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Editorial

Le poème ouvert
(de la littérature tunisienne et maghrébine, l'Harmattan, 1999)

par Tahar Bekri

Coup de projecteur
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Bibliographie
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    Je me revois à l'âge de treize ou quatorze ans écrivant  mes premiers poèmes dans le chagrin et la peine. J'avais  perdu ma mère quand j'avais dix ans. Le monde avait un goût d'orange amère. Très tôt l'enfant que j'étais était confronté à  la douleur et la tristesse. Je me suis enfermé dans la solitude   et le silence. Et pour trouver des réponses aux graves questions que je me posais sur la vie, la mort, Dieu, le bien, le  mal, la nature, la justice, l'affection maternelle, je lisais beaucoup.

    Le livre était mon vrai camarade, mon ami. Je lisais tout ce que je pouvais comprendre en français comme en  arabe puisque je suis allé à l'école franco-arabe en 1956, date de l'indépendance de la Tunisie.

    Très tôt, j'ai découvert que ma sensibilité était proche  des poèmes que je lisais. La plupart des poèmes qui me  touchaient étaient ceux que je trouvais sincères, ceux qui
    parlaient de sentiments vrais, qui me consolaient, qui me donnaient l'impression qu'ils partageaient ma souffrance. Ils  apaisaient ainsi ma solitude intérieure, car à vrai dire,
    j'appartiens à une famille nombreuse et j'ai beaucoup de  frères et soeurs. Mais je suis persuadé que chacun de nous a  sa propre sensibilité et sa manière personnelle de réagir face aux événements familiaux ou autres.

    La poésie ne me paraissait pas très éloignée de la  réalité humaine, dans ses préoccupations, dans son attention à  la douleur des autres. Combien de fois, la lecture d'un poème  me redonnait, confiance, me permettait d'aimer la vie de   nouveau, de renaître, de m'armer de courage.

    C'est la poésie qui m'a permis très tôt d'être attentif à   tout ce qui m'entoure, les êtres, les lieux, les éléments  composant l'univers.

    Je pouvais parler à un palmier, dialoguer avec la mer,   interroger une étoile, voyager sur la lune, faire parler un  rocher, explorer le mystère.

    La poésie avant tout est habiter un monde sensible, où  le rêve est possible, où l'utopie est un devoir, où la beauté est  une exigence, où la défense de la vie est une résistance contre   la volonté de mort, contre ceux qui veulent empêcher le soleil
    de briller.

    Cela ne peut être réalisé si l'on n'aime pas l'humanité   entière. Aimer est essentiel en poésie. Et c'est pourquoi les  poètes sont nécessaires à la Cité, comme l'air ou la lumière.  La vie n'est pas faite seulement pour les autoroutes et les   robots, les machines infernales et le règne du béton, elle est  notre droit fondamental pour la beauté. Et quand je dis   beauté, je veux dire toute beauté : celle qui nous entoure,  mais aussi celle qui nous donne envie de vivre : la liberté, la  dignité, la parole juste et fraternelle, l'amour, la bonté   humaine, la générosité et la grandeur de l'âme.

    La poésie que j'aime et que je défends est celle qui a pour fondement le respect de l'homme, de ses couleurs, de ses langues, de ses pays, de ses continents.

    Toutes les voix humaines sont dignes de la poésie pourvu qu'elles nous touchent, qu'elles nous bouleversent,  qu'elles ne nous laissent pas indifférents, qu'elles nous
    permettent de découvrir " nos semblables, nos frères ".

    Et c'est la fierté de la poésie que d'être comme le  coeur du monde qui bat, qui ne cesse de battre depuis la nuit  des temps. Les poètes ont toujours été là pour dénoncer les  tyrans, pour défendre la liberté, pour chanter l'amour, pour abolir les frontières, pour protéger la nature, pour dévoiler les vérités humaines, pour " donner à voir " et à émouvoir.

    Et c'est parce qu'ils n'ont pas toujours été des " enfants sages ", qu'ils n'ont pas toujours été conformes à  l'ordre du prince et sa volonté, qu'ils sont pourchassés,
    exilés, emprisonnés, et parfois même tout simplement tués ou   assassinés.

