LE SUTRA DE LA BÉATITUDE

Au printemps 1953, Jack lit une fois encore Walden, dans la solitude de l’appartement qu’il partage avec Mémêre, à Richmond Hill. " Je trouve salutaire d’être seul la plus grande partie du temps. Être en compagnie, fût-ce avec la meilleure, est vite fastidieux et dissipant. J’aime à être seul. Je n’ai jamais trouve de compagnon aussi compagnon que la solitude. " Subjugué par la pureté de la vie simple défendue par Thoreau, Jack fait ensuite quelques lectures de vulgarisation sur le bouddhisme. La naissance est à l’origine de toute douleur, la vie n’est donc que souffrance. Ce que l’on croit permanent est inconstant — l’âme est impermanente. Le Moi cohérent, défini, n’existe donc pas. La doctrine du non-Moi nie l’existence d’un ego réel dans notre vie psychique. Le Moi est la source de l’ignorance et de la transmigration, donc du cercle de la souffrance. La première cause de la douleur est le désir. La seconde est le manque de maîtrise de soi. La troisième est l’ignorance.

 

D’excellente humeur, Jack rend visite à Ginsberg et Burroughs qui partagent un appartement dans le Lower East Side, travaillant sur la finition de leur correspondance Les Lettres du Yage et le second roman de Bill, Queer. Ébloui par ses dernières lectures, Jack tente de les initier aux Quatre Vérités. Sans succès. Ginsberg reconnaît aujourd’hui — après avoir longtemps traité Jack de dilettante en la matière — qu’il avait, dès cette époque, les idées les plus avancées dans la Beat Generation consistant à mêler le bouddhisme à la philosophie occidentale. " ‘Faut un artiste pour réussir cela. "

 

 

II

 

 

Jack a économisé de l’argent en travaillant à la poste, pendant les fêtes de Noèl 1953. C’est à la fin du mois de janvier de l’année suivante qu’il traverse une nouvelle fois les États-Unis en bus, pour retrouver la famille Cassady, à San Jose.

Fatiguée de Neal, Carolyn fait de nouveau attention à Jack et la romance agite la maison. Un vrai ménage à trois se déroule devant les voisins ébahis. Carolyn aime bien ces deux hommes parce qu’ils ne parlent pas tout le temps de leut boulot. Elle apprécie particulièrement le rôle d’écrivain que se confère Jack et lui demande sans cesse de lire les pages de Vision of Neal. Pendant que Neal travaille le jour dans un parking comme à son habitude, Jack passe ses journées à taper à la machine, en compagnie de Carolyn, et des enfants Cathy et Jamie. Le soir, les deux hommes enregistrent leur conversation sur un magnétophone comme ils le faisaient avant, en fumant la marijuana qu’ils font pousser devant la porte d’entrée. Le lendemain, Jack tente de consigner tout ça par écrit.

Neal semble obsédé par un spiritualiste du nom d’Edgar Cayce, très en vogue sur la Côte Ouest. Sa théorie spiritualiste et théosophique affirme l’existence du Moi et son essence, et nie celle de l’ego. L’apôtre du Zen, Alan Watts, qui possède à San Francisco une profonde compréhension des concepts philosophiques orientaux, retourne que si le sentiment de soi-même vécu comme un ego est une hallucination, c’est une conception complètement erronée, faisant chacun d’entre nous un Moi enfermé dans son sac de peau. Pour Kerouac, le spiritualisme est une conception populaire dérivée du bouddhisme qui admet la réincarnation.

À ce moment-là, son bouddhisme est encore balbutiant et il est incapable de convaincre Neal que c’est la personne d’âme, l’être psychique, qui survit et emmène le mental et la vie avec elle dans son voyage. C’est dans son corps subtil qu’elle sort de son logis matériel. La réincarnation n’est pas une circonstance spirituelle dans la série ininterrompue d’un procédé matériel mécanique obligatoire. Pour Shri Aurobindo, il y a une vie sur d’autres plans après la mort et avant la naissance suivante, une vie qui est la conséquence du stage précédent dans l’existence terrestre et qui prépare le stage suivant.

Durant un mois, Jack fréquente les bibliothèques publiques de San Jose et dévore tous les ouvrages traitant du bouddhisme et certains textes sacrés : A Buddhist Bible de Dwight Goddard, la Bhagavad-Gitâ, les préceptes du Yoga, les hymnes védiques, les sutras bouddhiques, le Tao-Te-King de Lao-Tseu, le texte sacré tibétain Vie de Jetsün Milarepa.

 

 

III

 

 

" Pour comprendre ce que je dis, il vous faut lire les Sutras des Anciens, l’Inde d’Antan ", révèle Kerouac dans Mexico City Blues. Quinze siècle avant l’ère chrétienne, l’Inde était riche de cent mille hymnes appelés vedas, source de la Connaissance sacrée, transmis oralement. Les Aryens avaient entrevu, dès l’origine, un ordre de réalité supérieur que dirigeaient, non pas un seul dieu, mais plusieurs dieux ; ils ont personnifié les forces de la nature. Les Aryens commencèrent par vénérer ces redoutables divinités dont dépendait leur existence matérielle. Ils découvrirent bientôt le moyen de se rendre ces dieux propices et chantèrent des hymnes pour célébrer leur gloire. Les vedas prirent peu à peu consistance évoquant un domaine où les hommes étaient récompensés ou punis.

Deux textes en prose furent composés entre l’an 1000 et l’an 500 avant Jésus-Christ : les Brâhmanas et les Upanishads. La mystique brahmanique révèle l’union avec l’Univers ; Jack prend conscience que, dans son être individuel, il porte une parcelle de l’être infini. Il ne suffit pas de le comprendre, il faut se l’approprier par l’expérience. Le divin réside en nous. Il ne se révèle qu’au cours de l’expérience religieuse, mais c’est lui encore qui s’exprime dans les faits les plus humbles de la vie quotidienne. Jack découvre là, un art de vivre spirituellement qu’il n’abandonnera jamais.

Lorsque l’âme prend conscience de son unité avec le substrat universel, elle a la connaissance intérieure du divin. Elle acquiert de lui une autre connaissance qui est, cette fois, extérieure et concrète. Dès lors, Dieu transparaît en chaque aspect de l’existence quotidienne. Sainte Thérèse d’Avila s’écria : " Seigneur, n’approchez pas de moi ; je ne saurais l’endurer ! "

Tout sentiment poussé à l’extrême conduit à l’Unité ; l’expérience s’achève par une perte de conscience. Dans l’Écrit de l’éternité d’or, Kerouac prend comme exemple de vie mystique, celle de Sainte Thérèse de Lisieux. " L’Amour est tout en tout " dit Sainte Thérèse, choisissant l’Amour comme vocation et répandant son bonheur, depuis son jardin près du portail, avec un doux sourire, répandant des roses sur la terre, afin que le mendiant dans la foudre reçoive une part de l’offrande sans fin de son vide obscur.

Kerouac pense simplement que le cœur de Sainte Thérèse est envahi d’une splendeur divine, et que cette lumière fait partie de la Lumière infinie qui imprègne toute chose. Elle a fondu dans Cela sa personnalité entière, ses sens du Je, son corps, son esprit, ses sens, ses émotions.

Le mysticisme hindou part à la conquête de la plénitude car la plénitude est Dieu. Le brahmanisme est basé sur la transmigration avec la possibilité, au cours d’une incarnation, d’arriver à fondre son âtman (Moi éternel) dans l’âme universelle (Brahman).

L’attitude ascétique, négative, développée par les Upanishads, consiste à analyser toutes les manifestations de l’activité humaine et à les éliminer les unes après les autres comme impermanentes. S’être affranchi du monde, cela signifie, avoir abandonné toute activité, bonne ou mauvaise. " L’immortel n’a plus ni crainte pour le mal qu’il a commis, ni espoir pour le bien qu’il a fait ; ni l’un ni l’autre ne le dominent ; c’est lui qui les domine l’un et l’autre ; rien de ce qu’il a fait, rien de ce qu’il a omis de faire ne lui importe. "

De l’impossibilité de distinguer entre le Toi et le Moi, l’Upanishad tire la conclusion que tout amour du prochain n’est au fond qu’amour de soi.

 

 

IV

 

 

Gautama Çakyamouni naît dans une famille noble, aux abords de 556 avant Jésus-Christ, dans l’état de Kapilavastu, au Nord-est de l’Inde. Il répétera souvent qu’il est le vingt-cinquième Bouddha. Il abandonne sa vie luxueuse, sa femme et ses enfants pour mener une vie d’ascète pendant sept ans. Durant ce temps, il pratique le jeûne, les mortifications et les concentrations spirituelles de rigueur. Une illumination lui révèle la connaissance libératrice (bodhi) sous un figuier des pagodes près de Uruvelâ, au sud de Patna. Il parcourt alors l’Inde comme moine errant (bhikshu) — si cher à Kerouac —, prêchant sa doctrine. Hermann Hesse a romancé sa vie sans Siddharta.

 

 

" Mais où vas-tu, ô mon ami ?

— En vérité, nulle part. Nous autres moines, nous sommes toujours en route ; tant que dure la belle saison, nous allons d’un endroit à un autre ; soumis à notre règle, nous prêchons la doctrine, nous recevons des aumônes et nous continuons ainsi, toujours. Mais toi, Siddhartha, où vas-tu ?

Siddhartha répondit : " Il en est de même pour moi, mon ami. Je vais toujours... sans aller nulle part. Je suis un pèlerin. ""

 

 

Il rejette l’ascétisme comme la simple jouissance de la vie. Le renoncement consiste en un détachement intérieur plutôt que dans des actes. Bien qu’il vive en bhikshu, Bouddha accepte, après son Illumination, des invitations à des repas ; les autres ascètes l’accablent de sarcasmes. Kerouac s’amusera de l’attitude inverse d’un ami bouddhiste avec qui il viendra d’escalader le mont Matterhorn — le plus haut sommet de Californie : Pauvre Japhy. Ce fut là que je vis son talon d’Achile. Ce petit bonhomme courageux qui ne craignait rien et pouvait vagabonder seul dans les montagnes pendant des semaines ou descendre à pic en courant avait peur de pénétrer dans un restaurant où les dîneurs étaient habillés.

Lors de cette excursion, sur le premier plateau après la vallée rocheuse duquel on pouvait voir toute la vallée, Kerouac tombera dans une profonde méditation. Les montagnes lui apparaîtront comme des Bouddhas amis. Il se laissera gagner par une inquiétude surnaturelle. Trois, chiffre mystique. Nirmanakaya, Samghogakaya et Dharmakaya.

Bouddha rejette la doctrine brahmanique touchant l’âme universelle et l’identité de l’âme individuelle avec elle. Il nie également l’existence d’un Être suprême. Il ne reconnaît pas de valeur aux Védas, aux Brâhamanas, aux Upanishads. Il est l’horrible meurtrier de la philosophie.

Kerouac écrira le 11e Chorus de Mexico City Blues dans ce sens :

 

 

Je n’ai atteint à rien

Quand j’ai atteint La Plus Haute

La Plus Parfaite

Sagesse

 

 

Qui en Sanscrit s’appelle

Anuttara Samyak Sambodhi

 

 

J’ai atteint absolument rien,

Rien est descendu sur moi,

rien n’était réalisable —

 

 

En écartant toutes les conceptions fausses

de n’importe quoi

J’ai même écarté ma conception

de la plus haute et parfaite sagesse

Et me suis tourné vers le monde,

un Bouddha à l’intérieur

Et n’ai rien dit.

