La nuit avançait en nage. La fièvre
n'avait cessé de monter toute la journée. Elle se faisait lourde, accablante à mesure
qu'il essayait de s'en défaire. Elle collait à lui jusqu'à l'étouffer. Ce n'était pas
le soleil, juin en ces contrées est un mois de début de printemps doux et frais à la
fois. Cela venait de lui et cela se communiquait à l'air, aux objets, à tout ce qu'il
pouvait toucher.
Soudain le coeur faillit. Il n'était plus
question de battre ainsi dans le vide comme un moteur ne poussant, ne tirant aucun
véhicule. Il était temps de partir, s'envoler loin et ne plus revenir, jamais. La
fenêtre en face était grande ouverte. Il suffisait de rejeter les draps, un seul pas à
faire, une seule marche à monter et l'éternité pour tomber.
La fièvre tomba d'un seul coup. C'était
peut-être cela la solution. Il suffisait de pas grand chose pour que tout s'éteignit de
ce côté et se ralluma de l'autre. Un pas à faire, une marche à monter et l'éternité
pour tomber. Un seul geste qui mènerait vers le tout, qui mènerait vers l'un, qui serait
le prélude, le déclencheur d'une autre vie, d'un autre monde.
Le coeur au ralenti, il fit un pas, monta
la marche, et tomba.
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L'Affaire Mandala
En face, un mur percé de fenêtres. Un
grand immeuble, une vingtaine d'étages. Des balcons épars surgissaient à certains
endroits pour humer l'air sombre de la ville. Le soleil venait à peine de se lever.
Six heure quinze à la montre et deux
nuits sans sommeil qui se bousculaient dans la tête.
Deux immeubles parallèles s'accolaient au
premier, en face, pour former une impasse. Derrière, un autre immeuble, décalé
d'environ dix mètres. De quoi laisser entrer deux camions bennes.
Tout cet amas de murs encerclait l'air,
l'étouffait, le rendait irrespirable.
A bien y regarder, si on comptait les dix
mètres séparant les deux immeubles prolongeant le regard de l'immeuble de derrière, on
pourrait former un carré parfait dont les côtés seraient les murs de chacun des quatre
immeubles.
Au bas de chacun des immeubles, une grande
porte verte sur laquelle était était inscrite " Local des poubelles". Celle de
gauche était ouverte et laissait échapper une de ses poubelles renversées. Des ordures
en sortaient que les mouches assiégeaient.
A toute cette atmosphère de pestilence
s'ajoutait en son centre, quelque chose de singulier sinon d'inhabituel. Un homme, couché
sur le ventre, dans une position désarticulée, accrochait férocement la terre avec ses
dents. Sa main droite agrippait un cahier d'écolier à la couverture déchirée.
- Victor, Ivan ! Vous savez quoi faire ?
- Oui inspecteur Nourikov.
Deux policiers en uniforme s'approchèrent
du cadavre. L'un d'eux prit des photos de différents angles pendant que l'autre examinait
le corps. L'inspecteur regardait faire mais son attention était tout entière portée sur
le cahier. Lorsque les deux hommes eurent fini, il se précipita vers le corps et lui
arracha son cahier. L'ayant en main, il commença d'abord par le feuilleter rapidement
puis l'examina plus attentivement page par page. Une écriture fine et régulière en
couvrait d'un bout à l'autre une vingtaine de pages. Il commençait tout juste de
déchiffrer cette écriture qu'un vieil homme aux cheveux blonds cendrés l'interpella.
- Eh ! msieu l'inspecteur. vou mavé
demandé.
- Vous êtes celui qui a découvert le
corps ?
- Oui msieu, et mêm ke ça m'a foutu un
cou tel que jen nai renversé la poubelle que vou voyé là. ça fait trente ans keu
j'suis éboueur, eh ben c'est la première fois k'samarive un truc com ça. Jai toutsuite
averti la police vou pensé.
- Avez-vous remarqué quelque chose de
suspect ces jours derniers ?
- Vou pensé bien kjai pas ltemps
d'observer tou com jvoudrai. Jviens tous les jours à cinkeur et demi, je vide les
poubelles dans ma benne et jcontinu ma tournée. Jai kinze immeubles com ça à vizité en
moins ddeuzeur, alors vous comprené.
- Oui, merci.
