Oui, certainement. Le recueil sest
appelé Lil nu parce quil a fallu trouver un titre qui
donnait un peu dhomogénéité à lensemble. Sur environ soixante-dix
nouvelles que jai écrites, mon éditeur avait dû en lire une vingtaine, et sur ces
vingt nous aurions très bien pu faire un choix thématique : sur lenfance, sur
la musique... Mais Mme Bouchardeau a souhaité faire un recueil sans thème. Il fallait
tout de même trouver un titre. Cest donc une justification a posteriori mais
elle a le mérite de poser des questions sur le regard.
Je considère que je vois mal. Je crois
que la façon dont je regarde commande la façon dont jécris. On aimerait tout
écrire comme on aimerait avoir une vision globalisante du monde. Mais, au moment où
lon écrit, il y a des images qui simposent, y compris des images
intérieures, celles des rêves, des images dont on ne connaît plus lorigine
Il y a aussi des choses quon na pas vues et dont on aurait dû parler.
Cest à la critique de le pointer.
Je me suis aperçu que javais un
très mauvais regard, que je voyais très peu de choses. Vis à vis des êtres, il
marrive très souvent de ne pas " voir " des gens que je
rencontre. Je vois un détail, je mémorise des traits. Il y a donc un regard sélectif
comme il y a une écriture sélective. Sélection que lon fait avant même de se
mettre à écrire. Il y a des choses que je nécrirai jamais parce que je ne les
verrai jamais.
Pour en revenir au titre, il faut
essayer, à un moment donné, davoir lil nu, de se dégager de tout a
priori.
Diriez-vous
que vous êtes plutôt un écrivain de lintériorité ?
Pas forcément. En tant que penseur
tout écrivain pense sur le monde , je mintéresse davantage à ce qui
est à lintérieur des choses quà ce qui se trouve à la surface. Cest
à travers un dialogue, une description, un détail cest peut-être en ça
que réside lart de la nouvelle que, à partir des notations de la surface,
on passe à lintériorité, même en labordant à peine.
Je vais faire une petite parenthèse
mais, par rapport à votre roman, vous vous référez bien à lintériorité ?
Oui, mais à travers des personnages qui
ont leur démarche propre. Marthe ne fait pas toujours ce quelle dit. Elle a
également besoin de rester à la surface. Il y a beaucoup de choses quelles ne
parvient pas à " intérioriser ". Elle ne sinterroge jamais sur
ses rapports avec ses parents. En revanche, elle aimerait bien, cest vrai, savoir ce
quil y a à lintérieur des pierres. Quand elle est fascinée par la parole de
Sylvain lorsquil lui dit " je voudrais labourer la terre jusquau
centre ", elle sent bien quil y a là une exigence
dintériorisation, de fouiller lintérieur du monde pour en comprendre
lessentiel. Elle sait quelle en est incapable bien que ce soit ce qui
lintéresse. Cest lanti-Dostoïevski, si vous voulez. Ce nest pas
la peinture des passions. Cest une écriture plus française, plus proche de Proust
par exemple (pour rester dans des comparaisons écrasantes), qui peint la surface de la
société dans ce quelle a de plus futile, de plus chatoyant, pour dire, finalement,
la même chose que Dostoïevski : de quoi est fait le monde ? De quoi
vivons-nous ? Mais labord est différent.
A travers les descriptions de la
surface, vous essayez tout de même daller à lintérieur ?
Oui, bien sûr. Sinon, on fait de la
peinture décorative, de la littérature décorative, ce qui peut avoir son charme.
Je regarde beaucoup le travail des
peintres, jaime beaucoup la peinture et jessaye, comme beaucoup,
décrire sur la peinture. La peinture est un idéal pour les écrivains. Et là,
jai un bon regard. Je vois des choses que les peintres, eux-mêmes, nont
parfois pas vues. Je ne peux donc pas parler ici dune déficience, dune
infirmité du regard. Mais encore une fois, dune sélectivité. Une sélectivité
que je ne commande pas, que je ne maîtrise pas mais que jessaie dexploiter.
