Cet arbre qui brava la foudre, la
cognée,
Lui dont la frondaison longtemps fut épargnée,
Va, marqué dune croix, sabattre, condamné.
Toi qui te crus solide, au sol enraciné,
De proche en proche écoute et la scie et la hache...
Les bûcherons du soir viendront finir leur tâche ;
Et plus rien, dans lespace un instant démuni,
Plus rien ne restera de larbre et de ses nids.
Jacques-René Fiechter
Le dessin "Hamadryade"
est de Marie Bataille
Il y a bien longtemps, sur une planète " bleue comme une orange ", avait dit un
poète parce que les poètes annoncent toujours les vérités bien avant que les
sciences ne les vérifient , sur cette planète bleue comme une orange,
verdissaient, soyeuses et nacrées, de vastes étendues déroulant leur dais sombre et
protecteur, dense fourrure ondulant sous les vents : les forêts.
A laube du monde, bien avant lapparition des hommes, elles offraient leurs
frondaisons, leurs ramures, leurs arbres de haute futaie tandis que les clairières
naissaient çà et là pour laisser au soleil un peu despace : les arbres, aussi,
aiment la lumière. Cétait alors ce que les hommes, les premiers qui apparurent sur
cette petite planète, nommèrent le Paradis Terrestre. Ces premiers hommes se sentaient
si petits, si minces, si fragiles auprès de ces grands arbres qui déployaient leur
faîte vers le ciel ! Comment auraient-ils pu ne pas se sentir infimes et ridicules
comparés à ces majestés hiératiques qui, au moindre frémissement, secouaient dans
leurs plus hauts rameaux, leurs immenses bras feuillus, leurs membres colossaux qui
chantaient à lunisson lharmonie du monde ? Certains jours, des bruits
dorgue fusaient pour se mêler aux grondements sinistres des cors ; dautres
jours, ils saccompagnaient des staccati des violons ou des voix sombres des
hautbois. Le premier homme qui entendit tout ce concert comprit que le chant du monde
linvitait. Il ne lui restait plus quà recréer cette harmonie. Alors, la
musique naquit : les syrinx, flûtes nées du roseau, rivalisèrent avec les sons que
modulaient les arbres stupéfaits mais charmés quon pût ainsi imiter leur ramage.
Les forêts dalors avaient soin, pour inviter les hommes à les honorer, de
dérouler des layons ombreux guidant le promeneur en quête de beauté, des tortilles,
chemins surprise où lon découvrait, au détour du sentier, le miracle de pures
merveilles : mêlées dessences fusionnant en harmonieux mariage où les feuilles
sembrassaient pêle-mêle, ramées folles des acéreuses titillant amoureusement les
charnues, les convolutées, les épineuses. Luxuriance absolue de luniverselle
tendresse. Les jeunes pousses du recrû tendaient, de toute leur âme, au bout vibrant de
leurs tendres tiges, des feuilles crêpelées, ivres de dévoiler la beauté de leur
dentelle ciselée, digitation délicate et ciliée qui oscillait au moindre zéphyr.
Alors lhomme, pur encore, admirait, muet. Et les uns et les autres navaient
dautre idéal que la vie partagée. Cétait encore le Paradis Terrestre.
Ô forêt, espace sacré dont les druides vénéraient les sentes, les parfums, les
beautés ! Espace sacré où les arbres se dressaient, solidaires, racines nouées et
mêlées, où les branches senlaçaient, sétreignaient. Forêt amie, majesté
vénérable.
Les hamadryades accouraient vers toi, arbre accueillant, se réfugier dans ton écorce et
maintes jeunes filles se collaient aux fûts des arbres, les entourant de leurs bras nus,
et nu le corps se plaquant sur la rugueuse écorce, la sève se mêlant au sang des
vierges. On vit des miracles se produire : la vie absorbait la vie et des chênes, déjà
millénaires pourtant, avalaient de leur ardeur virile ces corps purs qui glissaient en
eux avidement et se coulaient dans leurs aubiers. Les gerçures de lécorce, comme
des lèvres avides, sentrouvraient sous leurs baisers.