- A vot sevice msieu l'inspecteur.
L'inspecteur, écoutant à peine ce que
lui disait le vieil homme, lisait ou du moins tentait de lire la totalité du cahier. Son
front s'assombrissait à mesure qu'il avançait dans sa lecture. Sur la dernière page on
avait fait un dessin.
Pris de vertige, l'inspecteur tourna sur
lui-même et balaya du regard l'impasse et les immeubles qui l'entouraient. C'était bien
ça, le dessin représentait de manière stylisée l'impasse et les immeubles. Le point
central de la figure désignait exactement la place du corps.
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Rapport de
l'inspecteur Lev Nourikov
Ce 11 juin 19..
Nabierski
Ce matin à six heures vingt-cinq minutes,
nous avons constaté, l'agent brigadier Victor Pitski, le légiste Ivan Tourbiev et
moi-même la présence d'un individu agé d'environ quarante ans, mort en l'impasse
Mandala.
Le mort avait en sa possession une carte
d'identité, un jeu de clefs et un cahier format A5 d'une trentaine de pages dont une
vingtaine était couverte d'une écriture fine et régulière, difficilement
déchiffrable.
Le cahier, la carte et les clefs ont été
classés aux archives, dans le dossiers moeurs
"Affaire Mandala".
Il a été pris connaissance et copie du
cahier. Nous essayons en cet instant d'en découvrir davantage.
La mort, selon le légiste Tourbiev,
aurait eu lieu ce 11 juin 19.., entre 2 heures et 4 heures du matin.
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Journal de Lev
Nourikov
Ce 11 juin 19.. à Nabierski
Trois jours que je n'ai pas dormi.
A quatre heures ce matin j'avais résolu
l'affaire Neblinski par l'arrestation des trois chefs principaux du gang de la poudrière
que voilà le commisaire qui me relance chez moi pour un cadavre trouvé en l'impasse
Mandala par un vieil éboueur.
Il faut absolument que je dorme sinon je
vais devenir fou.
Bon sang, il faut quand même que je
recopie le contenu du cahier que j'ai trouvé sur le cadavre. L'écriture en est à peine
déchiffrable.
Nathalia n'était pas bien ce matin au
téléphone. Je crois que c'est l'approche de notre mariage qui la perturbe. Sa mère est
insuportable avec ses fleurs qu'elle veut toutes bleues et ses nappes qu'elle veut toutes
blanches. J'espère que cela ira mieux demain après notre déjeuner, je tenterai de la
rassurer.
Une étrange affaire. Défenestration,
coup classique pour un suicide. Mais ce que j'ai pu déchiffrer du cahier me fait penser
que c'est bien plus compliqué.
Je suppose que l'affaire sera rapidement
classée. L'affaire Neblinski a ratissé les fonds de tiroir du commisariat. Une affaire
ne concernant qu'un seul individu, ce n'est pas assez important pour qu'on y investisse
des hommes et de l'argent. Le cahier sera sans doute oublié avec l'affaire dans un tiroir
des archives de la police. Quelque chose me dit que cela ne doit pas arriver.
Je ne sais pas si c'est la fatigue, mais
il me semble que ce cahier recèle une vérité, la vérité. Vérité si monstrueuse, si
inhumaine qu'il faut s'anéantir pour y participer.
Quatre immeubles, un carré parfait, et un
mort en son centre. Le dessin évoquait tout cela. Je me demande s'il ne l'avait pas
prévu. Cela ressemble presqu'à un rituel, une sorte de sacrifice, l'accomplissement d'un
destin.
Non, je délire ! Il devient urgent que je
dorme.
Ah ! Nathalia. j'espère tant en ce
mariage. Qu'ai-je donc fait qui lui ait déplu ce dimanche ? Toujours cette même
discussion à propos de sa mère et de sa manie de se mêler de notre vie. Tout devait
bien se passer, un pique nique au bord de l'eau. Je lui avais même fait faire un tour de
bateau. Elle était si radieuse ! Et puis sa mère est venue dans la discussion.
Il faut que je me concentre sur cette
enquète. Je serai tout seul pour la mener. La seule façon de m'y retrouver est de
déchiffer complètement le cahier. Ce que j'en ai compris m'a donné l'impression qu'il
était arrivé à l'endroit où il le voulait. Un long voyage, une quête qui l'a mené
jusqu'en notre ville. Mais qu'a donc de particulier notre bonne vieille ville de Nabierski
?
