(c) Catherine Merdy

Ma vie est un fichier

de Chem Assayag

Je suis une succession de bits et d’octets, un immense espace de stockage, quelque part dans un territoire que je ne connais pas. J’ai un corps, un appareil sensoriel, des accélérateurs de mouvements, des amplificateurs de vision, des multiplicateurs d’émotions, un infini réseau de prothèses qui font de moi un homme amélioré.

Tout ce que je fais, pense, dit, ressens, perçois, éprouve est immédiatement enregistré, numérisé, compressé et stocké. Ma vie est un fichier.

Tout le monde peut y accéder, pour cela il suffit de connaître mon numéro d’identification et de s’acquitter des droits. Pour mes amis et ma famille l’accès est libre, quoique parfois je décide de ne pas les autoriser à tout regarder, sentir, toucher, savoir. Pour les autres je décide d’un tarif, mais rares sont ceux qui s’intéressent à mon existence.

Parfois je souhaite revivre un moment, retrouver une sensation et je consulte mon propre fichier. L’impression est toujours étrange comme une plongée dans le passé, un retour en apnée dans ma propre vie. Cette expérience est à son tour intégrée dans le continuum de mon existence et vient alimenter le fichier qui grandit sans cesse. Nous savons tous qu’il s’agit d’un moment limite, d’une mise en abyme dangereuse. Pour une raison encore inconnue essayer de superposer des incursions dans son passé entraîne une distorsion des perceptions et des bogues parfois irréparables. Une fois, en voulant revivre à nouveau un moment de mon enfance, tout s’est soudain dissout, il n’y avait plus rien, ce fragment de ma vie avait disparu et je n’ai plus jamais pu le retrouver. Nous savons que nous avons encore des progrès à faire.

Notre vie est théoriquement infinie, l’organique n’a plus de prise sur nous, et seule notre propre volonté peut annihiler le mouvement qui nous pousse sans cesse dans le futur qui devient présent. Tout nous est désormais possible.

Les seules menaces sont si improbables : l’explosion d’une étoile proche, l’intervention d’une force inconnue (quelques-uns continuent à postuler l’existence d’une entité supérieure qui nous serait inaccessible, mais que saurait-elle faire de plus que nous ?), alors nous dérivons dans notre propre vie à la recherche de quelques instants rares, ou dans la quête des moments que nous souhaitons reproduire.

Parfois je me surprends – sur mon fichier cette sensation est celle qui a le plus d’occurrences depuis quelques mois – à m’ennuyer, à trouver cela sans grand intérêt, cette certitude monotone qui accompagne nos existences numériques. Alors je pars à la recherche de vieux fichiers, ceux d’avant, de la période organique où la mort pouvait encore rôder. C’est un voyage exaltant et douloureux, percevoir ces êtres qui semblaient encore douter, vivre leur sentiment d’un lendemain incertain. Ces fichiers sont peu nombreux et il devient difficile de les consulter car les demandes sont de plus en plus importantes – les consultations simultanées sont plus complexes et donc limitées – alors il faut s’inscrire longtemps à l’avance sur les registres de connexion. Demain j’ai un créneau : pendant 2 jours standard je vais pouvoir utiliser le fichier d’une femme disparue il y’a environ cent ans qui était un des derniers médecins. Un de mes amis m’a dit qu’il s’agissait du meilleur fichier auquel il ait eu droit. J’ai hâte. Je me suis préparé. Depuis une semaine j’ai désactivé certaines de mes prothèses, ainsi je sais que mes perceptions seront plus fortes, que je serai au plus près de la vie de cette femme. C’est toujours mieux ainsi.

J’ai hâte. Les prochaines données sur mon fichier seront intéressantes.