Premier carnet

par Paul Aclinou

Présentation

 

 LES VOYAGEURS

Jo le mécanicien était content ce matin - là. Il reprenait la mer à bord du " revenant ". Un vieux cargo sur lequel il travaille ; il en est le mécanicien. L'entretient et la bonne marche des machines relèvent de sa compétence ; il l'assume et participe également, comme les autres matelots, à divers travaux qui permettaient de mener une vie normale à bord. Le mécanicien prenait ainsi sa part d'activité dans les opérations de chargement et de déchargement du cargo.

La nuit précédente avait été bonne ; Jo l'avait passée à terre, à Cotonou, après qu'il eut accompli son devoir ; le cargo était prêt à appareiller le lendemain à l'aube. Boire, manger et s'amuser ; tout un programme qui devait sa convivialité à la générosité des filles ; Jo aussi était généreux ; avec elles et avec les braves gaillards qui sont incontournables dans tous les ports du monde. Après le Bénin, Jo attendait la prochaine escale, Abidjan ; un port et une ville qu'il connaît bien. Là, il allait retrouver de vieux amis, cafetiers ou tenancier de commerces divers avec lesquels il était certain de passer des heures de fêtes et de ripailles. Des heures qui le distrairont de la monotonie de la vie à bord.

D'une main, le mécanicien tirait la porte de la salle des machines pour la fermer tandis que de l'autre il se débarrassait instinctivement d'un reste de graisse sur le pantalon au niveau des fesses. En levant la tête, Jo se trouva nez - à - nez avec deux gaillards, plutôt maigres, qu'il voyait pour la première fois sur le bateau ; l'un d'eux était barbu. Les deux hommes semblaient vouloir pénétrer dans la salle qu'il désertait. Jo fut surpris ; il les apostropha avant qu'ils n'aient le temps d'ouvrir la bouche.

" Qui êtes - vous ? " Dit - il ; la question était posée machinalement ; on aurait dit qu'il cherchait à se débarrasser d'un reste de temps dont il ne savait que faire ; il allait poursuivre l'interrogatoire des deux inconnus quand la réponse venant de l'un d'eux lui coupa le souffle ; le barbu lui dit, en effet :

" Des voyageurs. "

Deux mots seulement furent dits ; mais, ils suffisaient pour aiguiser la curiosité de Jo. Le regard se porta sur l'un puis sur l'autre ; il hésitait. Il ne se sentait pas en mesure de leur donner un âge. L'un des visiteurs, le barbu avait des yeux pétillant de malices ; tandis que pour l'autre, rien ne vint à l'esprit du mécanicien - figures d'animaux ou attitudes de bêtes - qui lui permettrait de le situer par rapport à lui - même ou bien à quelque élément de son imaginaire. Jo vécut un instant de flottement ; mais, ce fut vite oublié. Il préféra commencer par le commencement ; il leur dit :

" Des voyageurs ? "

L'incrédulité était manifeste dans le ton qu'il employait. Il se préparait à poser d'autres questions, en attendant une explication qu'il n'espérait pas vraiment recevoir des deux hommes qui se trouvaient en sa présence ; il le sentait ainsi ; sans pouvoir s'expliquer cette impression. Il se répéta et compléta sa pensée à l'intention de ses visiteurs ; il dit :

" Des voyageurs Hein ! Nous sommes sur un cargo ; comment se fait - il qu'on vous ait acceptés à bord ? Le commandant est, sans doute de vos connaissances ? "

Jo posait la question aux deux hommes ; mais, il ne voyait pas comment son chef ( après Dieu ) pourrait être l'ami de deux nègres. Il avait toujours vu le commandant grognon et distant avec tout le monde. Il fut rassuré par la réponse qui lui vint du même personnage qui l'avait gratifié de deux mots précédemment.

" Non. " Dit le visiteur.

Cette fois, Jo n'eut droit qu'à un seul mot pour toute réponse. Une parcimonie de vocabulaire des deux hommes qui agaça le mécanicien ; il réagit brutalement à la discrétion des deux intrus ; il leur dit :

" On dirait que vous êtes avares de mots. Et votre ami, il ne parle pas ? "

" Qui vous dit qu'il est mon ami ? "

" Oh, là ! Ne vous énervez pas ; je ne sais toujours pas qui vous êtes ni ce que vous faites sur ce cargo... "

" Lui, c'est Fa ou Ifa ; moi, on m'appelle Lêgba ou Eshu..." L'explication venait une fois encore du barbu ; il avait interrompu le mécanicien pour lui fournir ces quelques indications ; mais ce fut insuffisant. Jo le fit savoir, à sa manière, altière ; il dit, interrompant le visiteur à son tour :

" Je ne connais pas... "

" Je m'en doute... "

" Votre ami a un nom alors ? " Jo fit la remarque tout en s'assurant que la porte de la salle des machines est bien fermée. Il prêtait attention dans le même temps aux propos du barbu. Celui - ci disait :

" Bien sûr qu'il a un nom ; il est silencieux ; mais, il est identifié. Nous nous rendons en Europe ; en France. C'est là, que vous allez, n'est - ce - pas ? "

" Ah ! Je comprends ; vous êtes des clandestins sur ce bateau; alors là,... "

" Du calme, s'il vous plaît ; nous sommes, et nous ne sommes pas. "

" Pardons ? "

" Je veux dire que c'est plus simple que ce que vous vous imaginez. "

" C'est - à - dire ? Je ne vous comprends pas. Vous êtes sur un cargo qui, en principe, ne prend pas de voyageurs. Vous dites ne pas être des passagers clandestins ; vous n'êtes pas non plus des invités du commandant que je sache ? ... "

" Voilà ! Nous sommes les invités des hommes."

