Mandala Hôtel

par  Ahmed

Sélection du mois d'octobre 2001

 

La nuit avançait en nage. La fièvre n'avait cessé de monter toute la journée. Elle se faisait lourde, accablante à mesure qu'il essayait de s'en défaire. Elle collait à lui jusqu'à l'étouffer. Ce n'était pas le soleil, juin en ces contrées est un mois de début de printemps doux et frais à la fois. Cela venait de lui et cela se communiquait à l'air, aux objets, à tout ce qu'il pouvait toucher.

Soudain le coeur faillit. Il n'était plus question de battre ainsi dans le vide comme un moteur ne poussant, ne tirant aucun véhicule. Il était temps de partir, s'envoler loin et ne plus revenir, jamais. La fenêtre en face était grande ouverte. Il suffisait de rejeter les draps, un seul pas à faire, une seule marche à monter et l'éternité pour tomber.

La fièvre tomba d'un seul coup. C'était peut-être cela la solution. Il suffisait de pas grand chose pour que tout s'éteignit de ce côté et se ralluma de l'autre. Un pas à faire, une marche à monter et l'éternité pour tomber. Un seul geste qui mènerait vers le tout, qui mènerait vers l'un, qui serait le prélude, le déclencheur d'une autre vie, d'un autre monde.

Le coeur au ralenti, il fit un pas, monta la marche, et tomba.

 

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L'Affaire Mandala

 

En face, un mur percé de fenêtres. Un grand immeuble, une vingtaine d'étages. Des balcons épars surgissaient à certains endroits pour humer l'air sombre de la ville. Le soleil venait à peine de se lever.

Six heure quinze à la montre et deux nuits sans sommeil qui se bousculaient dans la tête.

Deux immeubles parallèles s'accolaient au premier, en face, pour former une impasse. Derrière, un autre immeuble, décalé d'environ dix mètres. De quoi laisser entrer deux camions bennes.

Tout cet amas de murs encerclait l'air, l'étouffait, le rendait irrespirable.

A bien y regarder, si on comptait les dix mètres séparant les deux immeubles prolongeant le regard de l'immeuble de derrière, on pourrait former un carré parfait dont les côtés seraient les murs de chacun des quatre immeubles.

Au bas de chacun des immeubles, une grande porte verte sur laquelle était était inscrite " Local des poubelles". Celle de gauche était ouverte et laissait échapper une de ses poubelles renversées. Des ordures en sortaient que les mouches assiégeaient.

A toute cette atmosphère de pestilence s'ajoutait en son centre, quelque chose de singulier sinon d'inhabituel. Un homme, couché sur le ventre, dans une position désarticulée, accrochait férocement la terre avec ses dents. Sa main droite agrippait un cahier d'écolier à la couverture déchirée.

- Victor, Ivan ! Vous savez quoi faire ?

- Oui inspecteur Nourikov.

Deux policiers en uniforme s'approchèrent du cadavre. L'un d'eux prit des photos de différents angles pendant que l'autre examinait le corps. L'inspecteur regardait faire mais son attention était tout entière portée sur le cahier. Lorsque les deux hommes eurent fini, il se précipita vers le corps et lui arracha son cahier. L'ayant en main, il commença d'abord par le feuilleter rapidement puis l'examina plus attentivement page par page. Une écriture fine et régulière en couvrait d'un bout à l'autre une vingtaine de pages. Il commençait tout juste de déchiffrer cette écriture qu'un vieil homme aux cheveux blonds cendrés l'interpella.

- Eh ! msieu l'inspecteur. vou mavé demandé.

- Vous êtes celui qui a découvert le corps ?

- Oui msieu, et mêm ke ça m'a foutu un cou tel que jen nai renversé la poubelle que vou voyé là. ça fait trente ans keu j'suis éboueur, eh ben c'est la première fois k'samarive un truc com ça. Jai toutsuite averti la police vou pensé.

- Avez-vous remarqué quelque chose de suspect ces jours derniers ?

- Vou pensé bien kjai pas ltemps d'observer tou com jvoudrai. Jviens tous les jours à cinkeur et demi, je vide les poubelles dans ma benne et jcontinu ma tournée. Jai kinze immeubles com ça à vizité en moins ddeuzeur, alors vous comprené.

- Oui, merci.

- A vot sevice msieu l'inspecteur.