 

 

L’esprit ne doit s’occuper que de ce qui a une utilité pratique immédiate. Seules les constatations que nous faisons par l’expérience de nos sens peuvent être considérées comme des faits réels.

Le monde terrestre ne procure aucune joie véritable ; toute vie est souffrance. Je me souviens réellement du sombre pullulement de béatitude de 1917 quoique je sois né en 1922 ! Les premiers de l’an succédaient aux premiers de l’an et tout n’était que félicité(...)Dieu est-il tout ? S’il est tout c’est Lui qui m’a giflé. Pour des raisons personnelles ? Faut-il que je traîne ce corps en prétendant qu’il m’appartient ?, s’interrogera Kerouac dans Les Anges vagabonds.

La délivrance des réincarnations pour que cesse la souffrance n’est pas d’après Bouddha, un affranchissement du monde sensible comme l’affirmaient les brahmanes, mais une délivrance (moksha) que l’on obtient par le renoncement au vouloir-vivre.

Dans Les Anges vagabonds, Kerouac et Ginsberg tiennent le débat entre le samsâra (naissance et mort)) et le nirvâna (néant, immortalité). Kerouac rappelle qu’il n’y a pas de différence entre le samsâra et le nirvâna. Une conception dualiste du monde est une erreur due à une fausse discrimination (vikalpa) ; elle consiste à chercher le nirvâna en dehors du samsâra et réciproquement. La révélation d’être Dieu, que tout est Dieu, cela arrive tous les jours, dans toutes les latrines du samsâra.

Le nirvâna est l’absolu par excellence, ce qui n’est pas né ni composé, ce qui est irréductible, transcendant, au-delà de toute expérience humaine.

Bouddha prolonge la tradition de l’hindouisme, ascétique ou mystique, en croyant en une délivrance dans la vie mais en refusant de la définir. " Le Tathâgata ne peut plus être désigné comme étant matière, sensation, idées, volitions, connaissance : il est délivré de ces désignations ; il est profond, non mesurable, insondable comme le grand océan. On ne peut pas dire : il est, il n’est pas, il est et il n’est pas, ni il est ni il n’est pas. "

Kerouac le reconnaît comme Tathâgata, Celui-Qui-Atteint-Ce-Qu’est-Tout. Il précise que le Tathâgata n’a pas la moindre idée mais séjourne par essence dans l’essence identique de toutes choses, qui est ce qu’elle est, dans le vide et le silence. "

Les Tathâgatas sont des Bouddhas héroïques, anciens illuminés qui ont précédé Gautama

akyamouni dans son ultime descente sur terre.

 

 

Tel Quel

Est Tathâgatha, le nom,

Utilisé,

pour signifier, Essence,

toutes choses sont faites

de la même chose

essence

 

 

La chose est nature pure,

non pas Mère Nature

 

 

La chose est d’exprimer

La substance même de vos pensées

en lisant ceci

est la même chose que le vide

de l’espace

à cet instant

 

 

et la même chose que le silence que vous entendez

à l’intérieur du vide

qui est là,

partout

Kerouac avouera s’être seulement intéressé à la première des vérités de Sakyamuni où toute vie est souffrance et à la troisième où il est possible de parvenir à l’abolition de la souffrance. Mais il n’y croyait pas vraiment. C’est en assimilant les Écritures de Lankavatara qu’il y crut ; elles montrent qu’il n’est rien d’autre au monde que l’Esprit. Tout est possible, y compris l’abolition de la souffrance. Le Lankavatara est absolument insuffisant comme moyen d’exprimer et de communiquer l’état intérieur d’Illumination. Il est le produit de la dépendance causale, sujet au changement, sans fermeté, mutuellement conditionné, et fondé sur une fausse évaluation de la véritable nature de la conscience. Il ne peut nous révéler l’ultime signification (param-ârtha).

Jack réunit ses notes de lecture sous le titre Some of the Dharma qu’il considère comme un manuel d’initiation à l’intention d’un débutant — en l’occurrence, Allen Ginsberg avec qui il échange une correspondance sur le bouddhisme depuis un an. Bouddha donna au Dharma le sens de Vérité, sa façon d’étudier le monde et la vie. Le terme est flexible et très général et en même temps trop profond pour qu’on le comprenne. Seul un Bouddha est capable de comprendre ce qu’il y a dans l’esprit d’un autre Bouddha. Le Dharma arrive à une maturité toujours plus parfaite, car il est mystérieusement créateur.

Le texte de la Bhagavad-gitâ que Kerouac vient de découvrir à San Jose est l’un des plus beaux de la littérature religieuse hindoue. Ce poème a été composé par Krishna après la mort de Bouddha, trois cents ans environ avant Jésus-Christ. Les événements historiques auxquels il se rapporte, se seraient déroulés, selon la critique moderne, mille ans avant Jésus-Christ. La Bhagavad-gitâ justifie l’activité tout en se gardant de s’écarter de la négation du monde. Le monde n’a aucun sens. Il n’est qu’un jeu que Dieu s’offre à lui-même pour sa propre diversion. " Par son pouvoir magique (mâyâ) il fait tournoyer tous les êtres comme des marionnettes sur un théâtre. "

Et tout est foutu sur cette scène. Ah, je souhaite pouvoir me débarrasser de ce filet d’erreurs et d’angoisses parmi d’autres qui attendent dans mon silence que je finisse mon boulot.

" Il ne suffit pas de s’abstenir de l’activité pour se libérer de l’activité ; la non-activité seule ne mène pas à la perfection. " La vraie non-activité est quelque chose de spirituel. La suprême non-activité est d’accomplir les actes comme si on ne les accomplissait pas. La négation du monde ne peut subsister qu’au prix de concession toujours renouvelées de l’affirmation. L’homme doit se défaire de la funeste illusion qui consiste à croire que le moi est le véritable agent de l’action. Toute action humaine ne se produit que par la volonté de Dieu — Mon Dieu !

 

 

V

 

 

Au bout de deux mois, Jack et Neal se disputent une nouvelle fois pour des questions d’argent et Jack va se réfugier à l’hôtel Cameo, dans Third Street, un mauvais quartier de Frisco. Il est heureux dans cette cité où il fait bon traîner le soir dans North Beach quand San Jose était morte comme une banlieue et qu’il était paumé dans son ennui. De sa fenêtre, il voit errer les anges de la désolation : les clochards, les hipsters, les putains et les cars de flics. Dans un fauteuil à bascule, il écrit un recueil de poèmes à la tonalité nostalgique et triste, San Francisco Blues.

 

 

Cette jolie ville blanche

De l’autre côté du pays

Ne me sera plus

Disponible

J’ai vu le firmament bouger

Ai dit " C’est la fin "

Parce que j’étais fatigué

de tous ces présages

Et dès que vous aurez besoin

de moi

Appelez

Je serai à l’autre

bout

Attendant

contre le mur final

 

 

Kerouac semble victime d’une fascination qu’exerce continûment la Californie sur la jeunesse du Vieux Monde. D’ici est partie la majorité des " influx nerveux " et des inventions qui cheminent encore dans tout l’Occident, la dernière en date étant la révolution micro-informatique de Palo Alto. Dans tous les domaines de la vie, la Californie, inlassablement, trouve la force d’effacer une ébauche, de recommencer encore. La dialectique de la reprise est aisée, énonce Søren Kierkegaard dans La Reprise. " Ce qui est repris, a été, sinon, il ne pourrait pas être repris ; mais, précisément, c’est le fait d’avoir été qui fait de la reprise une chose nouvelle. "

Rapidement à court d’argent, Jack retourne à New York. Il trouve du travail aux chemins de fer de Brooklyn. À transborder des wagons sur les quais, une phlébite se déclare de nouveau. Il doit se reposer et faire des exercices favorisant la circulation du sang ; le fait de rester immobile à écrire n’arrange pas ses problèmes. Mémêre ramène de nouveau le salaire pour deux tandis que Jack cultive le jardin dans l’arrière-cour en s’identifiant une fois de plus à Thoreau. Le week-end, il voit ses amis en supportant de moins en moins l’énergie vitale des parties. Il écrit à ses amis qu’il se sent aspiré par le bouddhisme et, récemment, par le taoïsme qui fait l’apologie du non-agir (Wu Wei). Il considère que ce mode d’existence est plus beau qu’aucun autre.

 

 

VI

 

 

Le fondateur de la doctrine du Tao Te King fut Lao Tseu, né en Chine vingt ans avant Bouddha. Sa doctrine de la délivrance était orale et il n’accepta de la consigner par écrit, dans des aphorismes occultes qu’au moment de mourir, à des fins de transmission. Kerouac apprécie particulièrement l’accent mis sur l’illusion des phénomènes. Quant aux nombreux plans de la réalité, ils sont issus du Vide. L’Univers est un jeu de mutations déjà modélisé dans le plus vieux traité chinois, le Yi-King, une méthode divinatoire s’appuyant sur soixante-quatre hexagrammes.

Le Tao est bien mystérieux ; il ne peut se laisser enfermer dans aucune formation de l’esprit, y compris la sienne. Le Tao est associé au Vide. L’Éternité d’or de Kerouac, définie en mai 1956, lui ressemble beaucoup. Bien qu’elle soit tout, il n’y a pas à proprement parler d’éternité d’or car tout est rien : il n’y a ni choses ni allées ni venues : car tout est vide, et ces formes sont le vide, et le vide est l’essence de cette unique forme. La libération taoïste se réalise avec l’harmonie universelle qui se produit lorsque l’être fusionne avec le Tao. Pour marcher dans la bonne voie, il faut suivre le cours de la vie simple, garder son esprit silencieux et retrouver la spontanéité originelle.

 

 

" La chose la plus difficile au monde

se réduit finalement à des éléments faciles

L’œuvre la plus grandiose s’accomplit

nécessairement par de menus actes

Le saint ne fait jamais rien de grand. "

 

 

VII

 

 

D’où vient l’image de l’Éternité d’or ? L’image de l’or est utilisée par certains poèmes didactiques bouddhistes. La traduction de la Vie de Jetsün Milarepa éditée par le Dr W.Y. Evans-Wentz du Jesus College d’Oxford était bien connue de Jack. Cette biographie ne put qu’émouvoir profondément Kerouac puisqu’elle est dédiée à ceux qui ne basent pas leur croyance sur des livres et la tradition, mais qui cherchent la connaissance par la Réalisation. En exergue, le livre présente un extrait d’un ouvrage intitulé Le Rosaire d’Or de l’Histoire de Padma Sambhava. Le " doré "de Kerouac lui vient du soleil sur les paupières et l’éternité de la brusque et immédiate conscience, en s’éveillant, qu’il revient à l’instant de la source de toute chose, de là où tout retourne.

En réalité, le Soi est appelé " lumière ", dans la philosophie védantique, car il brille par lui-même. C’est par cette lumière que l’agrégat du corps et des organes s’assied, va, vient et agit. L’intellect qui par nature est translucide et qui se trouve à proximité du Soi, capte aisément le reflet de l’intelligence du Soi. C’est avec lui que les sages en arrivent tout d’abord à s’identifier. Quand Jack revient de cette vision, il regrette d’être pourvu d’un corps et d’une âme, car il vient de comprendre qu’il n’a ni corps ni âme. Son livre est le témoignage de cette expérience visionnaire où cela resplendit et, du même coup, l’univers tout entier resplendit. Mais c’est parce qu’il est éclairé par Sa lumière que L’Écrit de l’éternité d’or brille.

