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Où je trébuche sur une question aussi fondamentale qu'insoluble…

par Michel Plamondon
 

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Photo de J-P Bredenbach


Il m'est arrivé récemment une chose effroyable : Jacques Teissier m'a proposé d'animer Doxa et les échanges qui en découlent sur le forum (sous la rubrique philo). J'ai tout de suite trouvé l'idée emballante, je me suis dit : mais oui, quelle bonne idée, après tout, je suis quand même un assez gros consommateur de " littérature d'idée ", ce serait bien de m'essayer, comme ça, en toute simplicité, à partager des réflexions, je sais pas, à partir de situations très quotidiennes par exemple, et d'en profiter pour glisser ici et là quelques fragments des œuvres de mes ratiocineurs favoris, histoire de montrer qu'ils ne sont pas si abstrus et éthérés qu'il n'y paraît au premier coup d'œil et aussi qu'au fond, la littérature d'idée, celle des philosophes comme les autres, nous appartient et qu'on peut très bien en tirer ce qui nous convient sans toujours passer par les interprétations savantes et résolument ésotériques de nos universitaires adorés qui n'aiment rien tant que de ne s'adresser qu'à eux-mêmes. Ah! Quel beau programme mes amis, et que de nobles intentions!

J'étais donc chez moi en train de me débattre avec un portrait de Gainsbourg que j'essayais désespérément de peindre (ça n'a l'air de rien, je sais, mais rendre avec justesse l'esprit qu'abrite une gueule aussi typée, c'est pas de la tarte, surtout que là, on parle de quelqu'un qui a vraiment tout fait pour masquer sa sensibilité)… Bref j'étais là, un pinceau dans chaque main, un autre dans la bouche, me précipitant dans la salle de bain avec mon barbouillage à la main pour le foutre sous la douche une énième fois (j'utilise un papier diablement résistant), histoire d'éliminer quelques couches partiellement séchées, pour introduire un peu d'aléa dans le processus, je ne sais trop, enfin, invoquer les puissances hasardeuses pour que se révèle enfin à moi ce que je cherchais sans trop savoir ce que c'était, vous voyez? Bref, je suais sévère pour qu'enfin la fièvre m'habite et que se dénoue l'énigme Gainsbourg que j'étais à m'inventer. Comme ça se passe toujours, j'ai carrément perdu la tête et dans la fougue j'ai totalement oublié Gainsbourg pour faire éclater la couleur et la vie; et merde si à la fin c'était pas lui! Vous pouvez imaginer la tronche que ça lui a value… Vaguement extraterrestre… J'étais pas mécontent du résultat quand même; bon, d'accord, c'était pas du tout ce que je voulais faire au départ, mais alors là pas du tout, je lui avais d'abord peint un arrière-plan soigneusement choisi pour bien illustrer son rapport aux femmes assez contradictoire, il me semble (je veux dire : l'image publique d'un côté, et ses rapports réels avec les femmes de sa vie de l'autre), et voilà qu'à la dernière seconde j'avais couvert tout ça d'un jaune vibrant où dansaient des formes aux accents vaguement africains… Et vous savez quoi? J'ai mis un certain temps à m'en rendre vraiment compte, mais j'avais peint Gainsbourg dans la peau d'un Noir! Et le fond, les motifs, tout ça, ben c'était tout bonnement des réminiscences de la peinture de Miles Davis… J'ai pas du tout vu venir le coup mais " Black Gainsbourg ", Gainsbourg-Davis, je crois pas que ce soit une association purement fortuite, vous voyez? Mais donc, tout au long de ce combat désespéré avec les couleurs et le papier, vous imaginez bien que je me torturais les méninges pour trouver un sujet de réflexion susceptible d'amorcer ma collaboration à Doxa, un truc qui illustrerait du même coup l'esprit que je souhaitais lui insuffler. Et c'est là que je suis passé brusquement de l'enthousiasme à l'effroi…

Tandis que je délirais sur le papier, je fus brusquement assailli par cette série de questions qui n'ont sans doute rien de bien étonnant, étant donné que j'avais comme qui dirait les deux pieds dedans :

Que vient faire le besoin de spiritualité, de transcendance dans nos vie? Quel est son rapport à l'art? Et l'expression artistique de ce besoin n'est-elle pas toujours en contradiction avec les courants de pensée dominants? En somme, l'expression artistique du besoin de transcendance n'est-elle pas toujours ignorée socialement et n'est-elle pas, en un sens, une philosophie en action également répudiée par la philosophie dominante? Une philosophie absolument subversive et pour cette raison toujours systématiquement tuée dans l'œuf par tous les pouvoirs de tous les temps (du moins dans ce que notre culture nous laisse entrevoir de notre civilisation et soupçonner de tout ce qu'elle n'est pas) et, en premier lieu, par les pouvoirs les plus mineurs : ceux de l'art et de la philosophie officiels. (Là, autant le reconnaître tout de suite, je perdais franchement les pédales!)

