Il est incapable daccéder directement à la Vérité. Il doit " remonter le courant ", partir des expériences fondamentales et spécifiques de sa condition déchue, des sources même de sa vie. Dans le sâdhana tantrique, le " rite vivant " joue un rôle décisif, le " cur " et la " sexualité " servent de véhiculent pour accéder à la transcendance. Dans le ravissement qui unit deux êtres, dans la simultanéité de livresse et de lorgasme, on peut provoquer létat d" identité " et de transcendance. Le plaisir exalté et transfiguré préfigure lillumination absolue (sambodhi). Gary Snyder apprécie le tantrisme parce quil se méfie de toutes les philosophies bouddhistes et même de toutes les philosophies qui rabaissent la sexualité. Il explique à Jack comment on joue au yabum. Il sassoit en tailleur sur lun des coussins posés par terre. Puis il se rapproche dune jolie blonde appelée Princesse qui sassoit en face de lui, en lui jetant les bras autour du cou. " Cest ainsi que lon procède dans les monastères du Tibet. Cest une cérémonie rituelle qui a lieu en face des prêtres. Ceux-ci chantent et les fidèles prient et récitent " Om Mani Padmé Oum ", ce qui signifie : " Que soit faite la volonté de la foudre dans le Vide obscur. Je suis la foudre et Princesse est le vide obscur. " Kerouac est mal à laise dans la suite du yabum qui consiste à se dévêtir, se caresser et sembrasser. Je venais de passer un an de chasteté absolue, car je pensais que la fornication est la cause directe de la naissance et que la naissance est la cause directe de la souffrance et de la mort. Jen étais arrivé à un point où, sans mentir, je considérais la fornication comme une agression et même une cruauté. Princesse, toujours nue, est couchée par terre pour le plaisir de faire de lexercice en mettant sa bras autour de ses genoux. Pour finir, Kerouac et elle prennent un bain chaud dans la baignoire. Grâce à Gary Snyder, Kerouac a appris ce quil espérait : la manière dont les Fous du Zen en usent avec les filles. Gary projette alors de faire une superbe excursion, avec leur ami John Montgomery, dans les hautes sierras en cette belle fin octobre. Bien que Kerouac se fasse traiter de Bouddha connu sous le nom de grand Tire-au-flanc, il accepte de monter avec les autres au sommet du Matterhorn.
XVI
De retour en ville, Jack retrouve lamie de Neal, Nathalie Jackson, en pleine crise de paranoïa. Elle ne cesse daffirmer que la police va arrêter tous les mystiques de Berkeley. Jack saperçoit bien vite quelle est accrochée aux amphétamines et quelle narrive pas à redescendre. De jour en jour sa paranoïa saccentue. Elle souvre une première fois les veines, mais Neal larrête à temps. Il demande à Jack de la surveiller parce quil doit se rendre à son travail. En la présence de Jack, Nathalie ne cesse de délirer ce qui lui fait perdre patience en réalité il est très mal à laise, il narrive pas à communiquer avec elle. Neal rentre au matin de son travail et Jack quitte lappartement. Pendant le sommeil de Neal, elle brise un vasistas et tente de souvrir de nouveau les veines du poignet. Un voisin laperçoit et alerte la police. Lorsquils font irruption dans lappartement, elle pense que la grande arrestation est arrivée et senfuit jusquà la gouttière. Elle fait une chute du sixième étage et meurt à larrivée. Jack comme toute la communauté littéraire de San Francisco est bouleversé. Cest le signe que le moment est venu de reprendre la route. " Au moins, maintenant, elle est au ciel, et elle sait. Elle a quitté la grande souffrance de latomique. ", pense-t-il. La veille de son départ, Jack passe voir Gary. Ils tiennent une ultime discussion mêlant les religions bouddhiste et chrétienne. Pour Kerouac, il ny a pas lieu de sempêtrer dans le schisme entre le bouddhisme et le christianisme, lOrient et lOccident. Le nirvâna et le ciel sont identiques. Nous sommes tous au ciel, dès à présent, mais nous lignorons.
