Éditorial

par

Jean-Michel Bongiraud


Projecteur

Fermentations Poétiques (recueil de J-M. Bongiraud présenté par Marie Bataille)

Quelques poèmes (extraits de "Fermentations Poétiques" :
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Face avec moi-même, dans le seul miroir que je connaisse où le poème m'interpelle, je ne puis me dire poète. Il me faut le regard de l'autre, car autant les mots que j'écris m'appartiennent, autant je suis conscient que sans le souffle de l'autre, je ne serais rien.

La poésie est un acte.

Un poète est celui qui parle sans rien prouver. Seuls les mots qu'il utilise forment la preuve. 

Une oeuvre parle lorsqu'elle met en mouvement le lecteur, et quand les mots qui sont annoncés sur la page donnent à franchir un espace su par lui mais jusqu'alors inconnu.

Le poème que j'écris n'attend rien de moi, c'est moi qui attend tout de lui ; il désire simplement que je m'ouvre à lui comme on ouvre ses bras à l'être cher et que sans arrière pensée l'étreinte se réalise.

Le poème ne donne rien à voir de la vie de celui qui l'écrit. C'est lui qui désigne et nomme le poète.

Avant de poser ma main sur la feuille, le poème a déjà pris place. Je suis à la fois l'élan et la barre d'arrêt.

La volonté d'écrire ne trouve en moi aucune justification. Ni cause perdue, ni voeu d'immortalité. Sans doute la mort en dit plus qu'elle ne le veut bien et c'est elle qui détient la vérité.

Un mot banal n'existe pas. Tous les mots sont précieux. Certains s'acharnent à les détruire, d'autres plus sournois tentent de les dénuder, voire de les détourner au profit d'une quelconque idéologie. Je suis persuadé que plus qu'hier encore, le poète est nécessaire à la vie.

Je voudrais mourir d'une crise de poésie.

Le doute ? Je ne sais pas le définir. Existe-t-il un remède au doute ? Une philosophie, certes. Mais celle-ci est plus l'acceptation que le remède. Je n'oublie pas que lorsque j'écris, c'est lui qui est derrière moi. Sans lui, existerais-je et écrirais-je ?

Toutes les philosophies sont inconcevables. Seule la poésie participe à la vie.

"Les mauvais poètes lisent presque uniquement leurs confrères..." écrit Cioran. Sans doute pour se rassurer à bon compte sur leur propre insuffisance. Et moi que lis-je ?

L'écriture poétique est une orchestration des mots dont la mesure est à deux temps : inspiration et expiration. Absence et écoute. Silence et voix. C'est par ce rythme que la véritable parole existe. 

Parfois je crois être poème.

Ce qui m'exalte, c'est d'entendre mon corps travailler dans le silence et offrir la moindre de ses cellules pour la fabrication du poème.

Il y a souvent un déchirement en soi lorsque le poème enfin se découvre. Combien de fois apparaît-il pur et sans tâche pour tant de fois encore humide, balbutiant, incertain quand il n'est pas totalement erroné !?

De ce siècle, il ne restera peut-être rien. Rien qu'un désespoir de poète.

Avant de reconnaître la poésie, le lecteur doit d'abord faire un pas vers lui-même.

La voie de la clarté est la plus étroite. On ne peut l'appréhender sans exigence ni détermination. 

La lutte est inégale entre les mots et le poète. Les uns voient, l'autre est aveugle. Les uns conspirent, l'autre inspire. A quoi bon lutter ? Mais il y a cette attente, cette écoute, cette absence. Les mots luttent entre eux et l'intuition du poète vient se poser au milieu d'eux, happant, caressant, jointoyant, humant les uns et les autres tandis qu'eux se bousculent pour atteindre la feuille blanche.

Le poète n'est jamais plus libre que lorsque le blanc de la feuille s'est noirci.