Mais d'où diable je sortais des conneries pareilles?

D'abord, je venais de me baiser impitoyablement moi-même avec la première question qui me ramenait à une de mes indéracinables interrogations obsessionnelles : mais qu'est-ce que je suis censé être venu foutre dans cette connerie d'existence ou, plus formellement, quelle est la finalité de l'expérience humaine? Merde! J'étais pas loin de l'œuf ou la poule là, non? Pourtant, malgré tous mes efforts, si j'arrive à vivre sans peine en négligeant la généalogie ovipare, pas moyen d'esquiver cette histoire de finalité à mon existence. (D'ailleurs, en fouillant dans mes propres élucubrations, je suis tombé sur une tentative déjà ancienne et un peu puérile de présentation de ma " démarche artistique " - claudication serait plus juste - où je me décrivais comme un " fervent lecteur cultivant une curiosité débridée dont l'éclectisme apparent dissimule un souci frôlant l'obsession : établir dans quelle mesure la quête d'une finalité à l'expérience humaine découle des exigences implicites du langage "…) Me voilà donc à fouiller les entrailles de ma bibliothèque, histoire de rester fidèle à ma première intention (partager non seulement mes réflexions mais aussi mes lectures)… Vous auriez vu le résultat! Étalées sur le plancher du salon, de jolies petites piles où je devais dénicher quelques citations clés qui donneraient un aperçu des différentes attitudes à l'égard de cette épineuse question : on y trouvait, selon un premier tri grossièrement basé sur la discipline (science, psycho, philo, logique), Laborit, Reeves, Jung, Laing, Camus, Schopenhauer, Bataille, Rosset, Cioran, Sartre, Wittgenstein et je sais plus qui d'autre (j'avais laissé tomber Kierkegaard et toutes les réponses religieuses et donc aussi le bouddhisme et ses " dérivés ")…

Vous pensez bien que c'était pas la chose à faire… Déjà que, sur l'insistante recommandation d'un ami, je m'étais finalement décidé à me taper " Le matin des magiciens ", tout ce remue-ménage livresque m'a totalement égaré dans toutes sortes de directions, si bien que notre pauvre Jacques n'a plus entendu parler de moi pendant des semaines, j'ai totalement déserté le forum, négligé le comité de lecture auquel je collabore, sans parler des nécessités quotidiennes, vous savez, bouffer, se laver, chercher un boulot et le reste, tout ça pour en être à la fin au même point qu'au début : désemparé devant une question qui me dépassait mais que je devais tout de même affronter avant de pouvoir aller plus loin. Ben mes vieux, comme collaboration, ça promettait… À la première question que je me posais, c'était tout juste si j'allais pas tout droit me foutre au fleuve!

Inutile de vous dire qu'avec tout ce que la littérature renferme de réflexions sur " le sens de la vie ", je serais bien en peine de faire la synthèse du peu que j'en ai saisi ou retenu… Je me suis donc avisé que le mieux était de toute façon d'envisager la question de la façon la plus primaire possible (autant reconnaître tout de suite mes limites); après tout, y avait quand même pas trente-six possibilités. Soit l'existence humaine participe d'une finalité, soit non. Si une telle finalité existe, soit elle est connaissable, soit elle ne l'est pas. Et si elle n'existe pas, soit on peut en être sûr, soit on doit le présumer. Il y a aussi une autre alternative : la finalité ne précède pas l'existence mais est, par elle, à créer (je pense, notamment, à l'existentialisme de Sartre). (Bon, si j'ai oublié quelque chose, faut pas hésiter à me le dire…)

En dehors de Schopenhauer et Cioran qui la nient carrément, chez la grande majorité des auteurs que j'ai lus qui se sont directement ou indirectement penchés sur la question, je dois dire que domine nettement la conviction de l'impossibilité d'appréhender une telle finalité. D'ailleurs, c'est au fond également la position des croyants qui s'en remettent de diverses façons sur ce point à " l'impénétrabilité des desseins de Dieu "… Ce qui tombe, bien sûr, sous le sens : notre existence n'est manifestement pas une fin en soi puisqu'elle est inexorablement vouée à l'anéantissement. Si, par conséquent, cette existence participe d'une finalité qui la dépasse, comment cette dernière nous serait-elle perceptible; pourquoi et, surtout, comment l'instrument saurait-il à quoi il sert? Comme le dit Ronald D. Laing (dans " Les Faits de la vie ") : " Le cerveau fait partie de l'ensemble des objets du monde phénoménal. Comment, en tant qu'élément de l'ensemble qu'il nous faut décrire, peut-on l'utiliser pour décrire l'ensemble globalement, tous les éléments de l'ensemble, y compris lui-même? "