Cest peut-être cela, la facilité
décrire, au bon sens du terme, cest la facilité délaguer un tas de
choses qui, pour moi, ou pour lécriture
Comme, un peu, un parasite
Pas forcément un parasite mais, des
choses qui, pour moi, ne sont pas forcément essentielles
En fin de compte, il sagit
délaborer une uvre, quelque chose qui se tient, avec quelques ingrédients
parce quon ne peut pas tout mettre.
Par exemple, je mattache très peu
à la description des personnages, à dire sils sont beaux ou grands ou petits ou
gros ou maigres. Mais il y a des détails qui comptent, et ces détails je les retiens
parce que ce sont des notations indispensables.
La nouvelle, Lil nu ,
qui donne son titre au recueil, va assez loin dans lidée du regard sélectif .
Cette façon différente de regarder, pour le personnage qui enlève ses lunettes,
sassimile à de la contemplation. A la prière, en loccurrence, mais à la
contemplation. Une attitude contemplative ne peut pas me permettre décrire un
roman. Pour une nouvelle, ça peut parfois convenir.
Les personnages
féminins sont souvent valorisés. Est-ce délibéré, de votre part, ou bien est-ce un
effet de votre façon instinctive de voir les choses ?
Il y a différentes réponses à ça. Il
y aurait une réponse politique qui inviterait à laisser davantage de place aux femmes.
Elles occupent la moitié du monde. Chez moi, un peu plus, mais ce nest pas pour
autant un monde de femmes. Cest souvent un monde vu par les femmes. Et
cest là la seconde réponse. Il est, à mon avis, beaucoup plus facile de prêter
à des femmes des sensibilités que les hommes nosent pas exprimer ou nont
pas, peut-être. Je naurais pas pu écrire Les mêmes étoiles avec un
personnage masculin. Le roman ne tiendrait pas. On pourrait imaginer de transposer le
récit anecdotique sur un jeune homme qui refuserait de poursuivre ses études pour
reprendre la scierie de son père ou son entreprise de travaux publics, en acceptant de
devenir ouvrier. Mais ce ne serait probablement pas la même démarche. Prétendre
quun homme pourrait avoir la même exigence que Marthe me paraît un peu utopiste.
Pourtant, si beaucoup dhommes se retrouvent dans le personnage de Marthe, cest
que cela les concerne aussi. Il me semble quaujourdhui, une femme peut dire
quelle arrête ses études pour reprendre une entreprise privée tout en se
démarquant totalement de lintérêt économique. Pour Marthe, cest
dabord un mode de vie qui lui convient. Elle reste là où sont ses racines et
surtout son enfance. Un garçon aura un autre discours : il dira quil reprend
lentreprise pour la faire prospérer, etc.
Jaimerais voir que des hommes
aient entre eux des dialogues totalement désintéressés, comme celui qui sinstaure
entre les deux femmes de ma nouvelle intitulée La falaise : elles
nont rien à se vendre, rien à sacheter, rien à se conseiller, rien à se
dire en somme, sinon le plaisir pur de la simple communication. On imagine mal,
aujourdhui, deux hommes ayant le même rapport sans quil soit sous-tendu par
une nécessité économique ou sociale ou affective. Les deux femmes de ma nouvelle se
rencontrent et établissent une connivence momentanée qui aboutit à un éclat de rire.
Ceci peut exister entre deux hommes mais c'est plus difficile à raconter et cest
beaucoup plus rare. Cest dommage !
La vertu de cette petite histoire est
peut-être de constituer un exemple de communication spontanée, dans un temps ou un
espace situé entre la pudeur et le profit. Une façon de dire aux hommes : parlez
entre vous, racontez-vous un peu, écoutez les autres aussi
Cela se fait peut-être
mais pas assez souvent. Internet peut-être
Pour en revenir au personnage de Marthe,
on a limpression que ce nest pas elle qui va au monde mais le monde qui vient
à elle. Avez-vous, dans votre travail décrivain, cette même impression ?