L'inspecteur, écoutant à peine ce que lui disait le vieil homme, lisait ou du moins tentait de lire la totalité du cahier. Son front s'assombrissait à mesure qu'il avançait dans sa lecture. Sur la dernière page on avait fait un dessin.

Pris de vertige, l'inspecteur tourna sur lui-même et balaya du regard l'impasse et les immeubles qui l'entouraient. C'était bien ça, le dessin représentait de manière stylisée l'impasse et les immeubles. Le point central de la figure désignait exactement la place du corps.

 

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Rapport de l'inspecteur Lev Nourikov

 

Ce 11 juin 19..                                                             Nabierski

 

Ce matin à six heures vingt-cinq minutes, nous avons constaté, l'agent brigadier Victor Pitski, le légiste Ivan Tourbiev et moi-même la présence d'un individu agé d'environ quarante ans, mort en l'impasse Mandala.

Le mort avait en sa possession une carte d'identité, un jeu de clefs et un cahier format A5 d'une trentaine de pages dont une vingtaine était couverte d'une écriture fine et régulière, difficilement déchiffrable.

Le cahier, la carte et les clefs ont été classés aux archives, dans le dossiers  moeurs "Affaire Mandala".

Il a été pris connaissance et copie du cahier. Nous essayons en cet instant d'en découvrir davantage.

La mort, selon le légiste Tourbiev, aurait eu lieu ce 11 juin 19.., entre 2 heures et 4 heures du matin.

 

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Journal de Lev Nourikov

 

                                                                       Ce 11 juin 19..  à Nabierski

 

Trois jours que je n'ai pas dormi.

A quatre heures ce matin j'avais résolu l'affaire Neblinski par l'arrestation des trois chefs principaux du gang de la poudrière que voilà le commisaire qui me relance chez moi pour un cadavre trouvé en l'impasse Mandala par un vieil éboueur.

Il faut absolument que je dorme sinon je vais devenir fou.

Bon sang, il faut quand même que je recopie le contenu du cahier que j'ai trouvé sur le cadavre. L'écriture en est à peine déchiffrable.

Nathalia n'était pas bien ce matin au téléphone. Je crois que c'est l'approche de notre mariage qui la perturbe. Sa mère est insuportable avec ses fleurs qu'elle veut toutes bleues et ses nappes qu'elle veut toutes blanches. J'espère que cela ira mieux demain après notre déjeuner, je tenterai de la rassurer.

Une étrange affaire. Défenestration, coup classique pour un suicide. Mais ce que j'ai pu déchiffrer du cahier me fait penser que c'est bien plus compliqué.

Je suppose que l'affaire sera rapidement classée. L'affaire Neblinski a ratissé les fonds de tiroir du commisariat. Une affaire ne concernant qu'un seul individu, ce n'est pas assez important pour qu'on y investisse des hommes et de l'argent. Le cahier sera sans doute oublié avec l'affaire dans un tiroir des archives de la police. Quelque chose me dit que cela ne doit pas arriver.

Je ne sais pas si c'est la fatigue, mais il me semble que ce cahier recèle une vérité, la vérité. Vérité si monstrueuse, si inhumaine qu'il faut s'anéantir pour y participer.

Quatre immeubles, un carré parfait, et un mort en son centre. Le dessin évoquait tout cela. Je me demande s'il ne l'avait pas prévu. Cela ressemble presqu'à un rituel, une sorte de sacrifice, l'accomplissement d'un destin.

Non, je délire ! Il devient urgent que je dorme.

Ah ! Nathalia. j'espère tant en ce mariage. Qu'ai-je donc fait qui lui ait déplu ce dimanche ? Toujours cette même discussion à propos de sa mère et de sa manie de se mêler de notre vie. Tout devait bien se passer, un pique nique au bord de l'eau. Je lui avais même fait faire un tour de bateau. Elle était si radieuse ! Et puis sa mère est venue dans la discussion.

Il faut que je me concentre sur cette enquète. Je serai tout seul pour la mener. La seule façon de m'y retrouver est de déchiffer complètement le cahier. Ce que j'en ai compris m'a donné l'impression qu'il était arrivé à l'endroit où il le voulait. Un long voyage, une quête qui l'a mené jusqu'en notre ville. Mais qu'a donc de particulier notre bonne vieille ville de Nabierski ?

