Vers une définition de la créativité.

Figuration de la jubilation esthétique

 


par JF Doucet

 

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Emmanuel Bing

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Résumé de réflexions de plusieurs années,  cette tentative de définition de la créativité humaine met l’accent sur l’importance de l’aspect conventionnel du langage humain pour la création d’une réalité nouvelle. La créativité replacée dans le contexte freudien du désir inconscient, est ensuite envisagée sous l’angle de la jubilation esthétique (i.e l'oscillation métaphoro-métonymique) puis amène à préciser la relation sujet/objet lors du processus.

 

 

Plus ce cent  définitions de la créativité

Deux interlocuteurs abordant le thème de la créativité, savent intuitivement “de quoi ils parlent”, malgré plus de cent définitions possibles de ce terme. Inscrire cette faculté humaine dans une théorie à visée scientifique implique cependant de rendre intelligible cette intuition confuse “de parler de la même chose” dans une discussion sur ce thème.

          A quoi tient cette propriété de l’esprit humain qui, pour une bonne part, a permis à Homo sapiens sapiens de s’adapter à son milieu et par conséquent, de survivre à bien d’autres espèces ? De toute évidence, l’homme moderne a su très tôt effectuer des tâches complexes (chasser, cueillir, allumer le feu etc) dont d’autres animaux étaient incapables. Or la bonne exécution ou l’acquisition de ces pratiques ne requiert pas seulement d’imiter d’autres espèces ou des membres d’un même groupe. L’imitation ne suffit pas non plus à expliquer la transmission de techniques avancées de générations en générations. Un système de communication efficace est nécessaire pour la coordination de ces actions par les membres d’un même groupe ainsi qu’une  perception au moins en partie commune de la réalité sur laquelle agir.

          Des systèmes semblables de communication permettant une action concertée existent dans le règne animal [1] . Les abeilles d’une ruche, comme l’a étudié E. Benveniste, pour transmettre à leur compagne butineuse la présence, la distance et la direction de l’aire de butinage exécutent deux type de danses [2] .  La première [3] indique sa proximité (environ 100 m) et la seconde [4] indique sa distance de 100 m  à 6 km .

Après avoir extrait de leur environnement ces 3 données, les abeilles sont également capables de mémoriser cette relation conventionnelle entre leur comportement (danse circulaire signalant la présence de nourriture et wagging dance indiquant sa direction et sa distance à la ruche) et une action à entreprendre. Leur système de communication est efficace parce que toutes les abeilles butineuses sont capables, en dansant, à la fois d’émettre un signal, et d’en recevoir de semblables compréhensibles par les autres abeilles. Bien que ce système de communication ne soit pas vocal, interdisant ainsi toute communication dans l’ obscurité, il présente la particularité d’établir une convention signifiante stable entre un signal et une  réalité. Mais, au contraire du langage humain, cette convention liée à une situation donnée est indépendante des abeilles elles-mêmes. Ces dernières ne peuvent dialoguer comme le feraient des êtres humains pour des travaux identiques de ramassage ou de cueillette.

La créativité, entre réalité et sa représentation.

Comme les abeilles, les êtres humains sont capables de nouer entre eux des conventions stables indépendantes des individus : pour agir sur le milieu, ils puisent au trésor des conventions passées en particulier linguistiques. Comme les abeilles, ils agissent sur la réalité  selon des schémas dont les buts sont fixés d’avance.

Au contraire des abeilles cependant, les êtres humains sont capables de s’accorder sur la désignation d’une réalité. Comme  les adeptes d’une même secte dans l’Antiquité [5] signaient leur appartenance à une même communauté de sens  à l’aide du teissère : lorsque deux membres d'une même communauté se rencontraient pour la première fois, ils échangeaient une petite plaque d'argile (appelée teissère) qu'ils cassaient et dont chaque membre conservait un morceau. Lors d'une rencontre ultérieure, les deux parties [6] de la plaquette étaient mises en contact : la coïncidence de la cassure indiquait aux deux membres qu'ils partageaient une communauté de sens. Semblable à la cassure d’un teissère donc, une organisation signifiante peut être échangée entre 2 personnes en signe de connaisssance commune d’ une réalité donnée qui signera également sa reconnaissance ultérieure. Ce signe de connaissance et de reconnaissance, d’autre part, circule d’un membre à l’autre d’une même communauté.