Le barbu jubilait en donnant cette réponse ; il écarquillait les yeux ; son plaisir était évident ; il devait prévoir la réaction de son interlocuteur ; celui - ci réagissait aussitôt ; le mécanicien hurla :

" Quoi ? Heureusement que votre ami est silencieux ; sinon, à vous deux, je ne sais quelles sornettes vous m'auriez débitées. Bon, ça suffit ; Allons voir le commandant. " Jo était bougon ; il s'apprêtait à prendre les devants quand il fut cloué sur place par ce qu'il entendit alors.

" Si vous voulez. "

C'était Fa, qui venait de s'exprimer pour la première fois depuis que Jo était confronté aux deux visiteurs devant la porte. Il n'en croyait pas ses oreilles. Il nota avec surprise que les trois mots que Fa venait de prononcer l'avaient calmé ; il se sentait rasséréné. Il éprouvait une soudaine joie intérieure, et il ne s'expliquait pas pourquoi ce sentiment prenait naissance en lui ; il se fit conciliant avec les deux inconnus. C'est avec un calme qui contrastait avec son état précédent qu'il leur dit :

" Bien ; si vous m'expliquez un peu votre situation ; de toutes manières, vous devez aller voir le commandant, si, comme vous le dites, vous n'êtes pas des voyageurs clandestins. " On aurait dit qu'il suppliait ces hôtes involontaires de l'aider à les secourir ; l'ennui, c'est que ceux - ci ne se sentait pas en péril ; ils n'en donnaient pas l'impression ; bien au contraire, les deux hommes faisaient preuve d'une assurance désarmante. Jo en eut confirmation aussitôt par la réponse qu'il reçut à sa requête :

" C'est fait, depuis toujours." Lui dit Fa, toujours aussi serein. Le mécanicien essayait désespérément de ramener les propos dans ce qu'il considérait comme la norme ; il dit encore :

" Vous l'avez déjà rencontré alors ? Pourquoi ne le dites - vous pas ? "

La réponse fut aussi incompréhensible que précédemment ; il s'entendit répondre quelque chose qu'il ne pouvait pas comprendre ; Fa lui dit en effet :

" Non ; nous ne l'avons pas vu ; mais, il nous connaît depuis toujours ; et nous aussi, nous le connaissons. "

Lêgba était silencieux depuis que Fa avait pris la parole. Le dieu de la tête observait les deux interlocuteurs ; mais, à ce point de l'échange, il jugea préférable d'intervenir avant que le mécanicien, dérouté par les propos de Fa, ne sombre dans la démence. Il se porta volontaire et dit :

" Je vais vous expliquer, Jo... "

" Vous connaissez mon nom ? " L'intervention de Lêgba n'arrangeait pas vraiment la situation du mécanicien. Il s'étonna que son nom fut connu des deux visiteurs. Lêgba lui confirma le fait en le gratifiant d'un " oui " de la tête ; Fa précisa : " depuis toujours ". Lêgba revint à l'explication qu'il s'apprêtait à donner ; il dit :

" Fa ou Ifa et Lêgba, ailleurs, on dit aussi Eshu, sont deux divinités qui initialement sont vénérées dans le golf du Bénin ; ... "

Jo pensait trouver une porte de sortie dans cette explication ; il tira aussitôt la conclusion qui semblait s'imposer sans attendre la fin de l'explication ; il dit au dieu :

" Et vous avez pris leurs identités ; c'est cela ? "

" Non ; C'est nous. Mais, laissons ça de côté pour le moment. Ce que Fa est entrain de vous dire n'est pas autre chose que ce que les Esprits enseignent depuis la nuit des temps ; et ce qu'ils enseignent, c'est que les dieux sont dans l'homme ; ils sont en vous, mais, il faut l'entendre. Vous comprenez ? "

Le mécanicien préféra abandonner, car, il lui semblait impossible de trouver un point de convergence avec les visiteurs ; donna las, il en prit son parti.

" Non ; et je ne risque pas de comprendre... "

" Je n'en suis pas si sûr ; " dit Lêgba.

" Enfin, bon ! Moi, Jo, le mécanicien, je comprends surtout qu'il ne vous semble pas nécessaire de vous présenter au commandant. C'est bien cela ? Mais alors, que faites - vous ici ? Que faites - vous sur mon territoire ? "

Lêgba l'écoutait en souriant, tandis que Fa portait un regard immobile sur l'homme ; le dieu ne semblait pas décidé à sortir de son silence ; le mutisme lui allait si bien. Fa contemplait semblait - il, l'embarras, et bientôt le désarroi qui s'emparaient du mécanicien. Un sentiment indéfinissable encore, gagnait Jo en effet. Il était habitué à affronter des situations claires ; des situations bien définies dans le temps et dans l'espace ; et qu'il savait traiter avec l'atavisme des siens. Voilà que deux intrus sortis de nul ne sait où venaient lui raconter une histoire sans queue ni tête. Il avait la conscience qu'il lui revenait de formuler ce que pensaient les deux individus. Il lui fallait raconter une histoire qu'il ne connaît pas ; mais dont - on lui dit que c'est la sienne. Jo baissa la tête ; il dit machinalement dans un effort de concentration : " J'ai aperçu deux hommes... non ; ...."

Il se tut après ce début indécis ; il leva les yeux sur les deux inconnus ; Lêgba souriait ; Fa restait impassible. Jo les regarda un moment ; puis, il revint à sa réflexion, comme une tentative de faire le point pour lui - même ; il dit à nouveau dans un murmure qui était une réflexion intérieure :

" J'ai vu... Oui, c'est ça ; j'ai vu..."

Lêgba éclata de rire à ce moment - là ; le dieu suivait l'effort désespéré que faisait le mécanicien pour se situer d'abord par rapport à ce que fut son existence ; puis, peut - être, par rapport à ce qu'il vivait. L'hilarité du dieu le fit changer d'avis ; il renonça à comprendre et envoya promener les deux visiteurs ; il leur dit :

" Bon ; débrouillez - vous. Faites comme chez vous. Moi, Jo le mécanicien, je vais informer le commandant que deux intrus sont à bord. "

Sur ces mots, il s'en alla d'un pas décidé, abandonnant Fa et Lêgba dans l'étroit couloir. Parvenu au bout du passage il entendait encore le rire de Lêgba ; il haussa les épaules et continua son chemin tout en poussant un grognement.

