"Le préjugé foncier est de croire que l'ordre la clarté la
méthode doivent tenir à l'être vrai des choses, alors qu'au contraire, le désordre, le
chaos, l'imprévu, n'apparaissent que dans un monde faux ou insuffisamment connu, --bref
sont une erreur ; c'est là un préjugé moral, qui vient de ce que l'homme sincère,
digne de confiance, est un homme d'ordre de principes, et a coutume d'être somme toute,
un être prévisible et pédantesque. Mais il est tout à fait impossible de démontrer
que "l'en soi" des choses se comporte selon cette définition du fonctionnaire
modèle"
F. Nietzsche, la volonté puissance, tome 1, p 89 Gallimard.
Depuis longtemps le chaos est
synonyme de désordre, de confusion et soppose à lordre et à la méthode. Nietzsche sera un des premiers penseurs à réhabiliter
la notion de désordre. De nombreux chercheurs en sciences dites « dures » se sont
intéressés aux mouvements dit chaotiques. Ils ont confirmé que, contrairement à ce que
la pensée déterministe, paradigme dominant actuellement, martèle depuis des lustres, il
se pourrait quil y ait de léquilibre dans le déséquilibre, de
l'organisation dans la désorganisation. Pour définir ce à quoi fait référence la
théorie du chaos, je me devais de faire un petit détour historique et de décrire
rapidement quels étaient les concepts en lien avec cette théorie.
Ces concepts sont issus des sciences que nous qualifierons de "dures" telles que
les mathématiques, la physique, et ont ensuite été appliqués à des phénomènes
sociaux.
C'est pourquoi, je me suis tout d'abord tournée vers la physique, pour comprendre ce
qu'était ce chaos ; ayant pour objectif de comprendre comment ces concepts pourraient, à
terme, être appliqués aux Sciences Humaines ou sciences "molles".
ENTRE DETERMINISME ET HASARD.
Selon Ilya Prigogine (1996, 213), la vision
classique du monde consiste en "deux représentations
aliénantes, celle dun monde déterministe et celle dun monde arbitraire
soumis au seul hasard.".
La vision déterministe sappuie sur des scientifiques comme Newton ou Laplace
qui considéraient que les systèmes faisant intervenir un très grand nombre
d'éléments, également appelés systèmes complexes, étaient impossibles à connaître.
De ce fait il était également difficilement concevable de prévoir comment ce type de
système pouvait évoluer. D'après la conception déterministe " tout le futur est (...) entièrement contenu,
déterminé par le présent : connaissant les lois du mouvement et les conditions
initiales, nous déterminons avec certitude le mouvement futur pour un avenir aussi
lointain que nous le souhaitons. " Ce qui signifie qu'en ayant une
parfaite connaissance de tous les éléments constitutifs, toutes les relations existantes
dans un système, il serait possible de prévoir lévolution de ce dernier.
Donc, s'approprier le " présent " dun système permettrait non
seulement de connaître son passé et mais également de se projeter dans son futur ; nous
sommes ici dans une relation de causalité. C'est ce que quaffirmait Laplace
lorsquil écrivait : "nous devons donc envisager
létat présent de lunivers comme leffet de son état antérieur et
comme cause de celui qui va suivre".
La vision de
l'arbitraire et du hasard est, quant à elle, issue du fait que seuls les systèmes
complexes, composés dun trop grand nombre déléments, (donc quon ne
pouvait connaître voire comprendre) nentraient pas dans cette première conception
déterministe. Ces systèmes se révélaient comme soumis au hasard et correspondant au
chaos. Un exemple très simple de ce type de système chaotique, est celui du tirage du
Loto national, qui scientifiquement se rapporte au mouvement
Brownien. Je renvoie le lecteur à l'article de
P. Berger pour plus dexplications. On peut
considérer cet exemple du loto comme un hasard lié à un phénomène de grands nombres,
car dans ce cas précis, le prochain tirage des numéros gagnants ne peut être déduit de
la connaissance des tirages précédents. Il n'y a, là, pas de prédictions possibles. Ce
qui fait dire à P. Berger que " la notion de hasard est étroitement liée à celle
dimprédictibilité." Ceci signifie bien que quelle que soit la
connaissance quon ait du passé et du présent dun système, il est impossible
de savoir quelle sera son évolution.