Ah ! cette fatigue. Il faut que je comprenne à tout prix et le plus tôt sera le mieux.

 

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Cagier d’Igor Holderinov

 

                        Le Mandala

                        1ère journée à Nabierski

 

Je suis arrivé à Nabierski le huit au matin. La ville n’avait pas encore éteint ses lumières. Une ville aux couleurs maussades qui pousserait tout être humain normalement constitué à se replier sur lui-même pour ne plus avoir à affronter le dehors.

Des blocs de verre et de métal partout. A peine si l’on pouvait apercevoir par-ci par-là un arbre ou un parc. Tout était gris à faire peur.

J’ai passé la matinée à la recherche d’un hotel où dormir. J’ai ratissé une bonne partie de la ville pour cela.. Partout des angles droits, partout des tours parallélépipédiques. Pas la mondre courbe, la moindre brisure à cette harmonie carcérale.

Je ne crois pas que ce soit la cité qui réponde à mon humeur. Depuis si longtemps que je la cherche. Je me demande à quoi elle ressemblera. Je sais du moins une chose, elle ne peut être faite de murs gris et de géométrie austère.

Mon coeur me dit qu’une telle cité existe et qu’elle ne se trouve pas loin. J’ai visité tant et tant de cités et seulement trois ont répondu à certaines de mes attentes. Et aucune n’a pu me découvrir la totalité de moi-même, aucune n’a su m’unir à moi-même. Je vis comme un fantôme dans un corps sans esprit. Un corps désarticulé dont les membres ne se répondent que par saccades. Je cherche peut-être en vain cette union de moi à moi-même.

Cette cité me fait un drôle d’effet. Elle ne répond certes pas à mes attentes, mais elle me pousse vers elle comme vers quelque chose qui était obscure et qui me devient de plus en plus claire à mesure que j’y pénètre.

Pas d’hotel dans cette ville. On dirait qu’elle n’aime pas ceux qui n’y font que passer. Heureusement, un propriétaire a bien voulu me louer un de ses appartements pour une semaine. Une semaine, cela suffira peut-être à me rendre cette santé nécessaire au voyage. Marcher de ville en ville, et de l’une à l’autre être plus déçu, plus sceptique, plus incroyant.

 

 

                        Evagrad ou la femme

 

Parmi les cités qui m’ont changé en est une que je porte toujours en moi. Elle s’appelait Evagrad je crois, n’était peuplée que de femmes. Dès le premier instant je fus attiré. Dans une boîte de nuit nommée Lucia, je vis la lumière brûler l’ombre et la nuit crever le jour. Les danses étaient brésiliennes. Les corps à corps se faisaient pressants. Une femme nommée Rosa me serra tout contre son ventre. La nuit entière nous dansâmes, et le jour venu, je devins femme. Elle me parla de son corps, me révéla son âme et se fondit en moi-même. Les jours suivants, fait surprenant, on m’appela Rosa. J’ai collé mon corps à celui des autres, carressé mon sexe aux autres sexes, et livré mon âme comme seule sait le faire une femme. Je fus reine d’un soir, maîtresse des nouveaux venus et je fus mère quand les hommes vinrent à manquer. Dans une chambre blanche, brûlée d’éther, je naquis de moi-même et m’en fut tout heureux chercher qui je suis entre les chemins perdus et les routes ouvertes.

                        ****

Un jour que j’étais à suivre ce chemin que suivent tous les hommes. De mon appartement de célibataire à mon travail peuplé de solitude, je vis une femme en mon miroir. Un peigne à la main, je coiffais une longue mèche sur mon front, et les cils de mes yeux me semblèrent démesurément longs. Le peigne à la main je fis un sourire à ce doux visage qui m’apparaissait, mais le sourire n’allait pas avec cette longue et rebèle mèche qui ne voulait pas tenir sur mon crâne. Il était charnu, le sourire, mais ses lèvres fendillées montraient à maints endroits sa masculinité. Je fis demi tour et m’en fus me cacher où tous les hommes se cachent lorsqu’ils sont effrayés : l’activité. Je bousculai maints objets que le temps avait accumulé sur mon passage et m’en fus consummer ces heures qu’on appelle travail.

