Une photographie de Mari Mahr

LA FORÊT FUGITIVE

par Marie BATAILLE

Cet arbre qui brava la foudre, la cognée,
Lui dont la frondaison longtemps fut épargnée,
Va, marqué d’une croix, s’abattre, condamné.
Toi qui te crus solide, au sol enraciné,
De proche en proche écoute et la scie et la hache...
Les bûcherons du soir viendront finir leur tâche ;
Et plus rien, dans l’espace un instant démuni,
Plus rien ne restera de l’arbre et de ses nids.

Jacques-René Fiechter
hamadryade.jpg (28399 octets)Le dessin "Hamadryade"
est de Marie Bataille



Il y a bien longtemps, sur une planète " bleue comme une orange ", avait dit un poète — parce que les poètes annoncent toujours les vérités bien avant que les sciences ne les vérifient —, sur cette planète bleue comme une orange, verdissaient, soyeuses et nacrées, de vastes étendues déroulant leur dais sombre et protecteur, dense fourrure ondulant sous les vents : les forêts.

A l’aube du monde, bien avant l’apparition des hommes, elles offraient leurs frondaisons, leurs ramures, leurs arbres de haute futaie tandis que les clairières naissaient çà et là pour laisser au soleil un peu d’espace : les arbres, aussi, aiment la lumière. C’était alors ce que les hommes, les premiers qui apparurent sur cette petite planète, nommèrent le Paradis Terrestre. Ces premiers hommes se sentaient si petits, si minces, si fragiles auprès de ces grands arbres qui déployaient leur faîte vers le ciel ! Comment auraient-ils pu ne pas se sentir infimes et ridicules comparés à ces majestés hiératiques qui, au moindre frémissement, secouaient dans leurs plus hauts rameaux, leurs immenses bras feuillus, leurs membres colossaux qui chantaient à l’unisson l’harmonie du monde ? Certains jours, des bruits d’orgue fusaient pour se mêler aux grondements sinistres des cors ; d’autres jours, ils s’accompagnaient des staccati des violons ou des voix sombres des hautbois. Le premier homme qui entendit tout ce concert comprit que le chant du monde l’invitait. Il ne lui restait plus qu’à recréer cette harmonie. Alors, la musique naquit : les syrinx, flûtes nées du roseau, rivalisèrent avec les sons que modulaient les arbres stupéfaits mais charmés qu’on pût ainsi imiter leur ramage.

Les forêts d’alors avaient soin, pour inviter les hommes à les honorer, de dérouler des layons ombreux guidant le promeneur en quête de beauté, des tortilles, chemins surprise où l’on découvrait, au détour du sentier, le miracle de pures merveilles : mêlées d’essences fusionnant en harmonieux mariage où les feuilles s’embrassaient pêle-mêle, ramées folles des acéreuses titillant amoureusement les charnues, les convolutées, les épineuses. Luxuriance absolue de l’universelle tendresse. Les jeunes pousses du recrû tendaient, de toute leur âme, au bout vibrant de leurs tendres tiges, des feuilles crêpelées, ivres de dévoiler la beauté de leur dentelle ciselée, digitation délicate et ciliée qui oscillait au moindre zéphyr.

Alors l’homme, pur encore, admirait, muet. Et les uns et les autres n’avaient d’autre idéal que la vie partagée. C’était encore le Paradis Terrestre.

Ô forêt, espace sacré dont les druides vénéraient les sentes, les parfums, les beautés ! Espace sacré où les arbres se dressaient, solidaires, racines nouées et mêlées, où les branches s’enlaçaient, s’étreignaient. Forêt amie, majesté vénérable.

Les hamadryades accouraient vers toi, arbre accueillant, se réfugier dans ton écorce et maintes jeunes filles se collaient aux fûts des arbres, les entourant de leurs bras nus, et nu le corps se plaquant sur la rugueuse écorce, la sève se mêlant au sang des vierges. On vit des miracles se produire : la vie absorbait la vie et des chênes, déjà millénaires pourtant, avalaient de leur ardeur virile ces corps purs qui glissaient en eux avidement et se coulaient dans leurs aubiers. Les gerçures de l’écorce, comme des lèvres avides, s’entrouvraient sous leurs baisers.