Toutefois, cette constatation strictement logique ne nous débarrasse pas pour autant du besoin de saisir le sens de l'existence, du sentiment de la nécessité qu'un tel sens existe. À cet égard, la position de Schopenhauer est remarquable d'une lucidité que la philosophie " officielle " a malheureusement toujours négligée (je vous invite à lire à ce sujet " Schopenhauer, philosophe de l'absurde " de Clément Rosset - un beau livre, bref et limpide, chose fort rare en ce domaine) : bien qu'en dernière analyse, Schopenhauer nie toute finalité à l'existence, il n'en constate pas moins la suggestion constante dans toutes les manifestations de la vie - tout en effet, dans la remarquable organisation de la nature, semble tendre vers une fin. Et bien sûr, ultimement, on ne peut manquer d'assimiler cette perception constante d'un but à l'organisation de la matière à la structure même de l'instrument de la pensée qui la scrute : le langage. À ce sujet, la terminologie utilisée par Henri Laborit pour aborder la question du sens de la vie dans son " Éloge de la fuite ", me semble assez révélatrice : " … pouvons-nous tenter de comprendre le " sens ", c'est-à-dire la signification, le contenu sémantique, supporté par l'organisation d'ensemble des processus vivants qu'offrent à notre observation les individus qui constituent les espèces vivantes au sein de la biosphère? Et parmi ces espèces, le " sens " de la vie d'une espèce qui nous intéresse particulièrement, l'espèce humaine? …Les notions et les faits liés à la connaissance de la matière, de l'énergie et de l'information, nous ont ainsi permis de mieux comprendre comment les lettres du message étaient assemblées. Nous avons, avec la physique et la biologie contemporaine, débouché sur la syntaxe des processus vivants. Serons-nous jamais capables d'en comprendre la sémantique? Que veut dire le message dont nous disséquons la structure? Y a-t-il même un signifié à transmettre? Dans l'ignorance de celui-ci, la Vie peut-elle avoir un sens? Nous sommes dans la position de quelqu'un ayant en main un papier couvert de signes, qui se croirait dépositaire d'un message rédigé dans une langue qu'il ignore, persuadé qu'il lui faut le porter dans les meilleurs délais possibles vers un destinataire qu'il ne connaît pas. Il a beau connaître parfaitement la structure physico-chimique de l'encre et papier, celle du moyen de communication qu'il a choisi, le principe du moteur à explosion par exemple, il ne peut être sûr que ce papier qu'il a entre les mains est un message, que ce message a été rédigé par quelqu'un, voulant en informer un autre, non plus que du sens de cette information. "

Ainsi donc, il semble évident que, quelle que soit l'attitude que nous choisissions, reconnaître ou refuser une finalité à notre existence, nous ne pouvons nous débarrasser de la constante insistance de cette dernière à exiger de nous que nous lui en attribuions un, pas plus que nous ne pouvons asseoir ce choix sur aucune certitude. Jung dira par exemple (dans " Ma vie ") : " Le sens de mon existence est que la vie me pose une question. Ou inversement, je suis moi-même une question posée au monde et je dois fournir ma réponse, sinon j'en suis réduit à la réponse que me donnera le monde. Telle est la tâche vitale transpersonnelle, que je ne réalise qu'avec peine. " La réponse serait donc à découvrir ou à inventer… Hubert Reeves, quant à lui, déclare dans " L'heure de s'enivrer " : " L'univers engendre la complexité. La complexité engendre l'efficacité. Mais l'efficacité n'engendre pas nécessairement le sens. Elle peut aussi engendrer le non-sens. …Il revient à l'être humain de donner un sens à la réalité. " Mais, en tout cas, on ne peut ignorer la question. On peut par contre, nous l'avons vu, répondre à la question d'un sens à la vie par la négative. Cependant, cette négation ne peut jamais se réduire à un simple haussement d'épaules. Au contraire, c'est certainement l'attitude la plus exigeante puisqu'elle implique de lutter sans relâche contre l'appel incessant du sens, c'est une attitude toute de tension que très peu d'individus peuvent soutenir : elle s'appuie sur un postulat impossible à fonder avec certitude (tout comme son contraire) mais qui, de plus, va systématiquement à l'encontre de nos élans les plus profondément enracinés.