Pour I. Prigogine il existerait quelque chose
dautre, que les lois et le hasard, qui pourrait " sintercaler "
entre ces deux conceptions.
Ce "quelque chose d'autre" va émerger dune faille
interne au déterminisme, faille qui pourrait annoncer la fin du règne de ce paradigme
dominant.
Si lon reprend lexemple de Newton et du concept de lattraction
universelle, on peut constater que ce dernier na pris en compte que
linteraction entre le soleil et une planète pour calculer les orbites des
planètes, négligeant l'attraction des planètes entre elles.
Newton se limitait donc à deux corps en interaction. Cette conception ne fut remise en
question quà la fin du siècle dernier par H. Poincaré. Ce dernier démontra que
trois corps en interaction pouvaient impliquer des comportements sapparentant au
hasard.
Or les comportements liés au hasard étaient jusqu'à ce moment liés à un
phénomène de grands nombres... H. Poincaré va
remettre en cause ce présupposé en définissant ce qu'il appellera par la suite " sensibilité critique aux conditions initiales".
Cette découverte est un des fondements de la théorie du Chaos, dont
lun des exemples le plus célèbre est celui de " leffet papillon
" de Lorentz .
Pour la petite histoire, " Leffet papillon " veut quune
perturbation minime telle quun battement daile de papillon puisse, après un
long moment, par amplification exponentielle déclencher un cyclone.
Cet exemple illustre bien ce que sous-entend la théorie du chaos : un non-sens de la
prédiction à long terme, dû à limpossibilité de contrôler toutes les
perturbations pouvant exister au niveau de nombreux systèmes et de leur environnement.
Ceci implique une perte de certitude et une certaine impuissance des chercheurs face à
ces phénomènes. Quoi de plus angoissant que cette dissonance cognitive, provoquée par
une absence de certitude, qui se révèle difficile voire impossible à gérer
psychologiquement. Cela expliquerait-il la difficulté qu'aurait l'individu à accepter ce
nouveau point de vue ?
La réponse de I. Prigogine (1995) est pourtant claire : "
la certitude na jamais fait partie de notre vie. Je ne sais pas ce que sera demain.
Pourquoi penser que la certitude est la condition même de la science ? (...) La science
traditionnelle identifiait raison et certitude, et ignorance et probabilité. Il nen
est plus ainsi aujourdhui. "
EQUILIBRE VERSUS NON-EQUILIBRE ?
Dès 1945, I. Prigogine sest intéressé au fait que le non-équilibre pouvait
jouer un rôle organisateur. Il a distingué deux étapes dans cette démonstration, la
première étape faisant référence à léquilibre et la seconde au non-équilibre.
Du 19éme siècle au 20éme, les scientifiques sintéressaient à
léquilibre, puis aux états proches de léquilibre car " on avait tendance à croire que lévolution vers
léquilibre était synonyme de perte dinformation, dune uniformisation
du système. Or dés que lon séloigne un tant soi peu de léquilibre,
on assiste à la coexistence de phénomènes dordre et de désordre."
La seconde étape fait, elle, référence au " non-équilibre ".
Selon I. Prigogine, "séloigner
de léquilibre réserve des surprises". En effet, " il est impossible de prolonger ce que lon a appris de
léquilibre, on découvre ainsi de nouvelles situations, parfois plus organisées
quà léquilibre. Cela se produit en des points particuliers, qui
correspondent à des changements de phases de non-équilibre, ce que jappelle des
points de bifurcation. ".
Ce point de bifurcation, ce changement " de cap ", peut être provoqué par
une succession dévénements. Ceux-ci, en atteignant un point critique, font prendre
des proportions gigantesques à une petite perturbation et rendent
impossible toute prédiction quant à l'évolution du système.
Le non-équilibre aboutit à une nouvelle cohérence, un nouvel état avec des
propriétés nouvelles.
Le système transforme lui-même ses relations et crée ainsi de nouvelles propriétés
lui permettant de réguler son état.