Ce n’est pas un texte païen mais sacré, précise-t-il. C’est une des rares fois où Kerouac " travaille " volontairement son écriture. Il trouve ici son aspiration la plus profonde, en tant qu’artiste et en tant qu’être humain, dont l’année 1956 verra la réalisation.

 

 

VIII

 

 

 

 

Durant l’été 1954, Jack retourne en bus à Lowell, à la recherche des quatre premières années de son enfance où il vécut avec son frère Gérard, à Beaulieu Street. Il descend dans un hôtel borgne près de la gare des autobus. Il se rend à l’église Saint-Louis-de-France où il a fait sa première communion et a la révélation du vrai sens du mot beat, béatitude — l’impression qu’il éprouvait avant de naître, la totalité retrouvée. On est bien loin du rythme insensé, de la frénésie urbaine qu’il attribuait à ce mot en 1952. John Clellon Holmes a déjà employé lors de la sortie de Go le mot extase, qui semble plus juste pour définir l’expérience mystique que le mot béatitude, qui pour André Gide, en 1941, dénué de référence religieuse, était synonyme de niaiserie. Si le terme de Kerouac fait référence au bouddhisme — ce qui est probable — c’est en méditant sur la Sagesse et la Béatitude éternelles qu’il trouvera la béatitude. La Béatitude est éternelle, mais elle est masquée et obscurcie par l’ignorance.

La pitié de Bouddha est un raisonnement — une représentation de la douleur des êtres — et non une pitié de sentiment. Et contrairement à Kerouac, il ne se préoccupe pas des animaux. Or, Kerouac y est très attaché : au chien Bob de sa sœur, à ses chats Timmy et Tyke, mais également plus tard, au coq, au pigeon et au chat qui cohabiteront chez son amie l’Indienne Esperanza à Mexico, à tous les petits animaux qui sont là, le connaissent et l'aiment, et qu’il aime sans les connaître. À Bixby Canyon, dans la cabane de Lawrence Ferlinghetti, il causera accidentellement la mort d’une souris et en tirera une grande culpabilité. Il veut être bon pour tous les êtres vivants, même les insectes. En ce sens, il est également proche de François d’Assise que de Bouddha.

Plutôt que béatitude, Aldous Huxley utilise le mot grâce, en 1952, pour définir l’état de transcendance atteint dans les formes diverses de l’expérience religieuse sans qu’il y ait usage de drogue. Le mot extase s’est peu à peu lié aux drogues employées à des fins de révélation. Dès 1874, Benjamin Blood avait forgé l’expression " révélation anesthésique " et William James avait donné l’exemple de telles révélations suivant l’inhalation de gaz hilarants. Dans les samhitâs — le livre le plus ancien du monde — on parle d’une plante très populaire, appelée soma. Cette plante a disparu et nous n’en connaissons rien d’autre que ce qu’en dit le livre. On l’écrasait pour en tirer une sorte de suc laiteux, qu’on faisait fermenter. Ce jus de soma, une fois fermenté, était alcoolique. On en offrait à Indra — divinité védique — et aux autres dieux et on en buvait également parfois jusqu’à l’ivresse. Parfois, Indra, elle-même, ayant trop bu, déraisonnait.

Huxley admet que même certains alcooliques peuvent connaître des théophanies semblables. Par moment, au cours de l’intoxication par une drogue, " la conscience d’un non-moi supérieur à l’ego en train de se désintégrer devient brièvement possible. Mais ces éclairs de révélation exceptionnelle sont payés d’un prix énorme. Pour celui qui prend de la drogue, le moment de conscience spirituelle (si tant est qu’il advienne) cède très vite la place à un état de stupeur, de folie ou d’hallucination infra-humain, suivi de réminiscences lugubres, et, à longue échéance, d’un délabrement permanent et fatal de la santé physique et de la puissance mentale. "

Dans les années cinquante, Kerouac recherche la libération à travers la pratique du mysticisme et non en consommant des drogues. Sa transcendance spirituelle est donc ascendante. C’est à cette Transcendance que nous donnons le nom de Dieu. Mais lorsqu’elle est atteinte, il est logique de penser que cessent le cosmos et l’individu. Shri Aurobindo nous sort de cette impasse. La vision intégrale de l’unité de Brahman (l’âme universelle) évite ces conséquences. Le Transcendant par delà le monde embrasse l’univers, est un avec lui sans l’exclure. Et l’univers embrasse l’individu, est un avec lui et ne l’exclut pas. L’individu est un centre de la conscience dans son intégrité.

Le ciel de Lowell est à présent d’un bleu vide sans nuage, au-dessus des arbres couverts de feuilles abritant des insectes faiseurs de cire, butinant dans l’air endormi de midi.

À quoi riment les hurlements, les bâtiments, l’humanité, l’inquiétude ? Peut-être n’y a-t-il rien du tout.

 

 

IX

De retour à Richmond Hill, il reprend ses études de bouddhisme et s’efforce de pratiquer assidûment des exercices de méditations (dhyâna), malgré ses jambes qui ne supportent pas longtemps la position du lotus. Son manuscrit Some of the Dharma s’enrichit considérablement de réflexions personnelles et de traduction de nouveaux sutras — formules concises contenant une doctrine générale dans laquelle la vérité tient tout entière.

Certaines activités de la vie ne sont pas favorables à Jack. Mémêre est contrariée de le voir s’adonner à une religion étrangère au catholicisme de la famille. Pour elle, il n’y a qu’une " vraie religion ", ce qu’elle ne manquera pas de lui rappeler dans ses lettres. Son ex-femme, Joan Haverty, le fait comparaître en janvier 1955 dans un procès en reconnaissance de paternité pour une fille née en 1952, Jan Michelle Haverty. Jack nie cette responsabilité. Défendu par le frère d’Allen Ginsberg, Jack présente au juge un certificat médical d’invalidité — sa phlébite le rend inapte à tout travail — et l’affaire est mise en attente éternellement. Plus tard, Jack montrera parfois la photo de Jan Michelle à ses amis tant elle lui ressemble. Mais l’idée d’avoir une fille l’effraye et il se réfugie derrière des lieux communs apocalyptiques pour se justifier comme Nous sommes tous condamnés à mort. En réalité, il est bien incapable d’assumer un rôle de père.

 

 

 

X

En mars 1955, Jack vient vivre à Big Eastonburg où se trouve déjà Mémêre depuis le début de l’année. Le jour, il travaille à l’entretien du jardin et de la maison en surveillant son neveu, le petit Lou. Quand il peut, le soir, échapper à l’attention de sa famille, il suit les sillons des champs de coton, accompagné du vieux chien Bob, et parvient à la corne du bois, entouré de chiens errants. Une nuit, il tombe dans une transe atone qui lui révèle qu’il peut cesser de penser.

Pratiquer le dhyâna est s’asseoir seul dans un endroit calme et se consacrer à la méditation. Kerouac écrit dans Les Clochards célestes " qu’ au cours de ces nuits de printemps, la pratique du dhyâna sous la lune nuageuse me fit voir la vérité : Voilà ce que je cherchais ; le monde, tel qu’il est, c’est le ciel ; je cherche le ciel hors du monde dérisoire qui est le ciel. Ah ! si je pouvais comprendre, si je pouvais m’oublier moi-même et appliquer mes méditations à la libération, à l’éveil et à la sanctification de toutes les créatures vivantes, partout, je comprendrais que tout ce qui existe est extase. "

Sa famille continue de lui reprocher sa conversion au bouddhisme et lui, candidement, tente de leur expliquer que les choses sont vides, qu’il n’y a que des apparences pures et simples, des fantômes. Les chaises sont vides. Même le Dharma est vide. La compassion d’Ananda — qui servit Bouddha pendant vingt-cinq ans et réalisa la vérité du bouddhisme lorsqu’il fut exclu d’une réunion importante — est vide. Mais Jack embrasse une idée étonnante : les choses sont vides mais vivantes dans le temps, dans l’espace et dans l’esprit.

Son beau-frère, lui reproche de promener Bob sans le tenir en laisse. Jack est outré. " Aurait-il envie de vivre toute son existence attaché à une laisse ? " Paul répond affirmativement, ce qui écœure Jack. Heureusement, la nuit il connaît l’expérience de visites transcendantes (samapatti) qui lui donnent confiance en cette religion rejetée par l’Amérique et l’aident à supporter sa traversée du désert. Dix mille Bouddhas se cachent partout, même ici.

 

 

 

XI

Il s’attelle cette fois à la traduction en américain d’une version française d’un recueil de sutras tibétains écrit par Mahayana Samgraha d’Asanga, au premier siècle, qu’il intitule Buddha Tells us et à une biographie de Bouddha, Wake up. Durant l’été, se sentant indésirable, il part à Richmond Hill et rencontre plusieurs éditeurs pour leur faire lire le manuscrit, mais tous le refusent. Ses autres manuscrits de Sur la Route, Docteur Sax et Les Souterrains sont également accueillis par des refus malgré les efforts de Malcolm Cowley, Robert Giroux et Sterling Lord pour les présenter dans les maisons d’édition où ils travaillent.

Déprimé, désargenté, Jack tombe dans une brève période de clochardisation ; il boit énormément dans le Village et dort par terre chez les uns chez les autres. Il finit par rentrer en stop à Big Eastonburg d’où il ne songe qu’à partir s’installer dans un coin tranquille.

En juillet, Jack reçoit un courrier de Malcolm Cowley qui a réussi à convaincre Keith Jennison, un directeur de collection aux éditions Vicking Press, de signer un contrat pour la publication de Sur la Route — appelé à l’époque par Kerouac, Beat Generation — à condition d’effectuer des remaniements. Peu de temps après, il vend une nouvelle à The Paris Review et il reçoit simultanément une bourse de deux cents dollars de l’Académie des Arts et des Lettres.

À présent, il lui est possible de retourner à Mexico parce qu’ il n’y a qu’au Mexique, avec sa gentillesse et son innocence, que la naissance et la mort paraissent quand même valoir le coup...

