De l'effacement du Sujet à l'abolition du récit


par Emmanuel Bing

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Emmanuel Bing

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Maurice Blanchot est mort en 2003. Cette mort, à l'époque, m'a affecté. Cette mort m'a affecté, parce que d'être son contemporain était important pour moi. Tout nous éloigne pourtant. De la subjectivité, à la culture, à l'enragement politique. Pourtant j'ai découvert, il y a peu, combien ses livres avaient influencé ma vie et mon travail, dans une constance telle que mes écrits s'en trouvent toujours affectés.

Il y avait dans la bibliothèque de mes parents un gros livre, de la Collection blanche chez Gallimard, L'entretien infini . Longtemps ce livre me regarda vivre. Il avait un poids de pierre, qui rendait solide la bibliothèque. Paru en 1969 -- j'avais dix ans -- c'est un livre de l'enfance, du bord de mon enfance. J'aurais pu dire, de la présence de ce livre dans la bibliothèque, Blanchot, oui, je connais. Il m'est proche. Il est la pierre à la base de la bibliothèque. Je crois que j'aimais ce nom. Blanchot. Je crois que je lui faisais confiance, d'emblée. Je n'ouvris pas le livre.

Blanchot revint dans ma vie plus tard. À ce moment-là j'habitais l'écriture. Je découvris l'édition de poche du Livre à venir , et de L'espace littéraire . Je dévorais ces livres. J'avais le sentiment de les avoir attendus toujours. Un auteur qui me parlait d'écriture, très exactement là où je voulais que l'on m'en parle, très exactement de la façon dont je voulais le lire. Bataille, auparavant, me plongeait dans d'autres sources. L'angoisse, le sacré, l'érotisme. Mais il n'y avait pas chez Bataille ce que je trouvai alors chez Blanchot : la faculté de dire 'je' au devant de la question d'écrire, la liberté d'écrire sur l'écriture, sur la création. Bien sûr, il y en avait d'autres. J'avais même essayé Sartre, mais mon désaccord se fit si flagrant dès les premières pages que son livre me tomba des mains. C'est Blanchot qui me fit l'effet le plus vif, qui me paraissait avoir le pas le plus sûr dans cet Espace littéraire. Cela m'ouvrait aussi à cette autre certitude, dont je rencontrai le tranchant dernièrement, décidant justement d'opérer ce mouvement : la certitude du retour possible et constant à cette oeuvre qui devenait dès lors à la fois un abri, une caverne, une ressource, un réservoir infini.

J'aimais Le livre à venir , dans la description de ce point de fuite qui faisait comme un long et lent mouvement d'un livre l'autre, l'harassement du livre en cours, déjà dépassé par le livre à venir, comme toujours en fuite. Le livre à venir, celui qu'on ne pourrait atteindre.

« Le suicide de Virginia Woolf est si proche d'elle-même que l'on voudrait le laisser à l'écart et, d'abord, l'oublier, l'ignorer, tout en le sachant nécessaire, mais -- qui sait ? -- encore évitable. Comment oser le lier à sa vie créatrice ? Comment y voir l'achèvement de son destin ? Quelle convenance dans une fin si peu convenable ? Et, au cas où, comme on nous le suggère, la fidélité à sa vocation eût exigé cela, que signifie ici le mot vocation ? [...] La vocation a ceci de pervers qu'elle suppose une exigence exclusive, un mouvement vers une figure toujours plus déterminée, le choix, parmi beaucoup de possibles, d'un seul qui, même restant énigmatique, s'affirme comme essentiel et tel qu'on ne peut s'en écarter sans la certitude -- impérieuse, indéchiffrable -- d'une erreur. Il faut donc irrévocablement se décider, se limiter, se libérer de soi-même et de tout le reste en vue de cette unique "réalité" (au sens où l'entend Virginia Woolf). Mais le propre de l'écrivain est, en chaque oeuvre, de réserver l'indécis dans la décision, de préserver l'illimité auprès de la limite et de ne rien dire qui ne laisse intact tout l'espace de la parole ou la possibilité de tout dire. Et en même temps il faut dire une seule chose et ne dire qu'elle.