Cest ainsi que lon peut considérer ces systèmes comme capable de
sauto-organiser. La théorie du chaos aurait donc en son sein cette
capacité dauto-organisation ?
Ainsi " de même que lexcédant dordre engendre
désordre et cacophonie, la théorie du chaos nous enseigne quil contient en
lui-même ses propres facteurs déquilibre et dordre." (R. Vaillancourt)
Alors de l'ordre dans le désordre ?
T.R.I. Août 2001
BIBLIOGRAPHIE (non exhaustive !)
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"Chaos, hasard et prédictibilité". Revue "études"
n°Octobre 1994. Institut du management EDF/GDF.
EKELAND, I. (1995).
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JACQUARD, A. (1991).
L'héritage de la liberté. De l'animalité à l'humanitude. Paris : Seuil
MORIN, E. (1990).
Sciences avec conscience. Paris : Seuil
PRIGOGINE, I., STENGERS, I. (1986).
La nouvelle alliance. Folio Essais. Gallimard.
PRIGOGINE, I. (1996).
"Entretien avec Ilya Prigogine". Résonance n°9, octobre 1995 / Copyright ã
IRCAM - Centre Georges-Pompidou 1995. Texte Internet. http://www.ircam.fr/activités/com-valo/communication/res9.html.
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"Le désordre créateur". Tribune libre à I. Prigogine. Institut du management
d'EDF/GDF.
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"L'ordre issu du chaos". Institut du management d'EDF/ GDF.
VAILLANCOURT, R. (1996).
La prospective. MétaFuturs articles de réflexions. http://www.cam.org/~mdumont/
(1) F. NIETZSCHE, La volonté de puissance, Tome 1, Gallimard.
(2)I. PRIGOGINE 1995 "Entretien avec Ilya Prigogine".
Résonance n°9, octobre 1995 / Copyright ã IRCAM - Centre Georges-Pompidou. http://www.ircam.fr/activités/com-valo/communication/res9.html.
(3)P. BERGE 1994 "Chaos, hasard et prédictibilité".
Revue "études" n°Octobre 1994.. Institut du management EDF/GDF.
(4)LAPLACE 1814 l'essai philosophique sur les probabilités
(5)P. BERGE 1994 "Chaos, hasard et prédictibilité".
Revue "études" n°Octobre 1994.. Institut du management EDF/GDF. http://im.edfgdf.fr/im/html/fr/agora/a2.htm
(6)Ibid.
(7)Ibid.
(8)I. PRIGOGINE 1996 " les lois ne gouvernent pas le monde, mais
celui-ci n'est pas non plu régit par le hasard. "
(9)H. Poincarré a ainsi démontré qu'"une cause très petite
qui nous échappe détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas voir, et alors
nous disons que cet effet est du au hasard (...). Il peut arriver que de petites
différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans les
phénomènes finaux(...). La prédiction devient impossible " in Article de P.
BERGE
(10)C'est en tentant de comprendre pourquoi les prédictions
météorologiques étaient impossibles à long terme, que Lorentz s'aperçut que
l'intervention involontaire d'une très petite erreur d'arrondi dans une formule
mathématique, pouvait avoir de grandes conséquences sur les résultats. "Cette
différence dans les conditions initiales, croissait exponentiellement au fur et à mesure
du calcul jusqu'à atteindre un niveau changeant du tout au tout les résultats obtenus.
" (P. Bergé, 1994).
(11)La dissonance cognitive est un concept proposé par L. Festinguer
pour désigner le malaise psychique dû au fait que l'on est partagé entre deux ou
plusieurs idées contradictoires.
(12) I. PRIGOGINE, I. 1997. "Le désordre créateur".
Tribune libre à I. Prigogine. Institut du management d'EDF/GDF.
(13)" Les systèmes fluctuent autour d'une moyenne et soudain
dans des conditions de déséquilibre, ils rencontrent un point de bifurcation, point de
décrochage au-delà duquel il est impossible de prolonger les courbes prédictives.
"
(14) R. VAILLANCOURT, 1996. La prospective. MétaFuturs articles de
réflexions. http://www.cam.org/~mdumont/
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