 

 

XII

 

 

Jack se rend chez Bill Burroughs, au 212 rue d’Orizaba. Bill se trouve à Tanger en train d’écrire Le Festin nu et c’est son vieil ami William Gaines qui occupe l’appartement situé au rez-de-chaussée. Jack traînait avec eux à Times Square en 1944. Pendant la guerre, Burroughs s’était associé avec Bill Gaines — beaucoup plus âgé que lui — pour acheter de l’héroïne dans le Lower East Side et la fourguer dans le Village. Il décrit Bill dans Junkie comme ayant " un sourire d’enfant malicieux qui contrastait de manière frappante avec ses yeux bleu pâle, éteints et las. "

À présent, Bill Gaines a soixante ans. Il touche une rente de cent cinquante dollars que son père lui a faite avant de mourir. Jack trouve qu’il a changé. Il est devenu une épave, le dos voûté, efflanqué. Son besoin de morphine, insatiable et toujours insatisfait, lui a fait abandonner tout autre intérêt si ce n’est rester plongé dans Outline of History de H.G. Wells. Pour l’ heure, il prend de l’opium. Jack l’aide comme il peut, se rendant dans des quartiers dangereux pour lui acheter sa drogue ou en montant son seau hygiénique tous les jours pour le vider dans l’unique water qui se trouve l’étage au-dessus, sous le regard amusé des femmes. Il se remémore cette parole de Bouddha : " Je me rappelle avoir utilisé chacune de mes cinq cents vies antérieures à pratiquer l’humilité et je considérais humblement mon existence comme une sorte d’être saint appelé à souffrir avec patience. "

Jack est un chucharro, un fumeur de marijuana pour les jeunes Mexicains qui l’interpellent ainsi quand il sort, pour le saluer. Il a loué une buanderie sur le toit munie d’une terrasse. Le jour, il descend écouter les lents monologues du vieux Bill en écrivant des poèmes rythmés comme le bop, les phrases jaillissent comme de libres improvisations de trompette ou de sax. Dizzy Gillespie et Charlie Parker sont les grands maîtres des sons débridés de l’Esprit que le poète beat s’efforce de transcrire en langage parlé. Je veux être considéré comme un poète de jazz soufflant un long blues au cours d’une jam-session un dimanche après-midi, proclame-t-il. Charlie Parker vient de mourir en août. Il lui dédie ses chorus 239 à 241 de Mexico City Blues.

 

 

D’une bande sauvage à une jamsession

"Wail, Wop" — Charley fit éclater

Ses poumons pour atteindre la vitesse

De ce que les mordus de la vitesse voulaient

Et ce qu’ils voulaient

C’était son Ralentissement Éternel.

 

 

Sa poésie est d’abord une réaction contre la poésie " fermée " des universitaires. John Ciardi est le meilleur représentant d’un art manifacturé. Il trouvera détestable Howl de Ginsberg dont la puissance ne réside pas dans le remaniement éternel de la langue mais dans l’élan hébraïque et le souffle visionnaire.

Comme Ginsberg, Kerouac est l’héritier de William Carlos Williams qui déclare que le mot juste est très bien mais qu’il doit d’abord être libre. Avec Paterson, publié entre 1946 et 1958, se découpant en cinq chants sublimes, William Carlos William pense avec son poème. Organiquement, un poème est une affaire de nerfs et non une affaire de cœur. C’est ce qui de la rue se fait poème dans l’œil. Kerouac s’intéressera ainsi au travail de son ami, le photographe-cinéaste Robert Franck dont il préfacera le livre de photographie The Americans, paru en 1958, en lui envoyant ce message : Tu as des yeux. Et William Carlos Williams indique dans la préface de Howl que les poètes voient avec des yeux d’ange.

Synchronicité du Tao de la poésie, au moment où Kerouac rédige à la main Mexico City Blues, Ginsberg écrit Howl à San Francisco. Il existe un lien entre ces deux événements qui tient à leur bouleversement parallèle de la poésie américaine.

Lorsque le vieux Bill veut de la morphine, Jack passe par une jeune Mexicaine du quartier indien, à cinq kilomètres de là, vers Santa Maria de Redondas, du nom de Esperanza Villanueva. Au mois d’août, dévoré par les poux, il ne peut pas dormir. À la lueur d’une bougie, il commence une nouvelle sur Esperanza qu’il intitule Tristessa et qu’il terminera comme un roman, pendant l’automne 1956.

 

 

XIII

 

 

L’étrange beauté d’Esperanza éclaire le jour d'une lumière noire. Son expérience de l'emprisonnement dans la drogue lui fait rechercher l'impossible — vivre dans la destruction. La condition du junkie est d'être un ultime défi et déni à l'existence.

Tristessa est une jeune Indienne de vingt-huit ans avec un visage sur lequel on lit si bien la douleur et la beauté qui ont sûrement été utilisées dans la fabrication de ce monde fatal. Jack est fasciné. Son parcours devient une dérive folle dans les rues mexicaines. Il se compare à un homme des cavernes enterré profondément sous la terre. Il vit grâce à cette liaison la condition du sous-terrien. La nuit de l'enfer relatée dans le roman Tristessa est le résultat de sa rencontre avec l’étranger. Le Mexique et sa culture sont l'antithèse de l'American Way of Life, l'homme blanc perd sa suffisance, sa consistance, sa réalité. Tristessa est une femme indienne. Kerouac connaît cette sensation de l'imperméabilité féminine. En tant qu’Indienne, Tristessa cesse d'être naturelle — Caroline Cassady qui a écrit des mémoires à l’eau de rose sur sa vie avec Jack et Neal ferait bien de se demander pourquoi Jack n’en a même pas fait un personnage de second rôle dans ses romans. Une Américaine blanche ne l’intéresse pas. Par tradition romantique, elle est abominable. Les femmes de ses romans sont toutes de couleur. Et Tristessa est une junkie insensible au monde, comme un ascète. " Quand tu as de la morphine, tu n'as besoin de rien d'autre, mon garçon ", avoue Bill Gaines.

Tristessa est ainsi totalement inaccessible, elle incarne l'absolue pureté de l'absence. C'est la " pureté délirante " dont parle Georges Bataille. Le narrateur lui-même, fasciné perd sa volonté ; il s'en rend compte et boit du matin au soir pour ne pas souffrir. Cela le rend de plus en plus étranger au monde de Bill Gaines et de Tristessa, car l'alcool et la drogue s'excluent. Et Kerouac consomme du bourbon pour endosser l’identité des écrivains américains qui jetèrent les bases du roman contemporain : Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos et Faulkner.

Le monde souterrain voit tendre la culpabilité de ses habitants vers zéro ; la volonté de Kerouac s'anéantit dans la fascination qu'il éprouve pour les anges de l'enfer. Cette fascination est aussi la faculté de s'étonner, de voir l'autre sous un éclairage nocturne là où l'éclairage diurne ne révèle qu'un aspect de l'existence répétitif et morbide. Droguée, Tristessa fait le mal — à elle-même et au narrateur dont la mission est de la protéger de la mort. Elle procure la volupté unique et suprême de l'amour baudelairien qui gît dans la certitude de faire le mal.

Tristessa offre le spectacle de l'irruption de la mort. Le narrateur assiste horrifié et fasciné à une volonté qui refuse la comédie de la vie dont il se plaignait tant — de la vie qui dure. C'est le défi, l'absence d'issue, la vie elle-même dans ce qu'elle a de plus cruel et de plus vrai. C'est au fond tout ce qu'est allé chercher Kerouac à travers l'Amérique des années cinquante et qu'il n'a pas trouvé. Car ici, il se trouve au Mexique, dans le cauchemar éternel immortalisé par le roman de Malcolm Lowry, Au-dessous du Volcan.

Le Mexique, poubelle yankee, l’envers du rêve américain, est le dernier endroit où l'on s'attendrait à obtenir la révélation. Tu ne comprends pas que tu es Dieu ? écrit Kerouac à l'intention de son lecteur.

Nulle part ailleurs qu'au Mexique cette présence de la mort n'est aussi évidente, nul autre Ange que Tristessa l'Indienne — réincarnation de Gérard, le Saint qui a tant souffert avant de s'éteindre — ne peut en transporter le message à travers les éternités imaginaires. Vivre mais mourir.

 

 

" Arrête Tristessa! " Mais elle continue, ses yeux blancs se révulsent, son corps maigre tremble dans son manteau, ses jambes se recroquevillent — Je tends la main vers elle en riant :

" Allons, ça suffit " — elle frissonne de plus en plus, elle a des convulsions, et soudain (au moment où je me disais : " Comment peut-elle m'aimer si elle se moque de moi avec un tel sérieux ? "), elle tombe, c'est trop bien imité, j'essaie de la saisir, elle se penche vers le sol et reste là une minute (...) et voilà épouvante, que Tristessa se cogne le crâne et tombe de tout son long sur la pierre et s'évanouit.

" Oh non, Tristessa! " Je la saisis sous mon bras en pleurant et la retourne et l'assois contre ma hanche en me calant contre le mur — Elle respire lourdement et soudain je vois que son manteau est couvert de sang—

Je pense : " Elle va mourir, elle vient de décider de mourir... Quelle matinée de folie, quelle minute de folie..."

 

 

Le Mexique est la terre des catastrophes, des secousses sismiques et Tristessa en le principe le plus absolu, la nouvelle Vierge Folle. Elle est là pour mourir et épouvanter le narrateur, pourrir et déchirer le monde. Le narrateur lutte contre cette force terrible de destruction. " Je comprends que je suis ici pour l'empêcher de mourir. " C'est de cette lutte, de ce redoublement du malheur que naît le ravissement, une nouvelle forme de grâce.

Les convulsions de Tristessa font frissonner l'être — c'est l'amour, la volupté indéfendable, le sentiment de l'existence immensément augmenté. La relation qu'entretiennent le narrateur et la jeune Indienne recèle de la cruauté. Tristessa reproche à l'Américain de l'avoir empêchée de mourir " C'est donc cela — ces rues incroyablement sales pleines de cadavres de chiens, ce matin pisseux — que tu me donnes à la place de la mort ? " L'acte d'amour consisterait à aimer quelqu'un et à vouloir qu'il meure dans nos bras.

Ce n'est pas la mort physique qui est à craindre mais le risque de devenir, par défaut de conscience, un de ces cadavres vivants qui, comme le savait Alexandre Dumas, ont sur les morts l'infériorité de l'âme. La rencontre avec Tristessa — opposition intime entre la vie et la mort qui n'est autre que l'amour — vaccine l'écrivain et lui permet de se maintenir en vie et non à l'état de cadavre spirituel. C'est la langue et l'écriture qui — en tant qu'opérations magiques, sorcellerie évocatoire — le rendent malin , et du même coup, restent le dernier recours de tous les hommes perdus dans la nuit du monde. Comme les yeux de Tristessa fixent la terre triste et noire des rues de Mexico, l'écriture projette une lumière aveugle sur le monde.

Nous ne pouvons faire autrement qu'être purs, constate Kerouac dans l’Écrit de l’Éternité d’or.

 

 

XIV

 

 

Quand Jack débarque dans le chalet d’Allen Ginsberg, donnant sur une cour intérieure de Maillerai Street à Berkeley, il se rend compte que la poésie se porte bien à San Francisco. La presse parle de " Renaissance poétique ". De nombreux poètes se sont révoltés contre la poésie " fermée ". Allen est venu trouver Kenneth Rexroth avec une lettre d’introduction de William Carlos Williams. Kenneth Rexroth a une grande notoriété et il œuvre pour la poésie en organisant un cercle littéraire hebdomadaire, chez lui. Allen a rencontré Robert Duncan et son disciple Michael McClure, Philip Lamantia et Philip Whalen. Le chalet est suffisamment grand pour que Jack puisse y habiter avec lui.

Sur les conseils de Kenneth Rexroth, il rend visite à Gary Snyder et lui fait une forte impression. Gary Snyder est tombé par hasard sur le texte Jazz of Beat Generation — un extrait de Sur la Route — consacré au jazz, publié dans New World Writing. Il aime son écriture, l’énergie qu’elle irradie et les portraits. Allen et lui sont d’accord pour organiser une soirée de lecture à la Galerie Six de San Francisco. Allen s’occupe de réunir cinq poètes autour de Kenneth Rexroth et d’organiser sérieusement la soirée.

