ENTRETIEN AVEC BERNARD PIGNERO

Réalisé par Marie Bataille

Le 3/10/98

Monsieur Pignero, pouvez-vous me dire quel a été votre objectif en publiant la série de nouvelles que vous avez réunies sous le titre L’œil nu et, en particulier, quelle est l’importance que vous accordez à l’œil ? Y a-t-il une connivence entre l’œil et l’écriture ?

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Oui, certainement. Le recueil s’est appelé L’œil nu parce qu’il a fallu trouver un titre qui donnait un peu d’homogénéité à l’ensemble. Sur environ soixante-dix nouvelles que j’ai écrites, mon éditeur avait dû en lire une vingtaine, et sur ces vingt nous aurions très bien pu faire un choix thématique : sur l’enfance, sur la musique... Mais Mme Bouchardeau a souhaité faire un recueil sans thème. Il fallait tout de même trouver un titre. C’est donc une justification a posteriori mais elle a le mérite de poser des questions sur le regard.

Je considère que je vois mal. Je crois que la façon dont je regarde commande la façon dont j’écris. On aimerait tout écrire comme on aimerait avoir une vision globalisante du monde. Mais, au moment où l’on écrit, il y a des images qui s’imposent, y compris des images intérieures, celles des rêves, des images dont on ne connaît plus l’origine… Il y a aussi des choses qu’on n’a pas vues et dont on aurait dû parler. C’est à la critique de le pointer.

Je me suis aperçu que j’avais un très mauvais regard, que je voyais très peu de choses. Vis à vis des êtres, il m’arrive très souvent de ne pas " voir " des gens que je rencontre. Je vois un détail, je mémorise des traits. Il y a donc un regard sélectif comme il y a une écriture sélective. Sélection que l’on fait avant même de se mettre à écrire. Il y a des choses que je n’écrirai jamais parce que je ne les verrai jamais.

Pour en revenir au titre, il faut essayer, à un moment donné, d’avoir l’œil nu, de se dégager de tout a priori.

 

 

Diriez-vous que vous êtes plutôt un écrivain de l’intériorité ?

 

Pas forcément. En tant que penseur — tout écrivain pense sur le monde — , je m’intéresse davantage à ce qui est à l’intérieur des choses qu’à ce qui se trouve à la surface. C’est à travers un dialogue, une description, un détail — c’est peut-être en ça que réside l’art de la nouvelle — que, à partir des notations de la surface, on passe à l’intériorité, même en l’abordant à peine.

 

 

Je vais faire une petite parenthèse mais, par rapport à votre roman, vous vous référez bien à l’intériorité ?

 

Oui, mais à travers des personnages qui ont leur démarche propre. Marthe ne fait pas toujours ce qu’elle dit. Elle a également besoin de rester à la surface. Il y a beaucoup de choses qu’elles ne parvient pas à " intérioriser ". Elle ne s’interroge jamais sur ses rapports avec ses parents. En revanche, elle aimerait bien, c’est vrai, savoir ce qu’il y a à l’intérieur des pierres. Quand elle est fascinée par la parole de Sylvain lorsqu’il lui dit " je voudrais labourer la terre jusqu’au centre ", elle sent bien qu’il y a là une exigence d’intériorisation, de fouiller l’intérieur du monde pour en comprendre l’essentiel. Elle sait qu’elle en est incapable bien que ce soit ce qui l’intéresse. C’est l’anti-Dostoïevski, si vous voulez. Ce n’est pas la peinture des passions. C’est une écriture plus française, plus proche de Proust par exemple (pour rester dans des comparaisons écrasantes), qui peint la surface de la société dans ce qu’elle a de plus futile, de plus chatoyant, pour dire, finalement, la même chose que Dostoïevski : de quoi est fait le monde ? De quoi vivons-nous ? Mais l’abord est différent.

 

 

A travers les descriptions de la surface, vous essayez tout de même d’aller à l’intérieur ?

 

Oui, bien sûr. Sinon, on fait de la peinture décorative, de la littérature décorative, ce qui peut avoir son charme.