XVII
Avant de partir, Gary a conduit Jack dans diverses boutiques de surplus où il a pu sacheter un sac à dos confortable, un poncho et un duvet très chaud, ainsi quune gamelle à couvercle. Jack rêve de nouveau dune Amérique dans laquelle le moine errant, le bhikshu le mot chinois est yun shui et signifie nuage et eau pourrait librement vagabonder. Mais la réalité de son prochain voyage va lui affirmer linverse et lui faire renoncer à ce mode de vie. Le vagabond solitaire est en voie de disparition, sera le titre dune nouvelle. " Aujourdhui, il faut que le vagabond se dissimule, il a moins de cachettes, les flics le recherchent. " Un lundi après-midi de la fin décembre, Jack est assis dans les entrepôts de San Jose pour prendre le rapide de quatre heure trente. Le voyage sannonce mal : le train ne passe pas et Jack doit attendre le Fantôme de sept heures trente. Mais les contrôleurs surveillent à lembranchement que des trimardeurs ne se soient pas installés parce que, lhiver, certains arrachent les plombs des wagons scellés ou cassent les vitres pour entrer dans les voitures fermées. Prévenu par un de ses collègues aiguilleurs, Jack ne monte dans le train quaprès lembranchement et sendort dans son duvet confortable. Le réveil à Los Angeles est épouvantable. Un brouillard épais le fait pleurer. Le soleil est chaud et lair empuanti. Jack passe sa journée à attendre la nuit en buvant des cafés. Il songe quau début du siècle, les trimardeurs agaçaient déjà lAmérique. Ils étaient une minorité à voyager sur les plates-formes ou dans les fourgons. Jack London se trouva à Reno, Nevada durant lété de 1892, à lépoque de la foire. La ville était infestée de malandrins et de clochards, sans parler dune bande affamée de hoboes, qui rendaient cette cité inhospitalière. Jamais le trimardeur ne regarde défiler la procession des jours. Il est lantithèse du citadin qui passe les nuits dans un sommeil inconscient et spasmodique. Le reste du temps, il travaille et alors sa conscience devient mécanique. A part cela, son esprit demeure vide. Le besoin de vagabonder de Kerouac nest pas dicté par une nécessité matérielle mais spirituelle. Il ira nimporte où, suivra nimporte qui, pourvu que laventure soit là. Taoïste, il ne lui arrive rien, les ennuis glissent sur ses épaules comme de leau, comme sil se les était enduites de graisse de cochon. Il nest pas un professeur, pas un Sage, pas un écrivain ou un maître ou même un clochard céleste gloussant de rire. Il est lunivers. Jack Kerouac tient le nouveau flambeau spirituel américain, en substituant les vagabonds du dharma à ceux du rail de London, la recherche de Dieu à celle de la survie matérielle. Il reprend la quête de la vraie vie révélée par D.H. Lawrence. " Notre vie consiste à établir cette relation pure entre nous-mêmes et lunivers qui nous entoure. Cest de cette façon que je " sauve mon âme ", en établissement une relation pure entre moi et une autre ou dautres personnes, entre moi et un pays, une race, les animaux, les astres ou les fleurs, la terre, le ciel, le soleil, les étoiles, la lune. " Traduit par Les Clochards célestes, The Dharma Bums, le roman de Kerouac qui relate cette période mystique pourrait prendre le titre français des Pèlerins de lUnivers. Il adresse au lecteur un message caché : " Ami, cen est assez. Si tu veux lire plus, va et deviens toi-même et le livre et lessence. " Telle est lexpérience de lécriture chez Kerouac, appelée " écrits dor ", à la fois action et expérience intérieure. Dans linquiétude de la réalité, Kerouac cherche le lieu de léternelle quiétude. Son tombeau, son effort et son cercueil où il reposera à jamais doivent être le cur de Jésus. Mais pour aboutir à ce résultat, il faut même dépasser Dieu. Le mystique catholique, quil ne cesse dêtre malgré son engouement pour le bouddhisme, doit monter encore plus haut que Dieu dans un désert. Là, on ne sait plus qui on est. Mais Dieu ne vit