La lecture est un véritable événement poétique dont le temps fort est la lecture de Howl par Ginsberg. Dans la salle sont présents Lawrence Ferlinghetti — l’aîné du groupe et le plus conscient des réalités sociales — Neal Cassady avec une nouvelle conquête et le jeune Gregory Corso de vingt-trois ans occupé à écrire ses premiers poèmes publiés en 1955 sous le titre Gazoline.

Ferlinghetti ouvre en juin 1953, à San Francisco, la librairie beat City Light Bookstore, située sur Columbus Avenue, entre North Beach et le quartier chinois. La place est remarquable par sa convivialité. Il fonde en 1955 une maison d’édition destinée aux jeunes poètes comme Corso n’arrivant pas à publier, avec une collection de poche très populaire — les " Pocket Poets " — et publie lui-même son premier roman, La Quatrième Personne du singulier, à Paris, en 1958.

Ce soir-là, le vin coule à flot et Kerouac n’est pas de reste. Il se conduit comme un fan de jazz plutôt que comme un auditeur de poésie. Ferlinghetti témoigne qu’il s’éclipse régulièrement et que les gens pensent qu’il est ivre mort. Mais non, la description qu’il nous livre de la soirée dans Les Clochards célestes prouve qu’il enregistrait tout. De plus, Jack a remarqué une nouvelle figure qui va devenir le substitut de Neal.

 

 

XV

 

 

Japhy, dans Les Clochards célestes, n’est autre que l’orientaliste et poète Gary Snyder, un ami d’Alan Watts. Il habite à quinze cents mètres de chez Allen, à Hillegass, dans une toute petite maison. Gary Snyder a fait de solides études de Chinois et de Japonais à Berkeley sous la direction de Shih-hsiang Tchen. Il a passé une année, à Kyoto, étudiant le Zen Rinzaï créé par le grand maître Bankei au XVIIIe siècle.

Il se prend d’amitié pour ces originaux du Zen — Ginsberg, Kerouac — qui ont la fâcheuse tendance à confondre le " tout se vaut " de l’existence et le " tout se vaut " de l’art. Mais Alan Watts se méfie de l’engouement de Kerouac pour le Zen et dénoncera son laxisme dans Beat Zen, Square Zen et Zen. Gary Snyder pratique le Zen pour obtenir la libération spirituelle qui équivaut à celle que recherchait Kerouac dans le bouddhisme du Premier Véhicule — la Compassion.

Érudit et sérieux — il traduit le grand poème de Han Shan, La Montagne froide —, Gary Snyder adhère au précepte zen qui dit : " Le doigt qui montre la lune n’est pas la lune. " Derrière cette évidence se cache pourtant une confusion que tout le monde commet.

Kerouac compte sur Gary Snyder pour lui en apprendre davantage sur le Zen. Gary lui explique que le bouddhisme zen s’introduisit au Japon au cours du XIIe siècle par Eisai et Dôgen, en réaction contre divers courants bouddhistes venus de Corée, installés dans les îles depuis le VIe siècle, et qui avaient dégénéré. Le Zen s’installa d’abord chez les samouraï qui apprécièrent ses vertus : le non-moi, la non-pensée et le développement de l’intuition. Les guerriers développèrent les arts martiaux (sabre, tir à l’arc) selon l’état d’esprit du Zen, ce qui donna des techniques originales .

Zen est une forme abrégée de Zenna, traduction du sanscrit dhyâna — méditation profonde. Issue de l’École chinoise de Wei-shi, l’obédience zen du Sud que les occidentaux ont importé est accommodante avec la vie. Kerouac va s’y intéresser parce qu’il procure un certain détachement pouvant mener à la paix intérieure, à l’harmonie. " Quand j’ai découvert le bouddhisme, j’ai tout à coup compris que j’avais déjà vécu antérieurement, il y a très longtemps, et que j’avais été condamné à mener une vie inférieure en expiation des fautes et péchés que j’avais commis au cours de ma première existence. Mon karma a été de renaître en Amérique où personne ne sait s’amuser et où personne n’a le sens de liberté, ni de rien, confesse-t-il dans Les Clochards célestes. "

La concentration zen recherche le développement de l’énergie pour elle même. Celui qui médite se laisse conduire par l’intuition. Il cherche à purifier son âme des troubles qu’apportent les habituelles préoccupations humaines.

L’exaltation de l’action pure est finement alliée à la sensibilité. Le Zen s’applique naturellement à de nombreux arts dont la danse (mai), le théâtre nô, l’arrangement des fleurs, la peinture sumi, la calligraphie, la forme poétique du haïku et la cérémonie du thé. Cette dernière est évoquée dans Les Clochards célestes.

 

 

Japhy m’offrit une tasse de thé chaud

" Tu n’as jamais lu le Livre du Thé ? demanda-t-il.

— Non ; qu’est-ce que c’est ?

— C’est un ouvrage érudit sur la façon de préparer le thé. On y trouve le résultat de deux mille ans d’expérience en la matière. Certaines descriptions des effets produits par la première gorgée de thé, puis la seconde et la troisième sont vraiment fascinantes et bouleversantes. "

 

 

Il existe une philosophie du thé, et la secte Zen a formulé un rituel du thé consigné dans le Livre du thé. C’est devant une statue du Bodhi Dharma que les moines récoltaient le thé et le buvaient dans un bol unique avec tout le formalisme recueilli d’un sacrement ; et c’est de ce rituel zen qu’est née et que s’est développée la cérémonie du thé au Japon, au quinzième siècle. En Chine, l’offre du thé à un hôte n’est pas une convention banale, mais une cérémonie dont l’origine est religieuse. Elle daterait de Lao Tseu qui reçut d’un de ses disciples, au portail du défilé de Han, une coupe de thé.

Gary Snyder conseille à Kerouac de poursuivre dans sa voie pragmatique — l’expérimentation. Car le Zen ne peut être atteint par l’intellect. Il doit être directement et personnellement expérimenté par chacun d’entre nous au plus profond de son esprit. Personnellement veut dire aborder le fait tout seul, sans intermédiaire. À la question " Qu’est-ce que le Zen ? " un maître fit cette réponse : " C’est faire bouillir de l’huile sur un grand feu flambant. " relate D.T. Suzuki dont Kerouac peut voir les deux tomes de Essais sur le bouddhisme Zen dans la bibliothèque de son nouvel ami. Pour Suzuki, le Zen a ces quatre principes qui lui sont propres :

 

 

" Une transmission spéciale en dehors des Écritures,

" Aucune dépendance à l’égard des mots et des lettres,

" Se diriger directement vers l’âme de l’homme,

" Contempler sa propre nature et réaliser l’état d’un Bouddha. "

 

 

Snyder dissèque également le bouddhisme chinois auquel est attaché Kerouac. La religion bouddhiste est apportée en Chine, à la fin du Ier siècle, par un moine indien venu du Dekkan, Bodhidharma, qui fonde la véritable école mystique du bouddhisme chinois, le Tch’an. Grâce au taoïsme, la pensée chinoise est préparée à la négation du monde telle que l’enseigne le bouddhisme. La religion sera formalisée par un Chinois, Hiuan Tsang. Après un séjour en Inde, il fonde en 610 l’École de Wei-shi. Cette doctrine donne du corps au Verbe et tente d’offrir une image de l’absolu par-delà même sa révélation. " De niveau et d’aplomb ton esprit ne demeure nulle part ", déclare Houeï-nêng le Chinois. " Nous sommes tous au Ciel maintenant ", pense Kerouac. Une Ferme Céleste.

Les deux amis évoquent la notion de véhicule. Le bouddhisme mâhâyana qui les intéresse est le " Grand Véhicule ". Le véhicule est la barque qui permet de passer le fleuve des réincarnations, de briser la chaîne entière des agrégats de la souffrance et d’arriver à la rive du nirvâna — l’illumination, extinction, l’immortalité. Le nirvâna est l’absence de toute sensation ; pour Bouddha, il est impossible ni nécessaire de le connaître plus précisément.

Après Bouddha, le mâhâyana a remis en honneur le culte des dieux ; il devint en Inde une religion populaire. Le Bouddha, après sa mort, devint à son tour un héros ; on vit même en lui une divinité ; on le considéra comme une Incarnation ; les rites et les formes extérieures de la religion reprirent par ce détour toute leur puissance. Les superstitions se manifestèrent avec une énergie accrue. Le mâhâyana ne considérait plus comme but suprême la délivrance du cycle des réincarnations.

Le mâhâyana introduisit l’idée de compassion. Il convenait alors de se réincarner dans le monde pour contribuer au salut du monde. Le saint est assigné du rang de " Bodhisattva ". À quelqu’un qui lui demande où il a pêché Kerouac, Gary Snyder répond qu’il rencontre toujours ses Bodhisattvas dans la rue.

" Ah, Amérique, si grande, si triste, si noire, tu es comme les feuilles d’un été sec qui sont déjà ratatinées avant la fin d’août, tu es sans espoir, tous ceux qui te regardent ne voient rien d’autre que ce désespoir aride et morne, la certitude d’une mort menaçante, la souffrance de la vie présente, ce ne sont pas les lampes de Noèl qui te sauveront, ni toi ni personne, on peut mettre des lampes de Noèl sur un buisson mort en août, la nuit et la faire ressembler à quelque chose, quel est donc ce Noèl que tu professes, dans ce vide ?... dans ce nuage nébuleux ? interroge Kerouac dans les Môles de la nuit vagabonde. "

Selon Bouddha, le moi psychique ne présente pas d’unité permanente. Les événements et les actes qui forment l’existence sont une succession de faits créés par la volonté de vivre sans cesse en renouvellement. Dans le 6e Chorus de Mexico City Blues, Kerouac appelle le Clair de Lune Secret de Bouddha, l’Ancienne Vertu de se reposer et de penser des pensées heureuses et confortables. Il reprend la théorie de la non-substantialité du moi exposée par Bouddha.

 

 

Le moi dépend de l’existence d’un autre

moi, et donc aucun Moi Universel Solo

n’existe — pas de moi, pas d’autre moi,

pas d’innombrables mois, pas

de moi Universel et pas d’idées

relatives à l’existence ou la non-

existence de cela —

 

 

" Plutôt mort que célèbre !" s’exclame-t-il. La mort est la fin d’une illusion. Cependant la mort n’est pas que le fin d’une souffrance ne laissant rien derrière elle — ce qui serait une philosophie nihiliste. Bouddha fut fasciné par la mort aussi mentionna-t-il une fois l’existence d’un corps astral. Dans le 25e Chorus, Kerouac évoque la mort en pensant à ce Maître qu’il appelle le Destructeur et l’Exterminateur de la Mort, l’Exterminateur de l’Être et du Non-Être.

 

 

Ne pense pas à la mort

Une fois que tu y es

Parce qu’elle est sans traces

 

 

N’ayant pas de trace à suivre

Tu te reposes là où tu es

À l’intérieur de l’essence

 

 

Mais dès que je dis essence

Je reprends ce mot

Et cette remarque — l’essence est

Muette, tu ne peux souffler mot,

essence est le mot pour le doigt

qui nous montre un vide clair

 

 

L’admiration de Kerouac pour Gary Snyder le conduit à devenir un prosélyte du Zen attiré par son accès direct au satori, son anti-intellectualisme et l’absence de règles précises. Mais à la différence de Gary Snyder, il ne pratiquera pas régulièrement la méditation. Tous deux ont en commun " la pauvreté joyeuse et volontaire du Bouddhisme " qui devient une force positive. Snyder va intéresser Jack à toutes les manifestations artistiques ou rituelles du Bouddhisme.