Je regarde beaucoup le travail des peintres, j’aime beaucoup la peinture et j’essaye, comme beaucoup, d’écrire sur la peinture. La peinture est un idéal pour les écrivains. Et là, j’ai un bon regard. Je vois des choses que les peintres, eux-mêmes, n’ont parfois pas vues. Je ne peux donc pas parler ici d’une déficience, d’une infirmité du regard. Mais encore une fois, d’une sélectivité. Une sélectivité que je ne commande pas, que je ne maîtrise pas mais que j’essaie d’exploiter.

C’est peut-être cela, la facilité d’écrire, au bon sens du terme, c’est la facilité d’élaguer un tas de choses qui, pour moi, ou pour l’écriture…

 

 

Comme, un peu, un parasite…

 

Pas forcément un parasite mais, des choses qui, pour moi, ne sont pas forcément essentielles…

En fin de compte, il s’agit d’élaborer une œuvre, quelque chose qui se tient, avec quelques ingrédients parce qu’on ne peut pas tout mettre.

Par exemple, je m’attache très peu à la description des personnages, à dire s’ils sont beaux ou grands ou petits ou gros ou maigres. Mais il y a des détails qui comptent, et ces détails je les retiens parce que ce sont des notations indispensables.

La nouvelle, L’œil nu , qui donne son titre au recueil, va assez loin dans l’idée du regard sélectif . Cette façon différente de regarder, pour le personnage qui enlève ses lunettes, s’assimile à de la contemplation. A la prière, en l’occurrence, mais à la contemplation. Une attitude contemplative ne peut pas me permettre d’écrire un roman. Pour une nouvelle, ça peut parfois convenir.

 

 

Les personnages féminins sont souvent valorisés. Est-ce délibéré, de votre part, ou bien est-ce un effet de votre façon instinctive de voir les choses ?

 

Il y a différentes réponses à ça. Il y aurait une réponse politique qui inviterait à laisser davantage de place aux femmes. Elles occupent la moitié du monde. Chez moi, un peu plus, mais ce n’est pas pour autant un monde de femmes. C’est souvent un monde vu par les femmes. Et c’est là la seconde réponse. Il est, à mon avis, beaucoup plus facile de prêter à des femmes des sensibilités que les hommes n’osent pas exprimer ou n’ont pas, peut-être. Je n’aurais pas pu écrire Les mêmes étoiles avec un personnage masculin. Le roman ne tiendrait pas. On pourrait imaginer de transposer le récit anecdotique sur un jeune homme qui refuserait de poursuivre ses études pour reprendre la scierie de son père ou son entreprise de travaux publics, en acceptant de devenir ouvrier. Mais ce ne serait probablement pas la même démarche. Prétendre qu’un homme pourrait avoir la même exigence que Marthe me paraît un peu utopiste. Pourtant, si beaucoup d’hommes se retrouvent dans le personnage de Marthe, c’est que cela les concerne aussi. Il me semble qu’aujourd’hui, une femme peut dire qu’elle arrête ses études pour reprendre une entreprise privée tout en se démarquant totalement de l’intérêt économique. Pour Marthe, c’est d’abord un mode de vie qui lui convient. Elle reste là où sont ses racines et surtout son enfance. Un garçon aura un autre discours : il dira qu’il reprend l’entreprise pour la faire prospérer, etc.

J’aimerais voir que des hommes aient entre eux des dialogues totalement désintéressés, comme celui qui s’instaure entre les deux femmes de ma nouvelle intitulée La falaise : elles n’ont rien à se vendre, rien à s’acheter, rien à se conseiller, rien à se dire en somme, sinon le plaisir pur de la simple communication. On imagine mal, aujourd’hui, deux hommes ayant le même rapport sans qu’il soit sous-tendu par une nécessité économique ou sociale ou affective. Les deux femmes de ma nouvelle se rencontrent et établissent une connivence momentanée qui aboutit à un éclat de rire. Ceci peut exister entre deux hommes mais c'est plus difficile à raconter et c’est beaucoup plus rare. C’est dommage !

La vertu de cette petite histoire est peut-être de constituer un exemple de communication spontanée, dans un temps ou un espace situé entre la pudeur et le profit. Une façon de dire aux hommes : parlez entre vous, racontez-vous un peu, écoutez les autres aussi… Cela se fait peut-être mais pas assez souvent. Internet peut-être…

 

 

Pour en revenir au personnage de Marthe, on a l’impression que ce n’est pas elle qui va au monde mais le monde qui vient à elle. Avez-vous, dans votre travail d’écrivain, cette même impression ?