C'est dans la plus stricte intimité que je lie conversation avec le poème ; qu'il me soit lu ou offert par la bouche d'un comédien ou de son auteur, même avec la plus profonde conviction, il y aura toujours entre lui et moi l'informelle présence d'un tiers altérant le véritable dialogue auquel il me convie en tête-à-tête.

Ce n'est pas le poète qui demeure vivant, mais les mots toujours réactivés par notre bouche et nos sens.

La poésie est une passagère clandestine à laquelle on dénie le droit de s'exprimer en toute liberté, car c'est de celle-là même dont elle parle.

Je puis tout dire du poème et de la poésie. La contradiction et le reniement m'appartiennent. 

Ce qui importe, ce n'est pas tant le sujet que la manière d'être face à lui.

Tout ce qui s'écrit est consigné dans le livre du silence. La poésie ne parle que pour mieux se taire. Celui qui la lit doit faire oeuvre de silence.

Les mots ne remplissent jamais tout à fait la page mais l'espace qu'ils convoitent se situe en dehors de toute marge.

Ce qui donne du sens au poème ce n'est pas l'intellect qui le trouve, encore moins le fluide que nous transmettraient les mots, mais le désir de se rapprocher de la réalité.

La poésie s'emploie à tous les temps. Elle peut faire de l'imparfait un avenir ou redonner au futur le souvenir de son angoisse. La liberté s'appelle dans l'instant. Tout acte est lié et c'est par le poème que s'ouvre l'unique chemin dont les bords se confondent.

Ce qui s'écrit n'est ni preuve, ni trace. Rien de ce qui se déclare sur la poésie ne peut être tenu pour véritable. C'est la seule aventure où il est permis de se tromper.

La seule chose qui relie le poète à son poème, c'est l'absence. Il est toujours face à lui, la main tendue, avant de l'écrire, jamais après.
Un poème reconnaît toujours son auteur.

L'exil de la poésie est un mythe. Elle est seulement coupable de liberté. 

Un des paradoxes de la poésie : endormissement et projection !

Rien ne saurait s'écrire sans ce don de l'altérité. La vie comme le poème n'ont de sens et de signification que dans la voix et le regard de l'autre.

La poésie ne dit jamais rien d'autre que ce qu'elle a toujours dit. Seul l'angle d'attaque diffère !

L'important nous échappe toujours, par peur ou par précipitation. Le poème ne donne pas tout à voir, mais ce qu'il dit, énonce l'essentiel.

Ce n'est pas la sincérité qui attache le poète à son oeuvre, mais sa lucidité.

L'écriture est une dépendance. Le poème est demeure. 

Le chant de l'oiseau ne s'interrompt que pour mieux faire entendre le silence. Le poète ne chante ni ne parle, mais il dit le silence après l'oiseau.

Ecrire, c'est posséder et non être possédé.

La voix du poète tient autant de la précision que de la pure incertitude. Elle est tendue vers l'horizon et c'est cette ligne que le poète doit faire reculer.

La poésie n'est pas le lieu de la solitude. Elle est le silence et la voix du monde.

La poésie est une perfection qu'il est impossible de voir à l'oeil nu. Ce sont les mots qui tiennent le miroir au fond de chacun de nous.

Le poète ne fait office ni de guerrier, ni de pleutre. Il doit être lui-même avec tous ses déchirements possibles et ses extases impossibles.

La langue du poète est celle qui est à venir. Il n'existe aucun emplacement réservé à cet effet.

Les mots font le tour d'eux-mêmes bien avant que le poète n'ait eu le temps de faire le tour d'un mot.

La poésie est intuition et imagination. L'intuition précède le fait, l'imagination le recueille. La poésie le révèle.

Un poète est grand parce qu'il est clair. Et plus il est clair, plus les chemins qui mènent à lui sont divers et féconds.

La poésie ne confie aucun secret. Tout ce qu'elle dit existe déjà. Elle oriente le regard vers le lieu où sa voix est attirée.

Le livre du silence (extraits)

Jean-Michel BONGIRAUD