Dans lespace, bien au-delà du temps, le ciel céruléen dormait, paisible. Une paix
infinie sétendait sur le monde. Mais la nuit, tout silluminait. La lune
régnait en souveraine sur limmensité sombre de la terre. Elle distillait
tendrement ses rayons sur lopacité des forêts. On pouvait alors contempler le
brasillement moiré des feuilles aux reflets mordorés. Tendrement alanguie sur son
trône, Séléné souriait en voyant sous ses pieds naître un nouveau firmament : la
forêt, sur la terre, accouchait, sous ses rayons lumineux, dun poudroiement
détoiles palpitantes. Forêt, reflet du ciel, rêve des nuits sereines.
Dans la nuit, des fragances multipliées attendaient, discrètes, de développer leur
arôme. Mais, dès les premières lueurs de laube, les odeurs libérées
déployaient en nuages capiteux leurs senteurs musquées, leurs fleurances basalmiques et
embaumaient toute la planète : les parfums, libérés par les premiers rayons du soleil,
naissaient de laurore et envahissaient tout. Sous les grands arbres, dâpres
odeurs se déployaient : exhalaisons épicées des mousses aux teintes de sinople,
senteurs muscades des champignons insoupçonnables, tapis sous les feuilles jaunissantes.
Tout un monde palpitant de couleurs et dodeurs soffrait aux sens
émerveillés.
Les dryades plongeaient dans les sources furtives et se mêlaient aux flots nerveux des
ruisseaux . Les hommes parfois trouvaient quelques uns de leurs cheveux tapissant en un
réseau arachnéen de timides pousses de cresson. Ils les conservaient précieusement sur
leur sein pour sapproprier les secrets des eaux vives, et savouraient longuement le
tendre cresson sauvage.
Pour fabriquer leurs cabanes, leurs outils, les hommes de ce temps, respectueux encore,
élaguaient, taillaient, émondaient. Fines blessures quaccompagnaient des rites
consolateurs, rites réconfortants dont profitaient les grands arbres. La forêt
dispensait ses fruits dor, et lhomme, révérencieux, savait alors
quelle était son amie. Il érigeait en son centre les lieux sacrés : axe du monde,
larbre cosmique se dressait vers les cieux, élu et vénéré.
Le temps passa, long et terrible . Les hommes avaient appris les luttes, les guerres, les
cruautés. Lhomme se crut, un jour, maître du monde
et des forêts.
Lhomme se crut maître de tout et sarrogea le droit de tout soumettre à ses
appétits de conquête. Dès lors, la face de la planète bleue changea. Dans la forêt,
ni les feuilles, ni les branches, ni les troncs, ni les racines ne comptaient plus pour
lhomme. Aveuglé, emporté par sa soif de tout dompter, il ne voyait plus que sa
gloire. Au-dessus des monts, au-dessus des mers, au-dessus des plaines et des forêts, il
ne voyait plus quun immense domaine, quune ombre immense : son ego,
démultiplié.
Un nouveau dieu apparut, qui navait plus rien à voir avec larbre du monde,
qui ne fut plus celui des forêts, des sylvains, ni celui des hamadryades. Ce nouveau dieu
supplanta le rêve, la vie : cétait le dieu ARGENT. A son nom, les hommes, comme
fous, accouraient et clamaient, excités, incontrôlables, affreux : " A moi ! A moi
! A moi, la richesse de la terre ! " Et ils savancèrent, menaçants, dans le
ventre des forêts, saccageant tout sur leur passage. A terre, gisaient pêle-mêle des
fûts tronçonnés et laissés là, pourrissants. Leurs curs se desséchaient et ils
laissaient échapper, mue désolante, de grands pans de grume éclaté. Dautres
arbres, encore sur pied mais pour combien de temps ? montraient, mordus par
les haches, les scies, les tronçonneuses, leurs multiples amputations, leurs moignons
racornis. Des douleurs erratiques laminaient les grandes forêts dantan.