Ainsi au contraire des abeilles, - et sans doute, cas unique dans le règne animal - les êtres humains peuvent passer entre eux des conventions nouvelles indépendantes des situations dans lesquelles elles ont été conçues et les transmettre pour leur utilisation dans des situations voisines. Un être humain partant à la cueillette, par exemple, peut indiquer à un autre l’endroit où il doit se rendre à une distance de 2 km en dressant deux doigts «en signe de victoire». Mais il peut également convenir avec son compagnon de siffler deux fois pour transmettre la même information. Pour une même action envisagée, les êtres humains peuvent, au contraire des abeilles, passer un grand nombre de conventions pour émettre, receveoir mémoriser et comprendre des actions à entreprendre.

La relation [7] variable d’une réalité aux organisations signifiantes qui la représentent lui enlève son caractère binunivoque : à une même réalité correspond autant d’organisations signifiantes qu’il y a de langues naturelles ou artificielles. Réciproquement, une organisation signifiante ne désigne pas une réalité et une seule. Poussée à l’extrême, la désignation d’un objet par un mot ne vise jamais le même objet (qui varie entre deux désignations ou appartient à une catégorie voisine) tandis que celui qui désigne l’objet ne reste jamais identique à lui-même. Pourtant la conservation de ces relations constitue le trésor où les générations viennent puiser leurs traditions. De ce point de vue, aucun des membres d’une communauté de sens ne possède ces conventions mais son appartenance à la communauté de sens l’autorise à y puiser librement. Ces conventions, d’autre part, sont remises en question par les modifications de l’environnement. Dans l’Antiquité, par exemple, les grecs se sont accordés sur la forme plate de la terre, jusqu’à ce que l’amélioration des instruments de mesure fasse accréditer sa forme ronde. Nos photographies par satellite de notre astre corroborent cette convention admise de nos jours par un grand nombre d’êtres humains.

C’est dire qu’il n’existe aucune continuité entre réalité et sa représentation sous forme d’organisations signifiantes. Ce sont ces dernières mémorisées par des humains qui servent à la construction du sens donné à la réalité qui, elle, sans cette interprétation en est dépourvue. La multiplicité des interprétations possibles d’une réalité donnée n’épuise jamais tout à fait le sens qu’elles leur donne. De ce point de vue, le «mot ne tue pas la chose» , il cherche à l’atteindre du sens qu’il lui donne.

Une hypothèse sur le sujet humain

 

 La nature de la relation de la réalité à sa représentation permet de concevoir une innovation comme une convention nouvelle. Quelle force, dans ces conditions, au cours des âges, a donc poussé les êtres humains à nouer une aussi grande variété de conventions ? (de la terre plate à la terre ronde, par exemple). Elles ne seraient que lettres mortes si le désir humain n’y trouvait son origine : cette médiation elle-même, affirme B. Baas [8] rend les objets de cette réalité désirables aux humains.

 

 

 

Illust. 1.- Le discours humain défile entre réalité et désir courant sous le signifiant

 

L’hypothèse freudienne du désir inconscient complète cette explication :

 L'objet empirique du désir n'est jamais désirable par lui-même mais toujours en vertu de ce qui l'associe, symboliquement, à un autre objet. Le sujet désire toujours ce qui lui manque. Il cherche à le combler par l'objet occurrent de son désir, toujours relatif à une expérience de satisfaction antérieurement vécue. Si l'objet du désir est toujours un objet retrouvé, ce qui fait la valeur désirable de l'objet empirique du désir est toujours autre chose que cet objet même ; plus précisément : cette autre chose est le véritable objet du désir, son objet en quelque sorte caché.

On voit bien continue, B. Baas que cette explication conduit à une énigme : car, si l'objet secrètement visé dans l'objet empirique du désir a lui-même été objet de désir, c'est qu'il était lui aussi le substitut d'un autre objet antérieurement désiré, lequel à son tour [9] , etc. La question est alors inévitable : quel fut le premier objet de désir et de satisfaction vécue par le sujet, objet entre temps perdu et qu'il s'agirait de retrouver dans ses substituts symboliques ? Quel fut l'objet de cette expérience de satisfaction originaire qu'il faut poser au principe de toute l'activité désirante ultérieure du sujet ? Si chaque désir du sujet est conditionné par un désir antérieur, si donc la succession des désirs constitue – la « série des conditions » selon E. Kant de son activité désirante, la question de l'objet originaire de son désir est, rigoureusement parlant, la question de « l'inconditionné absolu » de son désir. À cette question, Freud et plus encore ses successeurs (Rank, Ferenczi, Melanie Klein) répondent : le corps de la mère. Originairement, l'enfant, dans l'état de détresse (la Hilflosigkeit) propre au nourrisson, aurait reçu de la mère, notamment du sein maternel, tout ce qui pouvait l'apaiser ; telle aurait été l'expérience originaire de satisfaction .