[...] Elle suggère que presque après chacun de ses livres elle a pensé au suicide, particulièrement après La promenade au phare qui fut pourtant le roman dont elle eut le moins à douter. On expliquera cela facilement en disant qu'elle paye par une grande fatigue la tension excessive qu'a exigée son travail. C'est un aspect des choses. Elle-même s'exprime encore autrement "Dès que je m'arrête de travailler, il me semble que je m'enfonce, que je m'enfonce. Et comme toujours, je suis persuadée que si je plonge plus avant, j'atteindrai la vérité. C'est la seule compensation : une sorte de noblesse, de solennité."

[...] Quand elle meurt, son premier roman (entre les actes) se termine sans avoir été achevé. C'est l'instant le plus périlleux : le livre l'abandonne, les forces qui venaient de lui se retirent, la laissant sans ressources et sans foi en face de la tâche : " Il y a un frein dans le flot de mon être. Un courant profond se tasse contre l'obstacle, il frappe par à-coups, il tire, un noeud tout au centre résiste. Oh, c'est une douleur cela, c'est l'angoisse. Je faiblis, j'échoue " . (Les Vagues) » Blanchot, Le livre à venir .

J'aimais Le livre à venir , tout en estimant, à vingt ans, que la noyade n'était pas absolument nécessaire.

L'espace littéraire s'ouvrait. Au frontispice de l'oeuvre, Blanchot écrit : « Un livre, même fragmentaire, a un centre qui l'attire : centre non pas fixe, mais qui se déplace par la pression du livre et les circonstance de sa composition. Centre fixe aussi, qui se déplace, s'il est véritable, en restant le même et en devenant toujours plus central, plus dérobé, plus incertain et plus impérieux. Celui qui écrit le livre l'écrit par désir, par ignorance de ce centre. Le sentiment de l'avoir touché peut bien n'être que l'illusion de l'avoir atteint ; quand il s'agit d'un livre d'éclaircissements, il y a une sorte de loyauté méthodique à dire vers quel point il semble que le livre se dirige : ici, vers les pages intitulées Le regard d'Orphée. » On voit comment ce regard fait disparaître l'objet de ce désir, lorsque Orphée, dans la lumière, se retourne vers Eurydice, non encore sortie de l'ombre.

J'aimais les livres critiques de Blanchot, j'étais incapable d'ouvrir ses romans. Ils me semblaient produire un incommensurable ennui, un désintérêt total. Thomas l'obscur resta longtemps une couverture sur un livre fermé. Les quelques essais que je fis dépassèrent mes possibilités. En revanche la sortie de L'écriture du désastre m'ouvrit une nouvelle perspective. Ainsi le livre fragmentaire était-il possible.

Lorsque j'ouvris Thomas l'obscur , la nouvelle version, remaniée, épure de la première, que je ne trouvai nulle part, je fus saisi par ce qui était en jeu, l'insaisissable je, justement. Qu'y avait-il là ? Un texte qui disparaissait sous ma lecture. Un texte comme en fuite de lui-même. Chercherait-on quelques éléments du récit classique, on les trouverait, lieux, gestes, paroles, descriptions. Et pourtant tout échappait. Ne restait que le nom, le prénom, plutôt ; Thomas. Seul sensé là fédérer le livre, et s'y dérobant toujours. La recherche de Blanchot est cette disparition. C'est le travail du neutre au centre du livre. C'est faire disparaître le je au profit du il, un il utilisé dans sa pluralité. Ainsi, dans cette écriture si étrange, ce qui se trouve en creux c'est ce je devenu neutre.

Il y a une reprise du « je » dans l'écriture de L'arrêt de mort . Une jeune femme est en train de mourir. Quelque chose apparaît comme une clé, la photographie du suaire de Turin dans le cabinet du médecin, où l'on devine derrière le visage du Christ un autre visage, celui d'une femme. On fait venir le narrateur auprès de la jeune femme sans vie, et il l'appelle, et son souffle renaît. Les femmes apparaissent comme des taches de couleur dans tout ce gris qui baigne les romans de Blanchot, dit quelqu'un dans une émission de radio. Louis René des Forêts décrit une rencontre dans un appartement étonnement sans livres, alors que Mallet parle de l'encombrement par les livres de la maison de l'écrivain, Place des Pensées .