Mais tout au long des inventaires que je faisais, des tableaux statistiques que je construisais, une longue mèche apparaissait qui me faisait femme quand je n’étais qu’homme. L’inventaire en devint inéxact, les statistiques fausses et le coeur aussi cassé que le pouvait être celui d’une femme qui se serait éveillé dans le corps d’un homme.

Cette chaleureuse poirtine que je prenais plaisir à caresser, et qui me faisait mal parfois, ce doux   visages que les lèvres me souriaient si mélancoliquement, tout cela et bien autre chose encore me manquait. Je me rasai soigneusement le visage et le corps, mais cela ne pouvait pas suffir. Tout pouvait-il donc être dans cette mèche qui tombait sur mon front et ces cils beaucoup trop longs pour un visage d’homme ? Bien sûr que non ! Puisque je les avais tous les deux et que je me sentais mal en moi. cela signifiait certainement que cela ne pouvait pas suffir.

Ah ! pauvre femme que j’étais alors !

Le lendemain, dès l’éveil, tout me sembla différent. Je sentais que le chemin qui me menait à la vie ne serait plus celui de tous les jours. Depuis si longtemps que j’étais femme sans en avoir l’apparence. Je me sentais lasse et prête , ce jour-là, à mourir si ne venait pas la solution à mon désespoir.

Au cours d’un de ces trajets qui mènent du sommeil à la vie, j’ai rencontré un homme. Il était tout pâle dans son costume élimé aux manches. Par maints détours artificieux je parvins à le mener dans ma chambre. Il parlait un patois qui ne m’était pas connu. Mais peu importait ses mots, j’en avais bien assez dans le coeur. Sa force, sa masculinité seules m’attiraient.

Je le mis au lit contre l’assurance d’avoir, une semaine durant, un bon repas chaud au bistrot du coin. Nous fîmes l’amour avec rage d’abord, puis de plus en plus voluptueusement à mesure que je me sentais femme.

Je compris dès lors que ni le corps ni les lèvres ni la mèche ni les cils ne faisaient la femme. Comme il fallait une femme pour faire un homme, entendons le faire naître dans tous les sens du terme, il fallait un homme pour faire une femme. Que l’un domina ou non, cela n’avait guère d’importance et dépendait bien plus des événements que de la nature profonde de chacun. Il fallait les deux pour que les deux existassent.

 

 

                        Parques Hotel ou la Vie

 

Après maintes cités sans intérêt, je pris une chambre dans un hotel appelé Parques, au coeur d’une ville sans nom. Dès le seuil franchi, mon coeur se mit à battre au rythme de celui des moineaux.

J’avais vingt ans en arrivant. Le coeur accordait mes jours au rythme des minutes. Par devant la fenêtre de ma chambre, maints spectacles se mirent en marche. Des femmes en travail se délivraient d’une vie qui n’était pas la leur. Les enfants, aux manèges de la vie, s’accrochaient aussitôt et tournaient, tournaient jusqu’à ce que je ne les visse plus. Au bout de quelques heures, la révolte adolescente en sortait. Les filles en minijupe, les garçons en boucle d’oreille escaladaient les années comme on escalade les minutes. Les parents criaient, mais déjà outre tombe, et les ados devenaient des femmes et des hommes que la vie pourrissait. En un instant ils étaient vieux et se précipitaient sur des bancs, au bord d’un lac ou d’une mare que des cygnes ou des pigeons assiégeaient. Un morceau de pain à celui-là, un quignon à celui-ci et la tombe les happait sans les surprendre.

Derrière la fenêtre je me voyais comme en une glace. Mes cheveux devenaient gris, mes jambes de plus en plus tremblaient et le coeur s’épuisant, mes yeux se fermaient de plus en plus. Je me sentais mourir et ne le voulais pas, sachant qu’après la mort, peut-être, je ne pourrais plus chercher ce qui m’obsède : le tout et l’un réuni. C’était folie que de rester là. Je franchis la porte de l’hotel au moment même où la tombe vint à m’apparaître. Je courrus de toutes les forces qui me restaient en dehors de la ville, mais déjà je rajeunissais quand je ne foulais pas encore les chemins tortueux qui mènent nulle autre part.

****

Seulement il vint un jour où cela ne voulut plus passer. J’avais beau pousser avec les deux doigts au fond de la gorge, celle-ci était trop enflée pour laisser passer quoi que ce fût. A ce moment là tous m’interpelèrent. Les uns me dire de pouisser un peu plus à droite, d’autres de pousser un peu plus à gauche, mais rien n’y fit.