 

PARTIR

Les dieux se tenaient sur le pont du cargo ; derrière eux, des empilements de containers formaient comme une cité moderne ; une cité aux tours carrés, c'était comme si l'homme voulait prendre le ciel d'assaut. Il devait être dix - heures du matin ; peut - être onze. Le soleil avait conquis le ciel depuis longtemps et il dardait tous ses feux. L'astre du jour ne laissait aux humains que le choix entre la chaleur et ... la chaleur. Les deux visiteurs ne semblaient pas en souffrir. Ils observaient ce qu'on pouvait encore apercevoir de la ville de Cotonou qui s'effaçait lentement ; à présent, le site se signalait seulement comme un halo. Lêgba tourna la tête vers son compagnon et lui dit :

" Ils n'ont pas dû observer le spectacle du pays qui fuyait. "

" A leur place, même si tu en avais le loisir, tu crois que tu aurais le cœur à la méditation ?"

Avant que Lêgba ne réponde, une voix s'éleva derrière eux qui couvrit le bruit ambiant ; " Ah ! " S'écria - la voix. C'était Jo le mécanicien qui se dirigeait dans leur direction, après semble - il, les avoir cherchés un peu partout sur le cargo. Quant il fut plus près, il leur lança d'un ton courroucé :

" Vous voici enfin ; je vous cherchais partout. Le commandant est furieux ; il veut vous voir immédiatement. "

" Ça peut attendre. " Répliqua Fa. Il était aussi imperturbable que le matin devant la salle des machines.

" Ah ! Bon ? " Fit Jo ; il se demandait à ce moment - là si les deux hommes ne cherchaient pas les ennuis délibérément. Il les considéra un instant ; puis, il choisit de mieux les connaître. Il leur demanda d'une voix dans laquelle on ne percevait plus le moindre signe d'énervement :

" De quoi parlez - vous avant mon arrivée ? Vous aviez l'air préoccupé. "

" Vous connaissez l'histoire de la ville ? L'histoire de Cotonou ? " Lui demanda Lêgba à son tour.

" Non, pas du tout. C'est une ville coloniale comme une autre ; c'est tout. Je ne me souviens même pas d'avoir entendu parler de Cotonou quand j'étais à l'école. On nous parlait du Dahomey, comme de l'une de nos colonies ; Mais Cotonou ? Non, je ne me souviens pas. Bon sang ! Qu'est - ce que je dis moi ; la colonisation, c'est fini ! "

" Vous croyez ? " C'était Fa qui lui posait la question ; Mais, Lêgba ne voulut pas que la conversation s'engagea sur ce point. Il dit à ses deux voisins :

" Laissons cela ; revenons à Cotonou. La ville n'était qu'un village de pêcheurs ; le hameau était situé plus à l'intérieur des terres ; oh ! pas très loin. L'emplacement actuel était, avec Ouidah, un centre d'embarquement - si on peut dire - des esclaves que le commerce livrait en Amériques. Ouidah était un centre plus important en ce moment - là ; les Portugais s'y étaient établis depuis de nombreuses avant que n'arrivent les colons Français. Cette localité devait perdre peu à peu son importance au profit de Cotonou qui était aux mains des Français ; Eh oui ! La concurrence internationale ! Le site doit son nom actuel à ce sinistre souvenir. On disait alors " Kou - To - Nou " ; c'est - à - dire, l'embouchure du fleuve de la mort. En effet, ceux qu'on embarquait ne partaient pas en villégiature... "

" Ah ! Oui, l'esclavage ! Vous n'avez pas honte ; Vendre vos propres frères, et peut - être même vos fils... "

" Doucement, monsieur " ; dit Lêgba au mécanicien qui venait de l'interrompre ; " au banc des accusés, nous serons deux inculpés : vous, comme acheteurs et nous, comme vendeurs. Croyez - moi, dans un rôle comme dans l'autre... "

Fa qui était resté silencieux jusqu'alors s'inséra dans la discussion ; il interrompt à son tour Lêgba, et il dit :

" Au banc des accusés ? "

A peine avait - il commencé à parler que le dieu de la tête s'insurgeait ; il dit : Non, il hurla ;

" Quoi ? Tu ne penses tout de même pas que cette histoire va rester éternellement sous silence ? Moi, Lêgba, je ferai tout pour qu'il n'en soit pas ainsi ; il faudra que tout y passe, Valadolide comme le Code Noir, comme le reste... "

" Oh ! Ca, je sais ; je peux compter sur toi pour qu'il en soit ainsi " répliqua Fa avec une sorte d'ironie au dieu en colère. Il lui dit encore :

" Tu penses sans doute, que c'est fini ? Crois - tu que l'esclavage s'arrête à une histoire de vente et d'achat ? Si tu y tiens vraiment, il faudra aller plus loin alors, beaucoup plus loin...

" Oh ! vous deux ; " intervint Jo le mécanicien qui commençait à se demander ce qu'il faisait en compagnie de ces deux divinités. " Si je suis de trop, faites - le savoir. "

Alors qu'il parlait, il sentait un mouvement de personnes derrière lui ; il se retourna vivement et il vit trois de ses camarades matelots qui l'observaient d'un air embarrassé. L'un d'eux lui demanda sur un ton calme qui cependant, ne suffit pas à dissimuler les craintes du matelot :

" Ca va, Jo ? "

" Pardon ? " Dit Jo qui ne comprenait pas pourquoi son camarade lui posait la question ni l'objet des inquiétudes de ses amis qu'il sentait bien.