pas sans nous. Si nous devenons néant, Dieu doit rendre lâme. Kerouac a compris cette vérité qui dépasse les frontières que les religions ont bâti entre elles, que le ciel est en lui et quil ne sert à rien de courir. Pire, chercher Dieu ailleurs, cest le manquer toujours. Il lui faudra des années derrance inutile avant de le comprendre Le soir, guettant le train sur le bas-côté, Jack hèle un vagabond qui lit un extrait du Digha Nikaya, les paroles de Bouddha. Ce vagabond ne boit pas et veut seulement brûler le dur dans des trains de marchandises dun bout à lautre du pays, en faisant sa cuisine dans des boîtes de conserve. Apprenant que Jack souffre de phlébite, il lui explique quil sest lui-même débarrassé dune arthrite par un remède simple, un exercice secret des moines taoïstes. " Tenez-vous la tête en bas trois minutes par jour ou même cinq minutes. Chaque matin au réveil, que ce soit au bord dune rivière ou dans un train qui roule à toute allure, jétends une petite natte par terre, je fais le poirier fourchu et je compte jusquà cinq cents. " Jack révèle quil reconnaît en lui un Bouddha et quà la suite de cet exercice, sa phlébite disparut en trois mois. Il grimpe dans un train, mais doit le quitter à cinq kilomètres de la jungle industrielle qui entoure L.A. à cause des vigiles. Ruminant sa rancur, il sefforce de dormir dans un fossé bordant le rail. Sa méditation, cette nuit-là, reflète son état desprit. " Le seul remède contre lempoisonnement par la morphine est encore plus de morphine. " Los Angeles est un piège ignoble dont le brouillard enfumé poursuit le stoppeur jusquà quarante kilomètres de la ville. Le lendemain, Jack réussit au prix dune fatigue inhumaine à quitter la métropole. De Riverside, il commence un voyage de quatre mille kilomètres pour rejoindre sa famille à Big Eastonburg. Il y arrive tant bien que mal, la dernière partie étant faite en compagnie dun routier qui lui demande en échange de le sortir dans les boîtes de Mexicali, de lautre côté de la frontière. Après avoir fait la fête, ils repartent vers Yuma, Arizona, Tucson, puis ils remontent le Nouveau Mexique et passent à Alamorgo, où a éclaté la première bombe atomique, le 16 juillet 1945 curieusement à proximité de Los Alamos où Burroughs effectua ses études secondaires. Jack a une étrange vision. Dans les nuages qui recouvrent la montagne, se détachent les lettres Rien nexiste. Le camion traverse lOklahoma, lArkansas, lIllinois, lIndiana pour pénétrer dans les neiges de Noèl de lOhio. Jack descend à Springfield et se sépare de son nouvel ami avec un peu de tristesse. Il prend ensuite un bus épouvantable qui met la nuit à le conduire à bon port, un embranchement routier en pleine campagne, à cinq kilomètres de Big Eastonburg. À son arrivée, le chien Bob laccueille le premier puis le reste de la famille surgit dune cuisine chaude.
XVIII
Jack se rend tout de suite à la corne du bois où il retrouve le sentier quil a tracé, le printemps dernier, pour se rendre au pied dun pin où il méditait. Il avance jusquau seuil daccès à la forêt où il renouvelle le rite qui consiste à sincliner les mains jointes et à remercier le grand Bodhisattva de compassion : Avalokiteshvara. Il connaît une grâce, un silentium mysticum. Ce vide intérieur nest pas néant. Il est riche, rempli par la présence de Quelquun qui dépasse ses représentations mentales. Lorsque les pensées reviennent, cest pour lui dire : Un seul homme qui pratique la charité dans le désert vaut mieux que tous les temps bâtis par les hommes. Jack tend le bras pour caresser Bob. " Tous les êtres qui vivent et qui meurent sont comme ce chien et moi, ils vont et viennent mais ils nont ni durée ni substance propre. Ô Dieu, nous ne pouvons donc pas exister. Comme cela est étrange, et important et réconfortant ! Quelle horreur si le monde avait été réel, il serait immortel. " Il suffit de croire que le monde est une fleur éthérée pour vivre.