    La liste, hélas ! serait longue de citer ici tous les poètes à qui on a réservé un tel sort depuis l'antiquité jusqu'à  nos jours. Il ne s'agit pas là de faire un tableau à la gloire de
    la souffrance mais de rendre hommage à tous ceux qui, par leur vigilance, leur exigence morale ont pu sauver notre  honneur, notre fierté de citoyen. Sans les paroles de certains  poètes, nous serions comme l'asphalte que l'on piétine,  comme une matière sans âme.

    Je n'exagère point en disant que parfois un poème m'a  fait aimer un pays ou un peuple, bien. avant un voyage.
    Parfois même un simple vers de poésie, une métaphore extraordinaire, une merveilleuse image, m'ont poussé à  connaître la culture d'un peuple, à vouloir en savoir
    davantage sur sa littérature, sa création. Je récitais à moi-même des vers que j'ai appris adolescent. Au delà de  l'exercice scolaire, j'aimais apprendre pour mon propre
    plaisir tel ou tel vers. C'était comme voir un beau paysage ou   entendre une belle chanson ou encore être émerveillé par une  belle nuit étoilée au-dessus de la palmeraie natale. Je sais que   tout le monde n'a pas eu cette chance de naître dans une oasis
    maritime. Mais cette magnifique oasis au bord de mer dans le  Sud tunisien, Gabès, (hélas ! depuis, elle est devenue victime  de la pollution) me donnait encore envie de lire la poésie, d'en écrire.

    Aujourd'hui, adulte dans Paris, j'aime me souvenir  des premiers poèmes lus ou écrits maladroitement dans la  palmeraie. Ce sont mes premiers pas dans la création, mes
    écrits secrets, mes paroles arrachées au silence et à la   mélancolie qui se sont imposés à moi après la mort de ma mère. Mais aujourd'hui encore, j'essaie de comprendre pourquoi je n'ai pas cherché à exprimer cela en prose, par la
    fiction, par la narration. Je crois, mais je ne suis pas sûr, que cela est dû, chez moi, à ce sentiment que la prose est trop  explicite, trop explicative. La parole en prose supprime tout  mystère dans le langage, elle est trop bavarde, elle ne fait pas
    l'économie des mots, veut donner un sens à tout, elle   s'appauvrit à force d'exercices de style. J'aime quant à moi, à  m'exprimer avec des métaphores, des images, des mots
    poétiques, qui évoquent et non expliquent, qui font allusion et   non qui donnent des leçons, qui posent des questions et non  qui répondent. Je ne sais pas toujours moi-même les réponses  et je ne crois pas que cela soit primordial dans la poésie, car
    elle a aussi sa part de l'art et de son mystère. Nous ne   comprenons pas toujours pourquoi nous aimons tel être ou tel  arbre. Toute explication de la poésie est approximative et je  n'étais pas toujours d'accord avec mes professeurs pour
    l'explication qu'ils donnaient à tel ou tel poème.

    Bien sûr, on peut expliquer la versification, la  sonorité, le rythme, la forme, mais le succès d'un poème  réside souvent dans son sens ouvert à la lecture et à     l'interprétation. L'essentiel est de ne pas tuer l'émotion, de garder un poème comme un être vivant et non comme  l'analyse anatomique d'un corps mort.

    Le poète ne comprend pas toujours le sentiment qui  l'obsède, le mot qui s'impose à lui comme un air dont ne peut  se défaire, chaque poème dicte sa loi et sa forme, il est en  quête permanente, il veut quitter le lieux communs du   langage pour rendre au mot son pouvoir magique et sa beauté.

    Peut-être est-ce là la raison pour laquelle de  nombreuses civilisations étaient méfiantes à l'égard des  poètes, à commencer par la culture arabe dans laquelle j'étais
    élevé et qui a considéré les poètes comme des individus   égarés parce qu'ils poursuivaient leurs démons, leurs djinns.
    Appelons cela, si vous le voulez bien, la beauté du mystère. Car s'il est important de comprendre scientifiquement  comment grandit une fleur, cela n'explique guère pourquoi
    nous l'aimons. A chacun sa fleur et sa couleur. A chacun son    poème et son style.

Tahar Bekri