" Oui, on voulait savoir si tu te sentais bien ; tu parles tout seul alors... "

Le mécanicien se retourna avec vivacité une fois encore pour regarder les visiteurs ; Lêgba venait d'éclater de rire en effet ; un rire sonore qui l'agaça. Jo s'adressa aux matelots ; ceux - ci portaient toujours le masque de l'inquiétude sur leurs visages ; Jo leur dit :

" Comment tout seul ? Que faites - vous des deux clandestins dont j'ai parlé ce matin ? "

" Jo ? " C'était Fa, qui l'interpellait. " Ils ne nous voient pas. " Lui dit - il. Lêgba n'en pouvait plus de rire pendant ce temps ; surtout quand le mécanicien ahuri leur demanda :

" Vous voulez dire que je suis seul à vous apercevoir ? "

Lêgba lui fit signe de la tête que " oui ".

" Bon sang ! " S'exclama Jo, tout en s'éloignant sur la pointe des pieds ; les regards des matelots l'accompagnèrent ; l'un d'eux déclarait à ses compagnons :

" Pourvu qu'il sache encore entretenir les machines. "

" On devait peut - être prévenir le commanda. " Ajoutait un autre.

Le trio disparut dans les coursives un instant plus tard.

Le cargo poursuivait sa route sur une mer étincelante de luminosité.

 

VALEUR ...

Jo le mécanicien eut beaucoup de mal à s'endormir la nuit suivante. Il ne cessait de s'agiter sur sa couche. Les soubresauts qui le secouaient agaçaient ses compagnons de chambrée ; mais, aucun matelot n'osait se plaindre. Peu à peu, tous s'endormirent les uns après les autres ; seul Jo veillait. Il ne lui était jamais arrivé d'avoir tant de mal à trouver le sommeil après une journée de labeur. Les roulis et les tangages du navire, en le berçant, facilitaient d'ordinaire la venue du sommeil. Il aimait ses mouvements du bateau ; il disait : " c'est pour ça, que je ne suis jamais constipé quand je suis en mer. " Ce soir, les deux visiteurs le hantent ; Jo s'inquiétait d'être le seul à les voir sur le navire. Il se sentait ridicule auprès de ses camarades. Il savait le commandant méfiant et exigeant quant à la conduite des matelots sur le cargo ; peut- être, risquait - il de perdre sa place de mécanicien. " C'est simple, dit - il à haute voix ; je deviens dingue ; c'est tout ".

Jusqu'à ce jour, Jo, le mécanicien était persuadé qu'on lui demandait de seulement vivre ; il pensait s'en être sorti tant bien que mal jusqu'alors. On lui avait tracé une route, celle de la société, celle des siens. C'est une vie d'anonymat dans laquelle on n'exigeait pas de lui qu'il comprenne absolument le sens de chaque pas qu'il faisait ; on ne lui avait jamais enseigné à faire le tour de lui - même ; on ne le lui avait jamais demandé" non plus. Il n'avait pas à savoir jusqu'où allait la conscience qu'il possédait de sa personne en tant qu'élément d'un ensemble ayant ses impératifs et qui avait des objectifs à atteindre ; un ensemble qui avait une raison d'être. Jo se sentait d'abord un individu, et il s'en contentait. Son bonheur, si tant est - il, qu'il pouvait définir ce concept avec suffisamment de précision, était fait d'une fille par-ci et d'une fille par - là. Son bonheur était fait aussi de bons repas en compagnie de gens aussi ternes que lui, et qui compensaient leur non - existence par des rires bruyants ; mais, un rire qui ne pouvait avoir de profondeur ; ce n'était pas nécessaire ; car, boire, manger et s'amuser ne demandaient aucun justificatif ; c'est ainsi ; exister.

En une nuit, Jo le mécanicien dut refaire le parcours de sa vie ; bilan de quelques décennies qui lui parut subitement bien décevant. Il s'aperçut qu'il n'était même pas encore né à la vie ; et cela, parce que dans la matinée, il a eu le malheur de croiser la route de deux quidams sortis de nul ne sait où. Deux quidams qui prétendaient détenir le sens et le non - sens de toutes choses.

Jo sentait confusément qu'il n'allait pas poursuivre sans dégâts, le voyage en compagnie des deux nouveaux - venus. Paradoxalement, cela ne l'inquiétait pas ; est - ce parce que les visiteurs lui avaient dit que l'homme n'a jamais renoncé et ne renoncera jamais à faire un pas de plus dès l'instant où il s'est persuadé que c'est vers l'avant qu'il le faisait ; et peu importe ce que révélerait ce futur - là. " Vous voyez," lui avait dit Lêgba, le dieu de la tête ; " Avec ce que l'homme sait, il peut construire l'avenir ; mais, avec ce qu'il croit, il peut engendrer l'Eternité. " " C'est une devise de Fa. " Ajoutait la divinité pour référencer son adage.

" Oui, peut - être ; " avait rétorqué Jo ; " mon problème, ce n'est pas l'éternité ; c'est aujourd'hui ; c'est maintenant ; c'est tout de suite. Vous saisissez ? . "

En vérifiant le bon fonctionnement des machines aux premières heures de la matinée, comme son travail l'exigeait, Jo se répétait à intervalles réguliers : " Engendrer ; engendrer ; engendrer " ; puis il finit par se demander : " c'est quoi ça encore ! " Le vacarme des machines semblait apporter une réponse ; mais, l'homme ne pouvait la comprendre.

Plus tard, quand il arriva sur le pont après son petit déjeuner, Jo constatait qu'une brume légère nimbait encore l'horizon ; bien que déjà vaillant, le soleil n'avait pas encore réussi à en entamer la relative opacité.