Dans l’ expression :

 

“ le nourrisson boit au sein “

 

on remarquera que le lait est omis.

 

Les premiers leurres

 

Objectivement toutefois le nourrisson n’a besoin que de lait pour sa survie. Il trouve cependant l’attention d’une personne en vie et le sein maternel ce qui constitue le déplacement originel, (et la naissance du sexuel) décrit par J. Lacan comme métonymisation [10] de l’ objet. 

Ainsi, le nourrisson boit le lait au sein et les affects de sa mère à son regard, ce qui semble être le modèle de tout autre déplacement ultérieur, véritable générateur d’illusions. Le flux de lait chaud [11] , non seulement alimente le nourrisson mais encore  excite ses lèvres et  sa langue par succion du mammelon. La fonction d’alimentation diffère peu de l’excitation de telle sorte que toutes deux induisent une confusion sur l'objet. Que tête le nourrisson ? : le lait ou déjà le sein ? Les lèvres sont également source des deux fonctions puisque la bouche fait également partie du tube digestif. Le but, lui aussi, est bien proche du but alimentaire. Finalement, objet, but, source peuvent se résumer à "ça entre par la bouche". "ça": c'est l'objet; "entre": c'est le but sexuel ou  alimentaire.  Cette métonymisation de l’objet opère un glissement  du lait au sein et s’écrit avec les conventions précédentes :

 

 

« Le nourrison boit – au sein »

où le tiret remplace le terme manquant « le lait » 

 

Le lait en contiguïté directe avec le sein introduit le décalage qui permet de dire que « trouver l’objet, c’est le retrouver » puisque l’objet retrouvé n’ est pas l’objet perdu (le sein) mais sa métonymie (le lait).

On notera le nourrisson insatisfait « _ », le lait qui lui manque est alors le tiret “-“ dans l’expression  

 

  (          -            )

(Le nourrisson boit -au sein )

( Λ  boit - au sein )

                                       le tiret “ – “ représente le lait

Le sein est alors objet de satisfaction représenté par A qui, remarquons-le, se déduit de Λ par adjonction d’ un tiret -, élément omis de la métonymie.

Le glissement du lait au sein se représentera donc de la manière suivante :

( Λ  boit A )

Plus généralement, on notera toute métoymie sous la forme de deux espaces vides pouvant contenir deux organisations signifiantes :

(                 -                  )

Par exemple : “ Je bois “ est une première organisation signifiante tandis que “ un verre “ en est une autre. L’organisation signifiante “Je bois un verre “ a un sens à condition de l’écrire :

(Je bois -un verre )

où le tiret _ indique l’omission de “l’eau contenue dans “.  

(          -            )

Lorsqu’un élément manque une nouvelle fois, l’être humain anticipe sa satisfaction. Il substitut à l’objet insatisfaisant Λ , un objet A apportant satisfaction On remarquera dans cette facon de voir que  Λ ou A peuvent être à la fois objet et sujet alternativement satisfait et insatisfait.

 

Sujet insatisfait

Objet apportant satisfaction

Sujet satisfait

Λ                   +

 

                       _           

(lait)

A

Λ                   +

 

                       _           

(sein)

Δ

 

 

Objet d’ amour perdu

Sujet désirant

 

Jusqu’à présent, seul le glissement métonymique par contiguïté a servi a figurer une des premières substitution de la vie d’ un être humain. Ultérieurement, un autre type de substitution intervient lorsque l’esprit humain compare deux ou plusieurs réalités par abstraction de caractères communs et peut ainsi sustituer l’une à l’autre par similarité.

Dans l’exemple précédent :

                (Je bois -un verre )

on pourra, par exemple, substituer à “ un verre “ , “ la tasse “ pour obtenir la métaphore :

     (Je bois la tasse)

 

De cette façon, et de proche en proche, à partir d’une réalité donnée insatisfaisante, les être humains chercheront par contiguïté  (métonymie) ou similarité (métaphore) à substituer des objets apportant au moins provisoirement entière satisfaction.

 

 

 

Figuration de la jubilsation esthétique

 

 

 

Avec les conventions précédentes, métaphore et métonymie peuvent être figurées schématiquement de la facon suivante :

 

 

 

(   -  A  )

Λ

Δ

Les parenthèses () délimitent des organisations signifiantes.