On ne sait rien de Maurice Blanchot. Il est disparu toujours. Né en 1907, mort en 2003. On lui reproche son engagement à l'extrême droite dans les années 30. Ami de Lévinas, la rencontre essentielle, à Strasbourg quand ils font leurs études. Découverte par Blanchot de Heidegger. Études de philosophie. Puis études de psychiatrie. Il existe à peine trois photos de lui. Ce qui importe pour lui, c'est l'oeuvre, derrière laquelle s'efface l'écrivain. Derrière cet effacement, on peut voir, par exemple, une refondation de son nom. Qu'est-ce qui s'efface dans Blanchot ? Pas seulement l'écrivain, mais le « je ». Blanchot, c'est aussi mai 68. Des tracts, de textes. Puis le manifeste des 121, contre la guerre d'Algérie. Son engagement à gauche, très à gauche. Ami de Duras, de Robert Antelme, de Mascolo. De Bataille. D'autres encore. Formant cette communauté inavouable.

Julia Kristeva parle d'une culpabilité, ensuite surmontée, qu'aurait Blanchot de ces écrits des années 30, transformée au fil des années en philosémitisme. Peut-être. On sait qu'il a caché chez lui la famille de Levinas pendant la guerre. On sait son engagement.

« [...] Pendant la guerre 39-45, mon père, Emmanuel Levinas, étant prisonnier en Allemagne, c'est Maurice Blanchot qui, lorsque les persécutions des juifs ont commencé, nous a recueillies dans son appartement, ma grand-mère, ma mère et moi-même. Puis il s'est occupé de m'organiser un refuge dans un couvent des Soeurs de Saint-Vincent de Paul, à Prelfort, dans le Loiret (couvent qui cachait des juifs et servait de rendez-vous pour la Résistance). Ma mère m'y a rejoint par la suite. C'est à Maurice Blanchot que ma mère et moi devons d'avoir survécu aux persécutions antisémites. » Simone Hansel, nee Levinas, dans Le Monde du 01.12.96. S'il y a un homme à qui il est malhonnête de rappeler son passé, c'est bien Blanchot, dit Marcel Cohen, l'auteur des Papiers collés .

« Oui, le silence est nécessaire à l'écriture. Pourquoi ? A l'encontre de Wittgenstein (du moins tel qu'on l'entend superficiellement) je dirais que ce que l'on ne peut dire, c'est précisément là que l'écriture trouve sa ressource et sa nécessité. De là aussi que l'auteur, en tant que je, doit faire le plus possible abstraction de soi. Il n'a pas à survivre, et s'il vit, personne en principe ne le sait et peut-être non plus lui-même.
Voilà presque 65 ans que je suis lié à Emmanuel Levinas, le seul ami que je tutoie. Je lui dois beaucoup, pour ne pas dire tout. Bénédiction imméritée. » écrit Maurice Blanchot dans Globe en 1990.

La mort, la maladie, l'effacement du « je », comme peut-être effacement du moi, sont au centre de l'oeuvre. Cet effacement poussé à l'extrême. Qu'est-ce que cela produit ? À quoi cela peut-il servir ? Que prendre de cet effacement, sinon l'effarement absolu, la peur de la perte, la décomposition dans un au-delà du réel qui ne peut être que la mort ?

Cet effacement du « je », quand bien même le narrateur écrit « je », avec un statut pluriel de troisième personne du singulier, provoque le malaise. Il n'y a pas d'identification possible. Le neutre détruit le miroir. La position neutre empêche de ne pas voir. Elle nous conduit, par l'effacement subjectif, au seuil même de l'autre. Au lieu d'être confronté à l'autre dans la lecture, l'on est confronté au creux qu'il laisse, à la marque, à l'empreinte. Notre regard se pose dans les trous du masque qu'il nous tend, tout en nous demandant de ne pas le chausser, tout en nous imposant à nous-mêmes de n'être pas là. L'on ne peut qu'être déstabilisé par la lecture des romans de Blanchot, du fait de cette assomption du neutre à la place du sujet.