Alors, deffroi, la forêt recula, laissant couler sur ses anciennes traces de vastes
étendues arides. Les grands arbres séculaires auraient voulu disparaître à
jamais
Délaissées, meurtries, veuves, les forêts pleuraient. De leurs larmes, un
jour, naquit le saule. On voyait, égouttée de ses feuilles et de ses rameaux, couler
londe triste et nostalgique, le regret amer davoir vu mourir ses aïeux.
Triste saule, isolé, pleurant, au bord de tes misères !
On vit même des hommes sen prendre aux forêts pour nuire à dautres hommes :
dans un pays lointain, aux confins du Levant, ils répandirent, dans les sylves, des
torrents dacides corrosifs. Lentement asphyxiée, empoisonnée, la forêt se mourait
peu à peu, prise de hoquets et de convulsions. Ses râles de mourante faisaient frémir
les prairies avoisinantes qui attendaient, anxieuses, lépidémie atroce les gagner.
Impuissants, les hommes du Levant, la regardaient mourir. Mais déjà, ils cherchaient
ailleurs
au-delà des forêts
Ils cherchaient les grandes cheminées des
usines, les grands parcs dattraction érigés par la civilisation de
largent-roi.
Dans son jardin, Frantz observait. Son père avait entamé le bas du tronc du grand frêne
avec sa lourde hache de bûcheron. Au premier coup, le frêne hurla, tendant très haut
ses branches. Un frémissement douloureux arquait son tronc, crispait ses nuds,
roidissait sa sève. Tout son être se figeait en un point dur, serré où toute la
douleur du monde se concentrait : point crucial de la révolte, de la souffrance, de la
vie. Soudain, gémissant sur sa destruction, il mit bas ses bourgeons, comme accouchant
dun enfant mort-né. En un murmure lent et long, on vit tomber un à un les tristes
bourgeons de larbre et mourir, en bas, sur le sol, inertes, les semences de la vie.
Ailleurs, Frantz le comprit soudain, dautres espèces capitulaient. Il vit
lâme du frêne sembraser et la sentit qui traversait la sienne : alors, il
reconnut larbre des origines, il reconnut le père de lhomme, Yggdrasil.
Frantz hurla. Ce fut un long cri de misère qui rappelait le bruit du vent dans les
branches, un cri venu des profondeurs du monde. Ce fut lappel. Mais la hache du
père, sourdement, obstinée, continuait son travail. Frantz criait au ciel vide.
Mais Frantz ne fut pas le seul. Bien loin de lui, Igor hurla la mort du bouleau.
Multipliant lécho, des déchirements éclataient un peu partout sur le globe :
Jimmy pleurait son érable, Nathalie son chêne, Mamadou son baobab, Pablo son
séquoia
. Partout, les enfants hurlaient. Longs cris des agonies qui traversaient
lespace.
Séléné ne dormit plus. Elle appela ses soldats. Ils entreprirent alors un grand voyage
qui les mena sur la petite planète bleue, " bleue comme une orange ".
A partir de ce jour, les enfants se levèrent chaque nuit et, chaque nuit, ils se
retrouvaient dans les forêts, dans ce qui en restait
Au pied dun grand arbre
à pattes de lion, le chêne rouvre, roi des forêts, ils rencontraient lami venu de
Séléné. Chaque Sélénite avait son enfant à lui, à qui il délivrait son message.
Comme les âmes des arbres habitaient les enfants, seuls ces derniers pouvaient agir sur
les ultimes rescapés de lholocauste. Les Sélénites leur apprirent le langage des
arbres et des forêts. Bien vite, Frantz, Igor, Jimmy, Nathalie, Mamadou, Pablo et bien
dautres encore, surent parler aux forêts. Ils leur insufflèrent alors une force
nouvelle et les hommes eurent bien des surprises quand ils voulurent déboiser.
On vit dénormes bulldozers armés de chaînes foncer vers les forêts, menaçant de
les abattre par pans entiers, dun seul coup, comme ils en avaient pris
lhabitude. Mais les arbres, inébranlables, résistaient : rien ne put, dès lors,
entamer leur bois. Dur comme lacier, il résista à tous les assauts. Même les
épicéas moribonds, grands spectres desséchés qui tendaient vers le ciel leurs longs
doigts décharnés avaient acquis une force indomptable. Les hommes étaient
désespérés. Assis sur les talus, ils fulminaient de rage et dimpuissance. Comment
creuser le sol des forêts pour en retirer le précieux minerai si les arbres leur
tenaient tête ? Comment élever leur bétail ? Comment étendre leurs cultures ? Comment
construire leurs routes ? Comment faire ?
