|
LES VOYAGEURS
Jo le mécanicien était content ce matin - là.
Il reprenait la mer à bord du " revenant ". Un vieux
cargo sur lequel il travaille ; il en est le mécanicien. L'entretient
et la bonne marche des machines relèvent de sa compétence
; il l'assume et participe également, comme les autres matelots,
à divers travaux qui permettaient de mener une vie normale
à bord. Le mécanicien prenait ainsi sa part d'activité dans
les opérations de chargement et de déchargement du cargo.
La nuit précédente avait été bonne ; Jo l'avait
passée à terre, à Cotonou, après qu'il eut accompli son devoir
; le cargo était prêt à appareiller le lendemain à l'aube.
Boire, manger et s'amuser ; tout un programme qui devait sa
convivialité à la générosité des filles ; Jo aussi était généreux
; avec elles et avec les braves gaillards qui sont incontournables
dans tous les ports du monde. Après le Bénin, Jo attendait
la prochaine escale, Abidjan ; un port et une ville qu'il
connaît bien. Là, il allait retrouver de vieux amis, cafetiers
ou tenancier de commerces divers avec lesquels il était certain
de passer des heures de fêtes et de ripailles. Des heures
qui le distrairont de la monotonie de la vie à bord.
D'une main, le mécanicien tirait la porte de
la salle des machines pour la fermer tandis que de l'autre
il se débarrassait instinctivement d'un reste de graisse sur
le pantalon au niveau des fesses. En levant la tête, Jo se
trouva nez - à - nez avec deux gaillards, plutôt maigres,
qu'il voyait pour la première fois sur le bateau ; l'un d'eux
était barbu. Les deux hommes semblaient vouloir pénétrer dans
la salle qu'il désertait. Jo fut surpris ; il les apostropha
avant qu'ils n'aient le temps d'ouvrir la bouche.
" Qui êtes - vous ? " Dit - il ;
la question était posée machinalement ; on aurait dit qu'il
cherchait à se débarrasser d'un reste de temps dont il ne
savait que faire ; il allait poursuivre l'interrogatoire des
deux inconnus quand la réponse venant de l'un d'eux lui coupa
le souffle ; le barbu lui dit, en effet :
" Des voyageurs. "
Deux mots seulement furent dits ; mais, ils
suffisaient pour aiguiser la curiosité de Jo. Le regard se
porta sur l'un puis sur l'autre ; il hésitait. Il ne se sentait
pas en mesure de leur donner un âge. L'un des visiteurs, le
barbu avait des yeux pétillant de malices ; tandis que pour
l'autre, rien ne vint à l'esprit du mécanicien - figures d'animaux
ou attitudes de bêtes - qui lui permettrait de le situer par
rapport à lui - même ou bien à quelque élément de son imaginaire.
Jo vécut un instant de flottement ; mais, ce fut vite oublié.
Il préféra commencer par le commencement ; il leur dit :
" Des voyageurs ? "
L'incrédulité était manifeste dans le ton qu'il
employait. Il se préparait à poser d'autres questions, en
attendant une explication qu'il n'espérait pas vraiment recevoir
des deux hommes qui se trouvaient en sa présence ; il le sentait
ainsi ; sans pouvoir s'expliquer cette impression. Il se répéta
et compléta sa pensée à l'intention de ses visiteurs ; il
dit :
" Des voyageurs Hein ! Nous sommes sur
un cargo ; comment se fait - il qu'on vous ait acceptés à
bord ? Le commandant est, sans doute de vos connaissances
? "
Jo posait la question aux deux hommes ; mais,
il ne voyait pas comment son chef ( après Dieu ) pourrait
être l'ami de deux nègres. Il avait toujours vu le commandant
grognon et distant avec tout le monde. Il fut rassuré par
la réponse qui lui vint du même personnage qui l'avait gratifié
de deux mots précédemment.
" Non. " Dit le visiteur.
Cette fois, Jo n'eut droit qu'à un seul mot
pour toute réponse. Une parcimonie de vocabulaire des deux
hommes qui agaça le mécanicien ; il réagit brutalement à la
discrétion des deux intrus ; il leur dit :
" On dirait que vous êtes avares de mots.
Et votre ami, il ne parle pas ? "
" Qui vous dit qu'il est mon ami ? "
" Oh, là ! Ne vous énervez pas ; je ne
sais toujours pas qui vous êtes ni ce que vous faites sur
ce cargo... "
" Lui, c'est Fa ou Ifa ; moi, on m'appelle
Lêgba ou Eshu..." L'explication venait une fois encore
du barbu ; il avait interrompu le mécanicien pour lui fournir
ces quelques indications ; mais ce fut insuffisant. Jo le
fit savoir, à sa manière, altière ; il dit, interrompant le
visiteur à son tour :
" Je ne connais pas... "
" Je m'en doute... "
" Votre ami a un nom alors ? " Jo
fit la remarque tout en s'assurant que la porte de la salle
des machines est bien fermée. Il prêtait attention dans le
même temps aux propos du barbu. Celui - ci disait :
" Bien sûr qu'il a un nom ; il est silencieux
; mais, il est identifié. Nous nous rendons en Europe ; en
France. C'est là, que vous allez, n'est - ce - pas ? "
" Ah ! Je comprends ; vous êtes des clandestins
sur ce bateau; alors là,... "
" Du calme, s'il vous plaît ; nous sommes,
et nous ne sommes pas. "
" Pardons ? "
" Je veux dire que c'est plus simple que
ce que vous vous imaginez. "
" C'est - à - dire ? Je ne vous comprends
pas. Vous êtes sur un cargo qui, en principe, ne prend pas
de voyageurs. Vous dites ne pas être des passagers clandestins
; vous n'êtes pas non plus des invités du commandant que je
sache ? ... "
" Voilà ! Nous sommes les invités des
hommes."