Le coeur s’épuisait à force d’essouflement et le ventre se creusait quand la gorge ne cessait d’enfler.

J’ai alors crié une fois, une fois seulement. Un râle et personne plus ne m’entendit.

*****

C’était une route tortueuse et sans fin. Les pieds y traçaient un chemin nouveau qui menait jusqu’à la fin de soi-même. Un cité surgissait parfois que l’on ne voyait pas avant de l’avoir pénétré. Une cité toute blanche aux murs parfumés d’éther. On y venait sans s’en appercevoir et un grand cri nous rendait le souffle facile. On ne s’appercevait qu’après coup de sa banalité. Elle était là de tout temps et dans les premiers temps, elle sembalit être là pour tous les temps. A mesure qu’on y avançait l’air y devenait de plus en plus lourd, de plus en plus difficile à digérer. La gorge devenait rapeuse à force de mots durs et de silence coupant.

Mais les pieds ne cessaient pas d’avancer. Et c’est au lever des jours seulement qu’ils se demandaient où cela pouvait bien les mener.

La cité, éclatante de lumière lorsqu’on y pénétrait, devenait de plus en plus sombre à mesure qu’on s’enfonçait plus profondément en ses entrailles, peut-être vers la sortie. Je me souviens qu’on était nombreux à la traverser, mais c’était comme si on ne se voyait pas. Personne ne prêtait attention à personne. Chacun menait son chemin qu’il croyait nouveau et qui ressemblait à bien d’autres.

Cette cité, une parmi d’autres, qu’on ne voyait pas avant de l’avoir pénétrée, avant d’avoir fait le long chemin qui va du coeur qui se bat à celui qui se tait, on l’appelait : la vie. Un nom banal, tout en minuscule, à la mesure de celle qui le porte mais qui devient outrageusement exceptionnel quand on sait que sa remplaçante est éternelle, peut-être.

 

 

            L’Ombre

 

Un jour que la fièvre me brûlait les sangs, j’allais jusqu’au pont de la Viedka. Une vieille rivière que la Viedka. Je crois qu’elle existait du temps que Gengis Khan était le maître des mongols. Les eaux de la ville, lessives et déchets d’usine y coulaient sans remords. Je mis les mains et le menton sur la rembarde et attendis que les heures défilassent. Elles défilèrent sans cesse, mais il me semblait qu’elles ne finiraient jamais.

C’était un dimanche, jour libre comme on dit, un jour de repos. Et c’était le jour le plus agité que je pusse connaître. Je savais que la fin était proche. La fin du monde ? La fin de moi-même ? Cela importait peu. Pour les plus modestes d’entre nous, la fin de soi coïncide toujours avec la fin d’autre chose.

Les heures défilaient et le soleil, au loin, s’enfonçait de plus en plus dans la brume.

Une envie presque suppliante me poussait à la rejoindre. Je voulais savoir ce que cette eau fangeuse ressentait. Je voulais être elle-même pour savoir ce qu’elle était.

La mort ? non ! C’était bien plus que cela. La mort n’est qu’un dénouement quand elle était le début d’une complication, un long supplice, une longue initiation. Peut-être l’après mort ou le début d’une autre vie.

Les diables et les sorcières se fondaient en cette matière mouvante qui sembler ne mener nulle part. Et c’était là l’essentiel, qu’elle ne menât nulle part, qu’elle n’eût aucun destin, aucun sens. La contingence était partout, mais on ne s’en rendait pas compte. Que la nécessité nous apparusse dans toute sa lucidité et l’ultime questionnement devenait : pourquoi ?

Le pourquoi était l'Ombre. Impossible d'y répondre et impossible aussi de l'éluder. Une fois la clarté faite, l'ombre était entière et nul petit coin ne s'offrait pour s'y cacher.

Une jolie fille passait dont on n'appercevait pas le minois. Le soleil montait à l'horizon et c'était la lune que nous voyions toujours au bord de l'asphyxie.

La cité invisible, les cités invisibles, c'étaient celles-là mêmes qui nous hantaient le coeur à chaque fois que nous nous interrogions. Un bout de victime par-ci, un morceau d'accusateur par-là, et le tout à l'unisson, criant que si la mort ne venait pas, nous nous y jetterions.