Ce que je peux dire pour mon propre compte, c'est que bien que je reconnaisse ce que ma propre finalité a d'inconnaissable, je ne puis me résoudre à la nier, pas plus que je n'arrive à me convaincre qu'il ne m'est pas possible, en quelque façon, d'au moins la " rencontrer ", ne serait-ce que furtivement. C'est un volet que je n'ai pas abordé mais il me semble qu'au-delà des efforts strictement rationnels pour l'appréhender, certains états " extra-lucides ", satori, transes, extases, nous mettent possiblement en " contact " avec notre propre finalité. Mais ce n'est guère de ma part, je l'avoue, qu'une intuition… L'idée d'une finalité à créer, elle, me semble la plus pernicieuse; j'y vois surtout une dérobade anthropocentrique un peu présomptueuse. (Reeves, d'ailleurs, dira un peu plus loin dans l'extrait cité plus haut : " Si nous avons un rôle à jouer dans l'univers, c'est bien celui d'aider la nature à accoucher d'elle-même. " L'enfant aidant sa mère à accoucher d'elle-même? L'image est fort jolie certes, mais sa fécondité me semble assez douteuse…) En fait, ce qui me semble le plus délicat, c'est la relation véritable que nous entretenons, dans nos vies, au quotidien, avec la question du sens… L'attitude la plus courante consiste, il me semble, à ignorer ouvertement la question (le haussement d'épaules). Même les prétendus " croyants " se débarrassent le plus souvent du problème en affirmant croire en Dieu, mais cette croyance se manifeste rarement autrement que dans cette commode affirmation, nullement en actes (ce qui est peut-être une chance lorsqu'on songe au pathétiques manifestations de " foi " que nous offrent les intégristes, par exemple)… Ce refus d'affronter la question du sens de nos vies me semble même, pour être tout à fait franc, assez inquiétant. Ce que je perçois très clairement, en tout cas, c'est que ceux qui refusent de se poser la question n'en agissent pas moins constamment en vertu de " nécessités " qui sont bien loin d'être réductibles à de simples mécanismes d'adaptation et de survie. À vrai dire, plus que jamais me semble-t-il, l'escamotage de la question du sens nous amène à agir presque exclusivement en réponse à des exigences purement symboliques dont nous devenons rapidement les plus lamentables jouets.

Je suis désolé de nous ramener si brusquement sur terre, mais vous savez comme moi que de prétendus " impératifs économiques ", à l'échelle planétaire, servent actuellement à masquer (quand on ne prétend pas grossièrement les justifier) des abominations intolérables aussi bien qu'à déterminer indirectement ce que la très grande majorité d'entre-nous font de leurs vies. Si vous ne vous posez pas la question du sens de votre existence, d'autres répondent à votre place : vous servez leurs intérêts. C'est une chose tout à fait ahurissante pour moi de constater à quel point les gens que je côtoie chaque jour admettent si aisément que richesse et argent sont synonymes, à quel point ils adhèrent sans plus de réflexion à des impératifs purement arbitraires et forgés de toutes pièces par des intérêts évidents comme s'il s'agissait de lois naturelles incontournables… En prétendant simplement remplir leurs " devoirs ", les esclaves privilégiés de notre si adorable économie " libérale " contribuent à ce qui pourrait bien être le processus de destruction le plus colossal et insensé jamais encore même imaginé sur cette planète, et ceci, en réponse inconsciente à un véritable culte. En refusant d'envisager en actes la question du sens de leur existence, ils n'en agissent pas moins en vertu de la foi en une finalité qu'ils refusent de reconnaître : l'accroissement du Capital. Et je ne le dis pas pour dévier vers des considérations socio-politiques mais simplement parce que c'est une évidence que nous ne cessons de nous cacher : on ne se débarrasse pas de la nécessité d'une finalité à notre existence en éludant la question.

Mais, vous l'avez sans doute oublié, si j'ai abordé cette question, c'est que dans le délire issu de mon combat avec l'esprit d'un Gainsbourg inopinément africanisé, j'avais été saisi de cette fulgurante intuition que l'art constituait justement, à l'instar de certaines pratiques religieuses, une tentative de réponse à la question de la finalité de l'expérience humaine, que l'art était, ou du moins pouvait être, en un sens, une philosophie en actes. Je ne parle évidemment pas de l'art devant lequel on s'aplatit d'admiration béate mais bien de l'art comme pratique. Et je suggérais que c'était précisément le rapport à l'art privilégié par notre culture qui nous privait des bénéfices de cette possible réponse… Mais je vais m'arrêter là pour tout de suite parce que, hein, quand même, y en a qui doivent déjà avoir une indigestion de mes salades alors je garde ça pour ma prochaine contribution à Doxa…

                                                                                                                                                               Michel Plamondon