 

Si je dois établir un parallèle entre les deux, je dirai que l’écrivain se met à sa table et laisse venir à lui sa vision du monde. C’est aussi une façon d’avoir une emprise sur le monde. C’est la stratégie de l’araignée qui se met dans sa toile et qui attend.

 

 

Mais vous n’êtes pas enfermé, en tant qu’écrivain, dans votre tour d’ivoire ? Vous ne restez pas coupé de la réalité ?

 

On touche là ce qui concerne le monde littéraire. J’ai la chance d’avoir cinquante ans, d’avoir travaillé dans d’autres domaines que celui de l’écriture, tout en ayant toujours écrit (ce qui me permet, aujourd’hui, d’avoir un peu de maîtrise des mots). J’ai peut-être un style un peu plus tenu, parce que j’ai beaucoup écrit mais j’ai surtout vécu autre chose que la littérature. Ce qu’on peut craindre, c’est que la littérature soit un monde un peu trop fermé, un monde qui a tendance à se regarder le nombril.

Un directeur littéraire m’a conseillé de rester dans mon coin de province, de ne pas me laisser prendre par ce milieu qui, tout estimable qu’il puisse être, n’en demeure pas moins un cercle très fermé.

 

 

Il y a de très beaux passages dans votre roman sur Marthe et sur ses rapports aux mots.

 

Il est vrai qu’elle peut ne pas paraître crédible, par moments. Elle est censée n’avoir que vingt-cinq ans et se pose des questions sur les mots, par exemple, que j’ai mis moi-même très longtemps à me poser. Plus j’écris, plus je me pose de questions de forme. Quelquefois, je reste plus d’une heure sur un mot. Il faut parfois éliminer tout un tas de choses pour éviter un mot. Mais c’est une chose dont je ne me rendais pas compte quand j’avais son âge. Elle est plus précoce que moi.

 

 

J’ai relevé quelques passages qui m’ont paru vraiment intéressants pour vous poser quelques questions à leur sujet. Un personnage de votre roman, notamment, dit " Aimer, ça oblige à s’habituer, chaque jour, à perdre la personne qu’on aime. " Quand vous faites parler ainsi votre personnage, avez-vous d’abord pensé à vos propres rapports avec l’amour ?

 

Je crois que c’est ainsi que Marthe l’envisage : si les enfants parlaient de l’amour qu’ils portent à leurs parents, ils diraient qu’aimer c’est s’habituer à se détacher de ses parents. A perdre le rapport privilégié qu’on a avec eux.

Mais il y a une autre idée : l’amour est en effet quelque chose d’instable, de fragile. Dans le bouquin que je suis en train de terminer je dis qu’on ne sait vraiment qu’on a aimé que lorsqu’on a perdu cet amour.

Je ne sais si vous avez regardé l’émission consacrée l’autre soir à Maurice Blanchot. A travers son œuvre, et même au-delà de ses livres, par la seule rigueur dont témoigne son silence, cet immense écrivain qui s’est retiré du monde de son vivant continue à irradier de l’amitié tout en étant absent. L’amitié, ce n’est pas forcément vivre avec les gens, ce n’est pas forcément la proximité ou l’intimité.

Ainsi, Marthe continue à aimer Fernande alors qu’elle ne la voit plus. La relation entre la jeune femme et la vieille femme est loin d’être distendue. Elle est même parfaitement aboutie. Fernande a donné de l’amour à la petite fille qu’elle a élevée mais préfère ensuite se tourner vers d’autres enfants qui en ont besoin, plutôt que de continuer dans une sorte de ressassement de ce qui a été. C’est un retournement de l’amour qui fait qu’on se sépare par amour.

 

 

Accepteriez-vous de dire que c’est un livre sur la simplicité ?

 

C’est un livre sur rien. En tout cas, ce n’était pas mon propos. Il y a indéniablement un parti pris de simplicité qui continue à m’intéresser. Je ne vais pas chercher des gens extraordinaires, encore que Marthe soit un personnage un peu atypique dans son milieu social. Je ne fais pas du roman social en ce sens que je ne parle pas de la France profonde mais j’aime les gens simples et les gestes simples.