 

 

                        Le Mandala

                        3ème jour à Nabierski

 

Un appartement pour une semaine en plein quartier Mandala. Autour de moi on dit que c'est le haut standing, mais cela me dépasse.

Je suis là, à regarder en mon miroir qui je puis être, et me prépare déjà à aller ailleurs, quelque part où je puis me trouver. Mes bagages sont déjà prêts. Trois jours que je suis là et rien, rien qui me mène à moi-même.

La fièvre me prend tout à coup. C'est comme si une lueur se faisait en mon esprit. Un lueur brûlante qui m'incite à voir quelque chose que je veux et ne veux pas voir à la fois. Comme une tentation qui ne cacherait pas dans son jeu de séduction la douloureuse conséquence de mon accord avec elle.

Peut-être la solution n'est-elle nulle part. Toutes ces cités visitées, tous ces mondes vécus, et pas un qui me dise qui je suis.

Suis-je un processus qui de la vie mène à la mort ? Suis-je une femme ? Suis-je un homme ? Suis-je le mal que la destruction prospère ? Il me semble que tout cela n'est que piètres substitutions au vrai destin qui me hante.

Je suis homme, femme, qu'importe, je suis un, une et j'aspire au tout qu'est le monde, l'univers. Comment substituer le soi conscient et inconscient à la fois au moi de part en part conscient ? Comment verser la totalité dans l'unité ?

Encore cette fièvre qui boue dans mon crâne. Je suis sûr que c'est là mon sort à présent. Un cerveau ramoli comme celui de Nietzsche, et la folie pour seul recours à la souffrance.

Je me questionne, le monde me questionne, mais tous ces questionnements sont vains. La réponse n'est pas en mon pouvoir. Que puis-je être ? Que puis-je savoir ? Un certain Kant n'a-t-il pas réfléchi à cela ? N'a-t-il pas, à la suite de Philon le Juif et de Descartes le Chrétien, limité à jamais nos espoirs ? Il me semble que tout n'a pas été résolu par cette limitation. Car au contraire de la Raison, "Je" veut, l'"Homme" veut même ce qu'il ne peut pas.

La nuit baisse au loin et il me faut dormir. Demain est un grand jour, je le sens, je le sais. Dormir et me taire, le seul réconfort à cette fièvre qui me ronge les sangs.

 

 

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                        Rapport de l'inspecteur Nourikov

                        (suite et fin)

 

Ce vendredi 12 juin 19..

 

Après enquête auprès de la préfecture, le mort trouvé hier en l'impasse Mandala est un certain Igor Holderinov. Il était employé aux archives de la municipalité de Nabierski et s'occupait du fond culturel, notament des écrits anciens, contes et légendes concernant une cité monacale bouddhique qui se serait située à l'emplacement exact du quartier Mandala il y a de cela quelques milliers d'années.

Ce lundi 8 juin 19.. Igor Holderinov a donné sa démission aux archives et a déménagé de son ancien appartement situé au 25 rue de la Liberté pour le Mandala Building dans le quartier du même nom.

Après interrogation du propriétaire de l'immeuble, il s'emblerait qu'Igor Holderinov ait insisté pour n'avoir l'appartement que pour une semaine.

Après déchiffrage du cahier trouvé en la possession du mort, nous ne pouvons conclure que par le suicide.

 

 

Fin de Mandala Hotel.

 

 

 

 

5. Dietro… Dentro

 

 

 

"L'as-tu encore enculée? J'ai essayé, dit Camier, mais je

n'avais pas la tête à ça. Tu fais trop l'amour, depuis quelque

temps, dit Mercier. Tu n'as pas honte à ton âge? Tu vas

attraper un échauffement. J'ai le gland en feu, en effet, dit

Camier. C'est un cercle vicieux. Il faut te mettre de la

pommade, dit Mercier. Je n'ose pas y toucher, dit Camier. Et

ton kyste? Dit Mercier. Ne m'en parle pas, dit Camier. Il ne

t'est pas rentré dans le trou, au moins, dit Mercier, comme tu

le craignais à un moment? Il en garde l'entrée toujours, dit

Camier. Il grandit tous les jours, et cependant il n'est pas

plus près du trou qu'il y a vingt ans. Essaie d'y comprendre

quelque chose." (Samuel Beckett, Mercier et Camier, Minuit, p.