Le barbu jubilait en donnant cette réponse
; il écarquillait les yeux ; son plaisir était évident ; il
devait prévoir la réaction de son interlocuteur ; celui -
ci réagissait aussitôt ; le mécanicien hurla :
" Quoi ? Heureusement que votre ami est
silencieux ; sinon, à vous deux, je ne sais quelles sornettes
vous m'auriez débitées. Bon, ça suffit ; Allons voir le commandant.
" Jo était bougon ; il s'apprêtait à prendre les devants
quand il fut cloué sur place par ce qu'il entendit alors.
" Si vous voulez. "
C'était Fa, qui venait de s'exprimer pour la
première fois depuis que Jo était confronté aux deux visiteurs
devant la porte. Il n'en croyait pas ses oreilles. Il nota
avec surprise que les trois mots que Fa venait de prononcer
l'avaient calmé ; il se sentait rasséréné. Il éprouvait une
soudaine joie intérieure, et il ne s'expliquait pas pourquoi
ce sentiment prenait naissance en lui ; il se fit conciliant
avec les deux inconnus. C'est avec un calme qui contrastait
avec son état précédent qu'il leur dit :
" Bien ; si vous m'expliquez un peu votre
situation ; de toutes manières, vous devez aller voir le commandant,
si, comme vous le dites, vous n'êtes pas des voyageurs clandestins.
" On aurait dit qu'il suppliait ces hôtes involontaires
de l'aider à les secourir ; l'ennui, c'est que ceux - ci ne
se sentait pas en péril ; ils n'en donnaient pas l'impression
; bien au contraire, les deux hommes faisaient preuve d'une
assurance désarmante. Jo en eut confirmation aussitôt par
la réponse qu'il reçut à sa requête :
" C'est fait, depuis toujours." Lui
dit Fa, toujours aussi serein. Le mécanicien essayait désespérément
de ramener les propos dans ce qu'il considérait comme la norme
; il dit encore :
" Vous l'avez déjà rencontré alors ? Pourquoi
ne le dites - vous pas ? "
La réponse fut aussi incompréhensible que précédemment
; il s'entendit répondre quelque chose qu'il ne pouvait pas
comprendre ; Fa lui dit en effet :
" Non ; nous ne l'avons pas vu ; mais,
il nous connaît depuis toujours ; et nous aussi, nous le connaissons.
"
Lêgba était silencieux depuis que Fa avait
pris la parole. Le dieu de la tête observait les deux interlocuteurs
; mais, à ce point de l'échange, il jugea préférable d'intervenir
avant que le mécanicien, dérouté par les propos de Fa, ne
sombre dans la démence. Il se porta volontaire et dit :
" Je vais vous expliquer, Jo... "
" Vous connaissez mon nom ? " L'intervention
de Lêgba n'arrangeait pas vraiment la situation du mécanicien.
Il s'étonna que son nom fut connu des deux visiteurs. Lêgba
lui confirma le fait en le gratifiant d'un " oui "
de la tête ; Fa précisa : " depuis toujours ". Lêgba
revint à l'explication qu'il s'apprêtait à donner ; il dit
:
" Fa ou Ifa et Lêgba, ailleurs, on dit
aussi Eshu, sont deux divinités qui initialement sont vénérées
dans le golf du Bénin ; ... "
Jo pensait trouver une porte de sortie dans
cette explication ; il tira aussitôt la conclusion qui semblait
s'imposer sans attendre la fin de l'explication ; il dit au
dieu :
" Et vous avez pris leurs identités ;
c'est cela ? "
" Non ; C'est nous. Mais, laissons ça
de côté pour le moment. Ce que Fa est entrain de vous dire
n'est pas autre chose que ce que les Esprits enseignent depuis
la nuit des temps ; et ce qu'ils enseignent, c'est que les
dieux sont dans l'homme ; ils sont en vous, mais, il faut
l'entendre. Vous comprenez ? "
Le mécanicien préféra abandonner, car, il lui
semblait impossible de trouver un point de convergence avec
les visiteurs ; donna las, il en prit son parti.
" Non ; et je ne risque pas de comprendre...
"
" Je n'en suis pas si sûr ; " dit
Lêgba.
" Enfin, bon ! Moi, Jo, le mécanicien,
je comprends surtout qu'il ne vous semble pas nécessaire de
vous présenter au commandant. C'est bien cela ? Mais alors,
que faites - vous ici ? Que faites - vous sur mon territoire
? "
Lêgba l'écoutait en souriant, tandis que Fa
portait un regard immobile sur l'homme ; le dieu ne semblait
pas décidé à sortir de son silence ; le mutisme lui allait
si bien. Fa contemplait semblait - il, l'embarras, et bientôt
le désarroi qui s'emparaient du mécanicien. Un sentiment indéfinissable
encore, gagnait Jo en effet. Il était habitué à affronter
des situations claires ; des situations bien définies dans
le temps et dans l'espace ; et qu'il savait traiter avec l'atavisme
des siens. Voilà que deux intrus sortis de nul ne sait où
venaient lui raconter une histoire sans queue ni tête. Il
avait la conscience qu'il lui revenait de formuler ce que
pensaient les deux individus. Il lui fallait raconter une
histoire qu'il ne connaît pas ; mais dont - on lui dit que
c'est la sienne. Jo baissa la tête ; il dit machinalement
dans un effort de concentration : " J'ai aperçu deux
hommes... non ; ...."
Il se tut après ce début indécis ; il leva
les yeux sur les deux inconnus ; Lêgba souriait ; Fa restait
impassible. Jo les regarda un moment ; puis, il revint à sa
réflexion, comme une tentative de faire le point pour lui
- même ; il dit à nouveau dans un murmure qui était une réflexion
intérieure :
" J'ai vu... Oui, c'est ça ; j'ai vu..."
Lêgba éclata de rire à ce moment - là ; le
dieu suivait l'effort désespéré que faisait le mécanicien
pour se situer d'abord par rapport à ce que fut son existence
; puis, peut - être, par rapport à ce qu'il vivait. L'hilarité
du dieu le fit changer d'avis ; il renonça à comprendre et
envoya promener les deux visiteurs ; il leur dit :
" Bon ; débrouillez - vous. Faites comme
chez vous. Moi, Jo le mécanicien, je vais informer le commandant
que deux intrus sont à bord. "
Sur ces mots, il s'en alla d'un pas décidé,
abandonnant Fa et Lêgba dans l'étroit couloir. Parvenu au
bout du passage il entendait encore le rire de Lêgba ; il
haussa les épaules et continua son chemin tout en poussant
un grognement.