XIX
Dès la seconde quinzaine de janvier, ses méditations et études portent leur fruit. Son humeur est très optimiste et il se sent libre. Il écrit au poète de San Francisco Philip Whalen : " Il existe un aujourdhui qui chante et cest nous qui lavons engendré ; nous avons transporté lAmérique comme sur un tapis volant dans ce Déjà et ce Nulle-Part qui chantent. " Peu après Noèl, profitant de labsence de Mémêre qui est partie à New York pour lenterrement de sa belle-mère, Jack décide décrire un roman sur son frère Gérard. Son récent séjour à Lowell lui avait rappelé les décors de son enfance ; latmosphère familiale de Big Eastonburg est baignée du catholicisme de Lowell, très rigoureux. Kerouac insiste dans Visions de Gérard sur la notion de péché. " Louer les jambes dune femme, ses cuisses superbes, cela ne mène quà des nuits de mort, voyez la vérité en face Le péché est le péché, il ny a pas moyen de loblitérer Nous sommes des araignées. Nous nous piquons les uns les autres. " Un tel constat est éloigné du bouddhisme où le péché nest pas originel, mais la conséquence dune mauvaise action. La notion de faute, de péché le ronge sérieusement. Ce moi méprisable qui le hante selon Philip Whalen, est une des causes dun alcoolisme, pour le moment occasionnel. Jack écrit Visions de Gérard durant douze nuits, dans la cuisine de Nin qui lui a interdit dallumer sa bougie. Il boit du thé bouillant et avale de la benzédrine. "Aucun homme nest exempt de péché, pas plus quil ne peut éviter daller faire un tour aux toilettes ", écrit-il. Sa vision du monde est devenue noire. La jubilation et linsouciance de la Californie ont disparu. Lhorreur est de retour comme la monnaie courante dans un monde désespéré et haineux. Le catholicisme triomphe. Cest grâce à la vertu de sa souffrance sur la terre que le noir de Gérard est changé en blanc. Sa compassion sécoule vers le monde, alors même quil gémit au cur de sa grande peine. Kerouac présente Visions de Gérard comme un livre sombre et prophétique. Il na rien de bouddhiste et cest pourtant la raison évoquée par son éditeur Malcolm Cowley pour le désapprouver. En fait, je ne suis pas un " beat " mais un mystique catholique, écrira-t-il dans la préface du Vagabond solitaire. Kerouac tente de faire coïncider les deux systèmes là où cest possible. La voie du mysticisme quil a choisi à cette époque les rapproche singulièrement. Dans cette expérience, qui fut celle de Gérard, il ne faut pas sopposer à laction de Dieu même lorsquelle est obscure et douloureuse. Le Moi du contemplatif sefface et lamour de Dieu est son guide. Cette flamme damour est au cur du livre de Kerouac. " EÊtre Dieu et avoir vu ses yeux tournés vers mon autel, avec cette béatitude contemplative, tout cela parce que je lui ai accordé une rémission facile, ce serait, dirais-je, les enfers de la faute Mais Dieu est plein de miséricorde et Dieu, surtout, est bon, la bonté cest la bonté, la bonté cest tout, et le résultat de tout cela cest que lange mortel qui est à la grille de lautel, alors que léglise vrombit dun silence vide, est baigné de béatitude et de bonté (...) " Lorsque Gérard meurt, un rideau souvre et révèle le décor qui se cache derrière le décor : lessence centrale des visions est une éternelle et éblouissante extase joyeuse et radieuse. La Septième Demeure de Thérèse dAvila révèle le paradoxe de lunité dans la diversité, qui est inhérent à la révélation mystique. " Cest comme un petit ruisseau qui entrerait dans la mer et sy perdrait entièrement ; cest enfin comme la lumière qui entrerait dans un appartement par deux fenêtres et dont les rayons divisés dabord se réuniraient à lintérieur en une seule lumière. " Jack voit lextase, ici, maintenant ; lextase parfaite et divine ; la récompense infinie. À la fin de Visons de Gérard, cest un vieux fossoyeur qui prend sa pelle et ferme le livre comme on recouvre de terre un cercueil.