J’ai lu le beau livre de René Domergue, Des platanes, on les entendait cascailler. C’est un sociologue nîmois qui a fait un énorme travail sur la vie rurale et son évolution dans le siècle, depuis 1905 jusqu’à maintenant. Ses conclusions sont passionnantes, et pas seulement sur le microcosme qui fait l’objet de son étude. Il fait remarquer que le tournant de la modernité, c’est 1965. A cette date, pour un tas de raisons techniques et historiques, les gens se sont mis à vivre et surtout à penser de manière beaucoup plus matérialiste. Par exemple, avant cette période-là, et notamment avant la guerre, les classes sociales étaient parfaitement définies et on ne passait pas facilement d’une classe sociale à une autre. Aujourd’hui, derrière les signes extérieurs de richesse, vous pouvez avoir des gens qui appartiennent à la bourgeoisie depuis quatre générations comme des gens dont les parents étaient des ouvriers voire des journaliers.

Ainsi, en ce qui concerne Fernande, qui appartient à la société d’avant-guerre, réussir sa vie ne consistait pas à changer de statut social mais à accomplir parfaitement ce qui relevait de sa condition, à savoir celle d’employée d’auberge. René Domergue raconte notamment comment les paysans mettaient un point d’honneur à faire de beaux chargements de fourrage, ou à avoir des vignes bien alignées. Cela n’avait pas d’autre efficacité que la perfection du geste.

Pour en revenir à votre question sur la simplicité, c’est une autre façon aujourd’hui de se réaliser, c’est une alternative à une réussite par l’ascension sociale. Marthe aurait pu " réussir " mais elle refuse et préfère se réaliser dans la perfection des choses simples que lui offre la vie. Bien entendu, il ne s’agit pas de passéisme, de retour à la tradition.

 

 

En fait, ce n’est pas à cette simplicité-là que je pensais mais au désir — pour Marthe — de découvrir, derrière la simplicité des mots, la réalité des choses et des gens qu’elle croise.

 

Oui. Il y a de ça mais il faut le tempérer par une autre chose : elle accepte la complexité. La simplicité pourrait être l’apologie du simplisme : une femme, un mari, un enfant, un boulot. Elle accepte la complexité de la vie, y compris la complexité des rapports humains, la complexité des affections. Mais, vous avez raison, c’est aussi la difficulté que lui posent les mots : quand un mot est trop simple, trop clair, il ne désigne rien ; quand il désigne trop de choses, on n’a pas le droit de se l’approprier sinon on tombe dans le jargon ou la langue de bois.

C’est une difficulté que vous rencontrez, vous aussi, quand vous écrivez ?

Bien sûr.

Vous avez une écriture très travaillée. Est-ce que vous faites passer l’écriture avant le contenu du message ?

L’exigence formelle est primordiale. Quand on dit que j’ai une écriture très travaillée, j’en suis content mais je me dis aussi que les gens qui ne m’ont pas encore lu vont penser que ma façon de m’exprimer doit être très compliquée ou très abstraite… Il faut travailler beaucoup pour arriver à la simplicité. C’est le paradoxe de l’élégance. La véritable élégance est celle, précisément, qui ne se remarque pas. Il faut travailler énormément, y compris à effacer les traces de ce travail.

 

Je partage tout à fait votre point de vue. Mais, pour en revenir à votre roman, je vais me référer à ce que vous faites dire à votre narratrice : "Il y a des moments où j’ai l’impression que c’est ce cahier qui me raconte ma vie et non l’inverse. " Est-ce, là aussi, la fonction de l’écriture ?

Oui. A partir du moment où vous vous mettez à écrire, vous vous mettez à vivre la vie propre de l’écriture. Tous les gens qui écrivent leur journal en font l’expérience. Vous vous rendez compte que chaque journée est différente simplement parce qu’elle est écrite. Je ne tiens pas de journal mais j’écris tous les jours. Très souvent, je me mets devant mon ordinateur sans avoir la moindre idée de ce que je vais écrire. Mais le fait même d’écrire deux ou trois mots ou une phrase ouvre des horizons extraordinaires.

 

Faut-il comprendre par là que vous ne connaissiez pas encore la totalité du personnage de Marthe avant de vous mettre à écrire votre roman ?