PARTIR
Les dieux se tenaient sur le pont du cargo
; derrière eux, des empilements de containers formaient comme
une cité moderne ; une cité aux tours carrés, c'était comme
si l'homme voulait prendre le ciel d'assaut. Il devait être
dix - heures du matin ; peut - être onze. Le soleil avait
conquis le ciel depuis longtemps et il dardait tous ses feux.
L'astre du jour ne laissait aux humains que le choix entre
la chaleur et ... la chaleur. Les deux visiteurs ne semblaient
pas en souffrir. Ils observaient ce qu'on pouvait encore apercevoir
de la ville de Cotonou qui s'effaçait lentement ; à présent,
le site se signalait seulement comme un halo. Lêgba tourna
la tête vers son compagnon et lui dit :
" Ils n'ont pas dû observer le spectacle
du pays qui fuyait. "
" A leur place, même si tu en avais le
loisir, tu crois que tu aurais le cur à la méditation
?"
Avant que Lêgba ne réponde, une voix s'éleva
derrière eux qui couvrit le bruit ambiant ; " Ah ! "
S'écria - la voix. C'était Jo le mécanicien qui se dirigeait
dans leur direction, après semble - il, les avoir cherchés
un peu partout sur le cargo. Quant il fut plus près, il leur
lança d'un ton courroucé :
" Vous voici enfin ; je vous cherchais
partout. Le commandant est furieux ; il veut vous voir immédiatement.
"
" Ça peut attendre. " Répliqua Fa.
Il était aussi imperturbable que le matin devant la salle
des machines.
" Ah ! Bon ? " Fit Jo ; il se demandait
à ce moment - là si les deux hommes ne cherchaient pas les
ennuis délibérément. Il les considéra un instant ; puis, il
choisit de mieux les connaître. Il leur demanda d'une voix
dans laquelle on ne percevait plus le moindre signe d'énervement
:
" De quoi parlez - vous avant mon arrivée
? Vous aviez l'air préoccupé. "
" Vous connaissez l'histoire de la ville
? L'histoire de Cotonou ? " Lui demanda Lêgba à son tour.
" Non, pas du tout. C'est une ville coloniale
comme une autre ; c'est tout. Je ne me souviens même pas d'avoir
entendu parler de Cotonou quand j'étais à l'école. On nous
parlait du Dahomey, comme de l'une de nos colonies ; Mais
Cotonou ? Non, je ne me souviens pas. Bon sang ! Qu'est -
ce que je dis moi ; la colonisation, c'est fini ! "
" Vous croyez ? " C'était Fa qui
lui posait la question ; Mais, Lêgba ne voulut pas que la
conversation s'engagea sur ce point. Il dit à ses deux voisins
:
" Laissons cela ; revenons à Cotonou.
La ville n'était qu'un village de pêcheurs ; le hameau était
situé plus à l'intérieur des terres ; oh ! pas très loin.
L'emplacement actuel était, avec Ouidah, un centre d'embarquement
- si on peut dire - des esclaves que le commerce livrait en
Amériques. Ouidah était un centre plus important en ce moment
- là ; les Portugais s'y étaient établis depuis de nombreuses
avant que n'arrivent les colons Français. Cette localité devait
perdre peu à peu son importance au profit de Cotonou qui était
aux mains des Français ; Eh oui ! La concurrence internationale
! Le site doit son nom actuel à ce sinistre souvenir. On disait
alors " Kou - To - Nou " ; c'est - à - dire, l'embouchure
du fleuve de la mort. En effet, ceux qu'on embarquait ne partaient
pas en villégiature... "
" Ah ! Oui, l'esclavage ! Vous n'avez
pas honte ; Vendre vos propres frères, et peut - être même
vos fils... "
" Doucement, monsieur " ; dit Lêgba
au mécanicien qui venait de l'interrompre ; " au banc
des accusés, nous serons deux inculpés : vous, comme acheteurs
et nous, comme vendeurs. Croyez - moi, dans un rôle comme
dans l'autre... "
Fa qui était resté silencieux jusqu'alors s'inséra
dans la discussion ; il interrompt à son tour Lêgba, et il
dit :
" Au banc des accusés ? "
A peine avait - il commencé à parler que le
dieu de la tête s'insurgeait ; il dit : Non, il hurla ;
" Quoi ? Tu ne penses tout de même pas
que cette histoire va rester éternellement sous silence ?
Moi, Lêgba, je ferai tout pour qu'il n'en soit pas ainsi ;
il faudra que tout y passe, Valadolide comme le Code Noir,
comme le reste... "
" Oh ! Ca, je sais ; je peux compter sur
toi pour qu'il en soit ainsi " répliqua Fa avec une sorte
d'ironie au dieu en colère. Il lui dit encore :
" Tu penses sans doute, que c'est fini
? Crois - tu que l'esclavage s'arrête à une histoire de vente
et d'achat ? Si tu y tiens vraiment, il faudra aller plus
loin alors, beaucoup plus loin...
" Oh ! vous deux ; " intervint Jo
le mécanicien qui commençait à se demander ce qu'il faisait
en compagnie de ces deux divinités. " Si je suis de trop,
faites - le savoir. "
Alors qu'il parlait, il sentait un mouvement
de personnes derrière lui ; il se retourna vivement et il
vit trois de ses camarades matelots qui l'observaient d'un
air embarrassé. L'un d'eux lui demanda sur un ton calme qui
cependant, ne suffit pas à dissimuler les craintes du matelot
:
" Ca va, Jo ? "
" Pardon ? " Dit Jo qui ne comprenait
pas pourquoi son camarade lui posait la question ni l'objet
des inquiétudes de ses amis qu'il sentait bien.