L'écriture fragmentaire, que Blanchot définit dans les pages du Pas au delà , donnera lieu à plusieurs livres. « Fragmentaire : ne voulant dire ni le fragment, partie d'un tout, ni le fragmentaire en soi. L'aphorisme, la sentence, maxime, citation, pensées, thèmes, cellules verbales en étant peut-être plus éloignés que le discours infiniment continu qui a pour contenu « sa propre continuité », continuité qui ne s'assure d'elle-même qu'en se donnant pour circulaire et, par ce tour, se soumettant au préalable d'un retour dont la loi est au dehors, lequel dehors est hors loi. » C'est pour moi là encore une liberté nouvelle. Elle n'est pas si facile à mettre en oeuvre.

Prenons ce texte, L'instant de ma mort. Court récit du moment où, pendant la guerre, il se retrouve (un jeune homme, écrit-il), face à un peloton d'exécution de l'armée allemande (mais composé de russes), sauvé par une diversion de ses camarades du maquis. On lit ce moment de déréalisation, ce moment où il est mis hors de lui, dans cet état de légèreté, d'alacrité. Kristeva parle de culpabilité. Peut-être, mais ne serait-ce pas, justement, de cette survivance qu'il serait coupable, cette survivance qu'il y aurait à réparer ?... Cet instant de sa mort réparant peut-être, en le surpassant, l'engagement d'extrême droite des premiers temps ? Posant cette question, l'on voit le peu d'importance qu'elle a aujourd'hui au regard de ce qui reste, les livres.

Que Blanchot fût supporter de Zidane me navre. Ce détail, anecdotique, met bien la distance. Mais après tout Nicolas de Staël a peint le football. Et c'est devant Le concert qui clôturait l'exposition de Beaubourg en 2004 que nous vécûmes, ma compagne et moi, l'un des plus longs baisers de notre histoire d'amour, le gardien venant vers nous en évoquant la possibilité d'aller faire ça ailleurs. Solitude du gardien de but au moment du penalty.

Dans ce texte de 1983, Après coup , il écrit : « Si l'écrit, toujours impersonnel, altère, congédie, abolit l'écrivain en tant que tel, sinon l'homme ou le sujet écrivant, (...) si l'oeuvre, dans son opération, si minime qu'elle soit, est à ce point destructrice qu'elle engage l'opérateur dans l'équivalent d'un suicide, alors comment pourra t-il se retourner (ah le coupable Orphée) vers cela qu'il pense conduire au jour, l'apprécier, le considérer, s'y reconnaître et pour finir, s'en faire le lecteur privilégié, le commentateur principal ou simplement l'auxiliaire zélé qui donne ou impose sa version, résout l'énigme, délivre le secret et interrompt autoritairement (...) la chaîne herméneutique, puisqu'il se prétend l'interprète suffisant, premier, ou dernier ? »

Ainsi pour Blanchot l'oeuvre s'apparente à Eurydice. Il s'agit donc de ne pas lire... Veuillez, je vous prie, ne pas lire...

Après coup est précédé et boucle deux récits écrits avant Auschwitz. Voilà la culpabilité qui réapparaît -- mais n'est-elle pas toujours déjà là ? Est-ce de la culpabilité que cette tentative de fading absolu du Sujet à quoi sa démarche semble aboutir ? « Récit d'avant Auschwitz. À quelque date qu'il puisse être écrit, tout récit sera désormais d'avant Auschwitz. » Pour Blanchot, l'ultime est atteint. Il ne peut, pour lui, y a voir de récit après Auschwitz. Parce que posé comme instance de présage, le récit s'abolit à Auschwitz, reste, toujours, en deçà.

© Emmanuel Bing, 2007