Si je dois établir un parallèle entre
les deux, je dirai que lécrivain se met à sa table et laisse venir à lui sa
vision du monde. Cest aussi une façon davoir une emprise sur le monde.
Cest la stratégie de laraignée qui se met dans sa toile et qui attend.
Mais vous
nêtes pas enfermé, en tant quécrivain, dans votre tour divoire ?
Vous ne restez pas coupé de la réalité ?
On touche là ce qui concerne le monde
littéraire. Jai la chance davoir cinquante ans, davoir travaillé dans
dautres domaines que celui de lécriture, tout en ayant toujours écrit (ce
qui me permet, aujourdhui, davoir un peu de maîtrise des mots). Jai
peut-être un style un peu plus tenu, parce que jai beaucoup écrit mais jai
surtout vécu autre chose que la littérature. Ce quon peut craindre, cest que
la littérature soit un monde un peu trop fermé, un monde qui a tendance à se regarder
le nombril.
Un directeur littéraire ma
conseillé de rester dans mon coin de province, de ne pas me laisser prendre par ce milieu
qui, tout estimable quil puisse être, nen demeure pas moins un cercle très
fermé.
Il y a de très beaux
passages dans votre roman sur Marthe et sur ses rapports aux mots.
Il est vrai quelle peut ne pas
paraître crédible, par moments. Elle est censée navoir que vingt-cinq ans et se
pose des questions sur les mots, par exemple, que jai mis moi-même très longtemps
à me poser. Plus jécris, plus je me pose de questions de forme. Quelquefois, je
reste plus dune heure sur un mot. Il faut parfois éliminer tout un tas de choses
pour éviter un mot. Mais cest une chose dont je ne me rendais pas compte quand
javais son âge. Elle est plus précoce que moi.
Jai relevé quelques passages qui
mont paru vraiment intéressants pour vous poser quelques questions à leur sujet.
Un personnage de votre roman, notamment, dit " Aimer, ça oblige à
shabituer, chaque jour, à perdre la personne quon aime. " Quand
vous faites parler ainsi votre personnage, avez-vous dabord pensé à vos propres
rapports avec lamour ?
Je crois que cest ainsi que Marthe
lenvisage : si les enfants parlaient de lamour quils portent à
leurs parents, ils diraient quaimer cest shabituer à se détacher de
ses parents. A perdre le rapport privilégié quon a avec eux.
Mais il y a une autre idée :
lamour est en effet quelque chose dinstable, de fragile. Dans le bouquin que
je suis en train de terminer je dis quon ne sait vraiment quon a aimé que
lorsquon a perdu cet amour.
Je ne sais si vous avez regardé
lémission consacrée lautre soir à Maurice Blanchot. A travers son
uvre, et même au-delà de ses livres, par la seule rigueur dont témoigne son
silence, cet immense écrivain qui sest retiré du monde de son vivant continue à
irradier de lamitié tout en étant absent. Lamitié, ce nest pas
forcément vivre avec les gens, ce nest pas forcément la proximité ou
lintimité.
Ainsi, Marthe continue à aimer Fernande
alors quelle ne la voit plus. La relation entre la jeune femme et la vieille femme
est loin dêtre distendue. Elle est même parfaitement aboutie. Fernande a donné de
lamour à la petite fille quelle a élevée mais préfère ensuite se tourner
vers dautres enfants qui en ont besoin, plutôt que de continuer dans une sorte de
ressassement de ce qui a été. Cest un retournement de lamour qui fait
quon se sépare par amour.
Accepteriez-vous
de dire que cest un livre sur la simplicité ?
Cest un livre sur rien. En tout
cas, ce nétait pas mon propos. Il y a indéniablement un parti pris de simplicité
qui continue à mintéresser. Je ne vais pas chercher des gens extraordinaires,
encore que Marthe soit un personnage un peu atypique dans son milieu social. Je ne fais
pas du roman social en ce sens que je ne parle pas de la France profonde mais jaime
les gens simples et les gestes simples.