" Oui, on voulait savoir si tu te sentais
bien ; tu parles tout seul alors... "
Le mécanicien se retourna avec vivacité une
fois encore pour regarder les visiteurs ; Lêgba venait d'éclater
de rire en effet ; un rire sonore qui l'agaça. Jo s'adressa
aux matelots ; ceux - ci portaient toujours le masque de l'inquiétude
sur leurs visages ; Jo leur dit :
" Comment tout seul ? Que faites - vous
des deux clandestins dont j'ai parlé ce matin ? "
" Jo ? " C'était Fa, qui l'interpellait.
" Ils ne nous voient pas. " Lui dit - il. Lêgba
n'en pouvait plus de rire pendant ce temps ; surtout quand
le mécanicien ahuri leur demanda :
" Vous voulez dire que je suis seul à
vous apercevoir ? "
Lêgba lui fit signe de la tête que " oui
".
" Bon sang ! " S'exclama Jo, tout
en s'éloignant sur la pointe des pieds ; les regards des matelots
l'accompagnèrent ; l'un d'eux déclarait à ses compagnons :
" Pourvu qu'il sache encore entretenir
les machines. "
" On devait peut - être prévenir le commanda.
" Ajoutait un autre.
Le trio disparut dans les coursives un instant
plus tard.
Le cargo poursuivait sa route sur une mer étincelante
de luminosité.
VALEUR ...
Jo le mécanicien eut beaucoup de mal à s'endormir
la nuit suivante. Il ne cessait de s'agiter sur sa couche.
Les soubresauts qui le secouaient agaçaient ses compagnons
de chambrée ; mais, aucun matelot n'osait se plaindre. Peu
à peu, tous s'endormirent les uns après les autres ; seul
Jo veillait. Il ne lui était jamais arrivé d'avoir tant de
mal à trouver le sommeil après une journée de labeur. Les
roulis et les tangages du navire, en le berçant, facilitaient
d'ordinaire la venue du sommeil. Il aimait ses mouvements
du bateau ; il disait : " c'est pour ça, que je ne suis
jamais constipé quand je suis en mer. " Ce soir, les
deux visiteurs le hantent ; Jo s'inquiétait d'être le seul
à les voir sur le navire. Il se sentait ridicule auprès de
ses camarades. Il savait le commandant méfiant et exigeant
quant à la conduite des matelots sur le cargo ; peut- être,
risquait - il de perdre sa place de mécanicien. " C'est
simple, dit - il à haute voix ; je deviens dingue ; c'est
tout ".
Jusqu'à ce jour, Jo, le mécanicien était persuadé
qu'on lui demandait de seulement vivre ; il pensait s'en être
sorti tant bien que mal jusqu'alors. On lui avait tracé une
route, celle de la société, celle des siens. C'est une vie
d'anonymat dans laquelle on n'exigeait pas de lui qu'il comprenne
absolument le sens de chaque pas qu'il faisait ; on ne lui
avait jamais enseigné à faire le tour de lui - même ; on ne
le lui avait jamais demandé" non plus. Il n'avait pas
à savoir jusqu'où allait la conscience qu'il possédait de
sa personne en tant qu'élément d'un ensemble ayant ses impératifs
et qui avait des objectifs à atteindre ; un ensemble qui avait
une raison d'être. Jo se sentait d'abord un individu, et il
s'en contentait. Son bonheur, si tant est - il, qu'il pouvait
définir ce concept avec suffisamment de précision, était fait
d'une fille par-ci et d'une fille par - là. Son bonheur était
fait aussi de bons repas en compagnie de gens aussi ternes
que lui, et qui compensaient leur non - existence par des
rires bruyants ; mais, un rire qui ne pouvait avoir de profondeur
; ce n'était pas nécessaire ; car, boire, manger et s'amuser
ne demandaient aucun justificatif ; c'est ainsi ; exister.
En une nuit, Jo le mécanicien dut refaire le
parcours de sa vie ; bilan de quelques décennies qui lui parut
subitement bien décevant. Il s'aperçut qu'il n'était même
pas encore né à la vie ; et cela, parce que dans la matinée,
il a eu le malheur de croiser la route de deux quidams sortis
de nul ne sait où. Deux quidams qui prétendaient détenir le
sens et le non - sens de toutes choses.
Jo sentait confusément qu'il n'allait pas poursuivre
sans dégâts, le voyage en compagnie des deux nouveaux - venus.
Paradoxalement, cela ne l'inquiétait pas ; est - ce parce
que les visiteurs lui avaient dit que l'homme n'a jamais renoncé
et ne renoncera jamais à faire un pas de plus dès l'instant
où il s'est persuadé que c'est vers l'avant qu'il le faisait
; et peu importe ce que révélerait ce futur - là. " Vous
voyez," lui avait dit Lêgba, le dieu de la tête ; "
Avec ce que l'homme sait, il peut construire l'avenir ; mais,
avec ce qu'il croit, il peut engendrer l'Eternité. "
" C'est une devise de Fa. " Ajoutait la divinité
pour référencer son adage.
" Oui, peut - être ; " avait rétorqué
Jo ; " mon problème, ce n'est pas l'éternité ; c'est
aujourd'hui ; c'est maintenant ; c'est tout de suite. Vous
saisissez ? . "
En vérifiant le bon fonctionnement des machines
aux premières heures de la matinée, comme son travail l'exigeait,
Jo se répétait à intervalles réguliers : " Engendrer
; engendrer ; engendrer " ; puis il finit par se demander
: " c'est quoi ça encore ! " Le vacarme des machines
semblait apporter une réponse ; mais, l'homme ne pouvait la
comprendre.
Plus tard, quand il arriva sur le pont après
son petit déjeuner, Jo constatait qu'une brume légère nimbait
encore l'horizon ; bien que déjà vaillant, le soleil n'avait
pas encore réussi à en entamer la relative opacité.