Ah ! cette fatigue. Il faut que je
comprenne à tout prix et le plus tôt sera le mieux.
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Cagier dIgor
Holderinov
Le Mandala
1ère journée à Nabierski
Je suis arrivé à Nabierski le huit au
matin. La ville navait pas encore éteint ses lumières. Une ville aux couleurs
maussades qui pousserait tout être humain normalement constitué à se replier sur
lui-même pour ne plus avoir à affronter le dehors.
Des blocs de verre et de métal partout. A
peine si lon pouvait apercevoir par-ci par-là un arbre ou un parc. Tout était gris
à faire peur.
Jai passé la matinée à la
recherche dun hotel où dormir. Jai ratissé une bonne partie de la ville pour
cela.. Partout des angles droits, partout des tours parallélépipédiques. Pas la mondre
courbe, la moindre brisure à cette harmonie carcérale.
Je ne crois pas que ce soit la cité qui
réponde à mon humeur. Depuis si longtemps que je la cherche. Je me demande à quoi elle
ressemblera. Je sais du moins une chose, elle ne peut être faite de murs gris et de
géométrie austère.
Mon coeur me dit quune telle cité
existe et quelle ne se trouve pas loin. Jai visité tant et tant de cités et
seulement trois ont répondu à certaines de mes attentes. Et aucune na pu me
découvrir la totalité de moi-même, aucune na su munir à moi-même. Je vis
comme un fantôme dans un corps sans esprit. Un corps désarticulé dont les membres ne se
répondent que par saccades. Je cherche peut-être en vain cette union de moi à
moi-même.
Cette cité me fait un drôle
deffet. Elle ne répond certes pas à mes attentes, mais elle me pousse vers elle
comme vers quelque chose qui était obscure et qui me devient de plus en plus claire à
mesure que jy pénètre.
Pas dhotel dans cette ville. On
dirait quelle naime pas ceux qui ny font que passer. Heureusement, un
propriétaire a bien voulu me louer un de ses appartements pour une semaine. Une semaine,
cela suffira peut-être à me rendre cette santé nécessaire au voyage. Marcher de ville
en ville, et de lune à lautre être plus déçu, plus sceptique, plus
incroyant.
Evagrad ou la femme
Parmi les cités qui mont changé en
est une que je porte toujours en moi. Elle sappelait Evagrad je crois, nétait
peuplée que de femmes. Dès le premier instant je fus attiré. Dans une boîte de nuit
nommée Lucia, je vis la lumière brûler lombre et la nuit crever le jour. Les
danses étaient brésiliennes. Les corps à corps se faisaient pressants. Une femme
nommée Rosa me serra tout contre son ventre. La nuit entière nous dansâmes, et le jour
venu, je devins femme. Elle me parla de son corps, me révéla son âme et se fondit en
moi-même. Les jours suivants, fait surprenant, on mappela Rosa. Jai collé
mon corps à celui des autres, carressé mon sexe aux autres sexes, et livré mon âme
comme seule sait le faire une femme. Je fus reine dun soir, maîtresse des nouveaux
venus et je fus mère quand les hommes vinrent à manquer. Dans une chambre blanche,
brûlée déther, je naquis de moi-même et men fut tout heureux chercher qui
je suis entre les chemins perdus et les routes ouvertes.
****
Un jour que jétais à suivre ce
chemin que suivent tous les hommes. De mon appartement de célibataire à mon travail
peuplé de solitude, je vis une femme en mon miroir. Un peigne à la main, je coiffais une
longue mèche sur mon front, et les cils de mes yeux me semblèrent démesurément longs.
Le peigne à la main je fis un sourire à ce doux visage qui mapparaissait, mais le
sourire nallait pas avec cette longue et rebèle mèche qui ne voulait pas tenir sur
mon crâne. Il était charnu, le sourire, mais ses lèvres fendillées montraient à
maints endroits sa masculinité. Je fis demi tour et men fus me cacher où tous les
hommes se cachent lorsquils sont effrayés : lactivité. Je bousculai maints
objets que le temps avait accumulé sur mon passage et men fus consummer ces heures
quon appelle travail.