XX
Au printemps, Jack passe ses journées dans les bois à " étudier ", ce qui choque les voisins il na plus lâge à ça. Il reçoit une réponse favorable du ministère de LAgriculture U.S. pour aller surveiller les incendies sur les Cascade Mountains son poste dobservation sera sur le pic Désolation dans lÉtat de Washington mais la mission ne commencera quau mois de juillet. Désargenté, Jack doit rester au moins trois mois à Big Eastonburg. Peu à peu, le climat se dégrade ; comme lan dernier, sa famille ne supporte ni son oisiveté ni son bouddhisme. Mémêre est malade depuis plusieurs jours, toussant dans son lit sans raison apparente. Jack se sent investi brutalement de pouvoirs surnaturels. Il entre en transe en répétant " Tout est vide et vivant !" et lui impose les mains en la frictionnant dun baume. Sa vision désigne des fleurs quil faut déplacer dans le jardin. Un médecin parlerait dallergie aux plantes, un bouddhiste de microbes de lAstral, de puissances nocives et maléfiques. En tout cas, le magnétisme curatif de Jack est suffisant pour que le lendemain sa mère soit guérie. Pourtant, il ne recommencera plus jamais à utiliser ses dons, étant effrayé par leur nature. Le soir, Jack continue de collectionner ses rêves il a commencé ce travail en 1952 sur des petits calepins intitulés RÊVES. Une nuit, il reçoit une visite transcendante. Il sagit du Bouddha Dipankara le Bouddha qui ne parle pas. La vision leffraye et lui fait pousser intérieurement le cri Colyalcolor. Pendant cette vision, il perd conscience dêtre lui-même. Il est un pur être, simple action dépouillée, et éthérée, libérée de toute erreur... libérée de tout effort, libérée de toute faute. Le mot Colyalcolor sonne un peu comme Coyotl, le légendaire Dieu des Indiens auquel Jack est attaché. La libération de toute faute signifie quil atteint une connaissance de Dieu qui peut être celle du bouddhisme ou celle du mysticisme chrétien. " Dieu n'est pas hors de nous mais il est bien nous, les vivants et les morts, les jamais-nés et jamais-morts. Que nous ne devions l'apprendre que maintenant est réalité suprême, cela a été écrit il y a longtemps dans les archives de l'esprit universel, cela est déjà fait, il n'y a rien de plus à faire. " Jack se laisse abuser. Cet état de fusion du sujet et de lobjet est le début de la vie spirituelle et non la fin de lexpérience spirituelle. Au stade où il est, pour progresser et surmonter les obstacles qui se dressent sur le chemin du développement spirituel, il devrait pratiquer la méditation, ne plus se disperser sur les routes américaines et surtout, surveiller sa consommation dalcool. En avril, Jack décide de rejoindre Gary Snyder à Mill Valley, en attendant de prendre son poste dans les monts Cascade.