L’application du Zen à la poésie japonaise — le haïkaï — enthousiasme Kerouac. Exercice d’éveil, le haïkaï consiste à épurer une histoire naturelle jusqu’à l’écrire en trois vers de dix-sept syllabes , dans le but de provoquer l’étonnement avec la chute du troisième vers. Changeant de langue, le poète arrange la forme à sa manière — les langues occidentales ne peuvent pas s’adapter à la fluidité syllabique du japonais — mais en conserve l’esprit de pureté, de méditation introduit, à partir du dix-septième siècle, au Japon, par les poètes zen Bashô , Issa et Buson.

 

 

Nesetsukeshi ko no
Sentaku ya
Natsu no tsuki
Bashô

Elle a couché l’enfant,
Lave les vêtements ;
Lune d’été. 

 

Pour Kerouac, l’haïkaï doit être dépourvu de tout artifice poétique. Toutefois, l’absence de sens entre le second vers et le troisième, qui constitue chez les poètes japonais l’énigme zen pouvant conduire à l’illumination, est souvent négligée dans ses haikaïs.

 

 

Et le chat tranquille

assis près du poteau

Perçoit la lune

 

 

Un peuplier

Des feuilles jaunies

Un écrivain est passé par là.

 

 

Le second haïkaï est construit sur un jeu de mots, ce qui est impensable dans la forme traditionnelle japonaise. Gary Snyder témoigne que Kerouac pouvait facilement composer un haïkaï intéressant, spontanément. C’est une méthode pour ne plus penser et aller son chemin en dansant. " J’entrevois la grande révolution des sacs à dos. Des milliers, des millions de jeunes Américains, bouclant leur sac et prenant la route, escaladant les montagnes pour prier, faisant rire les enfants, réjouissant les vieux, rendant heureuses les jeunes filles et plus heureuses encore les vieilles, tous transformés par les Fous du Zen, lancés de par le monde pour écrire des poèmes inspirés, sans rimes ni raison, donnant l’image de la liberté par leurs actes imprévus, à tous les hommes et même à tous les êtres vivants ", prophétise Jack dans Les Clochards célestes.

La Lumière est en retard car elle arrive après la réalisation, constate Kerouac. Le processus qui mène à l’illumination zen comprend quatre étapes : le stade initial et le kôan, le somma, le makyô et le satori. Avec le satori, nous atteignons un au-delà du sujet et de l’objet. Le Zen commence avec lui et finit avec lui ; il est la mesure du Zen. Il n’est pas un état de simple quiétude — comme le souhaiterait parfois un Kerouac quiétiste –, mais une expérience intérieure qui déclenche une explosion soudaine de la connaissance de l’esprit.

Le kôan permet parfois d’atteindre l’illumination. C’est une énigme paradoxale qui reste constamment présente au regard de l’esprit, nuit et jour, en tout temps et en tout lieu. Voici un kôan de la secte Rinzai : " Quel bruit produit une main qui claque ? " Snyder approuve le kôan que lui rapporte Kerouac interrogeant un vieux cuisinier chinois : " Pourquoi le Bodhidharma est-il venu de l’Ouest ? " (Bodhidharma est l’Indien qui introduisit le bouddhisme en Chine.)

" Je m’en moque ", répondit le vieux cuisinier en plissant les yeux, et je répétais sa phrase à Japhy (Gary Snyder dans le roman) qui dit :

" Excellente réponse, absolument excellente. Maintenant tu sais ce que signifie le Zen pour moi. "

Un dessin rituel doit être accompli pour ôter à la poésie sa boue. Gary Snyder trace le cercle magique. La mandala permet de lire l’avenir si on ajoute quelques signes en prononçant une formule rituelle. Le cercle représente le vide et les dessins sont les illusions. Une mandala est une représentation matérielle de l’univers d’après la conception cosmogonique bouddhique. Gary Snyder indique à Kerouac qu’on voit parfois une mandala tracée sur la tête d’un Bodhisattva et inspirée par l’histoire de sa vie. C’est une coutume d’origine tibétaine. Gary Snyder a intégré au Zen certains éléments du bouddhisme tantrique. Étymologiquement, le tantra est ce qui étend la connaissance. Le tantrisme a été introduit par Asanga vers 400 puis par Nâgârjuna au IIe siècle. Il s’est développé au IVe siècle sous le nom de véhicule du Diamant (Vajrayâna).

Le nom du " rituel secret " est Pancatattva qui signifie " les cinq éléments ". On met en relation cinq " substances à utiliser " avec les cinq " grands éléments ". L’utilisation de la femme correspond à l’éther. Celle du vin correspond à l’air ; à la viande, le feu ; au poisson, l’eau ; aux céréales, la terre. La chair, le Cosmos vivant, le Temps constituent trois éléments fondamentaux de la réalisation tantrique. L’homme ne dispose plus de la spontanéité et de la vigueur spirituelles dont il jouissait au début du cycle. Il est incapable d’accéder directement à la Vérité. Il doit " remonter le courant ", partir des expériences fondamentales et spécifiques de sa condition déchue, des sources même de sa vie. Dans le sâdhana tantrique, le " rite vivant " joue un rôle décisif, le " cœur " et la "   sexualité " servent de véhiculent pour accéder à la transcendance. Dans le ravissement qui unit deux êtres, dans la simultanéité de l’ivresse et de l’orgasme, on peut provoquer l’état d’" identité " et de transcendance. Le plaisir exalté et transfiguré préfigure l’illumination absolue (sambodhi).

Gary Snyder apprécie le tantrisme parce qu’il se méfie de toutes les philosophies bouddhistes et même de toutes les philosophies qui rabaissent la sexualité. Il explique à Jack comment on joue au yabum. Il s’assoit en tailleur sur l’un des coussins posés par terre. Puis il se rapproche d’une jolie blonde appelée Princesse qui s’assoit en face de lui, en lui jetant les bras autour du cou. " C’est ainsi que l’on procède dans les monastères du Tibet. C’est une cérémonie rituelle qui a lieu en face des prêtres. Ceux-ci chantent et les fidèles prient et récitent " Om Mani Padmé Oum ", ce qui signifie : " Que soit faite la volonté de la foudre dans le Vide obscur. Je suis la foudre et Princesse est le vide obscur. "

Kerouac est mal à l’aise dans la suite du yabum qui consiste à se dévêtir, se caresser et s’embrasser. Je venais de passer un an de chasteté absolue, car je pensais que la fornication est la cause directe de la naissance et que la naissance est la cause directe de la souffrance et de la mort. J’en étais arrivé à un point où, sans mentir, je considérais la fornication comme une agression et même une cruauté. Princesse, toujours nue, est couchée par terre pour le plaisir de faire de l’exercice en mettant sa bras autour de ses genoux. Pour finir, Kerouac et elle prennent un bain chaud dans la baignoire.

Grâce à Gary Snyder, Kerouac a appris ce qu’il espérait : la manière dont les Fous du Zen en usent avec les filles. Gary projette alors de faire une superbe excursion, avec leur ami John Montgomery, dans les hautes sierras en cette belle fin octobre. Bien que Kerouac se fasse traiter de Bouddha connu sous le nom de grand Tire-au-flanc, il accepte de monter avec les autres au sommet du Matterhorn.

 

 

XVI

 

 

De retour en ville, Jack retrouve l’amie de Neal, Nathalie Jackson, en pleine crise de paranoïa. Elle ne cesse d’affirmer que la police va arrêter tous les mystiques de Berkeley. Jack s’aperçoit bien vite qu’elle est accrochée aux amphétamines et qu’elle n’arrive pas à redescendre. De jour en jour sa paranoïa s’accentue. Elle s’ouvre une première fois les veines, mais Neal l’arrête à temps. Il demande à Jack de la surveiller parce qu’il doit se rendre à son travail. En la présence de Jack, Nathalie ne cesse de délirer ce qui lui fait perdre patience — en réalité il est très mal à l’aise, il n’arrive pas à communiquer avec elle.

Neal rentre au matin de son travail et Jack quitte l’appartement. Pendant le sommeil de Neal, elle brise un vasistas et tente de s’ouvrir de nouveau les veines du poignet. Un voisin l’aperçoit et alerte la police. Lorsqu’ils font irruption dans l’appartement, elle pense que la grande arrestation est arrivée et s’enfuit jusqu’à la gouttière. Elle fait une chute du sixième étage et meurt à l’arrivée.

Jack comme toute la communauté littéraire de San Francisco est bouleversé. C’est le signe que le moment est venu de reprendre la route. " Au moins, maintenant, elle est au ciel, et elle sait. Elle a quitté la grande souffrance de l’atomique. ", pense-t-il.

La veille de son départ, Jack passe voir Gary. Ils tiennent une ultime discussion mêlant les religions bouddhiste et chrétienne. Pour Kerouac, il n’y a pas lieu de s’empêtrer dans le schisme entre le bouddhisme et le christianisme, l’Orient et l’Occident. Le nirvâna et le ciel sont identiques. Nous sommes tous au ciel, dès à présent, mais nous l’ignorons.

 

 

 

XVII

 

 

Avant de partir, Gary a conduit Jack dans diverses boutiques de surplus où il a pu s’acheter un sac à dos confortable, un poncho et un duvet très chaud, ainsi qu’une gamelle à couvercle. Jack rêve de nouveau d’une Amérique dans laquelle le moine errant, le bhikshu — le mot chinois est yun shui et signifie nuage et eau — pourrait librement vagabonder. Mais la réalité de son prochain voyage va lui affirmer l’inverse et lui faire renoncer à ce mode de vie. Le vagabond solitaire est en voie de disparition, sera le titre d’une nouvelle. " Aujourd’hui, il faut que le vagabond se dissimule, il a moins de cachettes, les flics le recherchent. "

Un lundi après-midi de la fin décembre, Jack est assis dans les entrepôts de San Jose pour prendre le rapide de quatre heure trente. Le voyage s’annonce mal : le train ne passe pas et Jack doit attendre le Fantôme de sept heures trente. Mais les contrôleurs surveillent à l’embranchement que des trimardeurs ne se soient pas installés parce que, l’hiver, certains arrachent les plombs des wagons scellés ou cassent les vitres pour entrer dans les voitures fermées. Prévenu par un de ses collègues aiguilleurs, Jack ne monte dans le train qu’après l’embranchement et s’endort dans son duvet confortable.

Le réveil à Los Angeles est épouvantable. Un brouillard épais le fait pleurer. Le soleil est chaud et l’air empuanti. Jack passe sa journée à attendre la nuit en buvant des cafés. Il songe qu’au début du siècle, les trimardeurs agaçaient déjà l’Amérique. Ils étaient une minorité à voyager sur les plates-formes ou dans les fourgons. Jack London se trouva à Reno, Nevada durant l’été de 1892, à l’époque de la foire. La ville était infestée de malandrins et de clochards, sans parler d’une bande affamée de hoboes, qui rendaient cette cité inhospitalière. Jamais le trimardeur ne regarde défiler la procession des jours. Il est l’antithèse du citadin qui passe les nuits dans un sommeil inconscient et spasmodique. Le reste du temps, il travaille et alors sa conscience devient mécanique. A part cela, son esprit demeure vide.