Le cargo avançait dans un ronronnement régulier des moteurs ; écouté cette sonorité est toujours un plaisir pour Jo, le mécanicien. Il dit à voix basse, pour lui - même : " j'y suis pour quelque chose " ; il exprimait - là, la fierté de tout homme qui contemple un travail bien exécuté. Il apercevait au même moment par la vision latérale le visiteur Lêgba ; le dieu était adossé au bastingage ; Jo n'avait pas remarqué sa présence jusqu'à ce moment - là ; le dieu l'observait ; Jo ne sut pas dire depuis combien de temps ni s'il avait déjà, de si bon matin, le sourire narquois qu'il arborait constamment la veille. Lêgba était seul. Le mécanicien hésitait. Il se décida à l'aborder ; il fit face au visiteur ; puis il se dirigea dans sa direction. Quand il fut à côté de Lêgba, Jo lui demanda :

" C'est vous déjà..."

Le " déjà " fut à peine audible ; Jo s'était ressaisi en effet. Il jeta un clin d'œil autour de lui ; il lança ensuite un regard inquiet au dieu. L'Esprit des croisements le rassura ; il lui dit :

" Non ; il n'y a personne d'autre que vous sur le pont en ce moment. "

" Et vous aussi, non ? "

" Oui, si vous voulez. "

" Pourquoi êtes - vous seul ? Votre ami est malade ? "

" Vous ne pouvez pas parler d'amitié ; je vous l'ai dit hier. Quant à votre question, je vous réponds que je ne suis pas seul ; Fa est présent également... "

" Allons ! Vous n'allez pas recommencer comme hier ! S'il est présent, Fa, comment se fait - il que je ne vois que vous ? Vous pouvez m'expliquer ça ? "

Après un court silence, et comme Lêgba ne répondait pas ; il ajouta :

" Cela vaut mieux finalement ; peut - être que d'ici quelques jours, je ne vous apercevrai plus, vous aussi. "

Le mécanicien avait en esprit le regard de ses compagnons quand il pénétra dans le mess pour le petit déjeuner ; de toutes évidences, chacun se demandait si Jo avait retrouvé son équilibre. Pour tous en effet, le mécanicien avait des hallucinations ; " le soleil d'Afrique ! " laissa échapper quelqu'un dans la salle quand il y pénétra ; Jo fit sembla de ne pas l'avoir entendu. L'homme était sur ses gardes ; mais le désire d'en apprendre davantage sur ces visiteurs inhabituels était trop fort pour qu'il tint compte sérieusement des sentiments de ses amis de travail. Il était déçu ce matin de ne voir que Lêgba sur le pont ; mais il n'osait pas exprimer sa déception. " Déçu, hein ? " Lui lança le dieu, comme s'il lisait dans ses pensées. Jo restait silencieux ; il n'était pas très surpris par la question ; il couvait un sentiment de résignation en lui ; un sentiment qui se transformait lentement en une acceptation voulue. Il s'approcha davantage de Lêgba et s'accouda au bastingage à côté du visiteur. Les deux hommes se tournaient le dos ; Jo faisait face à l'océan ; il pensait qu'ainsi, aucun de ses compagnons ne soupçonnerait qu'il était en conversation avec les visiteurs, pour eux, imaginaires.

" Vous admirez la mer ? " Lui demanda ensuite Lêgba, sans se retourner, et après que le mécanicien se soit bien installé sur son observatoire. Une fois encore le mécanicien ne répondit pas au propos ; il voulait laisser un silence peser entre eux, pour qu'en reprenant la parole ensuite, il donnât l'impression de conduire la discussion. Il réfléchissait à ce qu'il allait pouvoir dire, quand il entendit la voix de Fa ; le dieu disait :

" Eux ne pouvaient contempler la mer que quelques instants chaque jour. Le reste du temps, hommes, femmes et enfants restaient enchaînés dans les cales. C'était un royaume d'odeurs, de peurs et de lamentations entrecoupées de gémissements ; eh oui ! La misère comme la souffrance ne sont jamais totalement silencieuses. "

Dès les premiers mots du dieu de la divination, Jo se retourna vivement ; mais il ne vit personne d'autre à côté de lui que Lêgba ; il était décomposé. Pendant un instant, l'homme se demandait si les quelques matelots arrivés depuis sur le pont n'avaient pas entendu eux aussi, la voix de Fa. Puis, plus sérieusement, il se posa la question de savoir si au fond, ses camarades n'avaient pas raison ; il se demanda avec angoisse s'ils n'étaient pas dans le vrai, quand ils laissaient entendre que lui Jo, était devenu fou. Il eut la tentation d'abandonner le pont et Lêgba pour regagner la salle des machines. Il n'en fit rien, cependant ; au contraire, il se tourna vers le seul Esprit qu'il voyait et lui demanda :

" - Pourquoi disiez - vous hier qu'un procès devrait avoir lieu ? L'esclavage n'a plus cours ? La terre entière convient que ce sont des errements du passé des hommes ; nous en avons pris conscience en même temps que la valeur de l'être humain s'est imposée à nous, non ? "

" - Vous savez, " lui dit Lêgba ; " valeur " est le mot ; les hommes en ont toujours attaché une à l'homme. Ce qui a changé, c'est la mesure que vous en faites aujourd'hui. Je veux dire que la notion de " valeur ", appliquée à l'homme ; est encore un concept relationnel ; ou si vous voulez, un concept d'échange ; et en tant que tel, son acception n'a pas varié fondamentalement. La notion de valeur appliquée à l'humain n'est pas encore devenue, pour beaucoup trop d'hommes encore, un concept d'appartenance. Ce qui a évolué, c'est la manière dont cette " valeur " - là est exploitée aujourd'hui ; je crois que c'est sur cette évolution que vous fondez votre conclusion. Est - ce à dire pour autant que rien, absolument rien, n'a changé ? Non, bien sûr ; car, de plus en plus de voix se lèvent pour combattre la vieille conception ; il y a donc de l'espoir. Je veux dire que le refus qu'on observe, et qui se généralise dans toutes les couches de toutes les sociétés signifie qu'il y a davantage d'harmonie dans chaque homme et entre les individus. Mais, si l'homme conscient fermait les yeux sur le passé, son esprit n'en est pas moins imprégné ; et quand arrivent les jours de tempête, son action relève autant, sinon davantage, de ce qui est enfoui dans les tréfonds de sa personne, qu'elle n'est dictée par la peur et la haine de l'autre. Ce sont là, de mauvais refuges de la personnalité ; des refuges périlleux pour l'individu et pour le groupe ; des refuges qui ne peuvent être qu'une misère spirituelle. Vous savez, Jo ; il faut que l'homme soit, tout l'homme ; et les dieux ne servent qu'à cela. Pour finir, voici une devise : Se dresser contre le mal n'est pas se dresser pour le bien ; il faut faire les deux, distinctement et consciemment. "