Jai lu le beau livre de René
Domergue, Des platanes, on les entendait cascailler. Cest un
sociologue nîmois qui a fait un énorme travail sur la vie rurale et son évolution dans
le siècle, depuis 1905 jusquà maintenant. Ses conclusions sont passionnantes, et
pas seulement sur le microcosme qui fait lobjet de son étude. Il fait remarquer que
le tournant de la modernité, cest 1965. A cette date, pour un tas de raisons
techniques et historiques, les gens se sont mis à vivre et surtout à penser de manière
beaucoup plus matérialiste. Par exemple, avant cette période-là, et notamment avant la
guerre, les classes sociales étaient parfaitement définies et on ne passait pas
facilement dune classe sociale à une autre. Aujourdhui, derrière les signes
extérieurs de richesse, vous pouvez avoir des gens qui appartiennent à la bourgeoisie
depuis quatre générations comme des gens dont les parents étaient des ouvriers voire
des journaliers.
Ainsi, en ce qui concerne Fernande, qui
appartient à la société davant-guerre, réussir sa vie ne consistait pas à
changer de statut social mais à accomplir parfaitement ce qui relevait de sa condition,
à savoir celle demployée dauberge. René Domergue raconte notamment comment
les paysans mettaient un point dhonneur à faire de beaux chargements de fourrage,
ou à avoir des vignes bien alignées. Cela navait pas dautre efficacité que
la perfection du geste.
Pour en revenir à votre question sur la
simplicité, cest une autre façon aujourdhui de se réaliser, cest une
alternative à une réussite par lascension sociale. Marthe aurait pu
" réussir " mais elle refuse et préfère se réaliser dans la
perfection des choses simples que lui offre la vie. Bien entendu, il ne sagit pas de
passéisme, de retour à la tradition.
En fait, ce nest pas à cette
simplicité-là que je pensais mais au désir pour Marthe de découvrir,
derrière la simplicité des mots, la réalité des choses et des gens quelle
croise.
Oui. Il y a de ça mais il faut le
tempérer par une autre chose : elle accepte la complexité. La simplicité pourrait
être lapologie du simplisme : une femme, un mari, un enfant, un boulot. Elle
accepte la complexité de la vie, y compris la complexité des rapports humains, la
complexité des affections. Mais, vous avez raison, cest aussi la difficulté que
lui posent les mots : quand un mot est trop simple, trop clair, il ne désigne
rien ; quand il désigne trop de choses, on na pas le droit de se
lapproprier sinon on tombe dans le jargon ou la langue de bois.
Cest une difficulté que vous
rencontrez, vous aussi, quand vous écrivez ?
Bien sûr.
Vous avez une écriture très
travaillée. Est-ce que vous faites passer lécriture avant le contenu du
message ?
Lexigence formelle est
primordiale. Quand on dit que jai une écriture très travaillée, jen suis
content mais je me dis aussi que les gens qui ne mont pas encore lu vont penser que
ma façon de mexprimer doit être très compliquée ou très abstraite
Il faut
travailler beaucoup pour arriver à la simplicité. Cest le paradoxe de
lélégance. La véritable élégance est celle, précisément, qui ne se remarque
pas. Il faut travailler énormément, y compris à effacer les traces de ce travail.
Je partage tout à fait votre point de
vue. Mais, pour en revenir à votre roman, je vais me référer à ce que vous faites dire
à votre narratrice : "Il y a des moments où jai limpression que
cest ce cahier qui me raconte ma vie et non linverse. " Est-ce, là
aussi, la fonction de lécriture ?
Oui. A partir du moment où vous
vous mettez à écrire, vous vous mettez à vivre la vie propre de lécriture. Tous
les gens qui écrivent leur journal en font lexpérience. Vous vous rendez compte
que chaque journée est différente simplement parce quelle est écrite. Je ne tiens
pas de journal mais jécris tous les jours. Très souvent, je me mets devant mon
ordinateur sans avoir la moindre idée de ce que je vais écrire. Mais le fait même
décrire deux ou trois mots ou une phrase ouvre des horizons extraordinaires.
Faut-il
comprendre par là que vous ne connaissiez pas encore la totalité du personnage de Marthe
avant de vous mettre à écrire votre roman ?