171-172).

 

 

Dietro....dentro

 

Dès la descente à la gare Santa Lucia , à six heures un matin

de lundi début de la Semaine Sainte, fus frappé par

l'apparition soudaine comme magique d'une sorte d'église

baroque dont l'image se reflétait dans l'eau d'un canal

qu'enjambait un pont d'anthologie vénitienne, puis par le

silence qui régnait avec tant de puissance que le clapotis des

flots légers semblait occuper tout l'espace, puis l'apparition

à ma gauche d'une rue nommée Calle pavée de dalles et

parfaitement déserte, puis un bateau glissant sur le canal, je

rêvais, je voulais me pincer pour voir si je rêvais, mais

c'était un vrai rêve, l'arrivée surprise dans un endroit

irréel, différent de tout autre lieu que j'avais visité et

connu. Le lever du jour était sans soleil, mais cette grisaille

printanière donnait plus d'ampleur à cette atmosphère d'inconnu

et de mystère. Remonté les marches vers la gare y déposer mon

sac en consigne, puis retour sur les dalles de la Calle que

j'emprunte, le bruit de mes pas résonne seul au petit matin qui

petit à petit se réveille et se lève paresseusement. Mais je

n'étais pas attendu, comme Brodsky, par une femme superbe,

créature de rêve et d'intelligence et de relations mondaines.

Tout le tralala de réseaux d'intelligentsia et de glitterati,

la high society. Ou même comme Sollers ou même comme Pound ou

même comme tous ces types pris dans cet engrenage culturel du

star system.  Sollers situe un de ses romans à Venise, Le C?ur

Absolu, il y situe même son quartier général, voir Venise et

mourir, moi j'avais simplement pris la direction à gauche car à

droite il n'y avait rien, la Calle commençait à partir de la

gare devant ce pont devant cette église baroque qui plus tard

me faisait l'impression d'un décor de papier mâché, vu son

anachronisme ou bien était-ce moi qui me sentais déplacé,

envahi d'étrangeté de sensations, car les quelques mètres, les

tout premiers pas métriques que j'ai fait résonner au creux de

mes oreilles et de mon coeur et sur les dalles de la Calle que

seul j'entendais et que j'entends encore aujourd'hui, m'ont

mené comme si le présent traversait le temps, vers une nouvelle

dimension physique et temporelle. Comme l'écrivain devant sa

nouvelle page blanche, son autre dimension. Mais au contraire

de lui, je m'avançais à travers un rideau où le temps était non

inscrit, j'allais, je m'en souviens, devant l'incertain...

 

Devant moi y avait une sorte d'épaisseur encore non constituée

qui était mon prochain pas. J'avançais comme l'automate,

propulsé grâce au mécanisme qui me dirigeait dans chacun de mes

pas depuis ma naissance, puis comme guidé par mes sens guidant

mes muscles mes gestes mon instinct, m'abandonnant comme le

joueur à la chance, mais la chance et le destin sont

modifiables sous l'influence de la volonté. Du désir, surtout

du désir. D'une force magique impalpable mais réelle, d'un

quotient multiplié presque divin, rejoignant la Force suprême.

Le souffle, celui, le souffle de la vie, celui à qui personne

ne veut accorder d'importance, mais que tous recherchent dans

multiples millions de transpositions de transfigurations

(transfigurisations) de travestissements défigurations

déguisements. C'était ce souffle même de moi-même, issu de

plein de plénitudes à la fois crées et concrétisées par les

gènes et la métaphysique, qui me laissait tout de même en plan,

à la fois libre de mon destin et complètement abandonné à

moi-même et aux conséquences de mon et mes prochains pas. Cet

asservissement aux lois n'est dépassable que par le désir, la

volonté, le rêve, celui qui est éveillé, inspiré, soufflé,

excité, stimulé, passionné... Véritable.

 

Le temps est une notion abstraite lorsqu'on le met en dehors de

soi-même. C'est un cycle continuel de mouvement dans l'espace.

La durée appartient à la matière, celle-ci a une valeur dure

qui dure. Mais une fois lancée dans l'espace, la matière

s'engendre d'énergie et la libère dans son mouvement, perd de

sa durée graduellement, devient temporelle, vivante, condamnée

donc  à finir.

 

 

 

Ahmed