Mais tout au long des inventaires que je
faisais, des tableaux statistiques que je construisais, une longue mèche apparaissait qui
me faisait femme quand je nétais quhomme. Linventaire en devint
inéxact, les statistiques fausses et le coeur aussi cassé que le pouvait être celui
dune femme qui se serait éveillé dans le corps dun homme.
Cette chaleureuse poirtine que je prenais
plaisir à caresser, et qui me faisait mal parfois, ce doux
visages que les lèvres me souriaient si mélancoliquement, tout cela et
bien autre chose encore me manquait. Je me rasai soigneusement le visage et le corps, mais
cela ne pouvait pas suffir. Tout pouvait-il donc être dans cette mèche qui tombait sur
mon front et ces cils beaucoup trop longs pour un visage dhomme ? Bien sûr que non
! Puisque je les avais tous les deux et que je me sentais mal en moi. cela signifiait
certainement que cela ne pouvait pas suffir.
Ah ! pauvre femme que jétais alors
!
Le lendemain, dès léveil, tout me
sembla différent. Je sentais que le chemin qui me menait à la vie ne serait plus celui
de tous les jours. Depuis si longtemps que jétais femme sans en avoir
lapparence. Je me sentais lasse et prête , ce jour-là, à mourir si ne venait pas
la solution à mon désespoir.
Au cours dun de ces trajets qui
mènent du sommeil à la vie, jai rencontré un homme. Il était tout pâle dans son
costume élimé aux manches. Par maints détours artificieux je parvins à le mener dans
ma chambre. Il parlait un patois qui ne métait pas connu. Mais peu importait ses
mots, jen avais bien assez dans le coeur. Sa force, sa masculinité seules
mattiraient.
Je le mis au lit contre lassurance
davoir, une semaine durant, un bon repas chaud au bistrot du coin. Nous fîmes
lamour avec rage dabord, puis de plus en plus voluptueusement à mesure que je
me sentais femme.
Je compris dès lors que ni le corps ni
les lèvres ni la mèche ni les cils ne faisaient la femme. Comme il fallait une femme
pour faire un homme, entendons le faire naître dans tous les sens du terme, il fallait un
homme pour faire une femme. Que lun domina ou non, cela navait guère
dimportance et dépendait bien plus des événements que de la nature profonde de
chacun. Il fallait les deux pour que les deux existassent.
Parques Hotel ou la Vie
Après maintes cités sans intérêt, je
pris une chambre dans un hotel appelé Parques, au coeur dune ville sans nom. Dès
le seuil franchi, mon coeur se mit à battre au rythme de celui des moineaux.
Javais vingt ans en arrivant. Le
coeur accordait mes jours au rythme des minutes. Par devant la fenêtre de ma chambre,
maints spectacles se mirent en marche. Des femmes en travail se délivraient dune
vie qui nétait pas la leur. Les enfants, aux manèges de la vie,
saccrochaient aussitôt et tournaient, tournaient jusquà ce que je ne les
visse plus. Au bout de quelques heures, la révolte adolescente en sortait. Les filles en
minijupe, les garçons en boucle doreille escaladaient les années comme on escalade
les minutes. Les parents criaient, mais déjà outre tombe, et les ados devenaient des
femmes et des hommes que la vie pourrissait. En un instant ils étaient vieux et se
précipitaient sur des bancs, au bord dun lac ou dune mare que des cygnes ou
des pigeons assiégeaient. Un morceau de pain à celui-là, un quignon à celui-ci et la
tombe les happait sans les surprendre.
Derrière la fenêtre je me voyais comme
en une glace. Mes cheveux devenaient gris, mes jambes de plus en plus tremblaient et le
coeur sépuisant, mes yeux se fermaient de plus en plus. Je me sentais mourir et ne
le voulais pas, sachant quaprès la mort, peut-être, je ne pourrais plus chercher
ce qui mobsède : le tout et lun réuni. Cétait folie que de rester
là. Je franchis la porte de lhotel au moment même où la tombe vint à
mapparaître. Je courrus de toutes les forces qui me restaient en dehors de la
ville, mais déjà je rajeunissais quand je ne foulais pas encore les chemins tortueux qui
mènent nulle autre part.