" Si je comprends bien, dit Jo après un moment de silence, vous êtes entrain de me dire que l'esclavage est plus que jamais d'actualité ; ... "

" Esclavage de l'homme par l'homme, oui. " Dit, pour conclure, le dieu Fa qui les avait rejoint, Jo ne sut dire comment.

D'un même mouvement, comme si les trois hommes s'étaient donnés le mot, ils portèrent le regard vers le large. Le bateau avançait à vive allure ; cela se traduisait par des bruits divers. C'était en réalité un vacarme qui englobait le ronronnement des moteurs et les cliquetis des pièces métalliques du bâtiment ; ceux - ci avaient pris du jeu avec l'âge. On distinguait également les vibrations des containers. Tout cela s'ajoutait aux claquements de l'eau dont la masse s'opposait désespérément à l'étrave du navire. L'univers de Jo baignait sous un soleil si farouche que l'on pouvait se demander s'il arrive un moment où on le verrait disparaître à l'horizon. Il n'était pas l'heure.

" Ce soir, nous serons à Abidjan ; " dit Jo sans quitter la ligne d'horizon des yeux. Son esprit était plus loin encore. Le mécanicien laissait son imagination vagabonder sur un marché de la capitale ivoirienne ; ou bien alors, sa pensée s'attardait sur le corps frêle et luisant d'une femme qui était vautrée sur un lit dont les draps sont de couleurs indéterminées. Au bout d'un moment, Lêgba tourna la tête vers lui ; le dieu scrutait le profil de l'homme, en silence ; Jo sentit le regard qui se pesait sur lui ; il se retourna et fit fasse. Lêgba lui dit, sans le quitter des yeux :

" - Vous allez vous promener à terre je pense ? "

" - Je vais aller en ville en effet ; j'y vais en compagnie de l'infirmier qui fait office de médecin à bord... "

" - C'est grave ? "

" - Non ; mais, j'ai un abcès mal placé qui m'empêche de m'asseoir. " Fa entra dans le dialogue à ce moment - là et il dit :

" - Apportez - moi quelques feuilles fraîches de tomates. "

" - C'est le sacrifice ? " Interrogea Lêgba. Le mécanicien était surpris. Il crut déceler de l'ironie dans les propos du dieu des croisements à l'intention de son pair. Il ne saisissait pas très bien le sens de l'échange ; mais des feuilles de tomates, il sait ce que c'est ; il se tourna vers Fa pour protester et lui demander des précisions par la même occasion ; il dit au dieu :

" - Où voulez - vous que j'aille prendre des feuilles de tomates fraîches ? Et puis, que voulez - vous en faire ? "

Le dieu restait silencieux. Le mécanicien était désespéré. Il comprenait de moins en moins ses interlocuteurs ; mais, malgré cela, il n'arrivait pas à prendre de la distance. Il était certain d'être le seul, parmi les trois, à avoir une réalité physique. " Je dois être fou " dit - il à voix basse en même temps qu'il abandonnait les dieux pour regagner la salle des machines et y faire ce qui était sa raison d'être sur le cargo.

Le cargo entra dans le port de Abidjan au moment même où la ville s'illuminait. Quelques heures de travail restaient encore à faire pour l'équipage avant que chacun ne vaque à ses occupations favorites. Il fallait préparer le soir même, les opérations de chargement et de déchargement pour le lendemain : Jo y prit sa part sans états d'âme. Il se sentait en communion avec les autres membres de l'équipage pendant ces heures de travaux collectifs ; ce qui lui fit oublier un moment, l'étrange aventure qu'il vivait depuis le départ de Cotonou.

Jo était couché sur le ventre ; il était étendu sur l'unique lit de l'infirmerie du bord et écoutait l'infirmier disserter sur son abcès. Il lui posa calmement la question pendant que de la pince qui tenait un morceau de coton, il nettoyait délicatement la plaie ; on sentait que ses pensées se partageaient entre cette activité et l'attente de ce qu'il allait peut - être apprendre. Il dit :

" - Comment as - tu fait, Jo ? "

" - Oh ! Moi, rien. "

Le mécanicien allait donner des explications sur l'utilisation des feuilles de tomates que Lêgba s'était procurées, il ne sait comment, dès leur arrivée au port d'Abidjan. Il se ravisa ; il se rappela que ses camarades le considéraient comme un fou depuis leur départ de Cotonou. L'infirmier comprit que l'homme ne souhaitait pas donner des explications. Il pensait, comme les autres matelots, que le mécanicien soufrait certainement de défaillances mentales ; il se contenta de dire : " Du gros abcès, il ne reste qu'une petite plaie à soigner ; ce sera vite fait. "

Il jeta encore un coup d'œil à son patient ; il espérait que le mécanicien allait lui dire enfin comment fut résorbé l'abcès ; mais Jo ne dit mot.