 

C’est un peu différent. A l’origine, c’était une nouvelle. J’avais écrit cette nouvelle qui racontait l’histoire de Fernande, servante exceptionnelle dans une auberge, qui avait tout laissé tomber pour recommencer une autre vie. J’ai fait lire cette nouvelle à Michel Jeury qui m’a dit qu’il y avait matière à faire un roman. Je crois qu’il voyait la possibilité d’un roman social, une de ces peintures du terroir dans lesquelles il excelle. J’ai essayé de faire le contraire. Lui, se serait documenté sur l’histoire et les mœurs du Causse. Moi, je ne sais pas faire ça et je n’en ai pas envie. J’ai d’abord pensé partir de la nouvelle en la gardant comme préface. Puis j’écrirais un texte qui serait une variation sur le thème de la nouvelle. Ce que je ne savais pas en commençant ce roman, c’est que Marthe allait prendre le pouvoir et qu’elle allait raconter la véritable histoire de Fernande, la véritable histoire de son enfance.

Quant à dire que je suis parti de rien, non. On ne peut pas bâtir un roman à partir de rien. Alors qu’une nouvelle, oui. Elle peut naître de quelques mots qui se nouent et qui finissent par raconter quelque chose. Ou ça marche, ou ça ne marche pas. Auquel cas, on jette.

 

Vous aviez en tête les grands traits de l’histoire et des personnages ; mais vous avez affiné, au fur et à mesure que vous écriviez ?

 

J’ai essayé de développer à partir de la nouvelle. Je l’ai vidée de sa substance. Elle ne sera jamais publiée.

 

 

Quels sont les rapports que vous avez établis avec le personnage de Marthe ?

 

C’est comparable à la lecture d’un bouquin. Vous vivez avec les personnages. Vous avez envie de les retrouver pour qu’ils vous racontent la suite.

Je ne vois d’ailleurs pas beaucoup de différences entre les romans que j’écris et les romans que je lis. Sinon que je suis responsable de celui que j’écris si je le trouve mauvais.

 

 

Faites-vous partie de ces gens qui disent qu’ils écrivent les romans qu’ils aimeraient lire ?

 

Oui, je crois. A ajouter quelque chose à la littérature, autant écrire quelque chose qu’on aurait envie de lire.

 

 

J’aurais voulu vous poser aussi, pour nos auteurs du site, quelques questions sur l’écriture. Quels conseils pourriez-vous leur donner ?

 

D’écrire beaucoup, de relire ce qu’on a écrit, d’essayer d’obtenir des critiques sincères. Ce n’est pas le plus facile. Les échanges critiques entre écrivains sont très profitables. Ils sont rares.

J’ai du mal à imaginer qu’on puisse écrire sans l’idée d’être publié. Pas de viser le prix Goncourt ou un passage chez Bernard Pivot, car ce serait une sorte de dévoiement de l’écriture, mais il me semble impossible d’échapper à l’ambition d’être lu, et notamment par des gens qui ne nous connaissent pas. Le grand plaisir de la publication n’est pas d’épater son oncle ou à sa belle-sœur mais de convaincre des gens qu’on ne connaît pas. J’ai écrit pendant trente ans sans être publié mais toujours avec l’idée qu’un jour, cela pouvait devenir public. Donc, les gens qui disent écrire juste pour se faire plaisir sont difficiles à comprendre. Moi, je ne sais pas ce qui se passe dans leur tête.

 

 

Ce n’est pas exactement ce que j’ai voulu dire. Ceux qui écrivent sur le site le font pour être lus.

 

A partir de ce postulat, on est obligé de tenir compte du regard des autres. On n’écrit pas pour les autres mais pour être lu par les autres.

Le danger, c’est d’être doué pour l’écriture. J’ai lu beaucoup de manuscrits d’amis ou d’inconnus. Maintenant, j’évite de le faire parce que ça prend beaucoup de temps. Je me suis aperçu que bien écrire ou mal écrire n’était pas très important. On peut toujours retravailler un texte. Ce qui compte, c’est ce qui pousse à écrire. Quelquefois, en lisant un manuscrit, je me disais : " Quel est l’intérêt d’avoir écrit cela ? Qu’est-ce qui pousse cette personne à écrire ? " Non pas parce que ça n’apportait rien, de toutes façons, tout a déjà été dit. Je me demande simplement quelle est la personnalité qui s’exprime et qui exprime sa différence derrière son histoire.