Le cargo avançait dans un ronronnement régulier
des moteurs ; écouté cette sonorité est toujours un plaisir
pour Jo, le mécanicien. Il dit à voix basse, pour lui - même
: " j'y suis pour quelque chose " ; il exprimait
- là, la fierté de tout homme qui contemple un travail bien
exécuté. Il apercevait au même moment par la vision latérale
le visiteur Lêgba ; le dieu était adossé au bastingage ; Jo
n'avait pas remarqué sa présence jusqu'à ce moment - là ;
le dieu l'observait ; Jo ne sut pas dire depuis combien de
temps ni s'il avait déjà, de si bon matin, le sourire narquois
qu'il arborait constamment la veille. Lêgba était seul. Le
mécanicien hésitait. Il se décida à l'aborder ; il fit face
au visiteur ; puis il se dirigea dans sa direction. Quand
il fut à côté de Lêgba, Jo lui demanda :
" C'est vous déjà..."
Le " déjà " fut à peine audible ;
Jo s'était ressaisi en effet. Il jeta un clin d'il autour
de lui ; il lança ensuite un regard inquiet au dieu. L'Esprit
des croisements le rassura ; il lui dit :
" Non ; il n'y a personne d'autre que
vous sur le pont en ce moment. "
" Et vous aussi, non ? "
" Oui, si vous voulez. "
" Pourquoi êtes - vous seul ? Votre ami
est malade ? "
" Vous ne pouvez pas parler d'amitié ;
je vous l'ai dit hier. Quant à votre question, je vous réponds
que je ne suis pas seul ; Fa est présent également... "
" Allons ! Vous n'allez pas recommencer
comme hier ! S'il est présent, Fa, comment se fait - il que
je ne vois que vous ? Vous pouvez m'expliquer ça ? "
Après un court silence, et comme Lêgba ne répondait
pas ; il ajouta :
" Cela vaut mieux finalement ; peut -
être que d'ici quelques jours, je ne vous apercevrai plus,
vous aussi. "
Le mécanicien avait en esprit le regard de
ses compagnons quand il pénétra dans le mess pour le petit
déjeuner ; de toutes évidences, chacun se demandait si Jo
avait retrouvé son équilibre. Pour tous en effet, le mécanicien
avait des hallucinations ; " le soleil d'Afrique ! "
laissa échapper quelqu'un dans la salle quand il y pénétra
; Jo fit sembla de ne pas l'avoir entendu. L'homme était sur
ses gardes ; mais le désire d'en apprendre davantage sur ces
visiteurs inhabituels était trop fort pour qu'il tint compte
sérieusement des sentiments de ses amis de travail. Il était
déçu ce matin de ne voir que Lêgba sur le pont ; mais il n'osait
pas exprimer sa déception. " Déçu, hein ? " Lui
lança le dieu, comme s'il lisait dans ses pensées. Jo restait
silencieux ; il n'était pas très surpris par la question ;
il couvait un sentiment de résignation en lui ; un sentiment
qui se transformait lentement en une acceptation voulue. Il
s'approcha davantage de Lêgba et s'accouda au bastingage à
côté du visiteur. Les deux hommes se tournaient le dos ; Jo
faisait face à l'océan ; il pensait qu'ainsi, aucun de ses
compagnons ne soupçonnerait qu'il était en conversation avec
les visiteurs, pour eux, imaginaires.
" Vous admirez la mer ? " Lui demanda
ensuite Lêgba, sans se retourner, et après que le mécanicien
se soit bien installé sur son observatoire. Une fois encore
le mécanicien ne répondit pas au propos ; il voulait laisser
un silence peser entre eux, pour qu'en reprenant la parole
ensuite, il donnât l'impression de conduire la discussion.
Il réfléchissait à ce qu'il allait pouvoir dire, quand il
entendit la voix de Fa ; le dieu disait :
" Eux ne pouvaient contempler la mer que
quelques instants chaque jour. Le reste du temps, hommes,
femmes et enfants restaient enchaînés dans les cales. C'était
un royaume d'odeurs, de peurs et de lamentations entrecoupées
de gémissements ; eh oui ! La misère comme la souffrance ne
sont jamais totalement silencieuses. "
Dès les premiers mots du dieu de la divination,
Jo se retourna vivement ; mais il ne vit personne d'autre
à côté de lui que Lêgba ; il était décomposé. Pendant un instant,
l'homme se demandait si les quelques matelots arrivés depuis
sur le pont n'avaient pas entendu eux aussi, la voix de Fa.
Puis, plus sérieusement, il se posa la question de savoir
si au fond, ses camarades n'avaient pas raison ; il se demanda
avec angoisse s'ils n'étaient pas dans le vrai, quand ils
laissaient entendre que lui Jo, était devenu fou. Il eut la
tentation d'abandonner le pont et Lêgba pour regagner la salle
des machines. Il n'en fit rien, cependant ; au contraire,
il se tourna vers le seul Esprit qu'il voyait et lui demanda
:
" - Pourquoi disiez - vous hier qu'un
procès devrait avoir lieu ? L'esclavage n'a plus cours ? La
terre entière convient que ce sont des errements du passé
des hommes ; nous en avons pris conscience en même temps que
la valeur de l'être humain s'est imposée à nous, non ? "
" - Vous savez, " lui dit Lêgba ;
" valeur " est le mot ; les hommes en ont toujours
attaché une à l'homme. Ce qui a changé, c'est la mesure que
vous en faites aujourd'hui. Je veux dire que la notion de
" valeur ", appliquée à l'homme ; est encore un
concept relationnel ; ou si vous voulez, un concept d'échange
; et en tant que tel, son acception n'a pas varié fondamentalement.
La notion de valeur appliquée à l'humain n'est pas encore
devenue, pour beaucoup trop d'hommes encore, un concept d'appartenance.
Ce qui a évolué, c'est la manière dont cette " valeur
" - là est exploitée aujourd'hui ; je crois que c'est
sur cette évolution que vous fondez votre conclusion. Est
- ce à dire pour autant que rien, absolument rien, n'a changé
? Non, bien sûr ; car, de plus en plus de voix se lèvent pour
combattre la vieille conception ; il y a donc de l'espoir.