Cest un peu différent. A
lorigine, cétait une nouvelle. Javais écrit cette nouvelle qui
racontait lhistoire de Fernande, servante exceptionnelle dans une auberge, qui avait
tout laissé tomber pour recommencer une autre vie. Jai fait lire cette nouvelle à
Michel Jeury qui ma dit quil y avait matière à faire un roman. Je crois
quil voyait la possibilité dun roman social, une de ces peintures du terroir
dans lesquelles il excelle. Jai essayé de faire le contraire. Lui, se serait
documenté sur lhistoire et les murs du Causse. Moi, je ne sais pas faire ça
et je nen ai pas envie. Jai dabord pensé partir de la nouvelle en la
gardant comme préface. Puis jécrirais un texte qui serait une variation sur le
thème de la nouvelle. Ce que je ne savais pas en commençant ce roman, cest que
Marthe allait prendre le pouvoir et quelle allait raconter la véritable histoire de
Fernande, la véritable histoire de son enfance.
Quant à dire que je suis parti de rien,
non. On ne peut pas bâtir un roman à partir de rien. Alors quune nouvelle, oui.
Elle peut naître de quelques mots qui se nouent et qui finissent par raconter quelque
chose. Ou ça marche, ou ça ne marche pas. Auquel cas, on jette.
Vous aviez en tête les grands traits de
lhistoire et des personnages ; mais vous avez affiné, au fur et à mesure que
vous écriviez ?
Jai essayé de développer à
partir de la nouvelle. Je lai vidée de sa substance. Elle ne sera jamais publiée.
Quels sont les rapports que vous avez
établis avec le personnage de Marthe ?
Cest comparable à la lecture
dun bouquin. Vous vivez avec les personnages. Vous avez envie de les retrouver pour
quils vous racontent la suite.
Je ne vois dailleurs pas beaucoup
de différences entre les romans que jécris et les romans que je lis. Sinon que je
suis responsable de celui que jécris si je le trouve mauvais.
Faites-vous partie de ces gens qui
disent quils écrivent les romans quils aimeraient lire ?
Oui, je crois. A ajouter quelque chose
à la littérature, autant écrire quelque chose quon aurait envie de lire.
Jaurais
voulu vous poser aussi, pour nos auteurs du site, quelques questions sur lécriture.
Quels conseils pourriez-vous leur donner ?
Décrire beaucoup, de relire ce
quon a écrit, dessayer dobtenir des critiques sincères. Ce nest
pas le plus facile. Les échanges critiques entre écrivains sont très profitables. Ils
sont rares.
Jai du mal à imaginer quon
puisse écrire sans lidée dêtre publié. Pas de viser le prix Goncourt ou un
passage chez Bernard Pivot, car ce serait une sorte de dévoiement de lécriture,
mais il me semble impossible déchapper à lambition dêtre lu, et
notamment par des gens qui ne nous connaissent pas. Le grand plaisir de la publication
nest pas dépater son oncle ou à sa belle-sur mais de convaincre des
gens quon ne connaît pas. Jai écrit pendant trente ans sans être publié
mais toujours avec lidée quun jour, cela pouvait devenir public. Donc, les
gens qui disent écrire juste pour se faire plaisir sont difficiles à comprendre. Moi, je
ne sais pas ce qui se passe dans leur tête.
Ce nest pas exactement ce que
jai voulu dire. Ceux qui écrivent sur le site le font pour être lus.
A partir de ce postulat, on est obligé
de tenir compte du regard des autres. On nécrit pas pour les autres mais pour être
lu par les autres.
Le danger, cest dêtre doué
pour lécriture. Jai lu beaucoup de manuscrits damis ou dinconnus.
Maintenant, jévite de le faire parce que ça prend beaucoup de temps. Je me suis
aperçu que bien écrire ou mal écrire nétait pas très important. On peut
toujours retravailler un texte. Ce qui compte, cest ce qui pousse à écrire.