****
Seulement il vint un jour où cela ne
voulut plus passer. Javais beau pousser avec les deux doigts au fond de la gorge,
celle-ci était trop enflée pour laisser passer quoi que ce fût. A ce moment là tous
minterpelèrent. Les uns me dire de pouisser un peu plus à droite, dautres de
pousser un peu plus à gauche, mais rien ny fit.
Le coeur sépuisait à force
dessouflement et le ventre se creusait quand la gorge ne cessait denfler.
Jai alors crié une fois, une fois
seulement. Un râle et personne plus ne mentendit.
*****
Cétait une route tortueuse et sans
fin. Les pieds y traçaient un chemin nouveau qui menait jusquà la fin de
soi-même. Un cité surgissait parfois que lon ne voyait pas avant de lavoir
pénétré. Une cité toute blanche aux murs parfumés déther. On y venait sans
sen appercevoir et un grand cri nous rendait le souffle facile. On ne
sappercevait quaprès coup de sa banalité. Elle était là de tout temps et
dans les premiers temps, elle sembalit être là pour tous les temps. A mesure quon
y avançait lair y devenait de plus en plus lourd, de plus en plus difficile à
digérer. La gorge devenait rapeuse à force de mots durs et de silence coupant.
Mais les pieds ne cessaient pas
davancer. Et cest au lever des jours seulement quils se demandaient où
cela pouvait bien les mener.
La cité, éclatante de lumière
lorsquon y pénétrait, devenait de plus en plus sombre à mesure quon
senfonçait plus profondément en ses entrailles, peut-être vers la sortie. Je me
souviens quon était nombreux à la traverser, mais cétait comme si on ne se
voyait pas. Personne ne prêtait attention à personne. Chacun menait son chemin
quil croyait nouveau et qui ressemblait à bien dautres.
Cette cité, une parmi dautres,
quon ne voyait pas avant de lavoir pénétrée, avant davoir fait le
long chemin qui va du coeur qui se bat à celui qui se tait, on lappelait : la vie.
Un nom banal, tout en minuscule, à la mesure de celle qui le porte mais qui devient
outrageusement exceptionnel quand on sait que sa remplaçante est éternelle, peut-être.
LOmbre
Un jour que la fièvre me brûlait les
sangs, jallais jusquau pont de la Viedka. Une vieille rivière que la Viedka.
Je crois quelle existait du temps que Gengis Khan était le maître des mongols. Les
eaux de la ville, lessives et déchets dusine y coulaient sans remords. Je mis les
mains et le menton sur la rembarde et attendis que les heures défilassent. Elles
défilèrent sans cesse, mais il me semblait quelles ne finiraient jamais.
Cétait un dimanche, jour libre
comme on dit, un jour de repos. Et cétait le jour le plus agité que je pusse
connaître. Je savais que la fin était proche. La fin du monde ? La fin de moi-même ?
Cela importait peu. Pour les plus modestes dentre nous, la fin de soi coïncide
toujours avec la fin dautre chose.
Les heures défilaient et le soleil, au
loin, senfonçait de plus en plus dans la brume.
Une envie presque suppliante me poussait
à la rejoindre. Je voulais savoir ce que cette eau fangeuse ressentait. Je voulais être
elle-même pour savoir ce quelle était.
La mort ? non ! Cétait bien plus
que cela. La mort nest quun dénouement quand elle était le début dune
complication, un long supplice, une longue initiation. Peut-être laprès mort ou le
début dune autre vie.
Les diables et les sorcières se fondaient
en cette matière mouvante qui sembler ne mener nulle part. Et cétait là
lessentiel, quelle ne menât nulle part, quelle neût aucun
destin, aucun sens. La contingence était partout, mais on ne sen rendait pas
compte. Que la nécessité nous apparusse dans toute sa lucidité et lultime
questionnement devenait : pourquoi ?
Le pourquoi était l'Ombre. Impossible d'y
répondre et impossible aussi de l'éluder. Une fois la clarté faite, l'ombre était
entière et nul petit coin ne s'offrait pour s'y cacher.
Une jolie fille passait dont on
n'appercevait pas le minois. Le soleil montait à l'horizon et c'était la lune que nous
voyions toujours au bord de l'asphyxie.
La cité invisible, les cités invisibles,
c'étaient celles-là mêmes qui nous hantaient le coeur à chaque fois que nous nous
interrogions. Un bout de victime par-ci, un morceau d'accusateur par-là, et le tout à
l'unisson, criant que si la mort ne venait pas, nous nous y jetterions.