Il n’y a pas de sujet neuf en littérature. Mais on sait aussi que depuis la création du monde, il n’y a pas eu deux individus génétiquement identiques. C’est cette singularité que je cherche dans la voix qui s’exprime. Ca ne me gène pas qu’un romancier écrive dix fois le même livre. Ce qui compte, c’est qu’il soit dix fois le seul à pouvoir l’écrire.

C’est pour cela que je dis : le danger, c’est d’être doué. Car, si on est doué pour l’écriture, si on a un beau brin de plume, si on sait manier le langage, on va très vite à la langue de bois, au consensus. Au détriment d’une exigence personnelle. Ce qui est difficile, c’est de vaincre les forces qui s’opposent à l’expression. Mais c’est une autre question à laquelle l’échange, tel que le propose ce site, peut en partie répondre.

Vous disiez, tout à l’heure, qu’on devait écrire pour être lu par des inconnus. Vous écrivez donc pour vous dévoiler ? Vous acceptez de vous dévoiler ?

C’est plus se dévoiler à soi-même que se dévoiler aux autres. L’écriture-témoignage du genre " je suis un transsexuel " ou " j’ai couché avec ma sœur ", me laisse un peu perplexe. Si c’est ça, l’écriture, c’est accepter de se dévoiler à des gens qui s’en moquent, puisqu’ils ne vous connaissent pas. Ecrire un livre, ce n’est pas passer à la télévision dans une de ces émissions vérité qui traquent l’intimité d’inconnus à défaut d’avoir des célébrités à se mettre sous la dent.

Il y a d’ailleurs là un faux problème : on a trop tendance à assimiler l’écrivain à une vedette. La médiatisation de quelques têtes célèbres a fait certainement beaucoup pour la vente des livres en France mais elle a donné l’impression qu’un écrivain avait fini son travail, non pas quand il avait signé son service de presse, mais quand il avait vendu son image et ses secrets de famille devant les caméras de télévision.

La question rituelle, à moi aussi, on me l’a posée à propos d’un livre où je raconte pourtant l’histoire d’une fille de 25 ans : " est-ce autobiographique ? ".

A mon avis, la vraie question est qu’on ne peut écrire un roman qu’autour d’une expérience que l’on a dépassée mais qui vous constitue toujours. Ni sur un sujet qui ne nous tient plus à cœur, ni sur un sujet brûlant. Par exemple, vous venez d’avoir un enfant : je ne crois pas que ce soit le bon moment pour en parler. Exemple inverse : vous avez perdu votre travail. Vous vous en êtes sorti, vous avez retrouvé du boulot. De deux choses l’une : ou l’affaire est classée et ça n’intéressera personne parce que ça ne vous intéresse plus. Ou vous en êtes resté marqué, les conséquences restent prégnantes sur votre vie bien que la crise soit passée : alors il y a matière à écrire et à s’interroger. Autre règle évidente : ne pas parler de ce qu’on ne connaît absolument pas.

Ce que je connais de Marthe, c’est ce paradoxe : le refus du monde tel qu’on le lui impose et le refus de cracher dans la soupe. Marthe sait ce qu’elle ne veut pas. Moi aussi.

Quel est le rapport entre l’imagination et votre écriture. Quelle est la part de l’imagination ?

Je suis comme Marthe : je n’ai aucune imagination.

Le personnage de Marthe n’est pas imaginaire ? C’est une personne que vous connaissez réellement ?

Non, il est totalement imaginaire. Mais pour moi, c’est une voix, c’est tout. C’est le lecteur qui va créer le personnage à partir des quelques éléments que je lui apporte. Je suis incapable d’imaginer le personnage. J’ai donné quelques repères. L’imaginer entièrement me paraîtrait totalitaire. C’est le lecteur qui a de l’imagination. Peut-être les écrivains de théâtre ont-ils davantage cette faculté-là : créer de vrais personnages, des mythes. C’est du moins mon impression. Prenez un tableau abstrait. Je ne pense pas que les peintres ont imaginé un monde lisible. Ils ont proposé des traits, des couleurs, des formes, et c’est l’amateur de tableaux qui crée ce qu’il voit.

 

Sur notre site, nous avons un forum où il y a souvent des débats très vifs. C’est curieux comme l’écriture peut soulever des passions…

 

Oui. Pourtant, je ne trouve pas ça étonnant. Je suis capable de ressentir de véritables enthousiasmes et de véritables dépressions sur l’écriture ou la lecture. Chose que je ressens rarement ailleurs.