Je veux dire que le refus qu'on observe, et qui se généralise
dans toutes les couches de toutes les sociétés signifie qu'il
y a davantage d'harmonie dans chaque homme et entre les individus.
Mais, si l'homme conscient fermait les yeux sur le passé,
son esprit n'en est pas moins imprégné ; et quand arrivent
les jours de tempête, son action relève autant, sinon davantage,
de ce qui est enfoui dans les tréfonds de sa personne, qu'elle
n'est dictée par la peur et la haine de l'autre. Ce sont là,
de mauvais refuges de la personnalité ; des refuges périlleux
pour l'individu et pour le groupe ; des refuges qui ne peuvent
être qu'une misère spirituelle. Vous savez, Jo ; il faut que
l'homme soit, tout l'homme ; et les dieux ne servent qu'à
cela. Pour finir, voici une devise : Se dresser contre le
mal n'est pas se dresser pour le bien ; il faut faire les
deux, distinctement et consciemment. "
" Si je comprends bien, dit Jo après un
moment de silence, vous êtes entrain de me dire que l'esclavage
est plus que jamais d'actualité ; ... "
" Esclavage de l'homme par l'homme, oui.
" Dit, pour conclure, le dieu Fa qui les avait rejoint,
Jo ne sut dire comment.
D'un même mouvement, comme si les trois hommes
s'étaient donnés le mot, ils portèrent le regard vers le large.
Le bateau avançait à vive allure ; cela se traduisait par
des bruits divers. C'était en réalité un vacarme qui englobait
le ronronnement des moteurs et les cliquetis des pièces métalliques
du bâtiment ; ceux - ci avaient pris du jeu avec l'âge. On
distinguait également les vibrations des containers. Tout
cela s'ajoutait aux claquements de l'eau dont la masse s'opposait
désespérément à l'étrave du navire. L'univers de Jo baignait
sous un soleil si farouche que l'on pouvait se demander s'il
arrive un moment où on le verrait disparaître à l'horizon.
Il n'était pas l'heure.
" Ce soir, nous serons à Abidjan ; "
dit Jo sans quitter la ligne d'horizon des yeux. Son esprit
était plus loin encore. Le mécanicien laissait son imagination
vagabonder sur un marché de la capitale ivoirienne ; ou bien
alors, sa pensée s'attardait sur le corps frêle et luisant
d'une femme qui était vautrée sur un lit dont les draps sont
de couleurs indéterminées. Au bout d'un moment, Lêgba tourna
la tête vers lui ; le dieu scrutait le profil de l'homme,
en silence ; Jo sentit le regard qui se pesait sur lui ; il
se retourna et fit fasse. Lêgba lui dit, sans le quitter des
yeux :
" - Vous allez vous promener à terre je
pense ? "
" - Je vais aller en ville en effet ;
j'y vais en compagnie de l'infirmier qui fait office de médecin
à bord... "
" - C'est grave ? "
" - Non ; mais, j'ai un abcès mal placé
qui m'empêche de m'asseoir. " Fa entra dans le dialogue
à ce moment - là et il dit :
" - Apportez - moi quelques feuilles fraîches
de tomates. "
" - C'est le sacrifice ? " Interrogea
Lêgba. Le mécanicien était surpris. Il crut déceler de l'ironie
dans les propos du dieu des croisements à l'intention de son
pair. Il ne saisissait pas très bien le sens de l'échange
; mais des feuilles de tomates, il sait ce que c'est ; il
se tourna vers Fa pour protester et lui demander des précisions
par la même occasion ; il dit au dieu :
" - Où voulez - vous que j'aille prendre
des feuilles de tomates fraîches ? Et puis, que voulez - vous
en faire ? "
Le dieu restait silencieux. Le mécanicien était
désespéré. Il comprenait de moins en moins ses interlocuteurs
; mais, malgré cela, il n'arrivait pas à prendre de la distance.
Il était certain d'être le seul, parmi les trois, à avoir
une réalité physique. " Je dois être fou " dit -
il à voix basse en même temps qu'il abandonnait les dieux
pour regagner la salle des machines et y faire ce qui était
sa raison d'être sur le cargo.
Le cargo entra dans le port de Abidjan au moment
même où la ville s'illuminait. Quelques heures de travail
restaient encore à faire pour l'équipage avant que chacun
ne vaque à ses occupations favorites. Il fallait préparer
le soir même, les opérations de chargement et de déchargement
pour le lendemain : Jo y prit sa part sans états d'âme. Il
se sentait en communion avec les autres membres de l'équipage
pendant ces heures de travaux collectifs ; ce qui lui fit
oublier un moment, l'étrange aventure qu'il vivait depuis
le départ de Cotonou.
Jo était couché sur le ventre ; il était étendu
sur l'unique lit de l'infirmerie du bord et écoutait l'infirmier
disserter sur son abcès. Il lui posa calmement la question
pendant que de la pince qui tenait un morceau de coton, il
nettoyait délicatement la plaie ; on sentait que ses pensées
se partageaient entre cette activité et l'attente de ce qu'il
allait peut - être apprendre. Il dit :
" - Comment as - tu fait, Jo ? "
" - Oh ! Moi, rien. "
Le mécanicien allait donner des explications
sur l'utilisation des feuilles de tomates que Lêgba s'était
procurées, il ne sait comment, dès leur arrivée au port d'Abidjan.
Il se ravisa ; il se rappela que ses camarades le considéraient
comme un fou depuis leur départ de Cotonou. L'infirmier comprit
que l'homme ne souhaitait pas donner des explications. Il
pensait, comme les autres matelots, que le mécanicien soufrait
certainement de défaillances mentales ; il se contenta de
dire : " Du gros abcès, il ne reste qu'une petite plaie
à soigner ; ce sera vite fait. "
Il jeta encore un coup d'il à son patient
; il espérait que le mécanicien allait lui dire enfin comment
fut résorbé l'abcès ; mais Jo ne dit mot.
HOMO SAPIEN
Jo prit sa part de besognes pour décharger
le cargo et pour embarquer ce qui devait l'être au port d'Abidjan.