Le Mandala
3ème jour à Nabierski
Un appartement pour une semaine en plein
quartier Mandala. Autour de moi on dit que c'est le haut standing, mais cela me dépasse.
Je suis là, à regarder en mon miroir qui
je puis être, et me prépare déjà à aller ailleurs, quelque part où je puis me
trouver. Mes bagages sont déjà prêts. Trois jours que je suis là et rien, rien qui me
mène à moi-même.
La fièvre me prend tout à coup. C'est
comme si une lueur se faisait en mon esprit. Un lueur brûlante qui m'incite à voir
quelque chose que je veux et ne veux pas voir à la fois. Comme une tentation qui ne
cacherait pas dans son jeu de séduction la douloureuse conséquence de mon accord avec
elle.
Peut-être la solution n'est-elle nulle
part. Toutes ces cités visitées, tous ces mondes vécus, et pas un qui me dise qui je
suis.
Suis-je un processus qui de la vie mène
à la mort ? Suis-je une femme ? Suis-je un homme ? Suis-je le mal que la destruction
prospère ? Il me semble que tout cela n'est que piètres substitutions au vrai destin qui
me hante.
Je suis homme, femme, qu'importe, je suis
un, une et j'aspire au tout qu'est le monde, l'univers. Comment substituer le soi
conscient et inconscient à la fois au moi de part en part conscient ? Comment verser la
totalité dans l'unité ?
Encore cette fièvre qui boue dans mon
crâne. Je suis sûr que c'est là mon sort à présent. Un cerveau ramoli comme celui de
Nietzsche, et la folie pour seul recours à la souffrance.
Je me questionne, le monde me questionne,
mais tous ces questionnements sont vains. La réponse n'est pas en mon pouvoir. Que
puis-je être ? Que puis-je savoir ? Un certain Kant n'a-t-il pas réfléchi à cela ?
N'a-t-il pas, à la suite de Philon le Juif et de Descartes le Chrétien, limité à
jamais nos espoirs ? Il me semble que tout n'a pas été résolu par cette limitation. Car
au contraire de la Raison, "Je" veut, l'"Homme" veut même ce qu'il ne
peut pas.
La nuit baisse au loin et il me faut
dormir. Demain est un grand jour, je le sens, je le sais. Dormir et me taire, le seul
réconfort à cette fièvre qui me ronge les sangs.
==================================
Rapport de l'inspecteur Nourikov
(suite et fin)
Ce vendredi 12 juin
19..
Après enquête auprès de la préfecture,
le mort trouvé hier en l'impasse Mandala est un certain Igor Holderinov. Il était
employé aux archives de la municipalité de Nabierski et s'occupait du fond culturel,
notament des écrits anciens, contes et légendes concernant une cité monacale bouddhique
qui se serait située à l'emplacement exact du quartier Mandala il y a de cela quelques
milliers d'années.
Ce lundi 8 juin 19.. Igor Holderinov a
donné sa démission aux archives et a déménagé de son ancien appartement situé au 25
rue de la Liberté pour le Mandala Building dans le quartier du même nom.
Après interrogation du propriétaire de
l'immeuble, il s'emblerait qu'Igor Holderinov ait insisté pour n'avoir l'appartement que
pour une semaine.
Après déchiffrage du cahier trouvé en
la possession du mort, nous ne pouvons conclure que par le suicide.
Fin de Mandala Hotel.
5. Dietro
Dentro
"L'as-tu encore enculée? J'ai essayé, dit Camier, mais je
n'avais pas la tête à ça. Tu fais trop l'amour, depuis quelque
temps, dit Mercier. Tu n'as pas honte à ton âge? Tu vas
attraper un échauffement. J'ai le gland en feu, en effet, dit
Camier. C'est un cercle vicieux. Il faut te mettre de la
pommade, dit Mercier. Je n'ose pas y toucher, dit Camier. Et
ton kyste? Dit Mercier. Ne m'en parle pas, dit Camier. Il ne
t'est pas rentré dans le trou, au moins, dit Mercier, comme tu
le craignais à un moment? Il en garde l'entrée toujours, dit
Camier. Il grandit tous les jours, et cependant il n'est pas
plus près du trou qu'il y a vingt ans. Essaie d'y comprendre
quelque chose." (Samuel Beckett, Mercier et Camier, Minuit, p.