Des bouquins peuvent me démolir, que je les écrive ou que je les lise. Ils peuvent aussi m’enthousiasmer, ce qui est très dangereux quand on est en train de les écrire. Je passe ma vie à avoir des points de vue contradictoires sur mon travail.

 

Comment faites-vous ? Vous laissez décanter un peu ?

Oui, oui, bien sûr. C’est le temps qui dit que les choses sont en place ou ne le sont pas. Et ce temps, c’est quelquefois plusieurs années.

Combien de temps avez-vous mis pour écrire ce roman ?

Celui-ci, très peu, quatre ou cinq mois. Six en comptant tout. Je dispose de très peu d’heures de travail car j’ai une autre activité professionnelle. Je travaille de cinq heures et demie à sept heures et demie le matin et, le soir, en rentrant, je corrige les fautes, je fais le ménage : je nettoie le chantier de mon texte pour qu’il soit propre pour le lendemain matin. J’écris, en moyenne, trois pages par jour. Tout dépend aussi de ce qu’on veut raconter, des ambitions qu’on a.

Ici, le roman est simple. Ce n’est pas La guerre et la paix, ce n’est pas une épopée ou une saga familiale. Quand un roman est court, comme le mien, on a plus de facilités pour lui apporter toute l’attention nécessaire. Ou si vous préférez, quand on a peu de temps, il faut écrire court.

Accepteriez-vous de me confier une nouvelle inédite pour le site Ecrits… Vains ?

Oui. Qu’est-ce qui pourrait intéresser vos lecteurs ? Y a-t-il un " cahier des charges " propre à ce type de diffusion ?

Ce que je puis vous dire, c’est que nos lecteurs-auteurs sont très exigeants du point de vue écriture. Or, avec vous, ils auront certainement beaucoup de plaisir. Il ne faut pas qu’elle soit trop longue, parce que la lecture sur écran est plus difficile que sur papier.

 

 

 

 

 

 

 

Chez HB Editions, 41 rue de Calvisson – 30670 Aigues-Vives :

L’ŒIL NU, nouvelles

Chez Gallimard :

LES MEMES ETOILES, roman

 Deux livres d’artiste avec Martine LAFON, peintre et graveur, chez Post Rodo, 28 Place aux Herbes - 30700 Uzès (04.66.22.69.57) :

- DES FRAGMENTS D’ETERNITE , tirage limité à 100 exemplaires

- LA DERNIERE GRANDE FUITE BERLIN 97, tirage limité à 30 exemplaires

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ŒIL NU — nouvelles — par Bernard Pignero

— quatrième de couverture —

 

On ne sait pas grand-chose de ces femmes et de ces hommes ; pas même leur nom parfois. Ce sont des rencontres, presque fortuites mais pas tout à fait inattendues.

Que sait-on des gens qui vont lire ces quelques histoires ? Sont-ils très différents de ceux dont il est question ici ?

Mais si une connivence doit s’établir et servir de fil conducteur dans ce parcours amical, c'est sur le regard que se nouera cette alliance. N’est-il pas le premier langage des hommes ?

Ceux de ce livre sont presque tous surpris en flagrant délit d’attention, à l’instant où, d’un regard neuf, d’un œil soudain nu, ils construisent le monde. Frêle édifice éphémère ou rempart définitif contre l’oubli et la mort, cela dépend des circonstances, de l’humeur des personnages, de la fantaisie de l’auteur.

Mais en fin de compte tout se décide selon le regard du lecteur.

 

 

LES MEMES ETOILES par Bernard Pignero

— quatrième de couverture —

… Marthe a renoncé à ses études et à un avenir prometteur pour remplacer Fernande, la serveuse et l’âme de l’Auberge du Causse, partie pour une retraite lointaine.

Qui peut prétendre avoir la meilleure part ? C’est parce qu’elle se le demande encore que Marthe écrit cette longue lettre ouverte, à la fois réaliste, rêveuse et passionnées, autre aspect de sa volonté de vivre pleinement la vie qu’elle a choisie.