XXI
Le voyage est aussi difficile quà laller. Parcourir quatre mille kilomètres sans presque dargent, ce nest pas une chose futile. Mais la bonne connaissance qua Kerouac des chemins de fer américains lui est très utile. Lorsquil quitte les entrepôts de San Francisco, il lui reste tout juste un dollar pour couvrir ses frais dautobus et se rendre chez Gary, sur les pentes du mont Tamalpais, près de Mill Valley. Les retrouvailles avec Gary sont excellentes ; Jack a préparé le dîner : un ragoût de porc et de haricots. Gary sest rasé la tête comme un moine zen. Il a un emploi de charpentier à Sausalito, comme son voisin, Locke McCorcle. Gary a séjourné à Crater Peak lété précédent. Il raconte à Jack ce qui lattend cet été à Désolation un endroit très tibétain. Il passera lété dans un refuge qui est à deux mille mètres, du côté du Canada, dans la chaîne des Pickets, vers les hautes terres du Chelan. Les montagnes sont habitées par des daims, des ours, des lapins, des faucons, des truites et des tamias. Jack travaille à couper du bois et va souvent chez les McCorcle, qui ont à la fois un mode de vie thoreauiste de retour à la nature et un goût pour les fêtes où tout le monde se déshabille et danse. Pudique, Jack reste assis à boire du vin et à discuter avec les uns et les autres. Gary lencourage à écrire un sutra et Jack sattelle à louvrage en ayant à lesprit un texte mystique qui englobe le catholicisme de son enfance avec la figure centrale de Sainte Thérèse de Lisieux le bouddhisme Tchan, et le taoïsme. Le Zen y est singulièrement absent, il faut donc bien croire que Jack ne le prend pas très au sérieux et quil le considère comme une lubie de la Côte Ouest. Il sefforce de pratiquer le non-agir taoïste quand Gary Snyder, tout comme Neal, est un homme daction. La phrase de Dostoïevski écrite dans Notes pour un souterrain ne le quitte pas : " Lhomme qui possède un caractère daction est un être essentiellement médiocre. " Mais Gary Snyder lui fait remarquer que la différence entre le non-agir et laction est dépassée. Le Bouddhiste doit être actif. De plus, ils manquent de se quereller parce que, au dernier moment, Jack naccompagne pas Gary dans le Centre Bouddhiste de Berkeley pour écouter une conférence, préférant boire du porto dans la rue. Ses amis constatent tristement combien il est dépendant de lalcool. Gary Snyder quitte San Francisco en bateau pour le Japon, le 15 mai, où il doit séjourner trois ou quatre ans. Un mois plus tard, Jack sen va à son tour rejoindre son poste dans lÉtat de Washington.
XXII
Jack parcourt en stop le trajet qui passe par Portland, Vancouver et enfin la péninsule Olympic, jusquà la base navale de Bremerton où un ferry-boat le conduit à Seattle. Il est sous le charme de cette ville portuaire qui na pas vu Alanska Way, le vieux front de mer, a manqué lessentiel. Il éprouve des sensations exaltantes en sortant de la ville par le nord. Il se dirige vers les bas quartiers et loue une chambre à lHôtel Stevens pour passer la nuit. Le lendemain, il parcourt la Première Avenue pour acheter des chandails et des sous-vêtements dans les surplus. Après un copieux petit déjeuner, il se place sur la route 99, direction le nord, et commence à lever le pouce. Il voit se dresser à lhorizon, au nord-est les Komo Kulshan des Cascade Mountains. " Les pics imposants sont enveloppés dune couche blanche que nul chemin ne vient violer ; des univers dénormes rochers aux formes tourmentées sentassent et parfois prennent des allures de spirales aux silhouettes fantastiques et incroyables. " Il progresse par petites étapes jusquau moment où il atteint Diablo un lac muni dun gros barrage. Ensuite, la route se fait plus petite et il atteint finalement dans un nuage de poussière, le poste des rangers de Marblemount. Après un stage dune semaine, Jack est conduit à son refuge par un muletier et un assistant forestier. Le voyage est pénible à cause de la pluie drue. Le muletier qui connaît bien Gary lui explique que le pic de Désolation doit son nom à un sinistre incendie qui a dévasté tout le pays autour de lui, en 1919. Ils arrivent finalement dans une baraque en bois délabrée, à une hauteur de mille huit cent vingt-huit mètres. Ils se font un café extrêmement fort pour essayer de se réchauffer.