Alors, ils eurent lidée de sy prendre autrement. Puisque les arbres ne
pouvaient être abattus, il fallait les brûler ! On ne pourrait plus récupérer le bois,
mais peu importait
Lhomme était le plus fort, il lavait toujours été.
Les enfants entendaient ces discours terribles. La nuit, ils retrouvaient leurs compagnons
et salarmaient.
- Comment allons-nous sauver la forêt ? demandaient-ils aux Sélénites.
Mais les Sélénites restaient muets. Eux non plus, ne savaient que faire. Pourtant
un jour, ils avouèrent :
- Il y a bien une solution mais elle peut être très grave. Les hommes ne pourront plus
trouver les plantes qui apaisent leurs maux, ils connaîtront la soif et la faim car leur
planète sera stérile à jamais. Mais si vous aimez votre forêt, il ny a
quun moyen pour la sauver et punir, du même coup, les hommes.
Les enfants condamnèrent les hommes. Ce fut leur choix. Alors, tout se passa très vite.
Un soir, on vit glisser des ombres furtives dans les sentes, dans les layons, les
tortilles, les routes du bois. Aux pieds des grands chênes à pattes de lion, se tenaient
des conciliabules. Les enfants parlaient aux arbres et leur confiaient leur dernier
secret.
Les hommes, confiants et sereins, dormaient paisiblement dans leurs lits douillets. La
forêt allait partir en cendres, dès le point du jour. Tant pis pour le bois !
Lhomme nétait pas sans ressource, après tout !
Mais soudain, la terre se mit à trembler, agitée de mille soubresauts. Son gigantesque
grondement effraya les hommes, brutalement tirés de leur sommeil. Ne trouvant plus les
enfants dans leurs chambres, ils se précipitèrent hors de leurs maisons, en les appelant
de toute la force de leur voix terrifiée :
- Frantz !
- Igor !
- Jimmy !
- Nathalie !
- Mamadou !
- Pablo !
- Les enfants !
Les hommes avaient du mal à tenir sur leurs jambes car la terre, ivre de colère, était
prise de convulsions. Ils virent même, à lhorizon, des collines se déchirer le
ventre et engloutir les lacs, les sources, les ruisseaux. Dénormes ondulations
venues des profondeurs du sol couraient à la surface et se perdaient en direction des
forêts. Les hommes, intrigués, se précipitèrent vers les lisières des bois et virent
alors un spectacle qui les terrifia.
Tous leurs enfants étaient là, devant eux, mais ils ne pouvaient les approcher car les
arbres arrachaient des entrailles de la terre leurs puissantes racines quils
dressaient en bouquets menaçants entre les enfants et les hommes. La terre gémissait à
chaque arrachement tandis que les racines zébraient lair comme des fouets en le
faisant siffler. Le vacarme était assourdissant. Les grands troncs, libérés de leur
entrave, oscillaient un instant et lentement, se penchaient, se penchaient
. Les
enfants hurlaient de joie ! Les hommes virent leurs enfants enfourcher les troncs, et se
serrer les uns contre les autres. Les arbres soffraient en montures ! Les longues
branches se courbèrent tendrement vers les troncs, embrassant de leur ramure les grappes
denfants qui disparurent peu à peu derrière le lourd feuillage. Sous le berceau
protecteur des ramées, on entendait fuser les rires et les cris de victoire.
Alors, les hommes virent les arbres sébranler doucement, quitter la terre et
monter, monter sans fin, vers le ciel, vers le firmament, pour un dernier voyage, pour
fuir ailleurs, toujours plus haut, toujours plus loin, hors du temps et de ses douleurs.
Depuis, les hommes voyagent, de planète en planète, cherchant leurs forêts, leurs
enfants
Où donc ont-ils trouvé refuge ?
Mais cela, seuls les enfants le savent...
FIN
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