Les mêmes étoiles est le premier roman de Bernard Pignero.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Incipit de la première nouvelle
du recueil L’œil nu

" La falaise "

Un mistral puissant, continu, presque régulier balayait le rivage et la mer comme s’il avait décidé de nettoyer à fond toute cette portion du littoral et d’en refouler les débris vers les côtes d’Afrique.

En théorie, rien n’aurait dû lui résister. Un tel acharnement, une telle hargne ! Les risées sur la mer, râpée par la furie du vent, semblaient de la neige courant sur un glacier. La houle se contrariait elle-même, comme si le souffle qui levait les vagues les brisait aussitôt et les plaquait à la surface avant qu’elles n’enflent et ne déferlent. Un ciel d’une pureté idéale, d’un bleu glacé, les falaises usées jusqu’à l’os d’un blanc sale, la côte avec ses pinèdes étrillées par le mistral et ses maisons insignifiantes, toute cette violence muette sous l’ironique sourire d’un soleil d’avril, on pouvait l’observer de la salle à manger de l’hôtel. On ne pouvait faire que cela. Quel esprit serein aurait pu se fixer à quelle certitude quand l’attention, à chaque instant, était happée par le déchaînement furieux, mugissant, qui faute de pouvoir arracher la terre, barbouillait sauvagement la baie de sillons métalliques, de traînées écumeuses, de scintillements d’un or éphémère engloutis dans les bleus acides et changeants d’une mer décomposée ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Incipit de : LES MEMES ETOILES

Roman de Bernard Pignero

  Je ne sais pas comment les gens parviennent à voir les choses de l’extérieur. Moi je vois tout de l’intérieur, c’est-à-dire que je ne vois pas grand chose. Je passerais plutôt ma vie à refuser de voir, à refuser de comprendre. Ce n’est pas que je cherche à me dérober à la nécessité d’avoir les yeux ouverts sur le monde, au contraire, mais je n’ai jamais le temps d’observer comme je le voudrais. Regarder est la plus agréable des occupations mais, pour moi, c’est la plus difficile. Enfin, je fais ce que je peux. Je vois ce que je peux.

Cette nuit, par exemple, j’ai rêvé de la maison de Sylvain. Dans la vie réelle, c’est une maison tout à fait ordinaire, avec des pièces carrées autour d’un petit couloir anodin. Une de ces maisons que l’on prend soin de ne pas regarder, puisque de toute façon il n’y a rien à voir. On sait que ça existe parce qu’il faut des maisons, mais c’est tout ce que l’on peut lui concéder. Si je commençais à observer ça, je rentrerais vite dans une sorte de désespoir. Ce ne serait pas tant de constater que c’est là que Sylvain habite mais que cette maison, en somme, c’est un peu lui.

Après tout, l’ombre des gens sur le sol, c’est aussi un peu les gens et ce n’est pas grand-chose tout de même. Certes, on n’achète pas son ombre avec un crédit sur vingt ans. Mais on ne peut pas la vendre non plus ou la laisser en héritage. Là n’est pas la question.

Si on accorde de l’attention à des objets neutres comme les maisons fonctionnelles, les routes et les caniveaux, les transformateurs électriques ou les clôtures des champs, on risque de se sentir bétonné dans ses émotions. On serait obligé de se battre contre ça. Il y aurait un tas de conclusions à en tirer. Je n’ai pas envie de tout cet embarras. Ce n’est pas que je sois paresseuse, mais je mesure mes efforts et mon attention. Je n’ai pas assez d’intelligence pour en gaspiller à réfléchir sur des choses qui ne me touchent pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le quinzième prix littéraire des Cévennes " Le Cabri d’or " a été décerné à Bernard Pignero pour le roman Les mêmes étoiles le 10 avril 1998.

Ce prix, d’un montant de 20.000 francs, récompense une œuvre qui met en valeur la région des Cévennes soit en tant que cadre d’une fiction littéraire soit en tant que sujet d’étude historique ou sociale.

Le jury est présidé par Raymond Castans qui a succédé à Louis Leprince-Ringuet.

Le " Cabri d’or " a été décerné à Pierre Rabhi, Jean-Pierre Chabrol, Frédérique Hébrard, Michel Jeury, Michèle Gazier…

 Les mêmes étoiles a également été retenu par le jury Goncourt parmi les 10 ouvrages de sa sélection du prix du premier roman et pour le prix Emmanuel-Roblès.