Par moments, ses camarades le surprenaient entrain de parler
tout seul à voix basse. A d'autres instants, ils lui trouvaient
un regard interrogateur sans pouvoir dire vers qui allait
l'interrogation ni connaître le propos qui l'avait suscitée.
Tous étaient convaincus de sa folie et le plaignirent.
Jo passait nonchalamment d'un étale à l'autre
sur le grand marché d'Abidjan ; il y déambulait. Il était
à son aise dans la foule dense et colorée qui animait le marché.
Il était détendu ; il était heureux dans cette atmosphère
où la vie ne demandait qu'à continuer sans se préoccuper de
savoir quelle était la pente du sentier. Des moments pendant
lesquels nul ne se pose de problèmes existentiels ; Jo venait
de s'en rendre compte, il reconnaissait par là - même que
désormais, il n'allait pas pouvoir se contenter d'être un
élément sans grande importance sur un cargo. Il restait encore
une pièce sans importance certes, mais on lui proposait d'entrer
dans la ronde de l'humain.
Il était serein ; c'était normal, après la
visite qu'il rendit à ses amies. Jo les avait retrouvées avec
plaisir. C'est toujours ainsi à chacun de ses passages dans
ce port. Parfois, il y découvrait de nouvelles têtes ; il
rencontrait un nouveau sourire, une nouvelle douceur.
Fa et Lêgba étaient aussi sur le marché. Les
deux divinités allaient d'un marchand à l'autre. Les dieux
regardaient, soupesaient puis abandonnaient les marchandises
sans échanger une parole avec les négociants. Ceux - ci les
observaient, l'air étonné ; on était surpris en effet, que
les deux individus ne répondaient pas aux sollicitations même
pour les écarter ; ils ne participaient pas aux marchandages
que chacun leur proposait pour espérer les voir repartir avec
un achat sous le bras ; rien, c'était inhabituel ; Fa et Lêgba
n'offraient que le silence et la sérénité.
" Vous êtes bien à l'aise dans cette foule
pour des gens qui ne sont pas d'ici. " leur dit Jo au
bout d'un moment.
" Nous sommes de partout et de tout temps.
" Répondit Lêgba, tandis que Fa gardait le silence.
" Vous connaissez donc... "
Le mécanicien se ravisa. Il se souvenait que
ses interlocuteurs prétendaient exister dans tout homme ;
mais il avait envie de parler ; il avait un désir irrépressible
de sortir de lui - même ; il changea alors de sujet et leur
dit, maintenant que tous les trois sont devenus sourds aux
appels mercantiles :
" La Cote d'Ivoire a beaucoup changé depuis
l'époque de l'indépendance. Nous considérons, nous Français,
que ce pays est un exemple réussi de la coopération avec nous...
"
A peine avait - il commencé à parler que Lêgba
éclata de rire ; il ne laissa pas au mécanicien le temps pour
développer sa réflexion. Le mécanicien fut surpris par l'hilarité
du dieu des croisements ; il regarda tout autour de lui ;
il s'assurait ainsi qu'il n'était pas l'objet de la curiosité
du voisinage comme ce fut le cas sur le cargo. Il fut d'abord
rassuré en constatant que personne ne semblait le prendre
pour un fou qui soliloquait. Puis, brusquement, il eut peur
; chacune des personnes qui l'entouraient aurait dû se rendre
compte qu'il parlait tout seul et à voix haute. Cette absence
de curiosité le saisi d'angoisse ; pris de panique, il chercha
le contact avec le réel, il saisit par le bras la première
personne qui se trouvait à sa portée. C'était une marchande
de légumes, une femme forte et bien engraissée.
" Bon sang ! " S'écria celle - ci
; qu'avez - vous à m'agripper comme ça ? Achetez des tomates
si vous en avez envi ; mais ne me bousculez pas. "
Après ces mots, et après avoir ajusté sa tenue,
la femme se mit à ordonner son étale quelque peu secoué par
la brusquerie du geste de Jo. Le mécanicien était confus ;
le réel aussi lui échappait. Il se sentait perdu. Il ne voyait
plus ni Fa ni Lêgba dans la foule ; il fit du regard, le tour
de l'assemblée à la recherche de têtes connues ; rien ; les
divinités avaient disparu, l'abandonnant en plein désarroi.
Il s'excusa maladroitement tout en s'éloignant à reculons
de l'étal de sa victime ; il finit par se fondre dans la foule.
Pendant ce temps, l'Ivoirienne avait repris ses esprits. Elle
maugréait en suivant du regard son agresseur qui s'éloignait.
Elle dit, avec une voix forte : " Ils sont fous ses Français
" Jo le mécanicien l'entendit ; sa panique gagna en proportion,
et il joua des coudes dans la masse humaine pour s'éloigner
au plus vite de la matrone ; mais, ce ne fut pas aisé, la
foule était si dense.
Pendant ce temps, l'Ivoirienne finissait d'arranger
sa marchandise ; elle maugréait encore quand elle entendit
quelqu'un lui demander par derrière :
" Qui vous dit qu'il est Français ? "
Elle se retourna vivement. Elle dut lever la
tête pour dévisager un barbu, trop grand pour sa colère, et
qui venait de lui poser la question. Elle répondit avec vivacité
par une autre question ; elle manifestait ainsi sa mauvaise
humeur. Elle dit :
" Pourquoi ? Vous êtes Français vous ?
"
" Non, répondit Lêgba, mais, cela n'a
pas d'importance. "
" Important ou pas, il n'avait pas à me
tomber dessus comme..." Elle commençait à déclamer sa
protestation quand elle aperçut le doigt du barbu qui pointait
quelque chose sur son étal. Elle porta le regard dans la direction
du doigt et vit que le l'appendice du visiteur indiquait une
patate sur le tréteau. La femme éclata de rire avec générosité
; Lêgba aussi faisait de même. Le dieu lui dit :
" Français ou pas, c'est surtout un être
humain ; un homme qui vit un moment de désarroi ; mais, il
ne le sait pas encore."