Dans l’espace, bien au-delà du temps, le ciel céruléen dormait, paisible. Une paix infinie s’étendait sur le monde. Mais la nuit, tout s’illuminait. La lune régnait en souveraine sur l’immensité sombre de la terre. Elle distillait tendrement ses rayons sur l’opacité des forêts. On pouvait alors contempler le brasillement moiré des feuilles aux reflets mordorés. Tendrement alanguie sur son trône, Séléné souriait en voyant sous ses pieds naître un nouveau firmament : la forêt, sur la terre, accouchait, sous ses rayons lumineux, d’un poudroiement d’étoiles palpitantes. Forêt, reflet du ciel, rêve des nuits sereines.

Dans la nuit, des fragances multipliées attendaient, discrètes, de développer leur arôme. Mais, dès les premières lueurs de l’aube, les odeurs libérées déployaient en nuages capiteux leurs senteurs musquées, leurs fleurances basalmiques et embaumaient toute la planète : les parfums, libérés par les premiers rayons du soleil, naissaient de l’aurore et envahissaient tout. Sous les grands arbres, d’âpres odeurs se déployaient : exhalaisons épicées des mousses aux teintes de sinople, senteurs muscades des champignons insoupçonnables, tapis sous les feuilles jaunissantes. Tout un monde palpitant de couleurs et d’odeurs s’offrait aux sens émerveillés.

Les dryades plongeaient dans les sources furtives et se mêlaient aux flots nerveux des ruisseaux . Les hommes parfois trouvaient quelques uns de leurs cheveux tapissant en un réseau arachnéen de timides pousses de cresson. Ils les conservaient précieusement sur leur sein pour s’approprier les secrets des eaux vives, et savouraient longuement le tendre cresson sauvage.

Pour fabriquer leurs cabanes, leurs outils, les hommes de ce temps, respectueux encore, élaguaient, taillaient, émondaient. Fines blessures qu’accompagnaient des rites consolateurs, rites réconfortants dont profitaient les grands arbres. La forêt dispensait ses fruits d’or, et l’homme, révérencieux, savait alors qu’elle était son amie. Il érigeait en son centre les lieux sacrés : axe du monde, l’arbre cosmique se dressait vers les cieux, élu et vénéré.



Le temps passa, long et terrible . Les hommes avaient appris les luttes, les guerres, les cruautés. L’homme se crut, un jour, maître du monde… et des forêts. L’homme se crut maître de tout et s’arrogea le droit de tout soumettre à ses appétits de conquête. Dès lors, la face de la planète bleue changea. Dans la forêt, ni les feuilles, ni les branches, ni les troncs, ni les racines ne comptaient plus pour l’homme. Aveuglé, emporté par sa soif de tout dompter, il ne voyait plus que sa gloire. Au-dessus des monts, au-dessus des mers, au-dessus des plaines et des forêts, il ne voyait plus qu’un immense domaine, qu’une ombre immense : son ego, démultiplié.

Un nouveau dieu apparut, qui n’avait plus rien à voir avec l’arbre du monde, qui ne fut plus celui des forêts, des sylvains, ni celui des hamadryades. Ce nouveau dieu supplanta le rêve, la vie : c’était le dieu ARGENT. A son nom, les hommes, comme fous, accouraient et clamaient, excités, incontrôlables, affreux : " A moi ! A moi ! A moi, la richesse de la terre ! " Et ils s’avancèrent, menaçants, dans le ventre des forêts, saccageant tout sur leur passage. A terre, gisaient pêle-mêle des fûts tronçonnés et laissés là, pourrissants. Leurs cœurs se desséchaient et ils laissaient échapper, mue désolante, de grands pans de grume éclaté. D’autres arbres, encore sur pied — mais pour combien de temps ? — montraient, mordus par les haches, les scies, les tronçonneuses, leurs multiples amputations, leurs moignons racornis. Des douleurs erratiques laminaient les grandes forêts d’antan.