Quelquefois, en lisant un manuscrit, je me disais : " Quel est
lintérêt davoir écrit cela ? Quest-ce qui pousse cette personne
à écrire ? " Non pas parce que ça napportait rien, de toutes
façons, tout a déjà été dit. Je me demande simplement quelle est la personnalité qui
sexprime et qui exprime sa différence derrière son histoire.
Il ny a pas de sujet neuf en
littérature. Mais on sait aussi que depuis la création du monde, il ny a pas eu
deux individus génétiquement identiques. Cest cette singularité que je cherche
dans la voix qui sexprime. Ca ne me gène pas quun romancier écrive dix fois
le même livre. Ce qui compte, cest quil soit dix fois le seul à pouvoir
lécrire.
Cest pour cela que je dis :
le danger, cest dêtre doué. Car, si on est doué pour lécriture, si
on a un beau brin de plume, si on sait manier le langage, on va très vite à la langue de
bois, au consensus. Au détriment dune exigence personnelle. Ce qui est difficile,
cest de vaincre les forces qui sopposent à lexpression. Mais cest
une autre question à laquelle léchange, tel que le propose ce site, peut en partie
répondre.
Vous disiez, tout à lheure,
quon devait écrire pour être lu par des inconnus. Vous écrivez donc pour vous
dévoiler ? Vous acceptez de vous dévoiler ?
Cest plus se dévoiler à
soi-même que se dévoiler aux autres. Lécriture-témoignage du genre
" je suis un transsexuel " ou " jai couché avec ma
sur ", me laisse un peu perplexe. Si cest ça, lécriture,
cest accepter de se dévoiler à des gens qui sen moquent, puisquils ne
vous connaissent pas. Ecrire un livre, ce nest pas passer à la télévision dans
une de ces émissions vérité qui traquent lintimité dinconnus à défaut
davoir des célébrités à se mettre sous la dent.
Il y a dailleurs là un faux
problème : on a trop tendance à assimiler lécrivain à une vedette. La
médiatisation de quelques têtes célèbres a fait certainement beaucoup pour la vente
des livres en France mais elle a donné limpression quun écrivain avait fini
son travail, non pas quand il avait signé son service de presse, mais quand il avait
vendu son image et ses secrets de famille devant les caméras de télévision.
La question rituelle, à moi aussi, on
me la posée à propos dun livre où je raconte pourtant lhistoire
dune fille de 25 ans : " est-ce autobiographique ? ".
A mon avis, la vraie question est
quon ne peut écrire un roman quautour dune expérience que lon a
dépassée mais qui vous constitue toujours. Ni sur un sujet qui ne nous tient plus à
cur, ni sur un sujet brûlant. Par exemple, vous venez davoir un enfant :
je ne crois pas que ce soit le bon moment pour en parler. Exemple inverse : vous avez
perdu votre travail. Vous vous en êtes sorti, vous avez retrouvé du boulot. De deux
choses lune : ou laffaire est classée et ça nintéressera
personne parce que ça ne vous intéresse plus. Ou vous en êtes resté marqué, les
conséquences restent prégnantes sur votre vie bien que la crise soit passée :
alors il y a matière à écrire et à sinterroger. Autre règle évidente : ne
pas parler de ce quon ne connaît absolument pas.
Ce que je connais de Marthe, cest
ce paradoxe : le refus du monde tel quon le lui impose et le refus de cracher
dans la soupe. Marthe sait ce quelle ne veut pas. Moi aussi.
Quel est le rapport entre
limagination et votre écriture. Quelle est la part de limagination ?
Je suis comme Marthe : je
nai aucune imagination.
Le personnage de Marthe nest
pas imaginaire ? Cest une personne que vous connaissez réellement ?
Non, il est totalement imaginaire.
Mais pour moi, cest une voix, cest tout. Cest le lecteur qui va créer
le personnage à partir des quelques éléments que je lui apporte. Je suis incapable
dimaginer le personnage. Jai donné quelques repères. Limaginer
entièrement me paraîtrait totalitaire. Cest le lecteur qui a de
limagination. Peut-être les écrivains de théâtre ont-ils davantage cette
faculté-là : créer de vrais personnages, des mythes. Cest du moins mon
impression. Prenez un tableau abstrait. Je ne pense pas que les peintres ont imaginé un
monde lisible. Ils ont proposé des traits, des couleurs, des formes, et cest
lamateur de tableaux qui crée ce quil voit.