Le besoin de vagabonder de Kerouac n’est pas dicté par une nécessité matérielle mais spirituelle. Il ira n’importe où, suivra n’importe qui, pourvu que l’aventure soit là. Taoïste, il ne lui arrive rien, les ennuis glissent sur ses épaules comme de l’eau, comme s’il se les était enduites de graisse de cochon.

Il n’est pas un professeur, pas un Sage, pas un écrivain ou un maître ou même un clochard céleste gloussant de rire. Il est l’univers.

Jack Kerouac tient le nouveau flambeau spirituel américain, en substituant les vagabonds du dharma à ceux du rail de London, la recherche de Dieu à celle de la survie matérielle. Il reprend la quête de la vraie vie révélée par D.H. Lawrence. " Notre vie consiste à établir cette relation pure entre nous-mêmes et l’univers qui nous entoure. C’est de cette façon que je " sauve mon âme ", en établissement une relation pure entre moi et une autre ou d’autres personnes, entre moi et un pays, une race, les animaux, les astres ou les fleurs, la terre, le ciel, le soleil, les étoiles, la lune. "

Traduit par Les Clochards célestes, The Dharma Bums, le roman de Kerouac qui relate cette période mystique pourrait prendre le titre français des Pèlerins de l’Univers. Il adresse au lecteur un message caché : " Ami, c’en est assez. Si tu veux lire plus, va et deviens toi-même et le livre et l’essence. " Telle est l’expérience de l’écriture chez Kerouac, appelée " écrits d’or ", à la fois action et expérience intérieure.

Dans l’inquiétude de la réalité, Kerouac cherche le lieu de l’éternelle quiétude. Son tombeau, son effort et son cercueil où il reposera à jamais doivent être le cœur de Jésus. Mais pour aboutir à ce résultat, il faut même dépasser Dieu. Le mystique catholique, qu’il ne cesse d’être malgré son engouement pour le bouddhisme, doit monter encore plus haut que Dieu dans un désert. Là, on ne sait plus qui on est. Mais Dieu ne vit pas sans nous. Si nous devenons néant, Dieu doit rendre l’âme. Kerouac a compris cette vérité qui dépasse les frontières que les religions ont bâti entre elles, que le ciel est en lui et qu’il ne sert à rien de courir. Pire, chercher Dieu ailleurs, c’est le manquer toujours. Il lui faudra des années d’errance inutile avant de le comprendre

Le soir, guettant le train sur le bas-côté, Jack hèle un vagabond qui lit un extrait du Digha Nikaya, les paroles de Bouddha. Ce vagabond ne boit pas et veut seulement brûler le dur dans des trains de marchandises d’un bout à l’autre du pays, en faisant sa cuisine dans des boîtes de conserve. Apprenant que Jack souffre de phlébite, il lui explique qu’il s’est lui-même débarrassé d’une arthrite par un remède simple, un exercice secret des moines taoïstes. " Tenez-vous la tête en bas trois minutes par jour ou même cinq minutes. Chaque matin au réveil, que ce soit au bord d’une rivière ou dans un train qui roule à toute allure, j’étends une petite natte par terre, je fais le poirier fourchu et je compte jusqu’à cinq cents. " Jack révèle qu’il reconnaît en lui un Bouddha et qu’à la suite de cet exercice, sa phlébite disparut en trois mois.

Il grimpe dans un train, mais doit le quitter à cinq kilomètres de la jungle industrielle qui entoure L.A. à cause des vigiles. Ruminant sa rancœur, il s’efforce de dormir dans un fossé bordant le rail. Sa méditation, cette nuit-là, reflète son état d’esprit. " Le seul remède contre l’empoisonnement par la morphine est encore plus de morphine. "

Los Angeles est un piège ignoble dont le brouillard enfumé poursuit le stoppeur jusqu’à quarante kilomètres de la ville. Le lendemain, Jack réussit au prix d’une fatigue inhumaine à quitter la métropole.

De Riverside, il commence un voyage de quatre mille kilomètres pour rejoindre sa famille à Big Eastonburg. Il y arrive tant bien que mal, la dernière partie étant faite en compagnie d’un routier qui lui demande en échange de le sortir dans les boîtes de Mexicali, de l’autre côté de la frontière. Après avoir fait la fête, ils repartent vers Yuma, Arizona, Tucson, puis ils remontent le Nouveau Mexique et passent à Alamorgo, où a éclaté la première bombe atomique, le 16 juillet 1945 — curieusement à proximité de Los Alamos où Burroughs effectua ses études secondaires. Jack a une étrange vision. Dans les nuages qui recouvrent la montagne, se détachent les lettres Rien n’existe.

Le camion traverse l’Oklahoma, l’Arkansas, l’Illinois, l’Indiana pour pénétrer dans les neiges de Noèl de l’Ohio. Jack descend à Springfield et se sépare de son nouvel ami avec un peu de tristesse. Il prend ensuite un bus épouvantable qui met la nuit à le conduire à bon port, un embranchement routier en pleine campagne, à cinq kilomètres de Big Eastonburg.

À son arrivée, le chien Bob l’accueille le premier puis le reste de la famille surgit d’une cuisine chaude.

 

 

XVIII

 

 

Jack se rend tout de suite à la corne du bois où il retrouve le sentier qu’il a tracé, le printemps dernier, pour se rendre au pied d’un pin où il méditait. Il avance jusqu’au seuil d’accès à la forêt où il renouvelle le rite qui consiste à s’incliner les mains jointes et à remercier le grand Bodhisattva de compassion : Avalokiteshvara. Il connaît une grâce, un silentium mysticum. Ce vide intérieur n’est pas néant. Il est riche, rempli par la présence de Quelqu’un qui dépasse ses représentations mentales. Lorsque les pensées reviennent, c’est pour lui dire : Un seul homme qui pratique la charité dans le désert vaut mieux que tous les temps bâtis par les hommes.

Jack tend le bras pour caresser Bob. " Tous les êtres qui vivent et qui meurent sont comme ce chien et moi, ils vont et viennent mais ils n’ont ni durée ni substance propre. Ô Dieu, nous ne pouvons donc pas exister. Comme cela est étrange, et important et réconfortant ! Quelle horreur si le monde avait été réel, il serait immortel. " Il suffit de croire que le monde est une fleur éthérée pour vivre.

 

 

XIX

 

 

Dès la seconde quinzaine de janvier, ses méditations et études portent leur fruit. Son humeur est très optimiste et il se sent libre. Il écrit au poète de San Francisco Philip Whalen : " Il existe un aujourd’hui qui chante et c’est nous qui l’avons engendré ; nous avons transporté l’Amérique comme sur un tapis volant dans ce Déjà et ce Nulle-Part qui chantent. " Peu après Noèl, profitant de l’absence de Mémêre qui est partie à New York pour l’enterrement de sa belle-mère, Jack décide d’écrire un roman sur son frère Gérard. Son récent séjour à Lowell lui avait rappelé les décors de son enfance ; l’atmosphère familiale de Big Eastonburg est baignée du catholicisme de Lowell, très rigoureux. Kerouac insiste dans Visions de Gérard sur la notion de péché. " Louer les jambes d’une femme, ses cuisses superbes, cela ne mène qu’à des nuits de mort, voyez la vérité en face — Le péché est le péché, il n’y a pas moyen de l’oblitérer — Nous sommes des araignées. Nous nous piquons les uns les autres. " Un tel constat est éloigné du bouddhisme où le péché n’est pas originel, mais la conséquence d’une mauvaise action. La notion de faute, de péché le ronge sérieusement. Ce moi méprisable qui le hante selon Philip Whalen, est une des causes d’un alcoolisme, pour le moment occasionnel.

Jack écrit Visions de Gérard durant douze nuits, dans la cuisine de Nin qui lui a interdit d’allumer sa bougie. Il boit du thé bouillant et avale de la benzédrine. "Aucun homme n’est exempt de péché, pas plus qu’il ne peut éviter d’aller faire un tour aux toilettes ", écrit-il. Sa vision du monde est devenue noire. La jubilation et l’insouciance de la Californie ont disparu. L’horreur est de retour comme la monnaie courante dans un monde désespéré et haineux. Le catholicisme triomphe. C’est grâce à la vertu de sa souffrance sur la terre que le noir de Gérard est changé en blanc. Sa compassion s’écoule vers le monde, alors même qu’il gémit au cœur de sa grande peine.

Kerouac présente Visions de Gérard comme un livre sombre et prophétique. Il n’a rien de bouddhiste et c’est pourtant la raison évoquée par son éditeur Malcolm Cowley pour le désapprouver. En fait, je ne suis pas un " beat " mais un mystique catholique, écrira-t-il dans la préface du Vagabond solitaire. Kerouac tente de faire coïncider les deux systèmes là où c’est possible. La voie du mysticisme qu’il a choisi à cette époque les rapproche singulièrement.

Dans cette expérience, qui fut celle de Gérard, il ne faut pas s’opposer à l’action de Dieu même lorsqu’elle est obscure et douloureuse. Le Moi du contemplatif s’efface et l’amour de Dieu est son guide. Cette flamme d’amour est au cœur du livre de Kerouac. " EÊtre Dieu et avoir vu ses yeux tournés vers mon autel, avec cette béatitude contemplative, tout cela parce que je lui ai accordé une rémission facile, ce serait, dirais-je, les enfers de la faute — Mais Dieu est plein de miséricorde et Dieu, surtout, est bon, la bonté c’est la bonté, la bonté c’est tout, et le résultat de tout cela c’est que l’ange mortel qui est à la grille de l’autel, alors que l’église vrombit d’un silence vide, est baigné de béatitude et de bonté (...) "

Lorsque Gérard meurt, un rideau s’ouvre et révèle le décor qui se cache derrière le décor : l’essence centrale des visions est une éternelle et éblouissante extase joyeuse et radieuse. La Septième Demeure de Thérèse d’Avila révèle le paradoxe de l’unité dans la diversité, qui est inhérent à la révélation mystique. " C’est comme un petit ruisseau qui entrerait dans la mer et s’y perdrait entièrement ; c’est enfin comme la lumière qui entrerait dans un appartement par deux fenêtres et dont les rayons divisés d’abord se réuniraient à l’intérieur en une seule lumière. " Jack voit l’extase, ici, maintenant ; l’extase parfaite et divine ; la récompense infinie.

À la fin de Visons de Gérard, c’est un vieux fossoyeur qui prend sa pelle et ferme le livre comme on recouvre de terre un cercueil.

 

 

XX

 

 

Au printemps, Jack passe ses journées dans les bois à " étudier ", ce qui choque les voisins — il n’a plus l’âge à ça. Il reçoit une réponse favorable du ministère de L’Agriculture U.S. pour aller surveiller les incendies sur les Cascade Mountains — son poste d’observation sera sur le pic Désolation dans l’État de Washington mais la mission ne commencera qu’au mois de juillet. Désargenté, Jack doit rester au moins trois mois à Big Eastonburg. Peu à peu, le climat se dégrade ; comme l’an dernier, sa famille ne supporte ni son oisiveté ni son bouddhisme.