XXIII
Jack prend très à cur son travail de guetteur, surveillant les forêts pour délimiter les zones dans lesquelles la foudre frappe généralement. Parfois, il fixe lhorizon avec une telle intensité quil croit voir des incendies partout. Lorsquils existent, la plupart des feux séteignent sous les averses qui suivent les orages. Le grand bienfait du séjour en hauteur, isolé de tout, est limpossibilité de se procurer de lalcool. Jack vit très bien ce sevrage naturel. Le jour, il organise méticuleusement ses journées comme le fait tout écrivain. Il apprend la géographie qui lentoure des symphonies de neige rouge dans le crépuscule le mont Jack, le pic des Trois Fous, le pic Freezeout, la Corne dOr, le mont Terror, le mont Challenger, le mont Baker et la petite arête de Jackass qui complète larête de la Désolation. Le mont Hozomeen est de loin le plus impressionnant. Il se trouve au Canada et est couronné dune étoile. Il est à la fois beau et lugubre. " Hozomeen est le Vide ", écrit-il dans Desolation in Solitude. Il compose des haïkaïs au compte goutte comme si la magie et lintensité de ses après-midi vides et sans fin nétaient pas compatibles avec lécriture qui est une manière artificielle et urbaine datteindre à la consistance du sujet.
Quest-ce quun arc-en-ciel, Seigneur ? un cerceau Pour les humbles
Il tient également un journal qui servira à écrire la première partie de la version américaine non-tronquée des Anges vagabonds. La fin du séjour annonce la fin dun cycle heureux qui a duré une année. Kerouac énonce une figure littéraire Les étoiles sont des mots pour contredire la valeur de lexpérience quil vient de vivre. Il ny a aucun besoin de solitude. Il séloigne irrémédiablement de la voie tracée par son ami Gary Snyder. De retour dans le samsâra, il ne va bientôt plus lui rester que des copains de bar. Il se débarrasse de sa mauvaise conscience concernant les paradis artificiels en affirmant que Dieu est tout. Il faut tout aimer, même le mal ; en fin de compte, il ny a ni bien ni mal. Ces conclusions sont graves de conséquences. Il instaure, lillusion divine (mâyâ) en tant que Dieu. Le Veilleur solitaire du mont Désolation sest égaré. En réalité, seule, mâyâ empêche lesprit et les sens de désirer la réalisation de Dieu. Mais celui qui réalise Dieu sélève au-dessus des charmes et des attractions quelle nous offre. Mâyâ ne révèle ses mystères quà celui qui transcende son royaume. À ce moment-là, seulement, on peut se situer par delà le Bien et le Mal. À bord du canot à moteur des services forestiers qui lont ramassé le long du lac Ross, après la descente de la montagne, il ignore que la solitude trop brutale sans une suite dexercices ayant pour but le développement spirituel a développé en lui une névrose. Linconscient se réjouit sordidement de retourner à ses abominations, muni dun passeport en règle un mélange de préceptes bouddhistes sans être guidé par un souci de réalisation spirituelle.
XXIV
De retour à San Francisco, Jack fréquente de nouveau ses amis, les piliers du bar Vesuvio, dans lAdlers Alley et des clubs de jazz comme le Cellar fréquentés par les Noirs. Sa frénésie est alimentée par lalcool et il nest guère capable de rencontrer véritablement les nouveaux poètes comme Michael McLure et Robert Duncan. Gary Snyder a fait remarquer que discuter avec lui ressemble à jouer au handball avec trois ou quatre ballons à la fois. Mais fâcheusement, Kerouac et Ginsberg qui ne sont pas de Frisco rejettent lexpérience poétique de McLure et de Duncan. Ils seraient bien incapable den évaluer la valeur. Le premier sest abandonné au bouddhisme, le second à des idées révolutionnaires propres à New York. Ce sectarisme exaspère Kenneth Rexroth qui les prend en grippe. Les relations entre les natifs de Frisco et les autres se détériorent rapidement. Dans le fond, rien ne les réunit dautre que décrire une poésie " ouverte ", contre les règles de la poésie universitaire. Isolé et fatigué de boire, indifférent à ces disputes littéraires, Jack fait le dur sur un train à destination de Los Angeles. Il descend ensuite en stop vers Mexico, se faisant arrêter par un policier aux environs de Tucson. Le bhikshu termine là son existence ; il ne lèvera plus jamais le pouce pour traverser lAmérique. |
|
| Si vous désirez voter pour ce texte, il vous suffit de remplir le formulaire ci-contre : | |