Sur notre site, nous avons un forum où
il y a souvent des débats très vifs. Cest curieux comme lécriture peut
soulever des passions
Oui. Pourtant, je ne trouve pas ça
étonnant. Je suis capable de ressentir de véritables enthousiasmes et de véritables
dépressions sur lécriture ou la lecture. Chose que je ressens rarement ailleurs.
Des bouquins peuvent me démolir, que je
les écrive ou que je les lise. Ils peuvent aussi menthousiasmer, ce qui est très
dangereux quand on est en train de les écrire. Je passe ma vie à avoir des points de vue
contradictoires sur mon travail.
Comment faites-vous ? Vous laissez
décanter un peu ?
Oui, oui, bien sûr. Cest le
temps qui dit que les choses sont en place ou ne le sont pas. Et ce temps, cest
quelquefois plusieurs années.
Combien de temps avez-vous mis pour
écrire ce roman ?
Celui-ci, très peu, quatre ou cinq
mois. Six en comptant tout. Je dispose de très peu dheures de travail car jai
une autre activité professionnelle. Je travaille de cinq heures et demie à sept heures
et demie le matin et, le soir, en rentrant, je corrige les fautes, je fais le
ménage : je nettoie le chantier de mon texte pour quil soit propre pour le
lendemain matin. Jécris, en moyenne, trois pages par jour. Tout dépend aussi de ce
quon veut raconter, des ambitions quon a.
Ici, le roman est simple. Ce nest
pas La guerre et la paix, ce nest pas une épopée ou une saga
familiale. Quand un roman est court, comme le mien, on a plus de facilités pour lui
apporter toute lattention nécessaire. Ou si vous préférez, quand on a peu de
temps, il faut écrire court.
Accepteriez-vous de me confier une
nouvelle inédite pour le site Ecrits
Vains ?
Oui. Quest-ce qui pourrait
intéresser vos lecteurs ? Y a-t-il un " cahier des charges "
propre à ce type de diffusion ?
Ce que je puis vous dire, cest
que nos lecteurs-auteurs sont très exigeants du point de vue écriture. Or, avec vous,
ils auront certainement beaucoup de plaisir. Il ne faut pas quelle soit trop longue,
parce que la lecture sur écran est plus difficile que sur papier.
Chez HB Editions, 41 rue de
Calvisson 30670 Aigues-Vives :
LIL NU, nouvelles
Chez Gallimard :
LES MEMES ETOILES, roman
Deux livres dartiste avec Martine LAFON,
peintre et graveur, chez Post Rodo, 28 Place aux Herbes - 30700 Uzès (04.66.22.69.57)
:
- DES FRAGMENTS DETERNITE , tirage limité à
100 exemplaires
- LA DERNIERE GRANDE FUITE BERLIN 97, tirage limité à
30 exemplaires
LIL
NU nouvelles par Bernard Pignero
quatrième de couverture
On ne sait pas grand-chose de ces
femmes et de ces hommes ; pas même leur nom parfois. Ce sont des rencontres, presque
fortuites mais pas tout à fait inattendues.
Que sait-on des gens qui vont lire ces
quelques histoires ? Sont-ils très différents de ceux dont il est question
ici ?
Mais si une connivence doit
sétablir et servir de fil conducteur dans ce parcours amical, c'est sur le regard
que se nouera cette alliance. Nest-il pas le premier langage des hommes ?
Ceux de ce livre sont presque tous
surpris en flagrant délit dattention, à linstant où, dun regard neuf,
dun il soudain nu, ils construisent le monde. Frêle édifice éphémère ou
rempart définitif contre loubli et la mort, cela dépend des circonstances, de
lhumeur des personnages, de la fantaisie de lauteur.
Mais en fin de compte tout se décide
selon le regard du lecteur.