A représente l’ objet /sujet (d’amour perdu) ayant apporté satisfaction

Λ représente l’objet/sujet insatisfaisant

Δ  représente le sujet désirant.

 

Création de sens à l’ aide de mots des créoles ou pidgins.

            Ces deux formes de substitutions métaphoriques ( par similarité ) et métonymiques ( par contiguïté ) sont le corollaire de la substitution d’un mot à un objet. La représentation de la réalité apparaît ainsi comme un tissage changeant tant géographiquement selon les aires où les langues naturelles sont parlées que chronologiquement au cours des temps où les organisations signifiantes donnent un sens à une réalité donnée.

Cette substitution des mots d’une communauté d’origine aux objets apportant satisfaction constitue un trésor linguistique auquel puiser. Les mots qu’il contient expriment ains perte de l’objet ou de son substitut. Par extension ces mots ont, entre autres, également pour fonction de permettre de tomber d’accord, avec au moins une autre personne, sur une réalité commune. Maintenant deux personnes peuvent s’entendre sur une réalité encore inexistante : il suffit qu’ils la décrivent à l’aide d’organisation signifiantes et qu’ils en donnent une représentation à l’aide de mots, d’images (éventuellement de sons). Une tierce personne peut alors confirmer cette réalité nouvelle. Cette reconnaissance met la réalité nouvelle dans la position de la trace du teissère à laquelle deux personnes ont associé une représentation de la réalité commune à toute une communauté. Une réalité virtuelle est crée par cette convention passée, par conséquent par une organisation signifiante exactement comme une création est définie par une réorganisation de signifiants. Il y a, de ce point de vue, interaction entre réalité extérieure à deux individus et la façon dont les deux êtres humains la perçoivent. La création de sens est, de ce point de vue, comparable à la constitution des créoles ou des pidgin.

 

JF Doucet

Oslo, novembre 2004.



[1]

Par marquage chimique de leurs chemins à l’aide de phéronomes  également les fourmis parviennent à optimiser le transport de matériaux . 

:http://membres.lycos.fr/ideasy/Modeles/autremodels/InterContemp/Fourmis/Fourmis.html

 

[3] La première horizontale et circulaire de droite à gauche et de gauche à droite indique la proximité d’ une aire de butinage  ( dans un rayon d’environ 100 m). L’autre, accompagnée d’un frétillement continu de l’abdomen (wagging­ dance), imite à peu près la figure d’un 8 : l’abeille court droit, puis décrit un tour complet vers la gauche, de nouveau court droit, recommence un tour complet sur la droite, et ainsi de suite. Après les danses, une ou plusieurs abeilles quittent la ruche et se rendent droit à la source que la première a visitée, et, s’y étant gorgées, rentrent à la ruche, où, à leur tour, elles se livrent aux mêmes danses, ce qui provoque de nouveaux départs, de sorte qu’après quelques allées et venues, des centaines d’abeilles se pressent à l’endroit où la butineuse a découvert la nourriture.

[4] Le deuxième type de danse indique que le lieu de butinage se trouve à une distance de cent mètres à six kilomètres. La distance est indiquée par le nombre de figures dessinées « en 8 » en un temps déterminé; elle varie toujours en raison inverse de leur fréquence. Par exemple, l’abeille décrit neuf à dix « huit » complets en quinze secondes quand la distance est de cent mètres, sept pour deux cent mètres, quatre et demi pour un kilomètre, et deux seulement pour six kilomètres. Plus la distance est grande, plus la danse est lente.

 

[5] Jean-François Doucet .De la notion d'information à celle d'in(ter)formation
( 1 au 7 mai 2000)    http://www.sam-mag.com/archives/interformation.htm

[6] Le mot de passé en deux parties, l’ une désignant un utilisateur et l’ autre un code a cette fonction de connaissance et de reconnaissance.

[7] On peut supposer cette relation de nature fractale dans la mesure où les mots, loin de tuer les choses, ne les atteignent pas mais approchent leur représentation d’ une limite.

[9] Cette susbtitution d’ un objet à un autre à l’infini s’ accompagne d’ une infinité de conventions possibles pour représenter cet objet. La réalité n’est, de ce point de vue,jamais atteinte par sa représentation. Le mot ne tue pas la chose, comme on dit communément, mais la frôle. 

[10] Jean Laplanche .Vie et mort en psychanalyse. Dérivation des entités psychanalytiques.Editions Flammarion, Paris,1977.p 211.

 

[11] Jean Laplanche .Vie et mort en psychanalyse. Dérivation des entités psychanalytiques.Editions Flammarion, Paris,1970.p 32.