 

HOMO SAPIEN

  Jo prit sa part de besognes pour décharger le cargo et pour embarquer ce qui devait l'être au port d'Abidjan. Par moments, ses camarades le surprenaient entrain de parler tout seul à voix basse. A d'autres instants, ils lui trouvaient un regard interrogateur sans pouvoir dire vers qui allait l'interrogation ni connaître le propos qui l'avait suscitée. Tous étaient convaincus de sa folie et le plaignirent.

 

Jo passait nonchalamment d'un étale à l'autre sur le grand marché d'Abidjan ; il y déambulait. Il était à son aise dans la foule dense et colorée qui animait le marché. Il était détendu ; il était heureux dans cette atmosphère où la vie ne demandait qu'à continuer sans se préoccuper de savoir quelle était la pente du sentier. Des moments pendant lesquels nul ne se pose de problèmes existentiels ; Jo venait de s'en rendre compte, il reconnaissait par là - même que désormais, il n'allait pas pouvoir se contenter d'être un élément sans grande importance sur un cargo. Il restait encore une pièce sans importance certes, mais on lui proposait d'entrer dans la ronde de l'humain.

Il était serein ; c'était normal, après la visite qu'il rendit à ses amies. Jo les avait retrouvées avec plaisir. C'est toujours ainsi à chacun de ses passages dans ce port. Parfois, il y découvrait de nouvelles têtes ; il rencontrait un nouveau sourire, une nouvelle douceur.

Fa et Lêgba étaient aussi sur le marché. Les deux divinités allaient d'un marchand à l'autre. Les dieux regardaient, soupesaient puis abandonnaient les marchandises sans échanger une parole avec les négociants. Ceux - ci les observaient, l'air étonné ; on était surpris en effet, que les deux individus ne répondaient pas aux sollicitations même pour les écarter ; ils ne participaient pas aux marchandages que chacun leur proposait pour espérer les voir repartir avec un achat sous le bras ; rien, c'était inhabituel ; Fa et Lêgba n'offraient que le silence et la sérénité.

" Vous êtes bien à l'aise dans cette foule pour des gens qui ne sont pas d'ici. " leur dit Jo au bout d'un moment.

" Nous sommes de partout et de tout temps. " Répondit Lêgba, tandis que Fa gardait le silence.

" Vous connaissez donc... "

Le mécanicien se ravisa. Il se souvenait que ses interlocuteurs prétendaient exister dans tout homme ; mais il avait envie de parler ; il avait un désir irrépressible de sortir de lui - même ; il changea alors de sujet et leur dit, maintenant que tous les trois sont devenus sourds aux appels mercantiles :

" La Cote d'Ivoire a beaucoup changé depuis l'époque de l'indépendance. Nous considérons, nous Français, que ce pays est un exemple réussi de la coopération avec nous... "

A peine avait - il commencé à parler que Lêgba éclata de rire ; il ne laissa pas au mécanicien le temps pour développer sa réflexion. Le mécanicien fut surpris par l'hilarité du dieu des croisements ; il regarda tout autour de lui ; il s'assurait ainsi qu'il n'était pas l'objet de la curiosité du voisinage comme ce fut le cas sur le cargo. Il fut d'abord rassuré en constatant que personne ne semblait le prendre pour un fou qui soliloquait. Puis, brusquement, il eut peur ; chacune des personnes qui l'entouraient aurait dû se rendre compte qu'il parlait tout seul et à voix haute. Cette absence de curiosité le saisi d'angoisse ; pris de panique, il chercha le contact avec le réel, il saisit par le bras la première personne qui se trouvait à sa portée. C'était une marchande de légumes, une femme forte et bien engraissée.

" Bon sang ! " S'écria celle - ci ; qu'avez - vous à m'agripper comme ça ? Achetez des tomates si vous en avez envi ; mais ne me bousculez pas. "

Après ces mots, et après avoir ajusté sa tenue, la femme se mit à ordonner son étale quelque peu secoué par la brusquerie du geste de Jo. Le mécanicien était confus ; le réel aussi lui échappait. Il se sentait perdu. Il ne voyait plus ni Fa ni Lêgba dans la foule ; il fit du regard, le tour de l'assemblée à la recherche de têtes connues ; rien ; les divinités avaient disparu, l'abandonnant en plein désarroi. Il s'excusa maladroitement tout en s'éloignant à reculons de l'étal de sa victime ; il finit par se fondre dans la foule. Pendant ce temps, l'Ivoirienne avait repris ses esprits. Elle maugréait en suivant du regard son agresseur qui s'éloignait. Elle dit, avec une voix forte : " Ils sont fous ses Français " Jo le mécanicien l'entendit ; sa panique gagna en proportion, et il joua des coudes dans la masse humaine pour s'éloigner au plus vite de la matrone ; mais, ce ne fut pas aisé, la foule était si dense.

Pendant ce temps, l'Ivoirienne finissait d'arranger sa marchandise ; elle maugréait encore quand elle entendit quelqu'un lui demander par derrière :

" Qui vous dit qu'il est Français ? "

Elle se retourna vivement. Elle dut lever la tête pour dévisager un barbu, trop grand pour sa colère, et qui venait de lui poser la question. Elle répondit avec vivacité par une autre question ; elle manifestait ainsi sa mauvaise humeur. Elle dit :

" Pourquoi ? Vous êtes Français vous ? "

" Non, répondit Lêgba, mais, cela n'a pas d'importance. "

" Important ou pas, il n'avait pas à me tomber dessus comme..." Elle commençait à déclamer sa protestation quand elle aperçut le doigt du barbu qui pointait quelque chose sur son étal. Elle porta le regard dans la direction du doigt et vit que le l'appendice du visiteur indiquait une patate sur le tréteau. La femme éclata de rire avec générosité ; Lêgba aussi faisait de même. Le dieu lui dit :

" Français ou pas, c'est surtout un être humain ; un homme qui vit un moment de désarroi ; mais, il ne le sait pas encore."