LES MEMES ETOILES par Bernard Pignero
quatrième de couverture
Marthe a renoncé à ses
études et à un avenir prometteur pour remplacer Fernande, la serveuse et lâme de
lAuberge du Causse, partie pour une retraite lointaine.
Qui peut prétendre avoir la meilleure
part ? Cest parce quelle se le demande encore que Marthe écrit cette
longue lettre ouverte, à la fois réaliste, rêveuse et passionnées, autre aspect de sa
volonté de vivre pleinement la vie quelle a choisie.
Les mêmes étoiles est le
premier roman de Bernard Pignero.
Incipit de la
première nouvelle
du recueil Lil nu
" La falaise "
Un mistral puissant, continu,
presque régulier balayait le rivage et la mer comme sil avait décidé de nettoyer
à fond toute cette portion du littoral et den refouler les débris vers les côtes
dAfrique.
En théorie, rien naurait dû lui
résister. Un tel acharnement, une telle hargne ! Les risées sur la mer, râpée par
la furie du vent, semblaient de la neige courant sur un glacier. La houle se contrariait
elle-même, comme si le souffle qui levait les vagues les brisait aussitôt et les
plaquait à la surface avant quelles nenflent et ne déferlent. Un ciel
dune pureté idéale, dun bleu glacé, les falaises usées jusquà
los dun blanc sale, la côte avec ses pinèdes étrillées par le mistral et
ses maisons insignifiantes, toute cette violence muette sous lironique sourire
dun soleil davril, on pouvait lobserver de la salle à manger de
lhôtel. On ne pouvait faire que cela. Quel esprit serein aurait pu se fixer à
quelle certitude quand lattention, à chaque instant, était happée par le
déchaînement furieux, mugissant, qui faute de pouvoir arracher la terre, barbouillait
sauvagement la baie de sillons métalliques, de traînées écumeuses, de scintillements
dun or éphémère engloutis dans les bleus acides et changeants dune mer
décomposée ?
Incipit de : LES
MEMES ETOILES
Roman de Bernard Pignero
Je ne sais pas comment les gens parviennent
à voir les choses de lextérieur. Moi je vois tout de lintérieur,
cest-à-dire que je ne vois pas grand chose. Je passerais plutôt ma vie à refuser
de voir, à refuser de comprendre. Ce nest pas que je cherche à me dérober à la
nécessité davoir les yeux ouverts sur le monde, au contraire, mais je nai
jamais le temps dobserver comme je le voudrais. Regarder est la plus agréable des
occupations mais, pour moi, cest la plus difficile. Enfin, je fais ce que je peux.
Je vois ce que je peux.
Cette nuit, par exemple, jai
rêvé de la maison de Sylvain. Dans la vie réelle, cest une maison tout à fait
ordinaire, avec des pièces carrées autour dun petit couloir anodin. Une de ces
maisons que lon prend soin de ne pas regarder, puisque de toute façon il ny a
rien à voir. On sait que ça existe parce quil faut des maisons, mais cest
tout ce que lon peut lui concéder. Si je commençais à observer ça, je rentrerais
vite dans une sorte de désespoir. Ce ne serait pas tant de constater que cest là
que Sylvain habite mais que cette maison, en somme, cest un peu lui.
Après tout, lombre des gens sur
le sol, cest aussi un peu les gens et ce nest pas grand-chose tout de même.
Certes, on nachète pas son ombre avec un crédit sur vingt ans. Mais on ne peut pas
la vendre non plus ou la laisser en héritage. Là nest pas la question.
Si on accorde de lattention à des
objets neutres comme les maisons fonctionnelles, les routes et les caniveaux, les
transformateurs électriques ou les clôtures des champs, on risque de se sentir bétonné
dans ses émotions. On serait obligé de se battre contre ça. Il y aurait un tas de
conclusions à en tirer. Je nai pas envie de tout cet embarras. Ce nest pas
que je sois paresseuse, mais je mesure mes efforts et mon attention. Je nai pas
assez dintelligence pour en gaspiller à réfléchir sur des choses qui ne me
touchent pas.
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