Alors, d’effroi, la forêt recula, laissant couler sur ses anciennes traces de vastes étendues arides. Les grands arbres séculaires auraient voulu disparaître à jamais… Délaissées, meurtries, veuves, les forêts pleuraient. De leurs larmes, un jour, naquit le saule. On voyait, égouttée de ses feuilles et de ses rameaux, couler l’onde triste et nostalgique, le regret amer d’avoir vu mourir ses aïeux. Triste saule, isolé, pleurant, au bord de tes misères !

On vit même des hommes s’en prendre aux forêts pour nuire à d’autres hommes : dans un pays lointain, aux confins du Levant, ils répandirent, dans les sylves, des torrents d’acides corrosifs. Lentement asphyxiée, empoisonnée, la forêt se mourait peu à peu, prise de hoquets et de convulsions. Ses râles de mourante faisaient frémir les prairies avoisinantes qui attendaient, anxieuses, l’épidémie atroce les gagner. Impuissants, les hommes du Levant, la regardaient mourir. Mais déjà, ils cherchaient ailleurs… au-delà des forêts… Ils cherchaient les grandes cheminées des usines, les grands parcs d’attraction érigés par la civilisation de l’argent-roi.



Dans son jardin, Frantz observait. Son père avait entamé le bas du tronc du grand frêne avec sa lourde hache de bûcheron. Au premier coup, le frêne hurla, tendant très haut ses branches. Un frémissement douloureux arquait son tronc, crispait ses nœuds, roidissait sa sève. Tout son être se figeait en un point dur, serré où toute la douleur du monde se concentrait : point crucial de la révolte, de la souffrance, de la vie. Soudain, gémissant sur sa destruction, il mit bas ses bourgeons, comme accouchant d’un enfant mort-né. En un murmure lent et long, on vit tomber un à un les tristes bourgeons de l’arbre et mourir, en bas, sur le sol, inertes, les semences de la vie.

Ailleurs, Frantz le comprit soudain, d’autres espèces capitulaient. Il vit l’âme du frêne s’embraser et la sentit qui traversait la sienne : alors, il reconnut l’arbre des origines, il reconnut le père de l’homme, Yggdrasil. Frantz hurla. Ce fut un long cri de misère qui rappelait le bruit du vent dans les branches, un cri venu des profondeurs du monde. Ce fut l’appel. Mais la hache du père, sourdement, obstinée, continuait son travail. Frantz criait au ciel vide.

Mais Frantz ne fut pas le seul. Bien loin de lui, Igor hurla la mort du bouleau. Multipliant l’écho, des déchirements éclataient un peu partout sur le globe : Jimmy pleurait son érable, Nathalie son chêne, Mamadou son baobab, Pablo son séquoia…. Partout, les enfants hurlaient. Longs cris des agonies qui traversaient l’espace.

Séléné ne dormit plus. Elle appela ses soldats. Ils entreprirent alors un grand voyage qui les mena sur la petite planète bleue, " bleue comme une orange ".

A partir de ce jour, les enfants se levèrent chaque nuit et, chaque nuit, ils se retrouvaient dans les forêts, dans ce qui en restait… Au pied d’un grand arbre à pattes de lion, le chêne rouvre, roi des forêts, ils rencontraient l’ami venu de Séléné. Chaque Sélénite avait son enfant à lui, à qui il délivrait son message. Comme les âmes des arbres habitaient les enfants, seuls ces derniers pouvaient agir sur les ultimes rescapés de l’holocauste. Les Sélénites leur apprirent le langage des arbres et des forêts. Bien vite, Frantz, Igor, Jimmy, Nathalie, Mamadou, Pablo et bien d’autres encore, surent parler aux forêts. Ils leur insufflèrent alors une force nouvelle et les hommes eurent bien des surprises quand ils voulurent déboiser.

On vit d’énormes bulldozers armés de chaînes foncer vers les forêts, menaçant de les abattre par pans entiers, d’un seul coup, comme ils en avaient pris l’habitude. Mais les arbres, inébranlables, résistaient : rien ne put, dès lors, entamer leur bois. Dur comme l’acier, il résista à tous les assauts. Même les épicéas moribonds, grands spectres desséchés qui tendaient vers le ciel leurs longs doigts décharnés avaient acquis une force indomptable. Les hommes étaient désespérés. Assis sur les talus, ils fulminaient de rage et d’impuissance. Comment creuser le sol des forêts pour en retirer le précieux minerai si les arbres leur tenaient tête ? Comment élever leur bétail ? Comment étendre leurs cultures ? Comment construire leurs routes ? Comment faire ?

