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(c) Catherine Merdy

- Feu rouge -

par Daniel Bourrion

Sélection du mois de novembre 2001


C'était bien le meilleur du jour : s'échappant enfin de l'entrepôt trapu où il effectuait sans passion aucune ses huit heures quotidiennes et ce travail qui lui permettait d'amasser juste assez d'argent et de temps libre pour récolter par ailleurs son miel de peu, il s'installait au volant de sa vieille voiture achetée jadis d'occasion à un ami et démarrait sans plus un regard pour le triste cube argenté où s'agitaient ceux qui le relevaient.

La nuit avait déjà pavé la ville de ses maléfices particuliers. A cette heure-là, les rues étaient toutes vides, même celles du centre aux places et aux ruelles animées lors du jour, même celles de la périphérie où d'obscures vies se débattaient dans d'inhumaines barres d'immeubles. C'était à peine si l'on devinait par endroits une vague agitation, et il s'agissait toujours de travailleurs qui s'en allaient, s'en revenaient, compagnons d'ombre en train d'oeuvrer pour les gisants afin de préparer toutes les petites choses dont une ville a grand besoin pour pouvoir s'ébrouer à l'aube.
Son trajet de retour avait cette douceur de l'immuable l'autorisant à ne même pas y réfléchir, et il s'arrêta donc à ce carrefour, à son feu rouge, par pur réflexe. L'endroit était parfait, exact point de fuite où convergeaient d'immenses avenues vides scandées de réverbères crevant la nuit de leurs yeux mornes. Il se pencha sur le volant, tournant la tête, scrutant ces infinis de pacotilles, cherchant aux quatre points une trace humaine. Rien ne bougeait, que la ronde des gommettes urbaines, rouges, vertes, oranges, qu'une main informatique menait sans coup férir.

C'est là que tout se dérégla une brève minute. Surgissant du néant, il vit venir de sa droite une silhouette blanche claudiquant à très vive allure, et qui fonçait sans s'occuper de rien le long de l'une des avenues. Il distingua des cheveux sales, une face hirsute, un corps trop blanc - l'homme était nu, entièrement, à l'exception de brodequins salis par la poussière des routes. Sur son visage, un seul cri, une bouche ouverte sur des dents de ginguois, ou bien absentes, et rien que cela : un homme nu et hurlant traversant la nuit sous le regard de l'automobiliste figé.

Le vagabond ne sembla même pas le voir, passa juste devant l'auto sans cesser de hurler et continua son chemin vers la gauche jusqu'à sortir de la scène aussi soudainement qu'il y était entré.

Le reste de la ville n'avait même pas frémi. Dessous ses yeux, le feu passait au rouge une fois encore, et il pensa qu'il devait être là depuis quelques minutes maintenant, à tenter de savoir si cette apparition avait été un cauchemar, ou l'hallucinante réalité. Plus rien ne bougeait plus, et il redémarra sans s'inquiéter de savoir s'il en avait le droit à ce moment. Son véhicule s'engagea sur l'asphalte noir lorsque le petit bonhomme destiné aux piétons se mit à clignoter.

 

Daniel Bourrion