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C'était bien le meilleur du jour : s'échappant enfin
de l'entrepôt trapu où il effectuait sans passion aucune
ses huit heures quotidiennes et ce travail qui lui permettait d'amasser
juste assez d'argent et de temps libre pour récolter par
ailleurs son miel de peu, il s'installait au volant de sa vieille
voiture achetée jadis d'occasion à un ami et démarrait
sans plus un regard pour le triste cube argenté où
s'agitaient ceux qui le relevaient.
La nuit avait déjà pavé la ville de ses maléfices
particuliers. A cette heure-là, les rues étaient toutes
vides, même celles du centre aux places et aux ruelles animées
lors du jour, même celles de la périphérie où
d'obscures vies se débattaient dans d'inhumaines barres d'immeubles.
C'était à peine si l'on devinait par endroits une
vague agitation, et il s'agissait toujours de travailleurs qui s'en
allaient, s'en revenaient, compagnons d'ombre en train d'oeuvrer
pour les gisants afin de préparer toutes les petites choses
dont une ville a grand besoin pour pouvoir s'ébrouer à
l'aube.
Son trajet de retour avait cette douceur de l'immuable l'autorisant
à ne même pas y réfléchir, et il s'arrêta
donc à ce carrefour, à son feu rouge, par pur réflexe.
L'endroit était parfait, exact point de fuite où convergeaient
d'immenses avenues vides scandées de réverbères
crevant la nuit de leurs yeux mornes. Il se pencha sur le volant,
tournant la tête, scrutant ces infinis de pacotilles, cherchant
aux quatre points une trace humaine. Rien ne bougeait, que la ronde
des gommettes urbaines, rouges, vertes, oranges, qu'une main informatique
menait sans coup férir.
C'est là que tout se dérégla une brève
minute. Surgissant du néant, il vit venir de sa droite une
silhouette blanche claudiquant à très vive allure,
et qui fonçait sans s'occuper de rien le long de l'une des
avenues. Il distingua des cheveux sales, une face hirsute, un corps
trop blanc - l'homme était nu, entièrement, à
l'exception de brodequins salis par la poussière des routes.
Sur son visage, un seul cri, une bouche ouverte sur des dents de
ginguois, ou bien absentes, et rien que cela : un homme nu et hurlant
traversant la nuit sous le regard de l'automobiliste figé.
Le vagabond ne sembla même pas le voir, passa juste devant
l'auto sans cesser de hurler et continua son chemin vers la gauche
jusqu'à sortir de la scène aussi soudainement qu'il
y était entré.
Le reste de la ville n'avait même pas frémi. Dessous
ses yeux, le feu passait au rouge une fois encore, et il pensa qu'il
devait être là depuis quelques minutes maintenant,
à tenter de savoir si cette apparition avait été
un cauchemar, ou l'hallucinante réalité. Plus rien
ne bougeait plus, et il redémarra sans s'inquiéter
de savoir s'il en avait le droit à ce moment. Son véhicule
s'engagea sur l'asphalte noir lorsque le petit bonhomme destiné
aux piétons se mit à clignoter.
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