Alors, ils eurent l’idée de s’y prendre autrement. Puisque les arbres ne pouvaient être abattus, il fallait les brûler ! On ne pourrait plus récupérer le bois, mais peu importait… L’homme était le plus fort, il l’avait toujours été.

Les enfants entendaient ces discours terribles. La nuit, ils retrouvaient leurs compagnons et s’alarmaient.

- Comment allons-nous sauver la forêt ? demandaient-ils aux Sélénites.

Mais les Sélénites restaient muets. Eux non plus, ne savaient que faire. Pourtant… un jour, ils avouèrent :

- Il y a bien une solution mais elle peut être très grave. Les hommes ne pourront plus trouver les plantes qui apaisent leurs maux, ils connaîtront la soif et la faim car leur planète sera stérile à jamais. Mais si vous aimez votre forêt, il n’y a qu’un moyen pour la sauver et punir, du même coup, les hommes.

Les enfants condamnèrent les hommes. Ce fut leur choix. Alors, tout se passa très vite.

Un soir, on vit glisser des ombres furtives dans les sentes, dans les layons, les tortilles, les routes du bois. Aux pieds des grands chênes à pattes de lion, se tenaient des conciliabules. Les enfants parlaient aux arbres et leur confiaient leur dernier secret.

Les hommes, confiants et sereins, dormaient paisiblement dans leurs lits douillets. La forêt allait partir en cendres, dès le point du jour. Tant pis pour le bois ! L’homme n’était pas sans ressource, après tout !

Mais soudain, la terre se mit à trembler, agitée de mille soubresauts. Son gigantesque grondement effraya les hommes, brutalement tirés de leur sommeil. Ne trouvant plus les enfants dans leurs chambres, ils se précipitèrent hors de leurs maisons, en les appelant de toute la force de leur voix terrifiée :
- Frantz !
- Igor !
- Jimmy !
- Nathalie !
- Mamadou !
- Pablo !
- Les enfants !

Les hommes avaient du mal à tenir sur leurs jambes car la terre, ivre de colère, était prise de convulsions. Ils virent même, à l’horizon, des collines se déchirer le ventre et engloutir les lacs, les sources, les ruisseaux. D’énormes ondulations venues des profondeurs du sol couraient à la surface et se perdaient en direction des forêts. Les hommes, intrigués, se précipitèrent vers les lisières des bois et virent alors un spectacle qui les terrifia.

Tous leurs enfants étaient là, devant eux, mais ils ne pouvaient les approcher car les arbres arrachaient des entrailles de la terre leurs puissantes racines qu’ils dressaient en bouquets menaçants entre les enfants et les hommes. La terre gémissait à chaque arrachement tandis que les racines zébraient l’air comme des fouets en le faisant siffler. Le vacarme était assourdissant. Les grands troncs, libérés de leur entrave, oscillaient un instant et lentement, se penchaient, se penchaient…. Les enfants hurlaient de joie ! Les hommes virent leurs enfants enfourcher les troncs, et se serrer les uns contre les autres. Les arbres s’offraient en montures ! Les longues branches se courbèrent tendrement vers les troncs, embrassant de leur ramure les grappes d’enfants qui disparurent peu à peu derrière le lourd feuillage. Sous le berceau protecteur des ramées, on entendait fuser les rires et les cris de victoire.

Alors, les hommes virent les arbres s’ébranler doucement, quitter la terre et monter, monter sans fin, vers le ciel, vers le firmament, pour un dernier voyage, pour fuir ailleurs, toujours plus haut, toujours plus loin, hors du temps et de ses douleurs.

Depuis, les hommes voyagent, de planète en planète, cherchant leurs forêts, leurs enfants… Où donc ont-ils trouvé refuge ?

Mais cela, seuls les enfants le savent...



FIN

Marie Bataille


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