" Et vous, vous le savez ? Qui êtes - vous donc ? "

" Lêgba. "

" Un être humain aussi ? Et qui n'est pas dans le désarroi, sans doute ? "

La marchande et le dieu riaient encore quand un client se présenta devant l'étalage.

 

Une lueur blafarde veillait péniblement sur Abidjan et son port ; c'était au point du jour. Jo suivait depuis le pont du cargo la manœuvre du bâtiment pour quitter la rade et gagner la haute mer. Le jour n'allait pas tarder à noyer le monde sous un flot de lumières à peine supportable. Pour le moment, un brouillard diffus, sans doute, les prémices des pluies à venir, donnait à l'atmosphère l'impression d'attendre. Jo le mécanicien suivait le sillage que le bateau laissait de son passage ; en réalité, les pensées du mécanicien erraient dans un autre monde ; un monde dans lequel il aurait aimé trouver des points d'ancrage aussi lumineux que ces myriades de boules d'eau qui, en accrochant la lumière signalaient le passage du cargo. " Brouillard dehors ; brouillard dedans. " finit - il par dire à haute voix. Plus tard, quand le jour se leva tout à fait, il retrouvait avec plaisir, et s'étonna de son bonheur, les deux visiteurs qu'il n'avait pas revus depuis l'incident du marché.

" Prochaine escale : Dakar ! " Lança - t - il d'un air jovial aux dieux pour engager la conversation.

Il ne se souciait plus que ses compagnons le prennent pour un malade mentale. Lêgba lui demanda, comme une réponse déviée :

" Vous avez bien dormi, Jo ? "

Il mentit :

" Très bien, comme toujours " ; répondit - il l'air convaincant. De son côté, Fa s'exclama :

" Dakar ! " ;

C'était une méditation. L'Esprit de la divination avait le dos tourné à Lêgba et au mécanicien. Le dieu observait le trajet du cargo. Lêgba se frottait la barbe ; et, sans cesser de taquiner ses poils, il dit :

" Dakar ! mais avant, il y aura la Sierra Leone, le Liberia..."

" Oui " dit le mécanicien ; le dieu s'était tut pour le laisser parler.

" On ne s'y arrêtera pas ; " poursuivit Jo ;

" Notre cargo n'a jamais accosté dans les ports de ces pays. Nous nous sommes arrêtés quelques fois à Conakry, en Guinée ; mais au Liberia et en Sierra Leone.. non, jamais. Par contre, nous faisons escale à Dakar à chacun de nos passages. "

Après un silence, il reprit :

" Et puis, vous savez, avec ce qui se déroule en ce moment dans ces coins, il vaut mieux ne pas s'y rendre. "

" Vous abandonnez les hommes ? " lui demanda Lêgba quand il eut fini d'exposer son point de vue. La réponse était venue de Fa ; jusque là, le dieu s'était tenu à l'écart de la conversation ; il y vint, après s'être tourné vers Jo et Lêgba, il dit :

" Il faut, justement. "

Le silencieux n'alla pas plus loin dans son intervention. Ces trois mots suffisaient, il le savait, pour faire réagir et Lêgba et Jo. Ce fut ce dernier qui s'exprima le premier. Surpris, Jo demanda des précisions ; il dit en effet :

" Comment ça ? Que voulez - vous dire ? "

La réplique était venue de Lêgba cette fois. Le mécanicien commençait à saisir la démarche des visiteurs ; il s'était déjà rendu compte qu'une question posée à l'un des dieux pouvait entraîner une réponse de la part de l'autre, sans qu'il puisse prévoir celle des deux divinités qui allait intervenir. Le mécanicien pensait qu'une coopération s'était établie entre Fa et Lêgba ; mais il était incapable de mesurer jusqu'à quel point cela allait. Lêgba donna une explication sachant que celle - ci ne viendrait pas de Fa ; il dit :

" Bravo ! Jo ; vous êtes revenus parmi les hommes. Mon compagnon songe à autre chose qu'à abandonner ceux qui souffrent de la guerre ; patience et sérénité, vous comprendrez ? "

" Non ; et je doute que je puisse parvenir à vous comprendre tous les deux. "

Le mécanicien paraissait sincère en s'exprimant ; il était désolé également. Lêgba revint au premier sujet qui faisait l'objet de la conversation ; il dit :

" Pour revenir à notre trajet, pourquoi votre bateau ne s'arrête pas à Conakry ? C'est calme par-là, non ? "

" Oui bien sûr, " répondit Jo. " Nous avons rarement de cargaisons à livrer ou à prendre là - bas ; je ne sais pas pourquoi ; c'est ainsi. Et puis, vous devez savoir que les relations entre la France et la Guinée ont été très tendues pendant longtemps... "

" Vous en connaissez la raison ! A présent, les choses se passent de meilleures façons... "

" Oui, oui ; mais ce n'est pas mon problème. Il faut remonter à l'époque de l'indépendance ; et surtout, il faut demander aux chefs. Moi, je n'ai rien à voir dans tout ça... "

" Vous avez sans doute tort ; mais, laissons cela... "

" Pas du tout ; je n'ai pas tort. Regardez le Sénégal par exemple ou bien la Cote d'Ivoire que nous venons de quitter, ça s'est très bien passé. Même économiquement, on peut dire... "

" Ah non ! Vous vous engagez dans une direction qui n'est pas celle où se situe mon propos. "

 

Le silence s'établit dans le trio après cette sortie du dieu ; on dirait que les protagonistes remettaient à plus tard le débat sur ce point.

Trois paires d'yeux scrutèrent un moment l'horizon. Jo le mécanicien regagna ensuite la salle des machines ; là où l'attendait son travail.

La côte d'Afrique défila imperturbablement un long moment. Deux jours plus

 ICI PREND FIN LE PREMIER CARNET. MAIS, LE VOYAGE CONTINUE ...

Paul Aclinou