" Et vous, vous le savez ? Qui êtes -
vous donc ? "
" Lêgba. "
" Un être humain aussi ? Et qui n'est
pas dans le désarroi, sans doute ? "
La marchande et le dieu riaient encore quand
un client se présenta devant l'étalage.
Une lueur blafarde veillait péniblement sur
Abidjan et son port ; c'était au point du jour. Jo suivait
depuis le pont du cargo la manuvre du bâtiment pour
quitter la rade et gagner la haute mer. Le jour n'allait pas
tarder à noyer le monde sous un flot de lumières à peine supportable.
Pour le moment, un brouillard diffus, sans doute, les prémices
des pluies à venir, donnait à l'atmosphère l'impression d'attendre.
Jo le mécanicien suivait le sillage que le bateau laissait
de son passage ; en réalité, les pensées du mécanicien erraient
dans un autre monde ; un monde dans lequel il aurait aimé
trouver des points d'ancrage aussi lumineux que ces myriades
de boules d'eau qui, en accrochant la lumière signalaient
le passage du cargo. " Brouillard dehors ; brouillard
dedans. " finit - il par dire à haute voix. Plus tard,
quand le jour se leva tout à fait, il retrouvait avec plaisir,
et s'étonna de son bonheur, les deux visiteurs qu'il n'avait
pas revus depuis l'incident du marché.
" Prochaine escale : Dakar ! " Lança
- t - il d'un air jovial aux dieux pour engager la conversation.
Il ne se souciait plus que ses compagnons le
prennent pour un malade mentale. Lêgba lui demanda, comme
une réponse déviée :
" Vous avez bien dormi, Jo ? "
Il mentit :
" Très bien, comme toujours " ; répondit
- il l'air convaincant. De son côté, Fa s'exclama :
" Dakar ! " ;
C'était une méditation. L'Esprit de la divination
avait le dos tourné à Lêgba et au mécanicien. Le dieu observait
le trajet du cargo. Lêgba se frottait la barbe ; et, sans
cesser de taquiner ses poils, il dit :
" Dakar ! mais avant, il y aura la Sierra
Leone, le Liberia..."
" Oui " dit le mécanicien ; le dieu
s'était tut pour le laisser parler.
" On ne s'y arrêtera pas ; " poursuivit
Jo ;
" Notre cargo n'a jamais accosté dans
les ports de ces pays. Nous nous sommes arrêtés quelques fois
à Conakry, en Guinée ; mais au Liberia et en Sierra Leone..
non, jamais. Par contre, nous faisons escale à Dakar à chacun
de nos passages. "
Après un silence, il reprit :
" Et puis, vous savez, avec ce qui se
déroule en ce moment dans ces coins, il vaut mieux ne pas
s'y rendre. "
" Vous abandonnez les hommes ? "
lui demanda Lêgba quand il eut fini d'exposer son point de
vue. La réponse était venue de Fa ; jusque là, le dieu s'était
tenu à l'écart de la conversation ; il y vint, après s'être
tourné vers Jo et Lêgba, il dit :
" Il faut, justement. "
Le silencieux n'alla pas plus loin dans son
intervention. Ces trois mots suffisaient, il le savait, pour
faire réagir et Lêgba et Jo. Ce fut ce dernier qui s'exprima
le premier. Surpris, Jo demanda des précisions ; il dit en
effet :
" Comment ça ? Que voulez - vous dire
? "
La réplique était venue de Lêgba cette fois.
Le mécanicien commençait à saisir la démarche des visiteurs
; il s'était déjà rendu compte qu'une question posée à l'un
des dieux pouvait entraîner une réponse de la part de l'autre,
sans qu'il puisse prévoir celle des deux divinités qui allait
intervenir. Le mécanicien pensait qu'une coopération s'était
établie entre Fa et Lêgba ; mais il était incapable de mesurer
jusqu'à quel point cela allait. Lêgba donna une explication
sachant que celle - ci ne viendrait pas de Fa ; il dit :
" Bravo ! Jo ; vous êtes revenus parmi
les hommes. Mon compagnon songe à autre chose qu'à abandonner
ceux qui souffrent de la guerre ; patience et sérénité, vous
comprendrez ? "
" Non ; et je doute que je puisse parvenir
à vous comprendre tous les deux. "
Le mécanicien paraissait sincère en s'exprimant
; il était désolé également. Lêgba revint au premier sujet
qui faisait l'objet de la conversation ; il dit :
" Pour revenir à notre trajet, pourquoi
votre bateau ne s'arrête pas à Conakry ? C'est calme par-là,
non ? "
" Oui bien sûr, " répondit Jo. "
Nous avons rarement de cargaisons à livrer ou à prendre là
- bas ; je ne sais pas pourquoi ; c'est ainsi. Et puis, vous
devez savoir que les relations entre la France et la Guinée
ont été très tendues pendant longtemps... "
" Vous en connaissez la raison ! A présent,
les choses se passent de meilleures façons... "
" Oui, oui ; mais ce n'est pas mon problème.
Il faut remonter à l'époque de l'indépendance ; et surtout,
il faut demander aux chefs. Moi, je n'ai rien à voir dans
tout ça... "
" Vous avez sans doute tort ; mais, laissons
cela... "
" Pas du tout ; je n'ai pas tort. Regardez
le Sénégal par exemple ou bien la Cote d'Ivoire que nous venons
de quitter, ça s'est très bien passé. Même économiquement,
on peut dire... "
" Ah non ! Vous vous engagez dans une
direction qui n'est pas celle où se situe mon propos. "
Le silence s'établit dans le trio après cette
sortie du dieu ; on dirait que les protagonistes remettaient
à plus tard le débat sur ce point.
Trois paires d'yeux scrutèrent un moment l'horizon.
Jo le mécanicien regagna ensuite la salle des machines ; là
où l'attendait son travail.
La côte d'Afrique défila imperturbablement
un long moment. Deux jours plus
ICI PREND FIN LE PREMIER
CARNET. MAIS, LE VOYAGE CONTINUE ...
|