Mémêre est malade depuis plusieurs jours, toussant dans son lit sans raison apparente. Jack se sent investi brutalement de pouvoirs surnaturels. Il entre en transe en répétant " Tout est vide et vivant !" et lui impose les mains en la frictionnant d’un baume. Sa vision désigne des fleurs qu’il faut déplacer dans le jardin. Un médecin parlerait d’allergie aux plantes, un bouddhiste de microbes de l’Astral, de puissances nocives et maléfiques. En tout cas, le magnétisme curatif de Jack est suffisant pour que le lendemain sa mère soit guérie. Pourtant, il ne recommencera plus jamais à utiliser ses dons, étant effrayé par leur nature.

Le soir, Jack continue de collectionner ses rêves — il a commencé ce travail en 1952 — sur des petits calepins intitulés RÊVES. Une nuit, il reçoit une visite transcendante. Il s’agit du Bouddha Dipankara — le Bouddha qui ne parle pas. La vision l’effraye et lui fait pousser intérieurement le cri Colyalcolor. Pendant cette vision, il perd conscience d’être lui-même. Il est un pur être, simple action dépouillée, et éthérée, libérée de toute erreur... libérée de tout effort, libérée de toute faute. Le mot Colyalcolor sonne un peu comme Coyotl, le légendaire Dieu des Indiens auquel Jack est attaché.

La libération de toute faute signifie qu’il atteint une connaissance de Dieu qui peut être celle du bouddhisme ou celle du mysticisme chrétien. " Dieu n'est pas hors de nous mais il est bien nous, les vivants et les morts, les jamais-nés et jamais-morts. Que nous ne devions l'apprendre que maintenant est réalité suprême, cela a été écrit il y a longtemps dans les archives de l'esprit universel, cela est déjà fait, il n'y a rien de plus à faire. "

Jack se laisse abuser. Cet état de fusion du sujet et de l’objet est le début de la vie spirituelle et non la fin de l’expérience spirituelle. Au stade où il est, pour progresser et surmonter les obstacles qui se dressent sur le chemin du développement spirituel, il devrait pratiquer la méditation, ne plus se disperser sur les routes américaines et surtout, surveiller sa consommation d’alcool.

En avril, Jack décide de rejoindre Gary Snyder à Mill Valley, en attendant de prendre son poste dans les monts Cascade.

 

 

XXI

 

 

Le voyage est aussi difficile qu’à l’aller. Parcourir quatre mille kilomètres sans presque d’argent, ce n’est pas une chose futile. Mais la bonne connaissance qu’a Kerouac des chemins de fer américains lui est très utile. Lorsqu’il quitte les entrepôts de San Francisco, il lui reste tout juste un dollar pour couvrir ses frais d’autobus et se rendre chez Gary, sur les pentes du mont Tamalpais, près de Mill Valley.

Les retrouvailles avec Gary sont excellentes ; Jack a préparé le dîner : un ragoût de porc et de haricots. Gary s’est rasé la tête comme un moine zen. Il a un emploi de charpentier à Sausalito, comme son voisin, Locke McCorcle. Gary a séjourné à Crater Peak l’été précédent. Il raconte à Jack ce qui l’attend cet été à Désolation — un endroit très tibétain. Il passera l’été dans un refuge qui est à deux mille mètres, du côté du Canada, dans la chaîne des Pickets, vers les hautes terres du Chelan. Les montagnes sont habitées par des daims, des ours, des lapins, des faucons, des truites et des tamias.

Jack travaille à couper du bois et va souvent chez les McCorcle, qui ont à la fois un mode de vie thoreauiste de retour à la nature et un goût pour les fêtes où tout le monde se déshabille et danse. Pudique, Jack reste assis à boire du vin et à discuter avec les uns et les autres. Gary l’encourage à écrire un sutra et Jack s’attelle à l’ouvrage en ayant à l’esprit un texte mystique qui englobe le catholicisme de son enfance — avec la figure centrale de Sainte Thérèse de Lisieux — le bouddhisme Tch’an, et le taoïsme. Le Zen y est singulièrement absent, il faut donc bien croire que Jack ne le prend pas très au sérieux et qu’il le considère comme une lubie de la Côte Ouest.

Il s’efforce de pratiquer le non-agir taoïste quand Gary Snyder, tout comme Neal, est un homme d’action. La phrase de Dostoïevski écrite dans Notes pour un souterrain ne le quitte pas : " L’homme qui possède un caractère d’action est un être essentiellement médiocre. " Mais Gary Snyder lui fait remarquer que la différence entre le non-agir et l’action est dépassée. Le Bouddhiste doit être actif. De plus, ils manquent de se quereller parce que, au dernier moment, Jack n’accompagne pas Gary dans le Centre Bouddhiste de Berkeley pour écouter une conférence, préférant boire du porto dans la rue. Ses amis constatent tristement combien il est dépendant de l’alcool.

Gary Snyder quitte San Francisco en bateau pour le Japon, le 15 mai, où il doit séjourner trois ou quatre ans. Un mois plus tard, Jack s’en va à son tour rejoindre son poste dans l’État de Washington.

 

 

 

XXII

 

 

Jack parcourt en stop le trajet qui passe par Portland, Vancouver et enfin la péninsule Olympic, jusqu’à la base navale de Bremerton où un ferry-boat le conduit à Seattle.

Il est sous le charme de cette ville portuaire — qui n’a pas vu Alanska Way, le vieux front de mer, a manqué l’essentiel. Il éprouve des sensations exaltantes en sortant de la ville par le nord. Il se dirige vers les bas quartiers et loue une chambre à l’Hôtel Stevens pour passer la nuit. Le lendemain, il parcourt la Première Avenue pour acheter des chandails et des sous-vêtements dans les surplus. Après un copieux petit déjeuner, il se place sur la route 99, direction le nord, et commence à lever le pouce. Il voit se dresser à l’horizon, au nord-est les Komo Kulshan — des Cascade Mountains. " Les pics imposants sont enveloppés d’une couche blanche que nul chemin ne vient violer ; des univers d’énormes rochers aux formes tourmentées s’entassent et parfois prennent des allures de spirales aux silhouettes fantastiques et incroyables. "

Il progresse par petites étapes jusqu’au moment où il atteint Diablo — un lac muni d’un gros barrage. Ensuite, la route se fait plus petite et il atteint finalement dans un nuage de poussière, le poste des rangers de Marblemount.

Après un stage d’une semaine, Jack est conduit à son refuge par un muletier et un assistant forestier. Le voyage est pénible à cause de la pluie drue. Le muletier qui connaît bien Gary lui explique que le pic de Désolation doit son nom à un sinistre incendie qui a dévasté tout le pays autour de lui, en 1919. Ils arrivent finalement dans une baraque en bois délabrée, à une hauteur de mille huit cent vingt-huit mètres. Ils se font un café extrêmement fort pour essayer de se réchauffer.

 

 

 

XXIII

 

 

Jack prend très à cœur son travail de guetteur, surveillant les forêts pour délimiter les zones dans lesquelles la foudre frappe généralement. Parfois, il fixe l’horizon avec une telle intensité qu’il croit voir des incendies partout. Lorsqu’ils existent, la plupart des feux s’éteignent sous les averses qui suivent les orages.

Le grand bienfait du séjour en hauteur, isolé de tout, est l’impossibilité de se procurer de l’alcool. Jack vit très bien ce sevrage naturel. Le jour, il organise méticuleusement ses journées — comme le fait tout écrivain. Il apprend la géographie qui l’entoure — des symphonies de neige rouge dans le crépuscule — le mont Jack, le pic des Trois Fous, le pic Freezeout, la Corne d’Or, le mont Terror, le mont Challenger, le mont Baker et la petite arête de Jackass qui complète l’arête de la Désolation. Le mont Hozomeen est de loin le plus impressionnant. Il se trouve au Canada et est couronné d’une étoile. Il est à la fois beau et lugubre. " Hozomeen est le Vide ", écrit-il dans Desolation in Solitude.

Il compose des haïkaïs au compte goutte comme si la magie et l’intensité de ses après-midi vides et sans fin n’étaient pas compatibles avec l’écriture qui est une manière artificielle et urbaine d’atteindre à la consistance du sujet.

 

 

Qu’est-ce qu’un arc-en-ciel,

Seigneur ? — un cerceau

Pour les humbles

 

 

Il tient également un journal qui servira à écrire la première partie de la version américaine non-tronquée des Anges vagabonds.

La fin du séjour annonce la fin d’un cycle heureux qui a duré une année. Kerouac énonce une figure littéraire — Les étoiles sont des mots — pour contredire la valeur de l’expérience qu’il vient de vivre. Il n’y a aucun besoin de solitude. Il s’éloigne irrémédiablement de la voie tracée par son ami Gary Snyder. De retour dans le samsâra, il ne va bientôt plus lui rester que des copains de bar. Il se débarrasse de sa mauvaise conscience concernant les paradis artificiels en affirmant que Dieu est tout. Il faut tout aimer, même le mal ; en fin de compte, il n’y a ni bien ni mal.

Ces conclusions sont graves de conséquences. Il instaure, l’illusion divine (mâyâ) en tant que Dieu. Le Veilleur solitaire du mont Désolation s’est égaré. En réalité, seule, mâyâ empêche l’esprit et les sens de désirer la réalisation de Dieu. Mais celui qui réalise Dieu s’élève au-dessus des charmes et des attractions qu’elle nous offre. Mâyâ ne révèle ses mystères qu’à celui qui transcende son royaume. À ce moment-là, seulement, on peut se situer par delà le Bien et le Mal.

À bord du canot à moteur des services forestiers qui l’ont ramassé le long du lac Ross, après la descente de la montagne, il ignore que la solitude trop brutale sans une suite d’exercices ayant pour but le développement spirituel a développé en lui une névrose. L’inconscient se réjouit sordidement de retourner à ses abominations, muni d’un passeport en règle — un mélange de préceptes bouddhistes — sans être guidé par un souci de réalisation spirituelle.

 

 

XXIV

 

 

De retour à San Francisco, Jack fréquente de nouveau ses amis, les piliers du bar Vesuvio, dans l’Adler’s Alley et des clubs de jazz comme le Cellar fréquentés par les Noirs. Sa frénésie est alimentée par l’alcool et il n’est guère capable de rencontrer véritablement les nouveaux poètes comme Michael McLure et Robert Duncan. Gary Snyder a fait remarquer que discuter avec lui ressemble à jouer au handball avec trois ou quatre ballons à la fois. Mais fâcheusement, Kerouac et Ginsberg — qui ne sont pas de Frisco — rejettent l’expérience poétique de McLure et de Duncan. Ils seraient bien incapable d’en évaluer la valeur. Le premier s’est abandonné au bouddhisme, le second à des idées révolutionnaires propres à New York. Ce sectarisme exaspère Kenneth Rexroth qui les prend en grippe. Les relations entre les natifs de Frisco et les autres se détériorent rapidement. Dans le fond, rien ne les réunit d’autre que d’écrire une poésie " ouverte ", contre les règles de la poésie universitaire.

Isolé et fatigué de boire, indifférent à ces disputes littéraires, Jack fait le dur sur un train à destination de Los Angeles. Il descend ensuite en stop vers Mexico, se faisant arrêter par un policier aux environs de Tucson. Le bhikshu termine là son existence ; il ne lèvera plus jamais le pouce pour traverser l’Amérique.

Si vous désirez voter pour ce texte, il vous suffit de remplir le formulaire ci-contre :
[Composant FrontPage Enregistreur de résultats]

Indiquez les coordonnées suivantes :

Nom de l'auteur
Titre