171-172).
Dietro....dentro
Dès la descente à la gare Santa Lucia , à six heures un matin
de lundi début de la Semaine Sainte, fus frappé par
l'apparition soudaine comme magique d'une sorte d'église
baroque dont l'image se reflétait dans l'eau d'un canal
qu'enjambait un pont d'anthologie vénitienne, puis par le
silence qui régnait avec tant de puissance que le clapotis des
flots légers semblait occuper tout l'espace, puis l'apparition
à ma gauche d'une rue nommée Calle pavée de dalles et
parfaitement déserte, puis un bateau glissant sur le canal, je
rêvais, je voulais me pincer pour voir si je rêvais, mais
c'était un vrai rêve, l'arrivée surprise dans un endroit
irréel, différent de tout autre lieu que j'avais visité et
connu. Le lever du jour était sans soleil, mais cette grisaille
printanière donnait plus d'ampleur à cette atmosphère d'inconnu
et de mystère. Remonté les marches vers la gare y déposer mon
sac en consigne, puis retour sur les dalles de la Calle que
j'emprunte, le bruit de mes pas résonne seul au petit matin qui
petit à petit se réveille et se lève paresseusement. Mais je
n'étais pas attendu, comme Brodsky, par une femme superbe,
créature de rêve et d'intelligence et de relations mondaines.
Tout le tralala de réseaux d'intelligentsia et de glitterati,
la high society. Ou
même comme Sollers ou même comme Pound ou
même comme tous ces types pris dans cet engrenage culturel du
star system. Sollers
situe un de ses romans à Venise, Le C?ur
Absolu, il y situe même son quartier général, voir Venise et
mourir, moi j'avais simplement pris la direction à gauche car à
droite il n'y avait rien, la Calle commençait à partir de la
gare devant ce pont devant cette église baroque qui plus tard
me faisait l'impression d'un décor de papier mâché, vu son
anachronisme ou bien était-ce moi qui me sentais déplacé,
envahi d'étrangeté de sensations, car les quelques mètres, les
tout premiers pas métriques que j'ai fait résonner au creux de
mes oreilles et de mon coeur et sur les dalles de la Calle que
seul j'entendais et que j'entends encore aujourd'hui, m'ont
mené comme si le présent traversait le temps, vers une nouvelle
dimension physique et temporelle. Comme l'écrivain devant sa
nouvelle page blanche, son autre dimension. Mais au contraire
de lui, je m'avançais à travers un rideau où le temps était non
inscrit, j'allais, je m'en souviens, devant l'incertain...
Devant moi y avait une sorte d'épaisseur encore non constituée
qui était mon prochain pas. J'avançais comme l'automate,
propulsé grâce au mécanisme qui me dirigeait dans chacun de mes
pas depuis ma naissance, puis comme guidé par mes sens guidant
mes muscles mes gestes mon instinct, m'abandonnant comme le
joueur à la chance, mais la chance et le destin sont
modifiables sous l'influence de la volonté. Du désir, surtout
du désir. D'une force magique impalpable mais réelle, d'un
quotient multiplié presque divin, rejoignant la Force suprême.
Le souffle, celui, le souffle de la vie, celui à qui personne
ne veut accorder d'importance, mais que tous recherchent dans
multiples millions de transpositions de transfigurations
(transfigurisations) de travestissements défigurations
déguisements. C'était ce souffle même de moi-même, issu de
plein de plénitudes à la fois crées et concrétisées par les
gènes et la métaphysique, qui me laissait tout de même en plan,
à la fois libre de mon destin et complètement abandonné à
moi-même et aux conséquences de mon et mes prochains pas. Cet
asservissement aux lois n'est dépassable que par le désir, la
volonté, le rêve, celui qui est éveillé, inspiré, soufflé,
excité, stimulé, passionné... Véritable.
Le temps est une notion abstraite lorsqu'on le met en dehors de
soi-même. C'est un cycle continuel de mouvement dans l'espace.
La durée appartient à la matière, celle-ci a une valeur dure
qui dure. Mais une fois lancée dans l'espace, la matière
s'engendre d'énergie et la libère dans son mouvement, perd de
sa durée graduellement, devient temporelle, vivante, condamnée
donc à finir.
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